‹ Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortunes: ou le procès mémorable; avec des notesChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

£ N posant le pied sur le seuil de ma triste demeure, j'éprouvai ce que j'avais' prévu , ce que sent le sage qui connaît le monde et le cœur humain. Je me disais comme Sénèque : « Je ne me repens point d'avoir vécu, parce que j'ai vécu de manière que j'ai lieu de croire que je ne suis pas née pour être inutile dans ce monde; aussi je n'ai rien à craindre si Dieu me traite suivant la conduite que j'ai tenue ; je dois tout espérer de son impartiale justice. Telles étaient mes pensées , tandis qu'un gardien armé d'un faisceau de clefs me guidait à tra -^ vers des corridors. Cependant il prenait la précaution d'ouvrir et de refermer d'énormes grilles avec un soin particulier. Je voyais errer autour de moi une foule de

prisonnières .qui subissaient diverses condamnations. Les unes s'applaudissaient d avoir échappé à la peine capitale, d autres ne cessaient de vomir dliorribles imprécations contre leurs juges. Sans cesse je les fuyais, et sans cesse elles s'empressaient autour de moi ; elles semblaient se dire : « Cette captive aurait-elle mérité ses malheurs? notre devoir est de la plaindre et de la consoler * ».

On ne peut se figurer le genre de vie que l'on mène dans une maison d'arrêt, d'où l'on ne peut sortir qu'en perdant la raison , si les juges y oublient long* temps les êtres infortunés qu'ils y font renfermer**: quels longs

* Quelques-unes de mes nouvelles compagnes s'approchèreiit de moi , et m'offrirent des consolations à leur maniée , qui n'étaient pas de nature à me réconcilier avec mes pensées.

** Pour me forcer , en quelque sorte , à solliciter ma mise en liberté sous caution , on imagina un genre d'humiliation fait pour réyolter toute âme sensible ; on youlut me forcer de paraître à rappel du matin , confondue avec une foule de femmes , la plupart condamnées, qui subissaient leiirs peines. Le sieur Fontanassa , concierge , me délégua à cet effet la surintendance de ses commandemens , pour m'inyiter de venir de bonne grâce me conformer aux ordres reçus. Je réprimai le sentiment de mon indignation pour conserver toute la dignité de mon caractère. Alors je signifiai à l'humble serviteur de V excellence des excellences que ce serait la première comme la dernière fois que je me dérangerais pour venir lui répondre. Cet acte de fermeté me valut mon repos et me sauva des effets où pouvaient m'entraîner la colère. Ainsi donc on n'insista plus ; le maître de céans y mit toute la grâce possible , et le salut de politesse fut reçu et rendu sans aucune humeur réciproque.

$upplioe6 que ces châdmens jounudîers ! ^ncoite s'ils ne pesaient que sur la tète des coupables ' «aaîs ik at-teignent quelquefois les iniioe«is, et îls deviennent les »ri»es redoutables du crédit y de la ¥engeance, du caprice et de la cupidité.

Un terrain stérile, sans arbres, sans verdure; un champ désert, <]rîste usufruit des malheureux capti&, voient croître seulement Fabsynthe , les ronces et d'autres plantes amères : %ei était le lugubre jardin de cet antre de la mîsère; tel était le volcan qui s'ouvrit aous mes pas. le venais de perdre à la fois la Ëi«^ veiur, tontes les jouissances de l'esprit, tous les besoins du luxe , les charmes de la gloire et les douceurs de l'amitié.

J'éprouvais le besoin de rester calme au milieu de tant d'orages. Solitaire dans un pays où je faisais sentir la veille la supériorité de mes moyens, et menacée par le ressentiment d'un homme en faveur, je me voyais dâaissée par ceux sur lesquels je reposais mon espoir ; et quand mes tristes regards se reportaient sur l'hôtel du ministre de la justice, je voyais mes ennemis triom-» phan? se pencher sur le bord d'im abîme qui dérobait à leurs regards un précipice et un tombeau.

