‹ Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortunes: ou le procès mémorable; avec des notesChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Que- sont devenus les hommes qui semblaient me protéger la veille? je les cherche aujourdliui ? mon infortune les épouvante, aucun n'ose m approcher. Je suis opprimée, et ils me laissent sans secours. Toute consolation m est ravie; la pitié seule s arrête sur les bords de l'abîme où la malveillance vient de me plonger. J'ai quitté mes foyers, mes dieux pénates, je vivais en paix en France , sous la protection des lois. Ici , je suis captive, par suite d'une persécution clandestine, dont les auteurs ne se feront jamais connaître. Mais elle doit être tout- à-fait étrangère aux honorables personnes qui ont bien voulu m'accueillir... Telles étaient mes.

(^9) pensées, à laurore de ce premier jour d'arrêt. Exté» nuée de fatigue , je m'endors ; je demeure quelques instans tourmentée par un songe ; je m'éveille , je cherche autour de moi, doutant si les souvenirs de Morphée ne sont point une terreur panique; bientôt, certaine du contraire, j ouvre les yeux, que le sonuneil de la douleur referme malgré moi : trois fois j'essaie de me relever sur un bras, et trois fois je retombe sans avoir la force de me soutenir; une sueur froide inonde mon corps; je reste immobile et privée de sentiment; peu à peu je reviens à moi et dis : La foudre seule m'a séparée de mes amis, ce n'était qu'au dehors de la France que pouvaient éclater sur ma tête de semblables malheurs.

Le coiurage moral ne soutient pas toujours la force physique, j'avais trouvé, à l'entrée de cette maison d'arrêt, lui concierge empressé qui, après m'avoir conduite sous les guichets, avait ouvert à grand bruit une effroyable grille , sur laquelle on croyait lire l'inscription du Dante. Les couleurs me manquent pour peindre l'horreur d'un aspect auquel mes regards étaient si peu accoutumés. Ce tableau hideux et touchant ajoutait encore à l'intérêt. Des femmes languissaient dans la misère et versaient des torrens de larmes; j'eus peine à contenir les miennes; pour la première fois sans doute , ces infortunées aperçurent ce sentiment de la compassion sur un visage humain. Je les vois encore , à mon apparition subite , essayer des paroles et ne trouver que des sanglots ; puis, enhardies par mes conso-

lations, raconter - Tune après l'autre leurs oommunes douleurs.

En prison , on se repaît de toutes sortes de chimànes; Ton invente , Ton conjecture , Ion combine, l'on se peiw suade presque que Ton peut compter sur des ressources qui n'existent peut^tre que dans l'imagination ; mais , quand l'édifice du bonheur s'élève , une seule réflexion • suffit pour le détruire , et l'on trouve encore plus aisément des raisons de se désespérer, que l'on avait saisi celles de se flatter. Ainsi se passèrent mes premiers instans de réclusion.

Mon âme éprouva cependant un charme inexprimable et consolateur; j'étais, pour ainsi dire, entourée d'objets sublimes , qui me rappelaient à chaque instant la présence et l'immortelle puissance du Créateur, dont je me sentais plus rapprochée. *

Ce sentiment commençait à cicatriser les profondes blessures de mon cœur, à en adoucir l'amertume et à calmer l'inquiétude qui me dévorait. Entièrement isolée des prisonniers, ma chambre n'était consacrée

* Messieurs les vicaires -généraux au diocèse de Gànd étaient captifs comnM moi. Ghaqu« matin ces honorables prisonniers célébraient les saintf mystères. J'y participais die ccvur , et d'autant plus facilement c(ue la chapelle de la prison était pour aû)«i dire voisine de la chambre que j'habitais. J'entendais au point du jour les paroles sacrées. Elles se retraçaient vivement à mon imagination. Je trouvais un certain charme d'offrir , dès l'aurore , mes pensées à l'Étemel. Le malheur est confiant, et Dieu seul connaisnait la purdbé de mon âme.

qu'aux infortunés qu'un caprice , souvent barbare , y retient au secret. (Hélas I que d'horreurs se passent dans les tendres du secret I )

La législation ne devrait autoriser cette mesure ri-* goureuse q[u'autant qu'elle serait nécessaire à la révéladon de la vérité. Le cœur a besoin de s épancher , et le silence, où il faut qu'on lensevelisse , ne fait encore qu'accroître les peines et les terreurs.

Un moment mon imagination me grossit les dangers de ma position ; je me crée de nouveaux tourmens, des chimères qui n'ont de véritable existence que dans la tête et dans im cœur agité.

