‹ Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortunes: ou le procès mémorable; avec des notesChapitre 3 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

i^ouvENiRS de mon voyage en Belgique, je vais vous retracer ; ô muses, venez inspirer la triste prisonnière! L'infortunée tient déjà les pinceaux! Ce n'est point le grelot de Momus à la main , qu'elle entreprendra le récit de ses malheurs ; non , rien n'étonnera son courage , rien n'affaiblira sa résolution ; ni les difficultés de son entreprise , ni les timides refus d'une censure ombrageuse. Elle tracera les événemens dans le sentiment profond d'une sombre mélancolie; elle déposera toutes les impressions qu'elle a reçues; toutes

les réflexions qui Font accompagnée sur cette terre néerlandaise. Elle a crayonné cet ouvrage dans les fers , mais le sujet en est tragique; la douleur seule peut en nuancer les couleurs. Elle devait être accusée * , puisque tant d'hommes puissans sollicitaient sa chute ; elle devait succomber, puisque tant de personnes l'enveloppaient de leurs pièges; elle devait éprouver les horreurs de la captivité durant cent jours , parce que son destin lavait élevée au £aiîte d'une science sublime , dont la haine a fait de vains efforts pour la précipiter.

Dans toutes ses œuvres, cependant, elle avait consacré des autels à la reconnaissance. Les temps sont-ils donc tellement changés, que ce qui était alors une vertu, aujourd'hui devient un crime? que, ce jqui avait obtenu des récompenses lait fait jeter dans deux maisons d arrêt?

"* Ce qui semblerait prouver un plan habilement combiné pour me perdre , c'est la visite dl*un inconnu la veille ou la surveille cjue j'ai quitté l'hÔtel de Belle-Vue, Cet homme insista pour vouloir me parler ; je le fis éconduîre. U était armé d'une baguette soidisant magique (mais ce n'est pas celte d^Awuir), Il ne savait , disait-il , comment s'en servir , et voulait recourir à mes lumières. H ne s'agisaitderien moins que de toucher un trésor de 3oo,ooo fr., que nous aurions , sans doute , partagé. Heureusement que l'ambition de la fortune né me tourmente guère, mais bien celle de l'honneur. Aussi, ma fine mouche s'en retourna tristement sans avoir pu obtenir U feveur d'un entretien, où, disait-il, étaient atuchées toutes ses espérances et présentes et futures.

Âh! je le vois, elle a froi$sé des ambitions; cela ne me surprend plus aujourd'hui !

Je connaît mes défauts , destins trop ennemis y Je les eus * corrigés , si yous l'eussiez permis ?

Les événeraens se sont entassés d*une manière effrayante; les circonstances les plus affreuses se sont réunies sur sa tête ; il lui sera difficile de revenir sur tant de jours pleins d'horreur, sans éprouver les mêmes sentimens. Elle a besoin de rappeler aujpiu* d'hui, son énergie et sa constance !...

Plus courageuse que prudente, plus téméraire que sensée , doit-elle chercher à connaître l'implacable ennemi qui l'a persécutée ? doit-elle flotter entre le désir de se justifier, et la prudence, qui lui commande de se taire ?

Cependant \Echo du Brabant a répété son nom et a fait connaître ce caractère sombre et farouche ; elle s était endormie sans défenVe sur le sentiment qui lavait dirigée vers Bruxelles ' , elle devait finir par être la victime de Fenvie ou de la vengeance irritée...!

Personne au monde ne lappuya de son crédit dans celte triste circonstance ; les uns apprirent trop tard sa disgrâce; les autres craignirent d'approcher une femme que la foudre avait frappée ; elle ne devait point engager ses amis à solliciter les secours delà puissance, à

* J'ai cm devoir me permettre cette licence poéti<{ue.

S attendrir sur ses malheurs ; non , elle ne devait de-* mander que la grâce de se défendre, que la grâce de faire entendre sa justification. Elle ne devait pas fléchir humblement le genou devant ses oppresseurs yjii couvrir son front du voile de la honte ; elle devait préférer de paraître en pubUc ; elle devait préférer de prouver son innocence , et s'occuper de tout le bien qui lui restait à faire.

