CHAPITRE V DE L'AISNE A LA MARNE. — 1«" AU 5 SEPTEMBRE
Le 31 août, dans la journée, une entente intervint entre le Q. G. A^. et moi : il s'agissait de donner suite à la directive du G. Q. G., fixant « le sud » comme nouvelle direction générale de marche.
La décision suivante en résulta :
La 2^ armée devait atteindre :
Le 31 août : Sains-Richaumont.
Le l*'" septembre : Marie.
La 3^ armée, après s'être emparée de la ligne de l'Aisne, marcherait avec son aile droite sur Avançon, puis sur Reims.
i^' septembre. — Je reçus ensuite à 9 heures 13 du soir, le 31 août, à Signy-l'Abbaye, le radio suivant du G. Q. G. :
« Poussée vers l'avant, sans arrêt, des 3' et i" armées en liaison avec la 5'^ armée, s'impose d'urgence, car la 5^ armée livre violents combats pour le passage de la Meuse. »
Je réfléchis donc à la meilleure manière d'exécuter cet ordre. Il tombait sous le sens que pour résoudre la question il ne fallait pas perdre de vue les expériences récentes et notamment :
DE L'AISNE A LA MARNE. — l"-5 SEPTEMBRE 201
1® Le fait que le XIX* C. A. n'avait pas réussi à gagner par ses propres moyens la rive gauche de l'Aisne.
2° La circonstance qu'à deux reprises la 4^ armée s'était abstenue d'accorder à la 3^ armée le concours sollicité par cette dernière.
On se disait au Q. G. A', que, si le XIX" G. A. ne devait compter que sur ses propres forces, il n'était pas indiqué de maintenir sa direction d'attaque. L'ennemi, couvert en avant par l'Aisne occupait une position renforcée. On ne pouvait l'attaquer de front. C'est pourquoi il fut résolu que le XIl" G. A. et la 23'^ D. R. resteraient sur leurs positions le l*^"" septembre. Le XIX* G. A., après avoir reconnu les chemins d'accès pendant la journée, se rapprocherait dans la nuit du l*^"" au 2 septembre, par Ambly etThugny, de l'aile gauche du XII' C. A. pour attaquer ensemble, le 2 septembre, en direction Saulces-Ghampenoises. Une partie de l'artillerie du XIX"" C. A. en position au nord d'Attigny devait d'abord soutenir cette otTensive ; d'un autre côté, il était aussi permis de penser que le VIII^ G. A. traversant l'Aisne près de Semuy et de Voncq pourrait faciliter très notablement, le I®"" septembre, une avance du XIX*^ G. A ; par suite on admit que, dans ce cas, le XIX^ G. A. marcherait, dès le l*''" septembre, immédiatement vers le sud. Ges considérations et ces vues furent exposées sous forme de directives aux corps d'armée subordonnés et furent aussi communiquées au Q. G. A*. par un officier d'état-major, le major Loof, envoyé à cet efï'et à Sedan, le l^"" septembre à minuit, pour assurer la coopération des deux armées les jours suivants. A son retour, cet officier rendit compte de sa conférence
202 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE avec le représentant du Q. G. A*. ; la 4"^ armée ne poursuivrait l'attanue qu'après s'être assuré la supériorité du feu sur l'arlillerie française ; pour cela, elle avait besoin d'amener des canons lourds des Ayvellcs ; du succès de leur tir dépendrait la possibilité de poursuivre plus ou moins vite l'offensive du Vlll" G. A. En tout cas, Finfanterie seule ne pourrait réussir que très lentement, car l'expérience du passage de la Meuse à Sedan n'encourageait pas à avancer vite. 11 était impossible dédire si, après cela, le VIII® G. A. marcherait vers le sud ou sll se porterait vers le sud-ouest pour concourir à l'action du XIX® G. A. D'après la situation générale, il était donc à prévoir que le XIX® G. A. ne pourrait pas être soutenu rapidement parle Vlll® G. A.
Si d'autre part le XIX® G. A. devait participer à l'attaque partant de Rethel envisagée par le XII® G. A., la 4® armée demanderait instamment que tout au moins une division restât pour protéger le flanc du VlU® G. A. ; en outre, le Q. G. A*, tenait pour non avenu l'ordre du G. Q. G. aux 3'^ et 4® années de poursuivre sans arrêt leur marche en avant, car, dans l'intervalle, l'aile droite de la 5® armée avait réussi à franchir la Meuse.