Ainsi séparée des humains , je ne recevais personne , et le temps se traîne avec une lenteur extraordinaire pour celui qui a perdu sa liberté. Les heures s'écoulaient ainsi dans une uniformité que rien n'altérait. Le silence absolu de cette maison d'arrêt me frappait comme un enchantement funeste^ je tressaillais au moindre mouvement; j'aurais applaudi à la sagesse du signataire de mon mandat de dépôt , s'il m'avait permis de communiquer avec mes amis ; j'aurais regardé cette faveur comme un acte d'indépendance.

J'avais déjà commencé à inventorier ma chambre ; à lavériilé, ma couche était modeste, encore m'étaiteDe offerte des mains de Famitié ; sans cela j'aurais été contrainte , comme tant d'autres, de gémir sur le théâtre de ma douleur. Le quartier-général de réserve , poui' mes papiers , était établi sur quelques planches d'un bois hérissé d'aspérités; un simple banc était devenu

ma bibliothèque ambulante: Quant à mon voisinage ^ il se composait de jeunes souris ; il en était de trèsespiègles ; celles-ci accouraient m'attaquer jusque dans mes. derniers retranchemens, *

C*était surtout à Theure où je prenais mes repas que ces compagnes fidèles de ma solitude m enlevaient les plus friands morceaux; il me fallait, pour ainsi dire , ne pas quitter le champ de bataille. Un maître rat venait ensuite receler leurs larcins. Il se glissait siu* lambulance et pillait impitoyablement tout ce qu'il y rencontrait : ce voleur superbe me semblait un véritable gastronome.

* Durant quelques années, le baron de Trenk, prisonnier au chà-> teau de Magdebourg , appriyoisa une souris ; elle venait mang«r dans sa bouche. De même, pour charmer mes loisirs, j'avais sous les yeux une réunion de souris ; je m'amusais à les voir sortir tour à tour de leurs mystérieux réduits et venir former un cercle autour de moi. Le quartier^général de ces habituées* de prison était dans les plats ; elles y fourrageaient à leur aise. Au moindre bruit, la gente maraudeuse se retirait dans une citadelle , et demeurait invisible dans le tuyau d'un poêle. Cependant j'avais fini par en apprivoiser deux; ces compagnes fugitives recevaient de ma main une portion d^ biscuit qu'elles enlevaient aussitôt. Un rien charme et distrait en prison.Un oiseau qui s'échappe dans les adrs fait soupirer après le terme de l'exil. Le miaulement d'im chat est loin de réconcilier avec les flatteurs ; mais les caresses d'un chien vous font trouver moins seul; ce fidèle ami pleure avec vous et n'adopte pas un système d'ingratitude inventé contre un être innocent. Fontenelle, interrogé pourquoi il donnait asile à tous les chiens errans et s'en faisait même une occupation sérieuse : Je m'entretiens avec eux , répondit le savant , et surtout depuis que fai appris à mes dépens à connaître les hommes.

, J'en parhi à mon gardien et le questionnai même sur ses halntudes. // baissa les épaules j et me fit entrevoir que Raminagroèis était un courtisan habituel d*un hôtel de la rue des Carmes ; la , me dit*il encore, est établi un noir comité des recherches, A 1 entendre, ses impoi:tantes fonctions le retenaient et lempéchaient de m'en apprendre davantage sur les prépauratifii de l'artillerie de mensonges qui allait fondre sur' moi ; sans cela , semblait'*>i]! me dire y je serais indiscret.

Dans ce moment, le signal fut donné pour me conduire au greffe de la prison ; un huissier du tribunal se promenait autour des grilles. Il avait Fart de se prêter aux circonstances ; il semblait impatient au fond de lui-même, et avait Fair de se dire : J'espère que je t^ais causer une beUe frayeur a mademoiselle Lenormand,

Tout annonçait que j'allais subir un interrogatoire. C'était peu de chose que Texistence d une femme étrangère; mais ce peu de chose aurait dû être considéré pour beaucoup. Aussi^ Ion n espérait rien de mon caractère énergique ; c'en était assez pour vouloir m'écraser par la prétendue justice du royaume des Pays-fias.

Je m'arrêtai quelques instans pour fixer mon écuyer; je reconnus le cher Loyal. En avançant vers lui je fus certaine de mon sort. 11 portait l'ordre de me conduire en présence de M. le grand-juge examinateur de la ville de Bruxelles.

Il aurait désiré cependant me traiter avec tous les égards dus à une femme de bien; il prétendait qu'une Française avait des droits à son respect; scdon lui,

(34) j '-étais exclue de U règle ordinaire; il craignait la magie de la nouvelle MédU et redoutait la puissance du bâton de Jacob qui pouvait le rendre immobile. Sans doute il m'eût été facile de leloigner avec politesse , mais Tbonneur m'imposait la loi de venir me justifier.