Telle est la destinée des hommes, la trame est incompréhensible , et nul ne peut en rompre les chainons: eUe est une énigme élemeUe pour Ihomme, que ne couvre point le bandeau de Terreur. Pourquoi la victime était-elle froide et indécise dans le plus dangereux moment de sa vie? Pourquoi était-elle insensible à l'instant où elle pouvait encore choisir entre la France et la Belgique , entre l'esclavage et la liberté ? Que les penseurs en recherchent la cause ! ils se perdront comme elle dans ce vaste labyrinthe. Pourquoi un soldat intrépide, qui a br^vé mille périls sur les champs de bataille, devient-il cjuelquefois aussi pusillanime que la femme la plus timide? Pourquoi la bravoure d'un homme natturellement courageux est-elle pourtant journalière? et quelle est la pente qui nous entraîne vers le but pour lequel nous sommes destinés? *

* Au moment où Marie-Stuart , accompagnée des Guises , ses oncles y du duc de Nemours , et d'un grand nombre de chevaliers français , s'embarqua dans le port de Calais , un navire , qui précédait ses deux galères , périt à ses yeux , et la reine s'écria : Ah! quel augure pour mon voyage!

(^7) ijttun esprit plus éclairé que le mien en pénètre la cause! Il n'en est pas moins vrai qu*il est des choses que Ion ne peut chercher à approfondir sans flotter dans le vague ^ et finir par tomber dans Terreur.

Un voile de tristesse semblait m environner le 2 5 févriei" 1821 ;j étais pensive ; j éprouvais le besoin du silence. Quelques iUtfsioiis mé berçaient doucement; mais bientôt elles s'éloignaient, et emportaient avec elles la félicité qu'elles semblaient me promettre.

Je quittai ainsi la capitale de la France, en proie aux plus sinistres pressentimens. La triste prévoyance de l'avenir ne m'arrête point ; j'éprouve un frisson mortel en pénétrant sur la terre de FhospitaUté. Toutes les illusions commençaient à s'évanouir aussi rapidement que lavapeur d'un songe. A l'aspect de la ville de Mons,je ne pus m'empêcher de ^essailUr : cependant la crainte m'était étrangère; et loin d'être effrayée par l'apparence d'un péril quelconque, je me sentais capable de l'affronter s'il se présentait, et je me flattais même d'en sortir avec gloire \

Le sort, qui au retour du congrès d'Aix-la-Chapelle m'avait comblée de ses faveurs à Bruxelles, ne devait me laisser m'enivrer que peu d'instans des fumées d'une gloire fugitive, et se plaire ensuite à épuiser sur moi toutes ses rigueurs.

Jamais femme, peut-être, ne reçut de la munificence des princes des dons plus brillans et plus séducteurs. La fortune a voulu cependant me soumettre

( i8) à beaucoup d'épreuves fâcheuses, pour m affermir dayantage dans le mépris des grandeurs hiunaines, el dans lamour des plus douces vertus. Quel est Thomme qui peut se garantir de tomber une fois dans lenteur? il faut alors qu'il selêve au-dessus de Fhumanité, et qu'il ait reçu du ciel une essence plus parfaite.

Ainsi donc , je me précipitai vers une mer orageuse , en revenant à Bruxelles. Il est vrai, je pourrais me plaindre avec amertume de certaines personnes qui m ont sollicitée.... Ma générosité doit leur paraître immense. Je devais être battue par le vent de l'adversité , la haine allait être satisfaite... mais les détours, tous les faux-iuyanS} seraient-ils l'apanage des ilotes moderùes .^.^? On a beau s'envelopper d'une obscure politique, le public a l'art de se faire jour à travers les ténèbres; et les palais des hommes d'état deviennent diaphanes au* jourd'hui pour les peuples.

