CHAPITRE V
^ Jeme suis tourmentée pour enfanter des oracles , que les temps futurs devaient accomplir ; y ai dit des choses qui ri ont pu être inuLginées que par une âme immortelle ; et la vérité^ que Von mettrait en question , est devenue un fait. Cependant je souffre pour Valoir lévetee ; science que f ambitionnais , détourne ton miroir déseS" pérantl ne me permets plus^ a moi-même ^ dem^y comtéfnpUr! ce serait m^ offrir en sacrifice a des tourmens nouveaux. »
Quelles tristes pensées m'assiégeaient dans ma solitude! l'expression même de ma figure n'était plus la 'même. Ce n'était plus cette heureuse sérénité, ce calme de l'âme , qui annonçaient que la route du malheur ne s'était point encore offerte à mes regards. J attendais le résultat de cette justice , je l'espérais chaque jour ,
et chaque jour elle semblait tromper ma pénible attente! Hélas ! j éprouve que le faux zèle est le sentiment le plus à craindre poiu: la sûreté des états. Les méchans ■qui m accablent aujourd'hui ne pénétreront jamais dans le domaine que Fimagination veut sans cesse envahir, et qu'elle embellit encore. Ils chercheront en vain ce qu'ils espèrent rencontrer ; iU laisseront échapper des regrets sur le temps qui disparaît, et qui dans sa course rapide emporte avec lui les fugitives et trompeuses chimères d'un bonheur qui semble n'exister que pour eux.
Ainsi il faut que j'attende , jusqu'au moment qu'un nouveau caprice de mon ennemi brise mes chaînes , ou que je succombe sous leur poids , s'il demeure trop
long-temps inflexible Ma détention ne saurait
être plus austère., surtout si elle a été accordée aux sollicitations de la faveur , elle en devient en quelque sorte l'arbitre. Que poiu:rais-je espérer de la grande pensée d'un sublime délateur , de sa toute puissance ? il est irrité contre mon livre des congrès il doit savoir que ce que les Français aiment dans toutes les circonstances , c'est le succès. Ici je dois me réveiller des illusions auxquelles je me serais livrée .►*
Avant qu'un nouveau règne vous appelât à déplus hautes fonctions , mon cher \foisin , disais-je le dix-neuf m,ai^ en me promenant de long et de large dans ma chambre voûtée, avant qu'un nouveau règne vous appelât au timon des affaires, vous pensiez que les ministres n'étaient pas faits seulement pour trouver
(79) des coupables , mais qail était de leur aerolr de se« courir Tiiinocence et de toujours la protéger *. Comment ces juges suprêmes pourraient-ils découvrir la vérité) s'ils ne prêtent point la même attention à Faccusé et à laccusateur? je sais apprécier vos vertus et vos lumières, et cependant j ose vous dire que vous n êtes point à Fabri de l'erreur. Ne savez- vous pas , par votre propre expérience , combien il est aisé de surprendi'e la rejigion des hommes ? Votre ancienne disgrâce en est la preuve la plus frappante. J*ose vous assurer qu'il est aussi impolitique qu'injuste de me retenir sous les verrous; car, ici, tout vous est soumis. Donnez- moi les moyens de vous faire connaître la vérité , ce mot si redoutable pour les méchans , et si consolant pour les malheureux. Si j ai raison , que ne puis-je dire de vous : Un Batave ma rendu le plus grand service, lorsque tout le monde m'opprimait; il a dédaigné les clameurs de la basse envie et ne m'a point aveuglément jugée sur leurs lâches imputations; au contraire, j'ai reçu de lui des preuves touchantes d'intérêt, avant que j'eusse pu les mériter , parce que mon infortune est pour lui mon titre le plus précieux ; mais le poids, Fhorrible poids du malheur, qui entraîne avec lui la force de Fesprit et la fait disparaître ; qui préseùte des réalités pour des chimères, ou des chi-
' * M. Van Maanen s'honora par son refus constant de poursulyre M. Kemper : « Je ne peux intenter des poursuites à un homme » qui, suivant mon opinion, n'a commis ni crime ni délit. »
mères pour des réalités j ce poids terrible vous af&isse , vous accable et laisse votre âme dans le Aeant; suis-je^ réellement votre victime ? répondez ? Un oui pro* nonce avec un son de voii^ énergique donna le change à la foule de sentimens et 4^ sensations qui m'agitaient. Si l'infortune élève toujours les âmeé fortes, quelquefois elle abat le génie : jetais restée muette et surprise au milieu de la plus vive agitation : j écoutais , j| élevai soudain les regards vers le Êiite de la voûte. J'aperçois que le jour y pénètre; je porte im œil curieux sur cette ouverture ; quel éton<nement nouveau ! mon regard en rencontre un autre, on aurait voulu, s'il eut été possible, deviner jusqu'à mes pensées. Je me rappelai à l'instant même le trop fameux cabinet fondé par Denjrs le tyran *, pour connaître le secret des victimes entassées dans la nuit des prisons. .