En raison de ces ouvertures équivalant à un refus net, le major Loof reçut l'approbation sans réserve de son commandant d^armée pour avoir, de sa propre initiative, refusé carrément de laisser en arrière une division du XIX® G. A. comme le demandait le Q. G. A*; puisqu'il y avait vraisemblablement lieu de s'attendre à un refus de la part du voisin de l'est, il s'agissait maintenant d'arrêter les dispositions ultérieures pour
DE L'AISNE A LA MARNE. — i^-S SEPTEMBRE 203 les mouvements de l'armée. Je sentais que la troupe avait l'impérieux besoin d'un jour de repos. Je décidai donc, au cas où l'ennemi se maintiendrait le 1"'' septembre sur sa position au sud de TAisne, de n'attaquer que le 2 septembre et à cet etl'et de ramener le XIX^ G. A, en entier à l'ouest d'Ambly vers le XIl» G. A.
A l'instant même oià je me disposais à lancer les ordres correspondants arriva, le 1<"" septembre au matin, le télégramme suivant du G. Q. G. « Gontinuation immédiate et brutale de l'attaque de la 3'^ armée en direction sud-ouest lormellenient prescrite. Le succès de la journée en dépend ».
En conséquence, j'ordonnai au XII"^ G. A. d'attaquer devant son front en direction sud-ouest. En môme temps, le XIX* G. A. engagerait, de la rive nord de l'Aisne, la lutte d'artillerie, en liaison avec la 4" armée. Il romprait aussitôt vers la droite, de manière à pouvoir entrer en ligne, à la fin de l'après-midi, à la gauche du XIP G. A, La 23"= D. R. fut chargée de la protection et de la sûreté du flanc droit de l'armée.
Ges ordres furent suivis de sérieux combats sur tout le front de la 23« D. B. et du XI1« G. A. La 23** D. R., après avoir repoussé des détachements ennemis près de Saint-Loup-en-Ghampagne-Tagnon, se heurta à de fortes arrière-gardes à Roizy, l'Ecaillé, Bergnicourt, sortie sud de Tagnon. L^avance du XII* G. A. rencontra une vigoureuse résistance de la part de l'ennemi, qui était appuyé par une forte artillerie, à Juniville et Pauvres, de telle sorte que la 32« D.
I. ne put atteindre que La Neuville et la 23* D. I. Machault. Contre toute attente l'ennemi n'offrit presque pas de résistance au XIX* G. A. et se retira sur un large front notamment par Machault, Leffincourt et Mazagran ; après quoi le XIX^ G. A, réussit à traverser TAisne à Attigny et à atteindre avec sa tête Semide. De la discussion des événements tactiques survenus le 1 ^'' septembre et des résultats d'une remarquable reconnaissance d'aviation, je déduisis que de grandes forces françaises, parmi lesquelles les 4"^ et 9'' D. G., le corps colonial, le 9'' G. A., la 60® D. R., etc.. etc., occupaient la région entre Vouziers et Reims, et que l'aile ouest de l'ennemi opposée à la 3® armée ne pourrait être tournée en raison de l'appui qu'elle prenait sur Reims. En présence de cette certitude, il ne me resta plus pour la suite qu'à renoncer à l'intention de marcher vers le sud-est, et par conséquent à choisir la direction droit au sud pour attaquer l'ennemi de front. Le Q. G. A^ se porta le l^"" septembre à Novy ; je pris quartier dans la propriété d'un paysan, M. Ghopin, qui était absent. La localité portait encore les marques du combat qui y avait été livré le 30 août. L'église, notamment le grand autel, avait beaucoup souffert du feu de l'artillerie de la 32® D. 1. ; de même, la plupart des fermes portaient des traces du combat et on y voyait de nombreuses tranchées creusées par le défenseur. Nous rencontrâmes un grand nombre d'habitants ; enfermés dans les caves pendant la bataille, ils avaient sans doute beaucoup souffert des nécessités de la guerre. Notre menu fut maigre, notre logement peu spacieux ; le presbytère servait de bureau. Le curé avait dû répondre à l'appel
DE L'AISNE A LA MARNE. — l"-5 SEPTEMBRE 205 de mobilisation ; sa mère, une vieille matrone ayant l'aspect d'une sorcière, nous vouait à tous les diables, mais dut néanmoins se résoudre à se conformer à nos instructions et à nous laisser la paix. Rethel était encore en flammes ; dans la nuit, des lueurs rouges dans le ciel en témoignaient indubitablement.