Un porte-clef venait au point du jour ouvrir la porte de mon cachot; à neuf heures il m'apportait le déjeuner et la collection des journaux. A quatre heures du soir, arrivait mon dîner; vers la chute du jour on venait écouter au cabinet de l'oreille ^^ , si les sylphes aériens s entretenaient avec moi , ou si à lexemple de cep-

tains mortek ik s éloignaient de ma présence , effirayés parraspectdHme maison de réclusion.

Cette personne n était point cet aimable et doucereux vautOMT dont ge me plaisais à peindre ( dans mes souvenirs prophétiques) la candeur-, la courtoisie et les touchantes attentions. Mon geôlier était un homme sombre, dune humeur farouche; la plupart du temps il ne s'appliquait que par signes, et augmentait ainsi les tourmens des iprîsonniers. J'arais de la peine à obtenir l'absolu nécessaire; cependant, par une rare bienreil*lance , à la fin du quatrième jour , il Touhft bien me gratifier dime bouteille qui avait le rang de chandelier; il poussa la galanterie jusqu'à ra'oflfrîr tme chaise pour m asseoir, et une mauvaise table pour expédier mes dépêches. J'avoue que je n'ai jamais soupiré pour maliberté aussi ardemment que je le fis durant soixantedix heures pour obtenir la faveur de ce bureau chanceknt et incommode. Je commençais à m'apercevoir que... NU sine magno "vita labore dédit mortalibus *,

L'abattement de mon âme ajoutait encore à mes maux , et mes réflexions ne servaient qu*à augmenter mes tourmens. Hélas ! disais-je , je ne chercherai point 'à tirer un augure favorable ou funeste de l'événement qui me retient prisonnière; j'ai besoin d'un certain courage, en songeant quelles précautions on a prises pour m'enlever toute considération. Je n'en demande pas la moitié pour me tirer d'affaire ; d'ailleurs je possède la

* Pans la vie on n'obtient rien sans beaucoup de peine.

patience du sage, et c'est encore un don du ciel. Une âme remplie de son sujet n'est pas susceptible d'un abattement durable. C'est la justice et non la faveur des hommes qu'elle ose implorer. Je suis touchée d'autant plus de mon infortune , que l'ingratitude des êtres desquels j'attendais des services et de la reconnaissance a dû m'affecter davantage*. Je suis parfaitement résignée parce que je ne suis point coupable. Mais le mal est fait, et peut-êti*e mon infâme dénonciateur a le dessein de poursuivre son action- contre moi; je souffrirai jusqu'au bout avec courage, et j'espère que je parviendrai à me soustraire à l'action d'un homme aussi haineux qu'il paraît implacable.

Les jours consacrés à l'Eternel m'inspiraient une douce mélancolie. L'espérance d'un séjour plus heureux ** adoucissait un peu mes peines ; mais la crainte souvent l'accompagne , et quelquefois emporte la balance ; cependant cette pensée consolatrice rendait ma situation plus supportable.

Une fois par hasard je recevais la visite d'un sieur Verh* * * : cet homme est sombre , silencieux et tour-

* Tous ceux qui l'honoraient ne lui ont témoigné que du dédain lorsqu'ils l'ont vue dépouillée , et elle s'est caché le visage en gémissant. (Lament, 17.)

** Haller a dit , en parlant de l'éternité : « La pensée , dans son yol rapide , plus prompte cent fois que le yent , le son , le temps , les ailes même de la lumière, se fatigue à la parcourir et désespère d'atteindre ses limites. »

(57) mente d'une inquiétude secrète; j'osais à peine lui demander quelques éclaircissemens sur cette disposition de son âme; mais ne pouvant en deviner la cause, je l'attribuais tout entière à mon procès, dont je ne connaissais pas encore tous les antécédans.