De même, à la maison d'arrêt de Bruxelles, dans les chambres secrètes, il existe (j^eut-être) des tuyaux révélateurs^ de manière que l'on voit , que l'on entend, à la fois, que les rapports y sont en permanence. Les vils agens, d'un pouvoir tyrannique et perpétuel reçoi-
* Denysy tyran de Syracuse, eut pour maitre Platon ; il profita si bien de ses instructions, qu'ayant été chassé de ses États, et quelqu'un lu} ayant demandé à quoi lui servait la philosophie : « Elle » m'est plus nécessaire que jamais , répondit-il , puisqu'elle m'ap- » prend à supporter ayec patience les maux et les chagrins dont » je suis accablé. » ^
vent leurs gages *; le malheureux devrait avoir au moins le droit de la plainte ; mais elle lui est interdite. La proscription Tattend ; si , par une surprise faite à lîautorité, on obtient, d'un procureur-général trop facile, de finir, de prolonger, ou d'accroître vos douleurs ** , on transfère celui que l'on nomme audacieux , et qui n'est qu'opprimé , dans une maison de correction sise à Vilvorde, où se trouve confondu le délateur et la victime , le coupable et l'innocent. Il est des homicides dont les ministres, leurs représentans , se rendent trop légèrement coupables; doit-on ainsi en-
* Sayez-vous , messieurs , ce que vaut un soupir en prison ? Vous l'apprendrez un jour. Les calamités seront vos amis , la sombre tristesse vous fera apercevok' des vérités qu'effacent aujourd'hui l'éclat éblouissant de la prospérité. Malheureusement, Vous ne pourrez recueillir sur ce champ de douleur les pensées salutaires qui ont la vertu de guérir les maux de l'âme ; vos actions passées seront un mal contagieux pour vous ; ce sera une sorte de commotion magique qui ne pourra électriser vos cœurs déroche; comment pourrait-il en sortir une source- de larmes : vous seriez par trop étonnés de vous trouver sensibles. Pleurez seulement sur vous>mémes , messieurs , et célébrez d'avance vos propres funérailles. ,
** Pavais remarqué dans ma chambre des' ouvertures non seu* lement au sommet de la voûte, mais à quelques extrémités ; je m'y promenais fréquemment en me disant à moi-même : « Ici rien.ne peut échapper , un geste , un soupir y est observé ; la réflexion seule reste voilée. Il est bien difficile dans un moment d'humeur de • pouvoir être silencieux ; alors un trait de lumière passe assez généralement pour une offense depuis long-temps préparée.» Les 9 et a4 niai > je remarquai que l'on entrait fréquemment chez moi ,
( 80 sévelir des hommes vivons. J'ai le cœur trop malade pour terminer ce chapitre ; je compose des portraits res-^ semblans et énergiques, je travaille dans la chaleur de la composition, dans le délire de la colère et de la douleur ; aussi mon sang se glace dans mes veines , et ma plume immobile s arrête dans ma main ^.