Ma situation était pénible. Je marchais dans les rues de Bruxelles où déjà mon imagination me faisait en trevoir qu^ tout le monde me croiraitcoupable en me voyant en pareille compagnie. Ce mouvement d amourpropre me fit mal ; dans le palais où je venais de pénétrer je lie voyais que des juges; je ne respirais que lair de lautorité qui se déclarait mon ennemie. Ce premier moment fut cruel, je ne puis me le rappeler sans frissonner^

Tel qu'un timide oiseau , de frayeur expirant , Voit planer sur sa tête un faucon dévorant , Tel est mon triste sort. Mais, reprenant couragei Des mains du cher Loyal enfin je me dégage.

Je vois mon juge alors , et j'écoute sa voix : Des oracles y dit-il , vous usurpez les droits. Quel est votre génie ? Elnfin il m'interroge Sur le vaste pouvoir que le vulgaire arroge Au brillant Ariel, Il commande aux esprits, Sjrlphes , Gnomes , Oudins , même aux plus érudits ; Il ne dédaigne pas les nobles Salamandres.

Je crains qu'un jour ÉoU ne disperse vos cendres *.

* On n'entendit jamais parler de sortilège et de maléfices que dans les temps d'ignorance; c'est pour cela que la sorcellerie régnait si fort parmi nous dans les treizième et quatorzième siècles. Les enfans de Philippe - le - Bel , dit M. de Voltaire,

Mais ne redoutez point de mon pouToîr jaloux Que je veuille en ce jour être injuste envers vous* Madame, répondez.

D. En quoi consiste la puissance que vous prétendez avoir sur le génie Ariel * ainsi que sur deux autres ?

/J. Mon esprit fort a su dans tous les temps en imposer aux esprits les plus faibles.

D. Pourquoi comptez-vous les heures de la première à la troisième heure du jour ** ?

R. Style pompeux. Les Romains les calculaient de la même manière.

Z). Que prétendez- vous dire par le mont de Jupiter de la main gauche ***?

R, Je remarque sur la vôtre , monsieur , des signes certains de l'embarras où vous êtes pour poser vos questions.

Mon observation frappa mon interrogateur ; il retira doucement cette main gauche que je tenais de la droite. Tout Sécelait en lui la plus vive agitation. Non , jamais il ne s'était trouvé dans un semblable moment. Cepen-

firent alors entre eux une association par écrit , et se promirent un secours mutuel contre ceux qui voudraient les faire périr par le moyen de la sorcellerie. On brûla par arrêt du parlement une sor* cière qui avait fabriqué avec le diable un pacte en faveur de Robert d'Artois. La maladie de Charles VI fut attribuée à un sortilège, et on fit venir un magicien pour le guérir.

*Page 73. La Sibylle au congrès d' Aix-la-Chapelle et de Carlsbad,

** Page 7a. Ibidem,

*** Page 179. Ibidem.

datit, j'estoyai de le calmer. Souciain mon génie m élève au-dessus de tous les périls qui m environnent^ je pé nètre tous les secrets motifs et le plan de mon accusation. Il fallait du moins un prétexte pour accomplir des projets criminels.

Z). Voici un ouvrage que vous avez dédié à LL. AA. RR. et IL le prince et la princesse d*Orange ; n y trouvez-vous rien de répréhensible *.

R. Dans ce recueil singulier et précieux j*ai chanté la bienfaisance , j ai célébré les vertus de mes honorables protecteurs **. Avec de semblables modèles je ne pouvais errer. La reconnaissance d ailleurs a crayonné mes esquisses, la vérité a tenu la palette, et du moins mon tableau a le mérite d*une psirfaite ressemblance. Les teintes en sont agréables; le vernis n ajoute rien à sa beauté , à sa perfection; ma main docile n'a ^t qu'obéir à mon cœur; Is^ flatterie n'a point embelli

* Pilge 179 à 939. La SUixlk au cpngrès^d* AiX'^Cfwpflle et 4^ ÇarUhad.

