‹ Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortunes: ou le procès mémorable; avec des notesChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

— Je ne vous ai pas négligée , mademoiselle , non , je ne TOUS ai pas négligée : depuis vingt-huit heures , la chambre du conseil du tribunal de première instance de Bruxelles a prononcé d'une voix unanime que vous ne deviez point encourir l'application de l'article 4o5 du code des délits et des peines. Monsieur le procureur du roi a cru devoir motiver l'appel de ce jugement; en conséquence , vous n'êtes point libre ; examinez sérieusement la détermination que vous avez éprendre : vous feriez mieux, selon moi, de solliciter la faveur (en déposant votre caution) de rentrer en France; là vous attendrez paisiblement une décision de la cour supérieure. Ainsi parle le sieur Véh***.

— 'Quoi! lui dis-je, vous m'avez laissée dans cette

cruelle incertitude depuis la décision du 8 'fi. Vous venez, pour me tranquilliser, rouvrir toutes mes blessiu>es9 rhumiliation , le silence , les angoisses d une prison où le captif ne trouve partout que le désespoir, est un châtiment beaucoup plus sévère que le dernier supplice : dans cette position, on est malheureux au présent^et on tremble pour lavenir Quelle effroyable mutilation de lexistence !... Voilà ma situation dépeinte avec force , mais rendue avec vérité. Qu ai-je fait pour mériter un semblable destin ?

— Je vous 1 ai dit, vous avez offensé le voisin.

— Vous revenez sans cesse sur ce très-haut et ti'èspuissant seigneur : comment ai-je pu provoquer sa disgrâce ?

— On se plaît à raconter dans les cercles une prédiction alarmante que vous avez faite sur lui, et d autant plus fâcheuse pour cet éminent personnage, que, n étant point aimé du peuple , il semblerait la craindre.

— Tout repose ici, à ce qu'il me parait, sur sa puissante recommandation; mais ce qui m étonne et m'attriste en même temps, c'est de voir que les Belges se retirent dans une forteresse parce qu'ils n'ont pas le courage de se mesurer sur le terrain ministériel.

— Vous parlez dans votre ouvrage de hi Sibylle au congres^ d'une étrange vision , etc. Ce songe peut, aux yeux des personnes méfiantes, supposer contre vous l'apparence des torts les plus graves : de la votre perse" cution. N'en recherchez point d'autres causes; certes, si vous n'êtes qu'indiscrète , vous êtes trop sévèrement

(69) punie ; si vous croyez fermement à votre prescience , TOUS alarmez les esprits &ibles cjui s'imaginent être des esprits forts : par conséquent , vous êtes sgus le poids de la prévention. Ne négligez aucuns moyens pour la combattre? Je vous conseille de n'implorer la foveur de personne; aucune espèce de recommandation ne pourrait vous servir.

— Ainsi, lui dis-je, vous semblez exiger que mes amis m'abandonnent pour complaire à lennemi que TOUS me supposez. Cette prétention me paraît extraordinaire ; je ne sais pas comment on pourrait compromettre une personne, dans ma situation. Ce que vous me dites me rappelle une anecdote rapportée par madame de Staël : « Utt révolutionnaire auquel, dans le » temps de la terreur , on s^ adressait pour qu^H tâcîiât » de sauver un de ses amis de Vêchqfaud : Je craindrais » de lui nuire y répondà'il, en pai'lant pour lui » : De même, monsieur, vous seriez- vous rangé du côté du plus fort ? dans ce ccus , j'apprécierais le mérite d'un tel aveu. Sopgez qu'il est difficile qu'une situation plus affligeante se représente dans la vie ; apprenez-moi frianchement les noms des familiers qui sont dévoués à l'homme puissant qui, d'après vous, a conjuré ma perte?