Je me bornerai à rappeler seulement ce véritable axiome politique, ce principe de la société générale et privée, cet antique axiome ; « Que tout TÉtat périsse, » plutôt que la main sacrée du souverain ne signe » la plus petite injustice. »
Sous un air paternel cachez Fautorité, Et mêlez la douceur à la sévérité.
Peut-être la température froide et pluvieuse qui se faisait sentir le 20 mai influa-t-elle sur la situation de mon esprit; car notre âme ne peut se soustraire entièrement à l'action de notre corps.
que l'on m'observait; le hasard me fit examiner un croissant au niveau de ma tête. Quelqu'un semblait m'observer. Pen parlai à une prisonnière qui me consacrait ses soinsr; elle s'écria : « Si vous pouviez deviner ce qui se passe , dans cette mai* » son ! non > je ne vous apprendrai rien. Qu'il vous sofilse de » savoir que l'on n'est jamais seule; les murs ont des oreillefl.^ Effectivement, }« me familiarisais avec cet espionnage ; il m'impor^ tait peu que les rapports y fussent en permanence.
* Malheur à ceux qui établissent des lois dlniquité et qm font des ordonnances injustes pour opprimer les malheureux sans défense , et pour accabler l'inaocence dea faiUes dépeuple par la violence. Imïe, X, 1,3.
Tous les prisonniers scint admis indistinctement à prier Fétempl dans son temple.
.... Quel qne soit le Diea que chaque jour j*adore, C'est toujours sous son Bom la bonté que j*h(Mi<M% ; niais st le £euifitisaie «otoure les autels , Dieu ! quels toireus de niawv menacent les mort«ls«
J'évite chaque dimanche de me présenter dans la chapelle de la maison d'arrêt; je reste seule, uniquement seule, près de la griUe intérieure du corridor; de là , j'entends les paroles du pieux lévite ; je m'unis de cœur aux sublimes cantiques qu'il récite, et je célèbre en moi-même le sacrifice auguste en songeant à Téternité. La pensée dans son ^vol rapide^ plus prompte^ cent fois que le vent y le son, le temps , les ailes Thèmes de la lumière y se fatigue a la parcourir y et désespère d* atteindre jamais ses limites immenses
21 Mai. J'ai commencé à relire aujourd'hui Corinne^ y ouvrage unique sous plus d'un rapport, qui n'a point eu de modèle , que le génie seul peut se promettre d'égaler. Je connaissais son inimitable auteur, je me retraçais nos aimables entretiens. Aussitôt je me rappelai
.* X^'aiMiteiv de Cerine, par riQi|x>rt|U[ice de sea oavrages,, par rétendue de $o» esprit^ la fermeté de sa raison et l'éloquence d^ son langage , s'est placé à la hauteur de ces grands écrtrains dont la gloire appartient à tous les peuples civilisés. La noblesse des sentimens , l'élévation de Tàme , les pures et touchantes affections de la vertu se réflédhissent partout dans ses écrits ; eâle a éclairé son siècle , elle a honoré sen pays , et l'envie «fie-ipénie est forcée «k f^q^fctAT «a mémeim. A.