Quelle petitesse dans les vues ! quelle aridité dans les moyens !^ S'il fallait absolument me sacrifier, il le fallait faire d'une manière plus digne; sans trop me vanter, il me semble que j'en valais la peine. Eh quoi ! habitans de Bruxelles, lorsque j'ai quitté votre ville, en décembre 1818, pouvais-je m'imaginer que le motif honorable qui me ramenait dans vos murs en i8ai ^ me soumettrait aux péi*ils d'une accusation^ lorsque réduite à fuir, pour me dégager des liens de la justice, il m'aurait fallu choisir entre le déshonneur et la gloire. J'aurais pu, il est vrai, étouffer ce fléau ;n]^ le devàis-je, sans me nuire à moi-même, et sans m'avouer vaincue ?

( ï9) £n définitive, ce que je n'ai pas voulu tenter^ par devoir, a augmenté le ressentiment de mes ennemis. Celui qui ne voulait que m effrayer la veille a osé m'immoler le lendemain, il a cru en avoir le droit, il a choisi le lieu^ le temps, avec l'assurance de l'impunité pour lui , et la certitude de me perdre à jamais. Il m'a représentée, dans son rapport perfide, sous les couleurs les plus fausser; il a choisi j dans mon ouvrage de la Sibylle aux congres d^jiix^la^ Chapelle et de Carlsèad, les passages qui lui semblaient devoir s'appliquer à ses vues^ il les a représentés à l'autorité squs le jour le plus défavo*> rable , et avec des notes minutées de sa main. Je sais , en effet, combien l'ambition est audacieuse , combien la passion du pouvoir est accompagnée d'inquiétudes : aussi, se plut-il à faire répandre , dans tous les endroits publics, la fable la plus absurde et la plus épouvantable, parce qu'il savait qu'il n'est rien de plus bizarre, de plus capricieux, de pli^s variable que le jugement de la multitude , et ses dispositions à notre égard. On ne s'irrite pas seulement de ce qui est répréhensible dans un étranger, mais souvent aussi on se dégoûte de ce qiii est le plus louable ; on ajoute croyante à des bruits faux , et ils ne sont rejetés qu'après un sérieux examen.

Doit* on m'aecuser, moi Française, si j'ai inspiré des craintes à quelques politiques en Belgique? Le comble de ma gloire est qu'ils m'ont rendu depuis la juflcice qu'ils np devaient point en ressentir.

Les suppositions, les conjectures , les caquetages se

(ao)

Iransformaienten vérités dans la bouche des calomnia» teurs. On me représentait comme une femme dangereuse et fourbe ^ , comme une ambitieuse facile à corrompre et à séduire , comme une ingrate envers la cour du royaume des Pays-Bas , dont on prétendait que je voulais conquérir le territoire. Il suffisait, pour légitimer en apparence ces coupables assertions, d'étabUr que j'entretenais ime correspondance active qui me mettait en perpétuelle relation avec les Belges ; que j'avais un centre commun , une direction unique ; que j'étais en possession des secrets des deux mondes ; mon nom seul était, selon eux, un épouvantail universel ^ mon influence . éclatante , ma réputation , devenue européenne, étaient, d'après ces Zoïles obscurs , un attentat à la vérité , et à la sûreté du Brabant.

L'on voulait saper les fondemens de ma réputation , de mon crédit; l'on craignait mes observations salutaires. Il fallait, disait -on, prémunir contre mes embûches ceux qui se disaient mes amis. Une prison devenait mon temple pourm'humilier, pour m'asservir ! Que d'imputations n'avait -on pas accumulées contre moi, qui auraient atterré le moins coupablel avec quelle force on les avait accréditées ! avec quel dédain ne devais-je pas y répondre! Cependant le coupable le plus audacieux , et l'innocent lui-même , à moins d'un grand courage , n'auraient pu s'empêcher d'y être sensibles. A la vérité , on devait finir par connaître la perfidie de toutes ces accusations ; mais c etait^ moi de les détruire en Belgique; je ne pouvab, pour leur com-

plaire, devenir cranologiste , ni faire sur leurs têtes une épreuve de céphalonoTnanciey en(iore moins m accuser de réunir des pouvoirs extraordinaires ??? j'aurais menti de la manière la plus honteuse à ~mà conscience et à mes adeptes. Eh quoi ! faibles Ephores ! ne savezvous pas par théorie et par pratique que « le principe de l'audace est l'espoir de l'impunité »? que pouvezvous répondre ?