J'embarrasse d'autant mieux les prétendus torys qui m'ont mise en prévention,, que j'ai en quelque sorte , prévu l'effet du prédit et la chute de pareils adversaires ^7. Je n'aixgure ri^ de favorable de l'acbarjtiement que l'on met ici à. 031e poursuivre; dans une

( 70) prison, on est peu mesuré dans ses paroles; on écrit quelquefois ce qu'on ne pense pas ; on peut armer les juges contre soi , les hommes ne sont point infaillibles, -ils considèrent 1 élévation du caractère et la conduite courageuse comme le reproche secret de leur conscience : libre , on adoucit ses expressions ; on cherche à convaincre , et non à faire briller un talent polémique,* on révoit ses amis, alors ceux qui possèdent au suprême degré le talent séducteur de la calomnie, sont contraints de suspendre leurs projets et de flotter entre mille incertitudes. Monsieur, ajoutai-je avec chaleur, si une main barbare inscrit ma condamnation dans les archives du Brabant, ce serait une insulte que je ne dois jamais pardonner... ma vengeance pourrait égarer ma raison; en homme sage et prudent^ tâchez que je ne sois pas contrainte d y recourir.

Tout à coup j'entends murmurer à mes oreilles ces mots : — n serait possible que Ton vous renvoyât à Louvain pour y être jugée. — ' Y pensez-vous, mon cher monsieur, lanalogie serait trop forte »7. Je récuse à , Favance les juges qiii composent ce tribunal. — A quoi ce projet pourra-t-il vous conduire? — A me pourvoir devant la cour de cassation contre cet arrêt ; dans cet intervalle, la tempête peut se calmer. — Dans le cas qu'une condamnation fût prononcée contre vous à Louvain, il vous resterait la voie d'appel. — Tfiste consolation pour l'innocent opprimé,. sa réputation a déjà souffert de grandes atteintes... cependant je dois triompher et sortir victorieuse du combat. — Mais on

(70 peut encore prplong^er votre détention pendant plu* sieurs mois, etc. etc. Le ministère public a le droit de continuer ses poursuites. Votre procédure présente \m faisceau de contradictions qui nechap* peront poin^ à la sagacité de la cour suprême; vos jugemens seront cassés, on recommencera Finstruc* tion, oh la prolongera aiutant qu'il sera nécessaire. Les tribunaux de Nivelles ou de Bruges, etc. etc., vous seront plus ou moins favorables... selon le vœu du très-cher voisin.... ur? procureur du roi peut encore former une opposition à votre mise en liberté, et vous faire renvoyer devant de nouveaux magistrats, pour éterniser votre procès... Enfin...

— L'atmosphère qui m'entoure me présage des persécutions nouvelles, je voudrais prendre une réso^ lution décisive et trouver les moyens de proclamer la vérité. L eÉfrayànt tableau que vous ofirez à mes regards de l'abus de la justice, où il n'est plus question de principes, où l'on obéit dans la crainte de déplaire, m'engage à rejeter le système de faire le moins de mal possible ; ma conduite future devra se régler sur celle de mon persécuteur. Aucun obstacle ne m'arrêtera. G'estun coup du sort pour moi, que d'avoir rencontré des ennemis où j'avais recueilli tant d'illustres suffrages !! ! Je redoute l'affront plus que le malheur... mon silence ne pourra jamais sanctionner l'injustice : alors, j'écrirai... — ^Vousaurez tort.— Un second, un troisième niémou'e. — C'est déjà beaucoup trop d'un premier. — ^Ai-je des témoins? quel est leur nombre? encore faut-il

ijue je piiidçe les connaître? On les nomme ?-^e Fignore.