'2 septembre. — Le matin du 2 septembre, la cuisine de campagne de la compagnie capitaine Zezschwitz du régiment de tirailleurs n" 108, commandée de service au Q. G., nous fournit le déjeuner. A midi, nous quittâmes la localité et nous rendîmes au château de Thugny.
L'ordre d'armée, donné à Novy, fixait la marche de la 3^ armée, pour le 2 septembre, en direction sud, et se trouva tout à fait d'accord avec un avis ultérieur du G. Q. G. de pousser énergiquement vers le sud. Au commencement de ces mouvements, le Q. G. A*, demanda pour sa colonne de droite la disposition de la route Mazagran, Somme-Py^ Suippes. Comme le G. Q. G. n'avait pas fixé les limites des secteurs des 3^ et 4* armées et que le XIX^ C. A., que cette demande atteignait, était à cette heure suprême en train de quitter ses cantonnements, je refusai de me conformer au désir du Q. G. A*. Sur ces entrefaites, le G. Q. G. se mêla malencontreusement de l'affaire, sans doute sur la proposition du Q. G. A*., en prescrivant de rendre libre pour le VIII* G. A. la route désignée ci-dessus. Je déférai à cet ordre en faisant obliquer les têtes de colonne des XII* et XIX* C. A. vers l'ouest, par des chemins parallèles, de telle sorte que dès lors le XII* C. A. se trouvait dirigé
206 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE surThuizy et Mourmelon-le-Grand, et le XIX** C. A. sur Saint-Hilairc-le-Grand. De nouveau l'ennemi essaya d'arrêter la progression de la 3" arme'e, notamment au moyen d'une forte artillerie et il obligea l'assaillant à conquérir presque chaque crête du terrain. De ces combats et des résultats d'exploration de l'escadrille de l'armée, il résultait incontestablement que l'ennemi se trouvait en pleine retraite vers le sud ; qu'il retirait de nombreuses parties de ses forces devant le front de la 3= armée ; qu'il les embarquait aux gares de Suippes, Somme-Suippes, Guperly, Saint-Hilaire, etc., qu'il les transportait par Ghâlons sur Arcis-sur-Aubc et qu'il cherchait à couvrir ces transports par des arrièregardes. Ainsi, le 2 septembre au soir, après les combats de Pont-Faverger, Sainte-Marie-à-Py et Somme-Py, la 3^ armée atteignit à peu près la ligne Isles-Pont- Faverger et Nauroy-Moronvilliers-Dontrien-Saint-Souplet-Sainte-Marie à Py ; à sa gauche, le VIII^ G. A. était à Somme-Py. A droite, en arrière de la 3® armée, s'échelonnait le flanc gauche de la 2° armée qui, sans doute sur l'ordre duG. Q. G., avait voulu se porterie 1"' septembre avec la garde et le X® G. A. au secours de la 3^ armée et qui maintenant, après évacuation par Fennemi de la coupure de l'Aisne, terminait son mouvement à l'ouest de Reims par Pontavert.
Gonvaincu de la nécessité de poursuivre avec toutes mes forces l'ennemi qui se retirait, et de l'attaquer à fond partout où on le rencontrerait, afin de gêner sa retraite et de l'empêcher, si possible^ d'employer le chemin de fer pour ses mouvements de troupes, je ressentis très amèrement Finconvénient de ne pas avoir
DE L'AISNE A LA MAH\E. - l^'-S SEPTEMBRE 207 à ma disposition une division de cavalerie. Pour remédier, au moins dans une certaine mesure, à cette absence, je donnai l'ordre aux commandants des XIl* et XIX'' G. A. de constituer une cavalerie de corps avec les escadrons divisionnaires disponibles, de renforcer ce corps avec de l'artillerie, de l'infanterie et des cyclistes, et de la pousser aussi loin que possible devant leur front. A la vérité, je savais bien qu'il n'y avait pas à espérer une grande efficacité dune telle mesure, vu le faible effectif des escadrons et le mauvais état des chevaux par suite du manque d'avoine. C'est à cela qu'il faut attribuer le fait que les destructions de voies ferrées que j'avais prescrites n'ont pas été effectuées entre Chàlons et Epernay, Ghâlons et Sommesous, Châlons et Vitry-le- François ; cependant certains résultats ont été obtenus en d'autres endroits. C'est ainsi que l'action de la cavalerie de corps porta des fruits, par exemple, dans les combats livrés au camp de Châlons les 2 et 3 septembre ainsi que pour maintenir le contact avec l'ennemi le 5 septembre au sud de la Marne. Ce furent là, il est vrai, de simples résultats tactiques et non stratégiques comme eussent été les destructions de voies ferrées que j^avais envisagées.