que cette femme admirable avait été persécutée ; je me sentais presque glorieuse de partager le même sort; notre cause était différente. Cette héroïne célèbre eut le malheur de déplaire à lempereur Napoléon; il ne put obtenir dé la voix éloquente, de madame de Staël, l'inspiration des souvenirs ! Moi ,au contraire , j'avais chanté la Belgique, et retracé ^^ quelques vertus; je m'étais imposé la tâche honorable de faire connaître la grandeur bienveillante de son souverain , et des princes ses illustres fils. J'avais chanté cette reine admirable , l'ornement de son sexe ; cette princesse charmante, épouse du prince héréditaire, dont l'unique bonheur est de faire des heureux. Je vivais tranquille au milieu de ceux qui m'avaient si honorablement accueillie, au moment où je me disposais à revenir en France, je fus arrêtée. Je subirai sans doute une injuste condamnation , et je ne pourrai plus dire : Belgique ^ retraite nécessaire au milieu (Tune mer orageuse , Belgique , ou tous les Dents des parties ordonnent de toucher *9, ton souverain doit s'enorgueillir de régner sur toi ! Aussi dois-tu être traitée avec un peu de prédilection , pour revenir à ce que ton sol t'a fait, et à ce que tes propres besoins veulent que tu sois , c'est-à-dire l'une des plus beUes et des plus agréables provinces de l'univers ; mais aujourd'hui ton hospitalité ne rassure plus personne, la force peut briser toutes les entraves, anéantir toutes les garanties , s^ élever au^deàsus de tous les .pouvoirs ; il n'y a rien, de solide,. rien de durable...., illusions enchanteresses de la Belgique , qu'êtes-vous
devenues? .^ Ah! quelque jour, comme' Meiizikoff,
exilé en Sibérie les sbires , qui m oppriment aujourd'hui pourront rencontrer a leur tour y sur la route de Vilsforde y les ^victimes qu*ils y auront envoyées.
Malheur aux coeurs ingrats et nés pour les forfaits , Que les douleurs d'autrui n*ont attendris jamais.
O VOUS qui restez immobiles en croyant à Xina^ movibiUtél j'ai cherché à vous éclairer, à vous guider ; on ne peut, vous disais-je, élever sur une force factice qu'im pouvoir éphémère ; en m accusant, vous reculez vers les «ècles gothiques ; en me faisant jugçr publiquement, je vais . regagner non seulement le terrain que j'ai perdu, mais en conquérir un plus immense.....^, aussi le ministre qui sait recueillir la vérité , de quelque bouche qu'elle sorte , qui fait une chose juste même en supposant que ce soit son ennemi qui la demande , est digne du titre d'homme d'état : c'est en cédant qu'il prouve la force. Mais le ministre
que la vérité irrite au Ueu d^ éclairer , qui se roidit
contre l'opinion, qui se mutine contre l'évidence, est au-dessus du poste qu'il occupe. C'est en résistant qu'il prouve sa faiblesse ; l'un a de l'élévation dans le caractère, de la grandeur dans les vues, l'autre n'a que de la petitesse dans l'esprit, et de la vanité dans la tête *.
* J'ai été indignement calomniée par une race d'espions ; moi , qui toujours sus résister à leur pouvoir oppresseur ; maisleurs chef suprême s'est livré envers moi , comme envers tant d'autres Fran-
II est des mortels fayorisés du ciel qui ont le coup d'œil perçant 'du génie ; qui voient tourner dans leur& mains la baguette magique de Tinvention ; qui rencontrent sous leurs pas For véritable, les pensées nouvelles; mais dans ce moment jetais demeurée étrangère aux règles que prescrit la prudence. Comment osai-je répéter avec un accent prophétique les vers de Voltaire : ils diu^cnt rappeler au ccunéléort sa triple faute , et lui dévoiler en quelque sorte lorageux avenir.
Un Romain désirait que sa maison fût de verre y pour découvrir tout ce qui s y passait ; sans doute le moderne Sunderland ^ aurait souhaité que la prison de Bruxelles fût une tour octogone en cristal, où,, chaque matin il eut pu promener sans crainte son regard soupçonneux; alors il aurait vu, il aurait
oais y à 6a tactique ordinaire ( les mystères d'iniquités). Ses recherches sont aussi actives que minutieuses. Mais de plus grands, ressorts vont être mis en jeu ^ et dussé-je y périr, il fallait prouver à TEurope entière que j*étais coupable. Il était à craindre cependant que je né dépoilasse la source impHre de tous lesfatut bruits , de tous lesfichetue présages que ton se plaisait à répandre sur les ptr^ sonnes les plus recommandables.,,. Rassurez-vouj» , messieurs , y 'a» voix au grand chapitre. La tactique d*un faux frère n'est point immuable; elle finira enfin par être connue. C'est un tapis de Tétofle la plus grossière , recouvert d'un tapis d'or ; et le grand maitrepunii'a ce coupable !!!