Déjà le petit Cicéron avait entrepris de me raconter que j'avais un ennemi puissant ; que le coup qui me frappait partait de sa main; que ce personnage demeurait dans mon voisinage. et se reposait sur les fragiles fondemens de âa puissance. Eh quoi! lui dis-je dans mon étonnement :

Serait-ce de ces gens, de ces tendres amis ,

De ces plats courtisans , dangereux ennemis ,

En tout temps en faveur, mais craignant Tostracisme,

Qui , peut-être , ont signé mon mandat par civisme.

Il m'avoua que j'avais deviné l'auteur de mon infortune. Alors il m'expliqua qu'il y avait de quoi bouleverser toutes les têtes ; il y avait de quoi faire frémir tous les époux, tous les amans. La scène va changer, s'écrie-t-il : on veut assigner la meilleure société ^ de Bruxelles ^3. Au milieu de cette stupeur générale , chacun craint des révélations imprudentes '4.

Cruelle image du bonheur ! m'écriais-je , tu m'as séduite par ton apparence ; qu'il m'aurait été doux de retrouver en Belgique le souvenir du passé qu'une plus riante perspective devait sans doute embellir par son prestige enchanteur; mais le lendemain peut-il. promettre le bonheur à l'être malheureux encore tout

( 58) froissé par la chute de la ve3!le ? Le moment doit-il revenir où je pourrai croire que les roses de Tespérance s'empi'esseront de naître dans mon cœur? ou, bercée par l'illusion que j obtiendrais une justice écflatmte de la haute sagesse, je pourrais charmer le présent , je pourrais croire à lavenir '

-Le ministère public , mon seul accusateur , ressemble à une coupe d'eau limpide qui se trouble à ffieBore quon y porte les lèvres... Vous qui me persécutez, ô vous qui ne cessez point de déchirer le cœur de vos victimes! quoi, la compassion n'adoucit pas la colère que je vois éclater sur votre figure ! vous contemplez d un œil ferme et farouche le supplice des êtres qui vous paraissent le mériter ! vous laissez à des agens subalternes la punition de ceux que vous croyez indignes de vos regards!

Chaque matin j'attendais avec la plus vive impatience rheure fortunée où je pourrais communiquer librement *; je ne voulais point que mes écrits fussent remis à la main dédaigneuse des geôliers. Par la plus rare imprudence, je m'étais confiée à l'un d'eux

* Une Française , prisonnière pour dettes , témoigna le -désir de me rendre visite ; elle ne put ofatenir du concierge la peimission d'entrer dans ma chambre yoûtée. Les ordres portaient ^oe notre conversation serait entendue de la surintendante de la maison d'ar^ rét on de ces argus invisibles ; que l'entretien aurait lieu dans l'un des corridors qui servaient de passage. La chose panit d'une telle importance au sieur Fontanassa qu'il voulut venir juger par luiynème du degré de surveillance qui nous environnait. Sur une

(59) pour Élire parvenir des notes à MM. les i^é'dacteurs des journaux de Bruxelles. Le traître alla déposer mon secret dans Turne minist^ielle. Cet expédietit spécieux s était offert à moi, mon cceur y avait répugné ! Dans des circonstances aussi graves, j'avais trouvé le moyen de faire insérer dans la feuille de la Belgique , pour tranquilliser mes amis et rassurer mes adeptes , de se mettre en garde contre latteinte d une fausse terreur.

A chaque instant on venait m*engager à faire le dépot de 5oo francs, «et de ^epasser en Franee.fe résisterai à cette o£^, je saurai résister à leloquente voix delà liberté ; je saurai essuyer patiemment Tifijustice; la calomnie fn'infecte de ses poisons , je suis accusée , je dois être jugée...* Telles étaient mes réponses aux représeo» tans de mon accusateur.