** Bruxelles, nouyeUe Lutècel et tous , bons habitant ! je vous porte dans mon cœur ; je tous reverrai avec le sentiment d'une joie inexprimable. Vous méritez , 6 Bruxellois ! de jouir de ces beaux jours du temps dubonpriîice Charles de Lorraine (i). Votre roi, don auguste épouse, le prince et la princesse d*Orange vous en assurent à jamais la durée. Ce n'est plus heureusement Tépoque de dire avec Ovide :

Seps bona sôllicito yiçta timoré çadit,

« L'inquiétude et la crainte détruisent 1« channe des plus belles espérances. »

(i) Page^gS. La SyhUle au congrès d'Aix-la-CkapeUc et de Carltàad.

mon œuTre, et le jilus noble désintéressement a guidé mes pas pour la présenter moi-même. Quént aux pré«* dictions que j'ai cru devoir y rappeler^ ce sont d'agréa* blec fleurs que j'ai semées sur une terre inctdte et aride, Ce qui m'est personnel dans cet ouvrage i^e peut intéresser que mes amis; comme auteur, j'ai paré de quel-» ques grâces mon style. C'est au public à prononcer si j ai réussi. Si je me suis permis quelques emblèmes * ^ c est une ombre légère poiu* nuancer l'éclat des autres couleurs. Le grand jour blesse toujours diss yeux déliw cats; l'obscurité leur convient davantage. La lumière politique ne devrait point briller pour les aveugles de circonstances ; ces. gens-là marchent toujours dans la voie des ténèbres et s'avaÀcent à tâtons dans la route des affaires. Malheur aux écrivains qui leur déplaisent ! x;eux-là sont bien près d'être pei^cutés par léft oppresseurs **i Quant à mol , motisieur , ajoutai-j6 j

....-; Je n'àtais thétHè

Ni eèi e%eès dlioimetir, nï tette inâignité,

* Le génie oriental difFère tellement du nôtre , que ce n'est qn'ayec une extrême réserve que l'on doit user de ces richesses étrangères. Ce sont des omemens développés dans un vaste tableau. Cependant mon audace a réussi.

** Fontenelle futpersécuté par Letellier , confesseur de Louis xiv, à cause de son Histoire des Oracles, tl ne dut son salut qu'à M. d'Argenson , lieutenant de police , qui n'aimait pas les jésuites , qui le persécutaient.

Barbeyrac fut persécuté à cause de la belle préface dont il orna sa traduction de Pujfendorff, Descartes avait été obligé de s'expatrier. Il est vrai que Mademoiselle Hubert , Messier , BoulainviU

D, Vous possédez, dit-on, la flèche diAbaris? A vous entendre , elle a la puissance d'enlever M. le premier visiteur des douanes A'Hertain et ses estimables collègues ; vous possédez de même une hupe magique qui aurait le singulier pouvoir de lire au fond des cœurà ? Répondez clairement sur ces deux importantes questions, et surtout ayez soin d^écarter toutes pensées ou mystiques ou supertitieuses.

/t. Les flèches à'Abaris* sont les traits inévitables de la vérité et de la raison , sa sœur , qui sont les armes les plus redoutables qu on puisse diriger contre le crime^

La loupe magique ** est le miroir de la vérité et le verre ojnphaloptre ^ dcvecXec^eX celui, qui la recherche avec ardeur peut lire , dans lame des hommes , les passions, les intérêts et les germes des vices les plus inperceptibles et les plus cachés.

Z). Quel est ce talisman *** précieux avec lequel vous pouvez vous élever au-dessus de la voie éihérèe ? Veuil-r lez, je vous prie, m'en apprendre les singulières attribi|tions ? ,

jff. C'est ce caractère ferme et inébranlable dont m'a

liers-Dumarsai, Lamétrie, Boulanger, Fréret , Mirabeau , Montesquieu, Helyétius, Rousseau, Vpltaire, etc., etc., en furent, la plupart, quittes pourvoir brûler leurs œuvres par la main du bourreau, moyen le plus sûr de donner de la réputation à un ouvrage et d'en multiplier les éditions.

* Page 73. La SybUleau congrès d' Aix-la-Chapelle.

** Page aai. Ibidem.

*** Page 73. Ibidem,

(39) douée la nature , et que 1 étude de la vraie philosophie a fortifiée contre les revers de la fortune et les injustices des hommes. Munie de ce talisman , je peux parcourir une sphère plus étendue que le vulgaire ; me ciboire aussi invulnérable à laide de ce talisman que le fils de Thétis l'était devenu après avoir été plongé dans les ondes du Styx.

D. Que signifie ce jeu de tharot * que vous avez en votre possession, où il doit se trouver des hiéroglyphes ? Que conclure , en effet , du mélange de la coupe de ces cartes inconnues au vulgaire et de vos opérations chiromantiques ?

R, Pourquoi 5 monsieur, se borner à une accusation vague ? ne pas poser en fait que ces cartes peuvent servir à une opération mathématique ou relative à toute autre science ? Votre devoir , comme magistrat , était de vous en informer et d'en acquérir même la certitude avant de disposer de llionneur et de la liberté d'un auteur dont la réputation littéraire n'est point contestée. Quant à la chiromancie , tout en supposant que je me fusse ^vrée à cet art, pouvez- vous savoir sur quels principes cette science est fondée ? si vous ne le savez point , pourquoi osez-vous , avec les armes du préjugé et de la prévention, venir condamner ces règles et ces principes, lorsque moi-même je ne vous les ai pas exposés ? Bailleurs tout est calcul dans la nature; vous me permettiez bien de découvrir dés phé-.