* Suadcrlasd, changeant deux foi$ de religion en six mois^ vendu à la France ^ vendu à Jacques ii , vendu à Guillaume tu , est te type des courtisans qui environnent les princes.
(87) même entendu qu^en dépit de sa pe$ante massue y il était absobanent tombé sous les traits m^yrdans du ridicule. On peut^ selon moi, considérer les efforts d*iui ennemi qui doit finir par être vaincu.
Comme tm Imniit passager des flots après Forage , ' Dont le courroux mourant frappe encore, le rÎTage, Quand la sérénité règne aux plaines des cieux.
En attendant sa chute * ^ je vois mes tristes jours
se glisser sur la siu^face de la vie ; que de tourmens
^on éprouve ! Que de maux à souffrir ! que de larmes
à dévorer ! qui mieux que moi éprouve cette affreuse
réalité?
Combien de fois, assise auprès de mes tristes barreaux , les yeux fixés sur cet astre des nuits , je m écriai avec Ossian : Fille du ciel , ô lune, que tu es belle ! Ah ! si elle n était que belle pour le chantre des Bardes, pour moi elle est bonne! Ses rayons m arrachaient de Tafireuse obscurité qui me dérobait à tous les regards.
Les heures s*écoulaient lentement, et chacune d'elles
* M. V*** M*** ne ressemblera point à ce ministre d'état ( le baron de Stein) qui conserYa des courtisans après sa disgrâce , et qui a TU son influence surviTre à son pouvoir. Non , cet homme ne conservera point dans sa retraite , et loin du théâtre de la politique , ime importance qui retiendra à sa suite un cortège nombreux de prosélytes et de cliens; il sera seul , absolument seul , dévoré par l'inquiétude et Toisiveté.
m'apportait en tribut im souvenir douloureux *. Trois fois le jour, le son lugubre dune cloche produisait un effet singulier sur mon âme , et la disposait au sentiment de la mélancolie. Mon esclavage a refroidi ma tête, ralenti la circulation rapide et le mouvement impétueux de mon sang. L obscurité même a répandu quelque calme dans mon âme; elle m'est favorable et m'empêche d'apercevoir distinctement la demeure du grand inquisiteur.
Son digne adjoint vient visiter la prison Ae Bruxelles; à la vue du nouvel ennemi qui s'avance , je jette les yeux sur lui (il ne faut qu'un trait savant pour dessiner un caractère) : son regard sombre et froid rencontre le mien. Ce regard
Devient cruel même en vous caressant ,
Le sourire de sa bouche est triste et menaçant.
Ce regard me rendit à la fois mon orgueil et me$ forces ; il avait l'air de vçie dire : « Peu m'importe le sentiment que je pourrai vous inspirer , il me suffit de remplir les devoirs que mon ministère m'impose
* Hère haggard discontent slill hatints my vlew the sombre genius reignns in everj ptace.