Après la prise de Givet le 2 septembre, la 24^ D. R. fut dirigée sur Rocroi en vue de son affectation ultérieure au siège d'Hirson ; cette décision avait été prise conformément aux instructions du G. Q. G. du 28 août. Par suite du changement de direction du sud-ouest vers le sud, ordonné le 30 août par le G. Q. G., Hirson ne se trouvait plus du tout dans la zone de la 3" armée ; je réclamai d'abord de nouvelles instructions
208 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE du G. Q. G. Contrairement à ce que je pensais, il me fut répondu que la prise d'Hirson au moyen de l'artillerie lourde amenée de Givet incombait toujours à la 3^ armée.
En conséquence, la 24*' D. R. lut chargée de cette mission qu'une communication du Q. G. A^., reçue le 2 septembre, représentait comme particulièrement urgente. Il fut ordonné à cette division, après la prise d'Hirson, de rejoindre la 3= armée par Ghâteau-Porcien avec toutes ses troupes disponibles. Grand fut donc notre étonnement d'apprendre, le 3 septembre, par la 24° D. R., qu^Hirson était déjà au pouvoir de la 2^ armée. Après toute l'attention que j'avais mise à entretenir de bons rapports avec le Q. G. A^, j'étais en droit d'espérer d'être avisé immédiatement d^un semblable événement. Pourtant ce n'est que le 3 septembre au matin, et par l'intermédiaire de la 24® D. R., que j'eus connaissance de la prise d'Hirson dont la 2® armée s'était emparée deux jours auparavant, soit le l®*" septembre, les Français ayant volontairement abandonné la place ! !
Je n'attachai pas d'autre importance à cette affaire, et je me réjouis de son dénouement, car la conquête d'Hirson, sans le concours de la 24® D. R., nous permettait d'escompter un plus prompt retour de cette division au XII" G. R.
Le Q. G. A', s'était porté dans l'après-midi du 2 septembre de Novy à Thugny où tout l'état-major de l'armée s'installa dans le château du comte de Chabrillan qui était absent. A notre arrivée, des travaux de déménagement et de nettoyage étaient encore en cours, les Français ayant installé là un hôpital. Le
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château lui-même est un vieil et très intéressant édifice flanqué de tours portant créneaux et échauguettes, entouré de fossés comblés. Il est situé sur le canal de l'Aisne que franchissent de nombreux ponts, près d'un village entouré sur trois côtés d'épais -bois de hêtres, coupés de nombreuses et larges routes, solides et bien entretenues.
L'installation intérieure du château laissait deviner que la propriété était depuis plusieurs siècles entre les mains de la famille. Une imposante salle de bibliothèque, parfaitement tenue, était incontestablement la plus belle des pièces hautes et richement décorées de Fédifice ; dans la vaste cage d'escalier était suspendue une série de tableaux de famille dont l'un permettait de constater que jadis (j'ai oublié en quelle année) un régiment d'infanterie et un régiment de cavalerie français portaient le nom de « comte Chabrillan ».
A notre départ, Targenterie que nous trouvâmes dans la salle à manger fut remise contre reçu et constatation de livraison à un ancien du village.
La chambre de la comtesse de Chabrillan me fut affectée. J'y trouvai une carte de visite sur laquelle on pouvait lire que, née comtesse Lévis-Mirepois, elle avait Iheureuse fortune de posséder encore un autre château dans la Côte-d'Or. Des photographies d'amateurs, accrochées dans la chambre, témoignaient qu'une nombreuse société se réunissait au château et qu'on y représentait des pièces de théâtre dont la comtesse de Chabrillan tenait toujours les premiers rôles.