* page igS. Ibidem, ^

nomènes où d autries ne découvrent que des choses

ordinaires.

D. Vous êtes accusée de prévoir Favenir^ ; il n'est point permis aux hommes de s'immiscer, en quelque sorte, dans les secrets de la Divinité ^ il ferait absurde de l'imaginer.

R, Lé don de prescience appartient au domaine de la révélation ; rËternel peut à son gré répandre sur moi des grâces pour instruire à la fois et consoler les malheureux humains. f

D. Pourquoi exigez-vo^, des personnes que vous admettez auprès de vous, le dépôt de lofl^ande quelles viennent vous consacrer? de mâme, vous les faites revenir quelquefois avant d avoir pu obtenir de vous la faveur singulière de couper delà main gauche le mjtérieux jpu dp Tharot.

fi, 3ur la première question , je commence à vous répondre: i^ Le plus pur désintéressement a Ëiit dans tous les temps la ha^se de mon caractère , avissi noble qu'il est généreux. 2^ J aime natureUem^nt à donner aux personnes qui m'honorent de leu]MX)nfiance le temps de s'examiner elles-mêmes. 3*^ C'est un secret que je me garderai bien de révéler aux curieux: les mystères ne doivent point être conniis des profanes; le grand architecte a le droit d'initiation ; le vénérable, d'exécution; au frère intime, la discrétion; à l'aspirant, la soumission; pouvez- vous me comprendre, monsieur , vous êtes compagnon : dans le cas où ce langage vous paraîtrait extraordinaire, vous ne serez

kL.

jamais qu un apprenti imparfait; alors , je vous prierai seulement de consigner sur vos tablettes yotre ridicule interrogatoire.

D, Veuillez bien me dire ce que vous surnommez lexpérience du marc de cafë?

R, Parcourez les causes célèbres? , et vous ne tarderez pas à être convaincu que la vérité perce quelquefois à travers les ténèbres du mensonge. Un aveugle clairvoyant peut découvrir le grand jour.

Z). Soyez de bonne foi, croyez-vous sincèrement à toutes les erreurs que vous aimez à répandre...?

il, La superstition se lie à la fatalité, et la religion à la vertu; par là , j ai su recueillir le fruit de mes études; je peux être douée de certains dons, qui ne se rencontrent et ne s'obtiennent que par le travail le plus opiniâtre et la volonté la plus ferme. Loin de me supposer un pouvoir surnaturel , je pairtage les mêmes faiblesses que la plupart des humains ; je crois au savoir, à lexpérience; etjai la folie, si c'en est une, de me consoler quelquefois avec des patiences'*' en attendant que j'obtienne la précieuse réalité.

Z>. Il paraîtrait certain que vous avez été arrêtée le 1 1 décembre 1 809 , à Paris?

R, Depuis 1 époque du 9 thermidor an IV, je fus toujours honorée de la confiance delà défunte impératrice Joséphine : cette princesse bienfaisante aimait à se rappeler le passé pour le comparer au présent.... dans un instant où son âme était douloureusement

* Jeu d'oracle très-conna en Russie.

affectée. J'osai lui dire avec courage: Madame^ si l* empereur Napoléon se sépare de "vous , il cessera d*étre heureux, (Les effets ont «suivi de bien près ma véridique prédiction.) Les faits .que je retrace ici sont de la plus exacte vérité. Ik existent dans les archives de la police de France. Donnez-vous la peine de bien peser dans votre haute sagesse , si j ai bien ou mal auguré de l'acte du i6 décembre 1809: je vous prie seulement de vouloir me répondre.

Mon interrogateur m'examinait. Tous ses regards se portèrent bientôt sur im thème qu'il avait souslesyeux*. Il semblait en deviner l'énigme. Nous cherchions niutuelleme^ntànous comprendre. Le terrain sur lequel nous marchions était si glissant, qu'une demi-question pouvait naturellement en amener une autre. Pouvais-je décliner un nom, pouvais-je trahir les secrets de mes adeptes sans me rendre coupable, sans rougir de moimême.^ Toujours digne de mon antique réputation , ce n'était point à Bruxelles , que je devais la voir s'anéantir pour avoir rctchecché la gloire aux dépens de mes véritables intérêts; je devais soufîrir les plus cruelles perr sécutions.