Il m'eût été impossible d'envisager, sans ime mortelle inquiétude quels étaient mes dangers. Tout était piège , artifice autour de moi. Les esprits ardens, superstitieux, réformateurs, osaient attaquer ma délicatesse à la fa* veur d'une aussi injuste que coupable prévention , on attisa le feu du fanatisme; il ne manquait plus, pour achever la grande tragédie , qu'un San^Benito pour costume , et des idiots pour spectateurs.

Telle était la situation dès affaires et des esprits lorsque l'on me traduisit devant les francs-juges à Bruxelles ?

L'ennemi, qui ne devait marcher vers moi qu'en force , n'avait pas encore préparé ses moyens. Il voulait

attaquer de hauts et pidssans personnages : il fit im siège en règle , et fondit sur moi avec la rapidité de la foudre; de si augustes noms que ceux de S. M. la reine des Pays-Bas , du prince et de la princesse d'Oi'ange , ne devaient pas figurer dans les annales judiciaires du Brabant. Ce manque dé respect pouvait-il me faire douter un seul instant des projets occultes,,,, et criminels dont je s^ais la victime ? Par honneur, je

ne pouvdû plus tent«r de m'y soustraire ; ici pouvais-je me dii*e : Le péril est rniminent ! les affreux triomphes du crime sont inconcevables I mms un viel protecteur yeillera toujours sur tinnocemxie Ul

Prête à subir mon sort , je vois deyant mes yeux

La gloire sm* la terre et la paix dans les cieux. J. d'A-

C'était le i8 avril 1821 , la matinée était froide ; les arbres des remparts commençaient à peine à développer leurs feuilles ; il pleuvait, et le soleil était voilé sous un ciel chargé de nuages épais. On frappe à ma porte ; je ne réponds point parce que je crains les importuns , et que ces sortes de gens ne sont guère plus aimables en Belgique qu en France ; les coups redoublent , je me recueille un moment; j'en appelle à ma conscience : je fais entrer. Un homme très-sec et d'une taille gigantesque m'apparaît, et me demande si je suis M^^« Lenormand , autrement surnommée la sibylle parisienne. Sans attendre ma réponse, il s'exprime ainsi :

Madame , je suis tien votre humble serviteur , , Je vous portfe un mandat du grand juge instructeur. I« suis sou m^sager. le m'écriai : cet homme Vient-il directement de la ville de Rome?

Vient-il, le dos courbé , les yeux rouges et «ecs, Du bout de l'univers , du fond des pays grecs , M'intenter un procès au milieu du carême ?

Je devais, jour et nuit, Consultant mon Barème, M'arréter au tarif et le bien compulser.

Avec cinq cents ^orins je pouvais tout oser...

Maintenant ua mandat , alknu , je me résigne.

Venez , mon cher Loyal , accompagnez Tindigne.

Où la conduisez-Yous , au palais du bon ton ?

Ah ! de grâce, un moment écoutez la raison

Qui TOUS parle, je crois. Si l'on savait s'entendre,^

Le grand inquisiteur finirait par comprendre

S'il épuise sur moi les toarmens des enfers ,

Que je saurai bientôt m'aflfranchir de mes fers.

Alors , Loyal m'apprend tout le mystère.

A ce rapport soudain un trait de feu m'éclaire ,

De mon malheur un rayon se fait yoir ,

Il obscurcit le flambeau de Tespoir.

Moment affreux ! je me vois sans défense

Sous les verrous , la solitude immense ,

Quel lieu ! quel temps i...