AujoUrdliui , a 5 avril , je parcours des pages entières avec indifférence ou sans le moindre intérêt. Je tue le temps; je ne m occupe pas, si je ne trouva un trait

obseryation que loi fit cette dame qu'il s'iunvQgeait des poMVoirfi pour yexer impunément les malheureux captife , et qu'elle saurait s'en plaindre : « Il ne tient qu'à vous de faire valoir de vaines allégations, lui répondit froidement le protégé d'un cerbère terrestre ; il ne tient qu*à vous , madame , de faire votre rapport à l'autorité compétente ; mais je erains bien que les bases ne s'en écroulent d'elles-mêmes. »

^Le tableau que je présente^est moins ttn •emblème qu'une réalité ; c'est précisément ce qui le rend plus ressemblant et doit le rendre plus croyable. D'ailleurs , en transmettant toute ma procédure , j'offrirai un monument très-conforme à ceux que l'histoire des treizième et quatorzième siècles nous fournit.

qui ait (juelque rapport avec la disposition de mon âme.

O étude , que tu es secourable ! 1 être que tu favorises de tes dons trouve dans ton sein , durant sa vie entière, le remède à tous ses maux.

Avril 27, Le greffier de la maison darrêt a déjà crayonné ma silhouette, la lithographie vient de s'en emparée ; mon portrait fait le pendant de celui du prince Ipsilanti ^^ : c'est en quelque sorte un châtiment qu'on m'inflige pour avoir prédit le triomphe de la croix. Les gens sensés regardent mon ouvrage de la Sibylle aux congres d^ Aix-la-Chapelle et de Carlsbad comme l'œuvre d'une profonde sagesse et le manifestent hautement. Cependant ce livre fera figurer mon nom dans les archives de la scnbomanie *, La calomnie est un {en grégeois que rien ne peut atteindre, et sans la forcfB de mon caractère je succomberais sous le poids de mon infortune. Déjà je commençais à me montrer telle que j'étais, moi qui, depuis long-temps, sais prendre un parti avec courage 5 le chagrin ne pouvait m'abattre, et pourtant je partageais toujours le caractère aimant et sensible de toutes les personnes de mon sexe...

Tous les jours je consacre à diverses remarques quelques heures. J'ai analysé tous les événemens qui se passent sous mes yeux ; il est impossible de pouvoir bien décrire les scènes d'une prison sans en avoir été l'acteur ou la victime. Sur cette scène, dis-je , qui dé-

^ Fiireur d'écrire.

peint si bien les erreurs et les travers du cœur hunlain, je tombais quelquefois dans une profonde tristesse, surtout en fixant de près ce théâtre mouvant des misères humaines, où l'ambition, la soif du pouvoir absolu se sont pour ainsi dire élevé des temples et formé des adorateurs *. Chacun, dans cette maison, a son emploi particulier; depuis le plus simple porte- clef, jusqu'au concierge , tous sont convaincus « que celui qui peut s'évader ne doit pas rester dans les fers ; qu un oiseau captif s'enfuit s'il le peut de sa cage » ; aussi rien n'échappe à leur zèle , à leur prévoyance , à leurs perpétuelles précautions. Le sieur Fontanassa est le chef principal ; c'est le grand inquisiteur de son excellence ; c'est le dépositaire des pensées du ministre qui semble diriger les affaires les plus secrètes. Le regard doucereux et malin du petit Jupiter terrestre devient Tavantcoureur des bonnes ou mauvaises nouvelles ; d'un seul mot, il a le privilège de faire trembler l'Olympe enchaîné dont il est pour ainsi dire le seigneur suzerain; il n'abuse point de son énorme puissance , et se conteste de suivre les ordres qu'il reçoit de ses maîtres. C'est une très-bonne fortune de pouvoir aborder à son greffe ; on y trouve un grand nombre d'appelés, mais un petit nombre d'élus; aussi n'obtient pas qui veut cette agréable permission : de même , s'il daigne venir vous visiter , et* que le sourire du matin soit gracieux, alors vous en