D. Connaissez-vous un sieur de Lan*** et unedamç de Perce*** ?

R. Je n'ai jamais entendu prononcer leurs noms qu'à cette audience.

D. Ils vous ont cependant rendu visite .►*

R. C'est possible , mais , s'il me fallait faire la

* Page 179 à iSa. LaSfrkilUau congrès d'Aix^la-Chapelh,

récapitulation exacte de ceux qui viennent, me consulter, il me faudrait le miroir magique de Lmc Gau"

ric^ poiu* connaître leiu:s noms, et me retracer leurs

traits.

/>. Qu entendez-YOus par vos adeptes ?

R. Je veux dire mes amis; jen compte un grand npinbre dans les deux mondes.

Z). Vous vous flattez dans vos écrits de vivre cent quinze ans?

R. Jy persiste, et j'ajouterai même cent vingt-trois. Déjà il s'est offert plus d'un exemple de cette rare longévité.

Z>. Vous faites, à ce que l'on assure, retrouver les effets soustraits ou perdus , et vous êtes capable d'en faire connaître les receleurs ?

R, Quel rare et sublime talent vous me supposez ! Si les destins m'avaient douée d'une telle puissance, je serais un être précieux pour le pays que j'habiterais.

Z). Cependant on suppose à la moderne Cratéis de grands moyens , un crédit vraiment extraordinaire. Le croyez- VOU3 vous-même?

R, Silence ! silence !

Z). Avez -vous reçu, à l'hôtel deBeUe-* f^ue ^ de grands et d'éminens personnages?

R, Si des gens en crédit ont gardé l'incognito envers moi, je n'ai point chercher à le lever; s'ils s'étaient fait connaître, il serait de nion devoir, de ma délicatesse , de respecter leur secret. La trahison est l'arme du lâche. Aussi , j'ignore absolument à qui j'ai parlé , à moins que

TOUS ne vouliez me supposer des relations ou un commerce intime avec quelque génie *,

D. Combien cotnptez-vous d'esprits doubtemént supérieurs?

iR. D après les dires de Paraoekey ^AppoUoniui de Thjrane^ Us s élèvent à soixante-douze.

D, Vous avez fait remplir les galettes dé Vôtre nom. Expliquez-en les motifs.

/{. J'ai cru devoir prévenir les personnes avec lesquelles je correspondais que j'étais à Bruxelles. Tel est mon seul motif?

D. Pourquoi avez-vous cherché à prolonger votre séjour dans cette ville?

R. Par un sentiment d'honneur. Ayant présenté mes divers ouvrages à S. M. la reine dès Pays-Bas, à LL. AA. II. et RR, le prince et la princesse d*Orange , J'ai cru de mon devoir de ne point quitter un pays où j'avais reçu d'aussi nobles eûcouragemens, sans offrir à S. M. le roi des Pays-Bas * , ainsi qu'au prince Frédéric, son asiiguste fils , les Mémoires historiques et secrets de Vim^ oératrice Joséphine que je venais de publier. C'est ici le lieu de remarquer le hasard des renotnihées; la

* C'était une opinion générale chez les anciens que les grands hommes avaient un génie particulier qui veillait sui' eux et qu'ils nommaient lent fortuné. On sait combien César avait dé confiance dans la sienne , «t on connaît ce mot fameux qn'll adressa à un pilote au milieu d'une tempête pour \6 l^assprer : Songe que tu pùrUs César et $a fortune.

mienne ma joué le tour le plus perfide... J*ai le droit de m écrier dans cçtte circonstance :

Loin de moi , v^in éclat d'tme stérUe gloire ^

Qu'importe à mon bonheur qu'au temple de mémoire

Un jour mon noni^, inscrit par l'immortalité ,

Passe de bouche en bouche à la postérité.

Aliment de Vorga/^, subtil poison de l'âme,

Ce n'est point ton éclat qui m'anime et m'enflamme ;

Non...

D. Si vous eussiez quitté Bruxelles du 29 au 3o mai'S| comme nos journaux Fannonçaient, rien de fàcbeux ne vous £(!it arrivé dans cetl;e ville ; mais...