A Thugny, je reçus la visite du général von Falken hayin, ministre de la Guerre prussien ; il avait beaucoup
VON" HAUSKN 14
210 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE de choses intéressantes à nous dire et, entre toutes, d'abord que l'Empereur regardait l'avenir avec confiance, mais qu'il envisageait néanmoins très sérieusement la situation et qu'il avait conscience de la gravité de sa responsabilité. En outre, il ne dissimula pas que nous avions perdu trois croiseurs dans la mer du Nord et que trois zeppelins s'étaient envolés, enfin que notre victoire sur les Anglais, remportée par Kluck et Biilow, était bien incontestable, mais que l'on pouvait se demander si elle avait eu réellement la portée qu'on lui avait généralement attribuée à la suite du communiqué du G. Q. G.
L'officier d'approvisionnement du Q. G. A^. avait réussi remarquablement à pourvoir à notre bien-être pendaat notre séjour au château de Thugny; car, en dehors des vivres que nous pouvions tirer des magasins, il disposait des ressources du village et du château ; une chasse dans le parc, à laquelle se livrèrent des jeunes gens du Q. G. A'., rapporta en outre quelques faisans.
Malgré les avantages dont nous jouissions ainsi à Thugny et en dépit de notre remarquable installation, beaucoup de membres du Q. G. A', ressentirent bientôt les symptômes d'une maladie ressemblant à la dysenterie et qu'il fallait attribuer à une épidémie préexistante. L'affectation précédente du château à un service d'hôpital, le désordre dans lequel nous trouvâmes à notre arrivée toutes les pièces, un état de malpropreté qui ne témoignait pas en faveur du service sanitaire français, justifiaient pleinement cette hypothèse. Mes principaux collaborateurs, les généraux
DE l/AISNE A LA MARNE. — l"-5 SEPTEMBRE 2H von Hoeppner et Leuthold, furent les premiers atteints, et après eux beaucoup d'autres ressentirent cette indisposition ; je suis donc fondé à croire que c'est à Thugny que j'ai pris le germe de la maladie qui m'atteignit dans les jours critiques de la bataille de la Marne et qui devait ensuite me terrasser presque complètement.
3 septembre. — Conformément à l'ordre de l'armée qui leur avait été notifié le 2 septembre au soir, les XII* et XIX^ C. A, devaient chercher à atteindre, le 3 septembre, la coupure de la Vesle et à prendre possession avec leurs avant-gardes des passages de la Marne, savoir: le XII® G. A. de Tours-sur-Marne jusqu'à Aulnay, leXIX^C. A. de Matougues àChâlons. Pendantce temps, la 23* D. R. devait s'avancer sur Pont-Faverger, pour couvrir le flanc droit de l'armée et laisser de petits détachements sur les routes qui, de Reims, conduisaient sur le flanc de l'armée entre Isles-sur-Suippes et Thuyzy. Conformément à cet ordre, les corps d'armée réussirent à gagner la ligne Prosnes-Cuperly, au prix de combats prolongés contre les arrière-gardes ennemies qui, à Moronvilliers et à Mourmelon-le-Petit. opposèrent une vigoureuse résistance au XII*' C. A. et contrarièrent opiniâtrement l'avance du XIX" C. A. au camp de Châlons. Après un accord entre les commandants des deux corps d'armée, les troupes s'arrêtèrent quelques heures et ne poussèrent de nouveau en avant qu'à la faveur de l'obscurité pour s'emparer du passage de la Marne.
Les renseignements d'aviation arrivés dans la matinée me permirent de reconnaître que l'ennemi se re-
pliait non seulement devant le front des XIP et XIX^ G. A., mais encore au sud de Reims; il occupait encore Châlons, mais ramenait des forces importantes sur la rive gauche de la Marne, de Châlons vers l'ouest ; une activité intense re'gnait sur les voies ferrées vers le sud et vers l'ouest. Le retrait des troupes françaises de Reims éveilla en moi l'idée que, du côté français, on ne considérait plus Reims comme une place forte.