* La prison de Bruxelles est gouvernée et administrée par deux pouvoirs iVun ostensible et reconnu, l'autre confidentiel et occulte, et ce dernier est le plus puissant et le seul redoutable.

tirez la coriviction intime que vos afEaires prennent la tournure la plus favorable ; s il ne daigne point abaisser un regard sur vous, un frisson mortel circide dajus vos vemes, vous croyez alors être décrété dacusation, même condamné à la peine la plus sévère et oublié de l'univers entier... Vous voyez errer autour de vous le sombre désespoir : heureux , mille fois heureux stI ne peut vous atteindre !

Les geôliers principaux sont de petites autorités constituées qui émanent directement de la première ; pour obtenir un adoucissement dans la captivité, ou lonibre d un service , il faut leur of&ir les moyens de présenter quelques libations à Bacchus ; par ces légers sacrifices, -on entretient une douce harmonie entre les administrés et les administrateurs, entre le» prisonniers pour dettes et ceux que Ton désigne plus partieidière-» ment sous le nom de prisonniers à hkpistole.

Que dire de cette foule de malheui'eux pour ainsi dire oubliés de la natiure entière ? les uns coupables , d autres seulement prévenus d'accusation, tous reçoivent lun après l'autre, le matin, les alimens delà journée \ ils consistent en une soupe aux léguimes et la moitié d'un pain de trois livres. Cette distrS>ution se fait avec c»:dre ; elle est «urveUlée par le chef; il ne s'en rapporte point à ses subalternes et préside lui-même à cet appel : dateurs ,. la nourriture est saine quoiqu'en petite quantité. La plupart de ces prisonniers appartiennent à une classe peu fortunée ; ils manquent de linge, de vétemens; ceux qui ne sont

qu en état de préventian sont les plus malheureux. Les condamnés portent un costume particulier,' les luis comme les autres nofirent aux regards de lobservateur étonné (ju'cm ensemble de misère , d'immoralité et de désœuvrement *.

Pour moi , qui n'avais pu trouver une place au bâtiment privilégié , j étais pour ainsi dire confondue avec cette triste compagnie. Alors, pour m'éviter des disgrâces, je me renfermais tout le jour dans ma chambre; vers la nuit, errant seule dans les recoins multipliés de

* rexammais chaque jour atteutivemeiit ces prisonnières ; Tune était convaincue du crime d'infanticide. La peine capitale ayait été commuée pour elle en une détention parpétuelle. La perspective de son sort ne Pattristait point ; une insensibilité morale animait toat soB être ; elle ne semblait point cruell», et pourtant eBe avait fait périr son enfant par une mort violente; aon reigiurd me paraissait doux» son caractère facile» Bientût je remarquai qu'elle n'était susceptible d'aucune sensatioi^ délicate; le vice seul dominait en elle ; elle ne parlait ni de sa ùmille ni de ses amis ; tous les hommes lui étaient égaux ; voyait-elle un enfant , elle ne détournait point ses regards , elle le caressait comme elle l'aurait fait d'un animal donestiqiie. Au moment ou elle venait d'apprendre qu'elle serait exposée sur la place du marché de Bruxelles ^ ses traits se décomposèrent , ses yeux ressemblèrent à ceux de la hiène en furie ; je jugeai dès lors que cette malheureuse avait des accès de céphaloponte. Effectivement , l'une de ses compagnes me confirma qu'au retour de chaque lune sa raison se troublait au point de devenir fésoce. C'est peut-être dans l'une de ces douleurs de cerveau invétérées, qui dégénèrent si souvent en folie, que cette infortunée a pu préparer de sang-froid un lit de chaux vive pour y faire périi^ son enfant.

ma prison , devenue pour moi un nouveau monde ; j y passais des soirées entières , écrivant mes observations amères à la lueur d'une lampe qui éclairait mon corridor ; mon âme se perdait dans de cruelles réflexions. J*arriyais enfin dans ma triste demeure, et je cherchais dans le sommeil l'adoucissement des chag^rins qui me dévoraient. Dès le matin , un grand nombre de curieux erraient sous ces voûtes; ils venaient frapper à ma porte , la douleur y veillait et leur en défendait lentrée.