R. Cette réticepcç me permet de vous dire gue la raillerie est inhumaine quand elle attaqua des nudheU'' reux. Je serai pourtant curieuse de connaître les vérif* tables motif» de cette persécution. Un trait vient d'être lancé contre moi^ trait sans force, à la vérité.; cependant, aucun péril n est léger lorsqu'il menace la réputation. Vous m accusez d'avoir Éaiit un livre mystique > il faut toute votre perspicacité pour découvrir ce qu'il contient dç dangereux. L'auguste prince à qui cette œuvre est dédiée n'y aurais rien trouvé que d'innocent, ^insi donc,, en siipposant que vous me croyez coupable comme écriva^in, c'est un outrage envers ceux qui m'ont accueillie. Une dénonciation mensongère ne sera point un oracle pour eux ; ils Ypus blâmeront d'avoir poussé l'irrévérence jusqu'à compulser mon ouvrage sur les congrès d'Aix-la-Chapelle et de Carlsbad , ouvrage ho^

noré de la plus auguste protection P Se seraientHls reconnus les pervers délateurs ? ? P ils en ont exhumé les passages qui leur semblaient s'appliquer à eux-mêmes. La manière arbitraire avec laquelle se sont conduits ceux qui m ont ravi ma liberté , tout le mystère qui environne leurs opérations, jetteront de la défiance dans les esprits. La plupart de vos compatriotes chercheront à savoir de moi si lùes yeux ont été assez clairvoyans pour pouvoir porter la lumière -dans ce dédale...

D. Vous faites trop de bruit , Mademoiselle ; nous n'aimons poiht ici les réputations. On a plaisanté de '. certaines personnes marquantes. Pourquoi nous parlezvous du mont de Jupiter^ d'une Vision àiUmballP vous avez annoncé la guerre des Grecs contre les Turcs ; les Russes 5 selon vous , doivent entrer à Bysance malgré une tre\fe politique ; le lion belge doit être vainqueur et recueillir des avantages. Que prétendez -vous dire avec vos suppositions? C^est dans les impossibles. De semblables erreurs ne peuvent être tolérées. Vous vous êtes permis de prévoir les destinées de l'Orient.... Où est votre mission ? nous n'aimons point les prophètes français : ici la crédulité est notre boussole : nous voudrions rester éternellement plongés dans les ténèbres. H sera toujours temps de s'armer au moment du péril... En attendant, vous allez rêver tout à votre aise dans la prison de Bruxelles, et même y composer de nouvelles centuries.

Je tenais la plume et j'allais signer ce curieux interrogatoire ; un mouvement involontaire s'empare de moi ;

une voix intérieure semblait me dire : Non y encore une fois, non. C est sur de telles bases que Ion n'hésitera pas à fonder une des calomnies les plus atroces qui aient jamais déshonoré une Française ! Docile à cette inspiration , je me recueille un instant. ( Le soupçon une fois éveillé est prompt à se ressaisir de celui même qui le repousse. ) Aussi , je me refusai à poser ma griffe sous celle de mon interrogateur ainsi que celle de Monr sieur son greffier.

Maintenant que ma tâche est remplie , me dit obligeamment mon grand-juge ) convenez que ce livre de la Sibylle au congres d* Aix-la-Chapelle et de Carlsbad est vraiment amphibologique ?

A Au contraire , monsieur , je soutiens envers et contre tous que cette œuvre est unique ; c'est vu chefd'œuvre de clairvoyance, w/^ tout universeLOtevlam. Tartufe a classé vos remarques... Cela me rappelle im dîner*.

* A un dîner chez M: le comte de Nieup*** on me plaça à côté del'un de MM. les th^frogiens de Bruxelles. La conversation roula sur différentes matières ; philosophie, morale, histoire, etc> y etc. , tout fut examiné. Le convive parut ignorer qui j'étais ; j*en reçus les complimens les plus flatteurs sur mon immense érudition. Bientôt il parla d'un ouvrage qui lui semblait extraordinaire ; il en cita quelques fragmens ; il dit même : « L'archevêque de Malines en a parlé. » On crut sans doute lui causer une surprise agréable en lai faisant connaître l'auteur. J'envoyai à mon hôtel chercher un exemplaire dont je ^ un hommage à Madame la comtesse de Nieup***. M. de R*** l'examina beaucoup; il se promit de le lire. J'avais presque oublié cette petite anecdote. Que Ton juge de ma surprise y au moment où je parus devant M. le juge instructeur ,

Ouiyje sais. Un trait de lumière vient tout à coup m'éclairer sur les charitables intentions de M. M*** deR***. Je tais son nom par respect pour son auguste caractère. Quune sombre réflexion me soit ici permise *.

Eh quoi ! était-il bien permis au magistrat qui me poursuivait d'office de flétrir dans un mandat de dép^ le caractère d une femme de lettres qui n'est pas même prévenue 9 ? Telle a été cependant Terreur grave à laquelle un homme intègre, un homme de mérite a pu se laisser entraîner.