Gomment aurais-je la force de me rappeler avec dé-* tail des malheurs dont long-temps le souvenir excitera en moi de terribles révolutions? comment pourrais-je Fécrire, ce triste épisode de ma vie. »^ il pourra o£frir d utiles çt de frappantes leçons : cette idée soutiendra mon courage.

Il n'est point d'exemple plus frappant des vicissitudes de la fortune ; elle venait de m'élever à l'apogée de la faveur, c'était, hélas ! pour rendre ma chute plus éclatante : mais il était saris doute nécessaire que je fiisse préparée par quelques épreuves, pour supporter l'infortune à laquelle j'étais destinée; autrement, il m'eût sans doute été difficile de soutenir avec courage les horreurs de la captivité, éloignée de mes amis , en proie aux plus cruelles inquiétudes. Aussi ,

lorage était pi-êt d'éclater sur ma tête, lorsque, tranquille et non satisfaite , je me nourrissais encore dô chimériques espérances* i

Oji m'avait accueillie avec des transports de joie sur cette terre privilégiée ! Le contraste du dénûment d'une prison , de la gravité flamande , avec le luxe et l'urbanité française , attristait mes regards et oppressait mon cœur ; j'étais étrangère à cette Belgique ,

* Je ne dis qu'un mot, et ce mot renferme un étrange mystère : voilà une grande , une bien yaste question pour mes nombreux lecteurs ; je ne veux pas les tenir en suspens dans des régions si hautes. Je leur dirai simplement : Le passé m'encourageait pour le présent , il m'était permis de former des vœux conformes à mes espérances. L'auteur des Mémoires de Joséphine méditait depuis long- temps Vapotkéose d'une reine charmante; déjà elle l'offrait en pensée. Qui pyt louer le peintre de la vie d'une femme bienfaisante a pu faire le reproche d'inconséquence, a pu hardiment blâmer une Française de vouloir l'être de l'illustre Wilhelmine de Prusse ; mais , du reste , mes légers défauts , ô Minerve \ n'étaient pas assez frappans pour nuire à l'ensemble de cet admirable tableau. Le désir de retracer des vertus a donné à mon âme l'inspiration dont elle . avait besoin ; ma lyre est préparée , et déjà ses amis sont impatiens de l'entendre. Mais le trouble de cent jours de captivité a dû nuancer mes pensées du sombre éclair de la douleur- En contemplant mes épreuves , j'ai du redoubler de courage. D'ailleurs mon héroïne appartient à l'Histoire. Aussi je saurai terminer avec gloire^ ce que j'ai entrepris d'inspiration. L'auguste Minerve pourrait-elle s'empêcher d'applaudir à mon zèle ! Non , la céleste déesse rémarquera en tête de l'un de mes premiers ouvrages des traits qui lui retraceront la figure enchanteresse de cette princesse auguste qui fit l'ornement de son siècle et sauva son pays. Alors elle se rap-. pellera l*auteur malheureux !.'! et protégera son œuvre.] .

à ses lois, à ses mœurs; privée d appuis, au milieu d'un peuple bon, généreux, mais fanatique, et sous l'empire d'une politique soupçonneuse et d*un ministre redouté.

Le soir même de mon arrestation , personne n'ignorait à Bruxelles que j'étais dans la maison d'arrêt ^ : toute la ville répétait que sans doute j'avais été indiscrète dans mes prédictions; que quelque éminent personnage en éprouvait les sinistres conséquences. L'on ne pouvait m'accuser que de l'excès de ma franchise , et surtout de mon extrême loyauté.

L'on me plaignait généralement, mais ce n'était pas assez de me plaindre, il eût fallu me secourir. A la vérité , cette entreprise demandait du courage : la vengeance a des ailes, et personne ne voulait s'exposer librement à ralentir son essor.