Je lisais et relisais avec empressement ; je méditais , le livre se fermait, et je restais plongée dans une profonde rêverie : déjà j'avais éprouvé ce sentiment d une manière très-vive , en commentant Young. Cet auteur renferme des choses sublimes , beaucoup de bizarres, mais un tel livre vous pénètre , va au cœur ; quand on est malheureux on n est jamais si sensible.

Souventje m écriais involontairement: Où me cacher dans cet antre? comment ne pas gémir sur tant d'infortunés qui partagent tous ensemble le malheur déplorable d'exister ?...

« Que vous êtes à plaindre , m'écrivait-on le 7 mai! » de vous trouver sous la férule d'un sieur Vanderfossa ! » déjà vous avez supporté le malheur avec un rare cou- » rage, ce n'est pas le moment d'en manquer. La cham- » bre du conseil du tribunal de première instance vous » accmittera sans doute, mais le procureur du roi en » rappellera ; c'est un triomphe poiu* vous. »

Quel triomphe ! me disais-je ; je n'avais pas besoin de venir le chercher à Bruxelles ; le souvenir de ce qui

m'arrlvë afBigera long'-temps mon ànre sensible ; c est pour afvoir été fidèle à ThonneBS qa€ j ai déjà éprouté tant de souf&ances. C est un ntanége secret de la poli* tique, pour me faire supposer des ^ùrts réelA 'et ka» milier à la fois mes taléns.et »ie« ouvrages» Eh VfiKté, si un ordre .arbîtraire me. jretiént long-temps 4ans les: fers, on finirait par me persuader qu'il faut que je sois un personnage bien important, /?oar qu'on m^obsérve de si près y et qu'on veille sur jha personne avec autant de préetuLtion.

« HumiUe-lx)i, supetbe, si tu veux conseryèrnn rayon » d'espérance.Rampe , fiêre SîbjrUe^ aux pieds de ce mor-» » tel qui souhaite de te traiter en esclave..rAu contraire,' » tu conserves daxis le fort du péril lattitude imposante M de rinnocence aux prises avec la calomnie. Tu regar- » des d'un œil de mépris et de pitié la misérable conte- « nance de ton indigne oppresseur; il ne faut pas un » grand effort de génie pour s'élever à la hauteur de » celui qui te condamne. On aime mieux reconnaître » le caractère de Thomme par ses actes que par ses dé- » clarations. L'expérience nous apprend que , pour ac- » quérir , ou même conserver des flatteurs il faut l'être » soi-même. Aussi , dit Lucain :

« Nilpudet assuetos sceptris *. »

Telle est l'immuable conduite de celui qui vous persécute, aussi le temps approche où l'on poiu*ralui dire:

* « L'habitude du pouvoir nous fait perdre la honte de tout

oser. »

« Colosse aux pieds d argile, que renversera le cou- * rage et la pieuse énergie , déjà vous êtes ébranlé » dans votre puissance et vous finirez par être enseveli » sous les ruines de ledifice élevé par le mensonge ; ses . » débris foudroyés essaieront de se soulever encore, » mais ils retomberont de nouveau, et le temps un jour » en détruira jusqu'aux derniers vestiges ».

Ce billet me fut remis par une prisonnière , elle exigeait une réponse; je jugeai convenable d'attendre jusqu'au lendemain pour réfléchir sur ma propre opinion. Je craignais qu'à mon insu, l'esprit français n'entrât poiu* quelque chose dans l'espèce d'aversion que j'éprouvais pour un homme honoré de la confiance de son souverain, et qui venait de se déclarer ouvertement contre moi.

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