« Ici le chagrin y comme un fantôme aux yeux hagards, m'ap* paraît sa^s cesse; ce sombre génie règne partout. »
** Pendant le cours de l'information de mon procès, j'écrivis une lettre à M. Bourgeois, procureur du roi; une seconde à M. Vanderfosse , procureur-général ; une troisième à S. Exe. M. Van Maanen, ministre de la justice. Je ne m'écartais ni du respect ni
(89) Je fus sur le point de m écrier : M. le vicomte Vanderfossa, employez le pouvoir dont vous êtes revêtu, à faire
de la confiance que deTaient nécessairement m'inspirer de tels magistrats. Je me renfermais dans ces mots : ■ Vous ne pouvez me croire coupable d'aucun délit ; mon innocence me donne le droit le plus sacré pour recouiir à Totrc justice ; aussi , messieurs , je là réclame. Une étrangère doit être soumise aux lois tout comme un régiiicole ; ces mêmes lois doivent la protéger, suitout quand elle prouve , jusqu'à l'évidence, qu'elle ne fut point assez insensée pour les enfreindre ni leur désobéir. » Je n'obtins l.i faveur d'aucune réponse. C'est à Louvain que je remarquai , dans le dossier de mon énorme procédiu-e, mes trois jolis pouiets. Mnémosyne me rappela alors, que le i8 mai on avait dit au greffe de la maison d'arrêt de Bruxelles , en parlant de moi : Une lettre seule a motivé le renvoi de la cause de mademoiselle Lenormand devant un tribunal. Un accusé , trop souvent aigri par le malheur , peut s'égarer dans la défense . qu'il présente à ses juges; mais celui qui ose leur déclarer avec une noble assurance qu^il est la victime de l'erreur ou de la haine la plus prononcée, celui-là, dis -je , est loin de devoir mériter le blâme; c'est aux magistrats auxquels il se confie à daigner vérifier s'il a tort ou raison. Les petites passions devraient se taire devant l'immuable Thémis. L'immortel d'Aguesseau m'aurait jugée uniquement d'après sa conscience , et non d'après des lettres ni de funestes préventions. Il aurait dit : Vous accusez mademoiselle Lenormand d'un délit , est-il vrai d'abord que ce délit a été commis ? quel est le monument légal qui l'atteste, qui en dépose? s'il existe, en est-elle l'auteur? y a-t-il contre elle des preuves évidentes ou seulement des soupçons directs qui rendent son innocence suspecte ? n'y a-t-il point de témoignages qui l'environnent , qui la soutiennent et qui la justifient ? Certes , messieurs , aurait pu leur ajouter encore cet aigle du barreau , c'est témoigner di la peur quand il' n'y a pas sujet d'en avoir, c'est manifester qu'on a des raisons de craindre.
( 90 ) des heureux, à rendre la vie plus douce, plus supportable à des infortunés, que Fexcès du malheur a peutêtre réduits mille fois à souhaiter , comme Job^ que le jour qui les vit neutre soit lui-même la nuit éternelle de leur tombeau. Vous sentiriez alors l'honneur d être attaché à la magistrature ; c'est le seul privilège qui le rende digne d*envie. Toute cette vaine pompe qui vous environne est pour les autres ; et vous jouissez du bonheur d être utile à vos concitoyens. Ce plaisir seul peut adoucir toutes les peines ; la joie de faire du bien est encore plus douce et plus touchante que la joie de le recevoir. Que votre main verse souvent des bienfaits, c'est un plaisir qui se renouvelle à chaque instant : je ne peux ni ne dois oublier , que le sage Fénélon se per-' mettait l'allégorie, mais nullement la satire. Gellert dit : le sage ne considère que le mérite. Insensé! n'es-tu pas ce que tu parais ? tu es donc sans honneiu* ! *
Aussi , la n^oindre observation aurait du me suffire pour m'éclairer sur le car9.ctère d'un homme qui portait sur sa physionomie l'expression de la finesse , de manière à mettre en garde l'homme le moins méfiant.
Quelque grand personnage qu'on choisisse , on trouvera toujours chez lui assez de défauts pour prononcer hardiment que l'esprit humain est plus digne encore de pitié que du sentiment de l'admiration.
* Cujusvis homikis est errare : nuUius y nisi insipientis, in errore perseverare.
« Pour se tromper il ne faut qu'être homme , mais pour s'obsti^ ^çr d^ns son erreur il faut être insensé.