Le combat soutenu le 1*"" septembre par la 23® D. R, à Tagnon, sur le front nord de la place, comme aussi les combats livrés par la 32'' D. 1. à Test de Reims, le 2 septembre, à Pont-Faverger, fortifiaient mes doutes ; car dans aucune de ces circonstances tactiques les ouvrages avancés ni la garnison de la place n'étaient intervenus. Par contre, il fallait tenir compte de ce que les « Instructions générales pour la suite des opérations » arrivées le 28 août du G. Q. G. considéraient Reims comme une place forte, pour la prise de laquelle le matériel de siège nécessaire avait été réuni. Malgré cette incertitude sur la valeur de Reims, et bien que le Q. G. A^. envisageât l'attaque de Reims par la 2® armée, (comme cela résultait d'une dépêche du Q. G. A', au G. Q. G. interceptée par le Q. G. A^), je me résolus à faire entreprendre immédiatement un coup de main sur les forts de l'est. En conséquence, la 23^ D. R. s'avança dans la soirée contre les forts de Witry-les- Reims et de Nogent-l'Abbesse et en prit possession à 10 heures du soir sans combat ; il en fut de même, le lendemain matin, des autres forts de l'est. Tous ces forts n'avaient pas de garnison, mais étaient encore
DE L'AISNE A LA MARNE. - l^'-S SEPTEMBRE 213 pourvus de canons démodés et de beaucoup de munitions. Je pus ainsi informer le G. Q. G., le 4 septembre à 0 h. 15 du matin, que Reims était entre nos mains. Le capitaine de cavalerie von Humbracht, du régiment de hussards saxons de réserve, aussitôt que le fort de Witry-les- Reims fut tombé au pouvoir des Saxons — prenant une initiative qui dépassait sa mission — avait pénétré avec une patrouille dans la ville de Reims, s'était établi à la mairie et avait arrêté le maire comme otage. Celui-ci, ainsi que la population riche de la ville, doit avoir été bien aise de l'arrivée des troupes allemandes, car la crainte du pillage par la populace s'était déjà beaucoup répandue.
La 24^ D. R. atteignit Liart le 3 septembre au soir, tandis que les batteries de mortiers autrichiens qui lui avaient été confiées étaient dirigées de Rocroi par Sedan sur Stenay pour être affectées là à la S'' armée allemande,
4 septembre. — L'intention des généraux commandant les XII^ et XIX® G. A. était de s'emparer, le 3 septembre à la tombée de la nuit, des passages de la Marne. Elle ne se réalisa pas, par suite de la résistance acharnée opposée par l'ennemi, en particulier à Livry, en face de la 23'' D. I. On ne put faire mieux le 4 septembre au matin parce qu'un brouillard extraordinairement épais régnant pendant les premières heures de la matinée ne permettait pas d'assurer l'unité de direction dans le combat; c'est seulement lorsque la visibilité devint meilleure que le XII* G. A. put s'emparer des passages du canal à Tours, Gondé, Aigny et
214 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE Vraux, pousser des avant-postes au-delà de la route Athis-Jalons-Aulnay et s'assurer des ponts de la Marne et du canal qui furent trouvés intacts.
Le XIX« G. A. dont la 24« D. 1. était restée dans la nuit en contact avec l'ennemi à Louvercy et Bouy s'aperçut, le 4 septembre au matin, qu'il avait réussi à se retirer à la faveur du brouillard. Aussitôt le corps d'armée entreprit la poursuite dans la direction du sud, pénétra dans la ville de Châlons où il brisa la résistance d'arrière-gardes françaises et mit la main sur les ponts du canal et de la Marne restés intacts tant à Matougues qu'à Chàlons-sur-Marne. La 23'= D. R., retardée dans sa marche vers la Marne par son coup de main sur les forts de l'ouest de Reims, atteignit avec son avantgarde Villers-Allerand, avec son gros, Sillery, la 24« D. R. la région de Gliaumont-Porcien. La 23« D. R. avait d'ailleurs laissé à Reims, sous les ordres du général von Suckow, un détachement composé de 3 bataillons et d'une batterie. Le Q, G. A^ fut porté à Bétheniville où il apprit, par les rapports d'aviateurs qui y étaient arrivés et aussi par des renseignements parvenus des avant-gardes, qu'au cours de la matinée l'ennemi avait évacué Ghàlons-sur-Marne et les environs immédiats de la ville, qu'il était en train d'abandonner de même la région au sud d'Ëpernay et de ramener les forces qui s'y trouvaient, évaluées à deux corps d'armée au moins, au delà de la ligne Sézanne-Fère-Ghampenoise. Une tournée, entreprise encore dans l'aprèsmidi, me donna l'impression que, sur un large front au sud de la ligne Bouy-Guperly, la retraite française sur la coupure de la Marne vers Ghâlons s'était effectuée
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en bon ordre, qu'elle n'avait pas revêtu la forme d'une fuite comme on l'avait plusieurs fois rapporté dans la presse et que par conséquent les arrière-gardes françaises avaient, en combattant, rempli complètement leur mission.