Je passai dans les angoisses^ les plus cruelles cette longue et première nuit de captivité, qui conunencait pour moi cette chaîne de malheiu*s dont elle est le premier anneau. L'âme troublée, agitée de souvenirs confus et opposés, je murmurai mentalement : Sans égard ni pour mes écrits, ni pour les motifs honorables qui m'ont dirigée vers Bruxelles , on m'a reléguée dans une prison , aux dernières extrémités des voûtes; je ne puis même confondre mes larmes avec celles de quelques amis demeurés fidèles, et qui n'ont point changé avec ma fortune ! Hélas ! le silence seul régirait avec les ombres. La lune s'élevait sur l'horizon , et contemplant cet astre, mes yeux fixés vers le ciel, je dis : La colère

(^6) de mes ennemis nest peut*étre point implacable? Irritée contre le destin, je foulais aux pieds mes lauriers littéraires; ils semblaient se flétrir sous ntes pas!

Si loin chercher rhonneur , pour y trouyer des fers !

Je m'écriai Fortune! je me souviens de tes bienfaits, inspire ici un nouvel Aristide?... Pourquoi cet acharnement contre une femme que tout concourait à renfermer dans ses travaux scientifiques, contre Fauteur le plus paisible du monde ? Jamais les sinistres desseins d*un persécuteur ne s'étaient montrés avec cette effrayante franchise.^. * Aussi il ne me restait plus qu'à

* Les premiers jours de mon emprisonnement , plusieurs lettres me furent adressées à mon domicile, ayec invitation de donner des réponses précises. On offrit de payer à TaTance pour se procurer quelques horoscopes écrits de ma main ; le piège était d'autant plus grossier qu'une même personne reparut trois fois et sous trois costumes différens ; elle s'efforça de séduire les gens de la maison où je demeurais pour les engager à recevoir ses dépêches. Une correspondance ainsi établie en prison aurait donné des armes à mes accusateurs. Déjà ils avaient employé un moyen perfide poar faire accroire que j*étaîs capable de faire usage de fausses qualités.

Un ancien mihtaire, 9e disant malheureux, eut recours à ma générosité les premiers Jours d'avril 1 8a i ; il m'écrivait : « A Mademoiselle Lenormand, première dame d'honneur de l'impératrice Joséphine. » Je répondis à l'inconnu que j'étais artiste ; que je ne pouvais lui présenter qu'un faible témoignage de ma générosité ; qu'il m'obligerait cependant d'accepter le don de bienveillance que j« lui proposais. Si j'avais poussé la plaisanterie au point de signer : ci"^' ^mtt tutachée à lafrincesse, nul doute que mes ennemis ne m'eussent

( ^7 ) dire : Le passé , voilà mon Dieu; regarder en arrière est ma seule attitude...

fait condamner pour avoir usurpé des titres dont je n'étàiis pas revêtue. Le procureur du roi de Louvàin osa dire , dans sa lumineuse péroraison , que j'avais fait usage de faux noms. Interrogé par moi à son tour sur ce ({u*il prétendait entendre par ces mots. « Ne vous appelez-vous pas Sibylle; votre ouvrage sur le congrès d'Aix-la-Chapelle , etc. porte ce titre ; donc vous êtes passible , d'après la UA , d'encourir une double peine. « Pouvait- on pousser plus loin Toubli des convenances ; pouvait-on ainsi outrager la magistrature en fonctions ? Ce trait seul pouvait caractériser M. VanderYekenack , et servir à prouver que j'étais d'avance une victime offerte en holocauste pour rassurer certaines gens. A défaut de l'ombre d'un délit , il fallait déverser sur moi le blâme ; les agens secrets , qui circulaient dans le tribunal de Louvain , disaient hautement : « Cette femme se perd; elle prononce un discours trop énergique devant ses juges. » Un homme, bien connu pour é^re attaché à la police, ajoutait : « Sans doute elle veut réunir la Belgique à la France. Comment la souffre-t-on dans ce pays. Les auditeurs haussaient les épaules de pitié ; on devinait les intentions du persécuteur, en dépit de ses manœuvres, de ses injures, de ses délatioas , l'accusée continuera k être sage , elle bravera aîasi tous les provocateurs apostés «t tons les interprètes salariés de la pensée. Ainsi parle l'aii^uste véiité.

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