Qui yous eftipéche de prendre des notes de leurs déclarations? cependant ^ il sera nécessaire de me les communiquer. Enfin , que peuvent-ils prétendre ? — Je .l'ignore? — La loi dait me permettre de connaître tous les articles d^ laccuaation qu'on intiente contre moi. — On les dijtfulmin,ans, Delon * * * £^[jfirme qu'un petit singe noir y qu'il a découA/ert dans i^os tharôts ^ est chargé par vous y de lui rapporter ^n oijet qu 'il croyait entièrement perdu. M^d^ime de Pçr**^ ai^Que que vous lui ai^ez conseillé de rentrer dans son ménage y sinon*.. JJne demoiselle de \^\^** envoyée par M*, et Mi^C' Bal*** de la Tou**,/?oar i^ou^ consulter y se repose sur votre va^tepoUMoir f dar^T espérance de réprimer une montre qui ne Ji^t qu'égarée,., — Vous connaissez donc, monsiep^, les dépositions qui me concernent, pour ainsi mç k^ représenta toutes? Ce ^çjsx% d^.^onitsctures; un ^orn^^de yotr« hooorfible profe^i^n ne devrait point y CFôire.aussi légèrement ?

' — ]\^ademoiselle^. quand ^ous v/oujans Kechereher la '^éritéy nouA nous enveloppons de l^drç^eri^, de lajic-^

; — ^Avouez de bonne foi qu^ vous n êtes guère ai* maUei pQu^ un habitant de la Belgique, Loin de çherqberàme.ra^$urarvsur mon malheur, vous sembi§z l'aggraver encore par votre fetak discrétion- Permettçizrinoi de vous adresser ici quelques repio* çhes, avec le >s^ntiment de la plus pr^nde douleurî peut-être vm jour, éprouvere^-vous par yous-mên»e,

(73) quun prisonnier est l'être le plus infortuné qui existe *^

« Dans un affreux Déant tout lui semble abimé, • Et pour lui la nature est un lirre fermé; »

Au singulier mentor , succéda bientôt un perSQnnage dans le même genre : du moins , celui-là me tiiit le langage de la raison. L'opinion générale , me dit«il y se prononce en votre fayeur ; il est dangereux d être en guerre ouverte, avec la justice j quand même l'autorité serait coupable de prévention , ce serait une folie de vouloir lutter contre celui qui peut lancer la foudre : je ne connais personne au monde qui doive vous en garantir... ainsi, déposez 5oo francs.

Chacun se dit ami, mais fou qui s'y repose; Rien n*est plus commun que le nom , Rien n'est plus rare que la chose.

— Monsieur , monsieur , je n'accepterai jamais ma liberté au prix du déshonneur ; je ne rentrerai point dans ma patrie sous le poids d une ii^uste accusation. Non, monsieur Fontanassa , m entendez-vous ? Je suis menacée , je le sais, de toute la rigueur de la justice helg^ ; l'autorité judiciaire me persécute avec un soin minutieux , avec une activité toujours croissante , avec une rudesse inflexible; je dois m'y soumettre sans nie plaindre et sans la redouter. Je dois éviter un arrêt par

* En exprimant une opinion que je crois fondée, je puis garantir da moins la pureté des motifs ipii m'animent : mon sentiment ne saurait être taxée d'aucune prévention ; car je fuis SihrUe , et )e ne suis point hypocrite.

contumace; quel moyen d'en appeler s'il était prononcé? je ne prétends pas m éloigner de la Belgique; tel sexait pourtant le vœu secret de mon accusateur. Une femme de mon caractère , loin de se soustraire au péril qui l'environne, doit lattendre de sang-froid. Aussi, dans cette situation déplorable, il faut au moins me garantir de toute imputation injurieuse et me rappeler souvent cette pensée de Plante.

Omnes bonos bonasque , accurare addecet Suspicionem et cnipam , ut abse segregent *.

Es-tu coupable, me dis-je à Imstant même^etque faut-il croire des bruits que la repommée ose répandre? Environnée de pièges, toujours exposée aux poignards de la calomnie**, tu ne connaissais pas le sentiment de la haine , serais-tu venue en Belgique pour l'éprouver? Ainsi, monsieur, continuai-je , dites bien à celui qui vous envme vers moi, quil ne peut échapper à la honte dont cette cause célèbre doit envelopper son nom ? Les doutes et les craintes augmentent les maux, et il est impossible de prendre une résolution sur des objets dont la perspective n'est qu illusoire et qu'on n'aperçoit qu'à travers la nuit la plus obscure; quant à moi, j'ai reçude cruels outrages, je les ressens; ma

* Toute personne honnête doit avoir soin dVloigner de soi nonseulement le crime, mais même jusqu'au moiiidre sujet d'en être soupçonnée.