Des constatations personnelles et des rapports des commandants de corps d'armée me permirent de reconnaître, le soir du 4 septembre, que chefs et soldats de la 3^ armée étaient arrivés à la limite de leurs forces physiques et morales. Effectivement on avait dû demander un effort tout à fait exceptionnel aux hommes et aux chevaux depuis le début des marches de concentration dans l'Eifel. Malgré l'entassement de grandes masses dans des espaces étroits, malgré la difficulté et la pauvreté du pays montagneux et boisé que l'on avait ^traversé, notamment dans les Ardennes, malgré l'attitude hostile de la population, malgré la grande chaleur et les marches épuisantes sur des routes secondaires souvent très mauvaises, malgré le manque de repos, la nuit, et les combats incessants qui se répétaient quotidiennement depuis le 23 août, jour de notre apparition devant Dinant, les troupes avaient franchi environ 330 kilm. en 14 jours, savoir :
Du 18 au 23 août (jusqu'à la Meuse) environ. 190 kilm. Du 24 au 31 août (jusqu'à l'Aisne) — 1 40 —
Total 330 kilm.
Cela fait une moyenne de 23 kilomètres par jour. 11 faut y ajouter, ce qui est considérable, les trajets résultant de la formation et de la dislocation des co-
216 SOUVENIRS DE LA. CAMPAGNE DE LA MARNE lonnes, les mouvements de rocade, les déploiements au combat, sans compter les efforts que l'on exigeait de chaque homme et de chaque cheval.
A cela s'ajoutaient les difficultés de ravitaillement en munitions et en vivres. Afin d'accélérer la marche en avant, on n'avait pu, après le passage de la Meuse à Binant, attendre l'arrivée de toutes les colonnes d'approvisionnement. Dans la suite il en résulta bientôt une pénurie, d'avoine parce que les maigres ressources du pauvre pays de la Meuse et des Ardennes avaient déjà été épuisées par notre cavalerie d'armée. L'avance rapide sur des routes encombrées de masses de troupes ne permit pas d'assurer suffisamment l'arrivée du pain et de la viande ; les troupes pouvaient bien se contenter des ressources qu'offraient les nombreux troupeaux qui paissaient dans les champs et des maigres approvisionnements en vivres qu'elles rencontraient ; mais les chevaux souffraient déjà à la fin du mois d'août d'un épuisement dangereux de leurs forces. Il fallait une énergie sans réserve de la part du chef et de la troupe pour atteindre la limite maximum des efforts qu'exigeait la situation de guerre. Bien que quelques-unes de ces conditions se fussent améliorées quand on s'approcha de l'Aisne, les combats qui se répétaient journellement sur cette coupure, puis au sud avec les arrière-gardes françaises, prirent un caractère particulièrement sérieux. 11 est donc plus que compréhensible que les troupes de la 3® armée, qui, par un été particulièrement chaud, marchaient déjà sans repos depuis vingt jours consécutifs, soutenant dans les treize derniers jours des combats incessants, même de nuit,
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eussent besoin d'un jour de repos. Cependant je ne pouvais que très péniblement me résoudre à le leur donner, sachant que les armées voisines poursuivraient leur marche le o septembre.
Toutefois, la considération que Ton aurait vraisemblablement à compter sur un choc sérieux contre l'ennemi au sud de la Marne imposait encore plus d'accorder à la troupe le repos qui lui était absolument nécessaire. Pour ce motif, j'estimai qu'il fallait consacrer la journée du 5 septembre à relever, par un jour de repos, la force combative de la troupe, tout en évitant que les XIP et XIX" G. A. perdissent le contact de l'ennemi ; on pousserait à cet effet au sud de la Marne de la cavalerie renforcée par de l'artillerie.
Avant que les ordres pour le jour de repos projeté fussent partis du Q. G. A'., le 4 septembre au soir, il parvint un rapport du commandant du XII* G. R. annonçant que, vers midi, Reims avait été soumis au feu de l'artillerie de campagne du corps de la Garde, sans doute parce que trois parlementaires, qui y avaient été envoyés le 3 septembre, par le Q. G. A^., n'en étaient pas revenus. Ce renseignement, de source officielle, ne laissait aucun doute sur ce qui s'était effectivement passé ; il confirmait le bruit qui était arrivé jusqu'à moi^ au début de l'après midi,du bombardement de Reims par la Garde, bruit fondé sur une observation d'aviateur à laquelle personne ne voulait ajouter foi.