Le soir de ce jour, où j ayais remarqué cette visite extraordinaire, je dormais, et pourtant il me semblait me trouver éveillée ; j éprouvais le cauchemar , qui quel» quefois vous tourmente durant la nuit ; quand on croit marcher toujours , on n'avance jamais. Je m'imaginais parcourir les jardins d un vaste hôtel , voisin de la mai* son d arrêt : là, les paisibles tributs de Flore trouvent un asile charmant, quelquefois dangereux; moi*méme j'aurais voulu leur déclarer une innocente guerre, et ravir malgré elles leurs calices odorans , pour y surprendre les secrets de famille. Mais dans ce moment je ne pouvais que jouir du spectacle enchanteur de ces nombreuses étrangères, qui , nées sous des climats divers, vivent sous les mêmes lois, et sont tributaires du même maître.
Je fus sur le point de cuellir l'épineuse raquette , sans grâce , sans odeur ; elle n'en est pas moins chère ^u coeiu* sensible , qui , dans sa douce rêverie , grava sur fia large feuille le nom d'un objet adoré. Ne crains pas de ma main un triste sort, ô fleur mélancolique, ô fleur consacrée à la douleur , je te contemplerai toujours avec respect, et je te surnommerai la fleur du prisonnier.
Tout le ministère dormait dans ce moment, le grand inquisiteur même se livrait peut-être à des rêves heu-' reux , telles étaient mes remarques. Si l'on pouvait souhaiter aux hommes en place de faire éternellement des songes gracieux, ce serait leur présenter un moyen de fouler aux pieds les soins, les soucis et les chagrins
( 92- ) qui sont inséparablement attaches à l'espèce humaine. Je suis persuadée que Xexcellence des excellences ne serait pas des dernières à reconnaître l'utilité d'un songe agréable.
Cet homme se croit puissant par sa folle hardiesse ; il tremble devant son ombre... ; elle erre autour de lui; auâsi ce n'est que -par le secours du sommeil qu'il peut rencontrer le bonheur. Non , le sort de cet homme ne saurait être heureux qu'en perspective.
Expellam te de statione tua et de rrdnisterio tuo de'-
poncun te*^ s'écriait, d'un ton de voix sonore, un ange
ailé , qui planait sur le haut des remparts de Bruxelles.
<t Expellam te de statione tua et de ministerio tuo de*
« ponam te » , s'écriait- il encore. On peut dire des villes
où il fixera sa demeure que la mort déi^orante hahi^
tera au milieu d* elles; m,alheur h toi î terre privilégiée' y
s il continue d^j exercer son injuste pouvoir. Je ne
parle point du sort qu* il réserve a ceux qui se disent
ses amis. Déjà il a rempli le royaume des Pays - Bas
d'une nuée de délateurs y pour dénoncer y envahir les for^
tunes et enchaîner les libertés i Un jour ^viçndray et ce
jour n'est pas loin y où y par la volonté d'un souve^-
rain très ^ sage y il éprouvera le supplice des remords.
Écoutez !!!
«t Vous ne reverrez plus la terre de vos pères; » Vos cendres dormiront aux rives étrangères... »
* Je te chasserai de ton poste, dit Isàïe, et je te déposerai de ton ministère?
( 93 ) Quant à moi je suivrai Texeinplè de braves soldats se retranchant quelquefois dans des ruines pour y combattre, jusqua ce qu'ils obtiennent une capitulation honorable.
.. L'attention publique est fixée sur la . prisonnière j 1 opinion flotte dans une pénible incertitude. Mon mémoire justificatif (& Cri de l^ Honneur) vient de lui donner une direction positive. Quelques rayons de vérité percent à travers les voiles funèbres dont ma malheureuse affaire est enveloppée. On croit reconnaître l'influence de la puissance occulte. La justice gémit lorsqu'elle est forcée de punir ; il n appartient qu'aux réfractaires de Thémis, armés du glaive des lois, de savourer avec délices la vengeance, et d'insulter une femme dans les fers.
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