** Molière disait « que le mépris était une pillule qu'on voulait bien avaler, mais qu'on ne pouvait guère la mâcher Sfins faire la grimace. »

(75) cause est juste, je n'en puis douter; je n ai compromis personne ,y^ n* ai point trahi la confiance.,, même celle que mon ennemi aurait bien voulu m accorder. Quoi quil arrive, lautorité de Thémis ne peut exercer plus de force et de constance à m opprimer que je n en emploie aujourd'hui à conserver la paix de ma (conscience. — L opinion publique est toujours pour dous , MaetemoiseUe. — L opinion, oui; mais, qu est-ce que 1 opinion sans la force de la loi ; elle ne peut avoir pour moi un résultat favorable? Je dois désirer d'être jugée publiquen^ent : que lliomme invisible qui me persécute cess^ de trembler jusqu'au jour du réveil : j'ai des yeux pour n'y point voir , et des oreilles pour ne point entendre; je me contenterai d'opposer à vos sollicitations une résistance peu commune , et de me distraire en vous récitant ces vers d'un de nos hommes célèbres :

De l'indulgence y moi? je n*en aurai jamais

Pour tous ces impudens , honorables laquais ,

Ces TÎls flatteurs des grands, vieux courtisans des belles ,

Selon Tesprit du maître arrangeant leurs nouvelles ;

Parasites honteux , et qui , dans un repas.

Mesurent letur gatté sur le nombre des plats.

Voilà les caractères froids et indifférens qui se sont imposés la loi de ne point fronder l'opinion du ministère public à mon égard ; ils ne peuvent encore se douter de la vérité des faits qui me livrent à une persécution sans exemple. Je me vois seule, sans appui, sur cette terre privilégiée.

Toute la politesse affectée de M. Fontanassa n avance

(76) pas le moins du monde mes afïaires; je sais trop qu€ dans une place semblable on n est jamais poH qu'aïUL dé» pens de la sincérité : la société nous o£fre les mêmes inconvéniens ; la franchise , cette qualité noble et généreuse qu'on rencontre si rarement dans le monde , n est plus la manie que dtm certain nombre d'hommes qui sont insensés, ou du moins imprudens. -*— « Made^ )' moiseUe^ 7)ous semblez renoncer ^depuis quelques jours , >i a vos promenades habituelles des corridors, — Pourquoi rechercherais-je la société Pelle m ennuie , elle me fatigue, et je ne veux plus perdre dans son sein des momens qui me sont précieux. M. Foiicahassa m'assure que personne ne viendrait troubler le^ méditations de sa prisonnière * ; qu elle pourait errer au hasard sous tes voûtes silencieuses qui renvironnent;'ii ajouta ( d'un ton plus élevé ) // ^vous est même permis de pca^ou^ rir une cour intérieure. Il vous est accordé^ comme aux autres détenus ^ la portion d^cdr nécessaire pour entretenir votre santé y et pour ne pas craindre qu^elle s^aU ter^. Ainsi me parle le maître decéana.

/ * Les pensées mâles de la vertu , les nobles élans du génie , les brûlans transports d'un cœur sensible sont perdus pour rhomme qui cr(Ht qu'être seul est une solitude. Le maMieuTeux s'est condamné à ne les jamais sentir. Dieu e( la raison , quejile innipense société ! que leiurs entretiens sont sublimes , que leui* commerce est plein de douceur ! ils s'^prochent de l'homme à mesure que le monde s'en éloigne. Encore quelquesjours, et tout nous abandonne. Il ne restera pour l'homme que sa conscience et Dieu.

YoUHG.

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