Les corps ne reviennent malheureusement jamais sur ime faute ; un dénonciateur'/>0r zèle inqèùsiional tient à passer pour infaillible; Famour-proprc de ce sycophante lui impose sans doute le devoir de proscrire ?

de Yoir sur son bureau un volume de ht Sibylle au congrès d'Aixta'Chapelh et de darkbad, avec plusieurs pages d'observations écrites séparément. Pavoue de bonne foi que je crus avoir découvert la clef de cette énigme de ma persécution ; j'étais d'autant pins fondée dans cette opinion, que je n'avais ve^i à personne de ces livres; j'en avais donné plusieurs , et n'en avais déposé que quatre chez Lecbarlier, mon libraire. Les minutieuses et très-multipliées remarques me firent coBBaitre à l'instant que j'étais censurée par un inquisiteur déloyal ; que peu s'en fkUait que mon livre ne fut d^^laré hérésiarque et brûlé comme œuvre dangereuse... Aussi l'auteur allait être accusé !

* Le prêtre renfermé dans les devoirs de son ministàre est un juste objet de vénération pour les peuples. Celui qui abandonne l'autel pour s'immiscer dans le gouvernement des étatft, etc., n'est qi^'un factieux >, que la sévérité des lob doit réprimer et renvoyer dans le sanctuaire. D***

(49) Le vénérable Thaumaturge , au contraire, frémirait des conséquences que pourrait produire sur des sots un semblable spécifique ; aussi ce dernier entendrait-il la voix de la conscience, et protégerait ouvertement, surtout en Belgique , une Delphis française accusée de magie. C'était le discours que je m'adressais à moimême.

— Mademoiselle, veuillez nous accompagner dans la visite que nous nous proposons de faire chez vous. Il nous faut acquérir des preuves évidentes sur vos travaux nécromantiques j cabalistiques^ etc.

— Qui sait même , messieurs, leur dis-je en souriant , si le fameux singe noir ne veillera pas par lui-même à ma porte. Le malin est capable de s'y mettre en faction pour vous y recevoir.

Bientôt commencèrent les recherches avec la plus grande sévérité; tout fiit vu, tout fîit examiné. Un procès-verbal fut rédigé sur cette table où quelques jours avant on remarquait un manuscrit sur l'art divinatoire *. Un air plus gracieux se peignait sur la figure de mon interrogateur '*. Ses collègues me témoignèrent quelque intérêt. Tous semblaient s'élever , par leur silence , contre la ridicule accusation que l'on

* Villon professa publiquement Tastrologie naturelle en i6a4 en l'université de Paris , et y démontra non seulement la solidité , mais encore la nécessité de cette science, que depuis Gassendi nos astrologues ont délaissée par pure nonchalance et qu'ils ont ensuite calomniée. Que n'eussent-ils plutôt dit : Ici sont les bornes de notrm méi\i§enc€. Ils étaient sauvés du mépris des sages.

osait diriger contre moi. « Ni sa personne, ni son lan • » gage, ni son costume , ne présent^nit rien qui tienne » au merveilleux. Nous ne trouvons point à ses côtés » de génies protecteurs ou mal&îaans ; nous ne trou- » vons point de talisman précieux; nous ne rencon- V trons point la flèche diAbaris et le magique jeu de » tharot. Tous les livres qui sont sous nos yeux • nous of&ent les preuves les plus certaines de son » innocence. La captivité de cette étrangère est une » injustice que notre devoir est de réparer le plus » promptement possible. »

C« mo]:H>logue silencieux et simultané pouvait paraître du plus favorable augure : je sais qu au moment du découragement le plus foneste une ressource inattendue peut s offrir. Qui sait-même si Favenir ne nous cache pas des événemens plus heureux que nous n Posons quelquefois espérer ? Je n'ai pas mérité mon infortune ; et pourtant si on me condamnait ( eh ! puisse VÉternel détourner ce malheur ! ) , quel chagrin plus sensible que celui de subir des humiliations dansun p^bjsoù la gloire me couvrait de ses ailes. Je faiisais entendre le murmure de la pensée, j avais le droit de me plaindre de la rigidité du sort qui m'imposait le devoir de retourner m ensevelir dans ce séjour de regrets. Que mes persécuteurs n'attendent point de moi une requête suppliante : l'offense qu'il» ont commise à mon égard est si grande , qu'ils croiraient s'humilier de convenii* de leurs torts : ainsi donc, je dois me soumettre à toutes ]es épreuves qu'il plaira aux méchans de me faire subir.

A l'instant de quitter ces messieurs , je me rappelai cette pensée d'Horace, et leur dî» :

Quent sua culpa premet y deceptus pmitte tueri; At penitùs notum, si tentent criminay serves, Tttterisijue nto fidentem prœsidio *.

* AbaBdomiet ediû qui- se netsi «lis cfotts son tort et dont vous awea été lad^i^ ; liitfiS'Si e'est ia calomnie qui l'attaque et que tous fidyez sûr de stm kmd<ïence , emhrassez tivement sa défense.

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