A Rétheniville, le Q. G. A^ était établi dans l'élégante et gracieuse villa d'une fabrique appartenant aux frères Renaut qui étaient absents.
Une partie de l'État-major occupait une deuxième
villa, tout aussi moderne et luxueuse, située de l'autre côté de la route ; nous y prîmes en commun le repas du soir. Aucun dentre nousne s'imaginait, dans cette soirée du 4 septembre, que nous dussions revenir là quelques jours plus tard et que le Q. G. A'', serait appelé à y séjourner de longs mois pour y diriger les opérations pendant la période de guerre de position qui allait s'ouvrir. C'est ce jour-là que j'éprouvai, pour la première fois, les atteintes d'un malaise corporel et la crainte que je pouvais bien être en danger de tomber gravement malade. Le médecin inspecteur général Muller, dont je réclamai les soins, me mit à une diète sévère et prescrivit ménagement et repos, que je ne pouvais ni ne voulais naturellement pas m'accorder. J'allais ainsi fixer moimême ma destinée !
5 septembre. — La cavalerie appuyée par de l'artillerie que le XIX® G. A. avait, comme prévu, poussée en avant, le 5 septembre, se heurta d'abord à des détachements de cavalerie française. Soutenus par des fractions plus importantes de la 9* D. G., ils ne permirent pas de pousser plus avant l'exploration. Par contre, grâce à l'activité du major von Arnim devant le front du XII® G. A., il fut possible de se rendre compte que les mouvements de retraite des Français avaient pris une direction droit au sud par Ghaintrix, Villeseneux et Vatry sur Fère-Ghampenoise et Sommesous. Les reconnaissances d'aviateurs parties à midi apportèrent à ce sujet d'autres précisions. Il était clair que la région au nord de la ligne Sommesous-Sompuis-Vitry-le-François était libre de troupes de quelque importance, tandis que le camp de
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Mailly-Poivres était fortement occupé et que de nombreuses petites colonnes étaient en marche vers le sud sur les routes qui conduisaient à la coupure de l'Aube entre Arcis-sur-Aube et Vinets. Il semblait d'après cela que l'adversaire n'avait pas encore terminé sa retraite derrière l'Aube et qu'il envisageait les moyens de la couvrir par des arrière-gardes au camp de Mailly.
Partant de ce point de vue je lançai, de mon propre mouvement, à 6 h. 30 du soir, un ordre d'armée qui se trouva être en plein accord avec le radio du G. Q. G., arrivé à 10 heures du soir, qui prescrivait, pour le 6 septembre, de mettre l'armée en marche vers le sud.
Tandis que, le 5 septembre, les gros de la 23* D. R. du XII" et du XIX^ G. A. restaient au repos sur la Marne et que la 24*^ D. R. atteignait Avançon, je reçus des renseignements verbaux au sujet du bombardement dont Reims avait été l'objet la veille, de la part de l'artillerie de la 2® D. G. ; la cathédrale aurait été endommagée par ce leu et environ quarante habitants auraient été tués ou blessés (1).
(1) Du côté français on donne la version suivante de ces événements :
Le 3 septembre — le 2, suivant d'autres rapports — apparut à La Neuvillette, localité située à 4 kilomètres de Reims, une auto montée par 5 Allemands. Deux d'entre eux, les capitaines von Arnim et von Kummer, de l'armée Biilow, devaient régler les conditions de la capitulation de Reims. Comme le colonel du 94« régiment d'iufanterie qui se trouvait dans la localité ne se considérait pas comme qualifié pour leur répondre, il envoya les deux officiers, à 7 h. 30, après leur avoir fait bander les yeux, au général Foch qui, lorsqu'il eut entendu leurs propositions, leur déclara qu'il les releuait prisonniers, car il ne leur reconnaissait pas la qualité de parlementaires.
Le général von Suckovv, qui se trouvait dans la ville avec ses troupes, se serait mis immédiatement en rapport avec la Garde et aurait appris que la division croyait que la ville était encore au pouvoir de Pennemi et que celui-ci gardait les parlementaires envoyés à Reims pour réclamer la reddition de la place. Ni le général von Suckow, ni moi, n'avons jamais su comment fut expliquée la détention des parlementaires qui, d'après la version française, n'auraient jamais pénétré dans
Indépendamment de cela arriva, le 3 septembre, à 8 h. 30 du soir, un petit détachement allemand composé de 3 officiers, 2 sous-officiers et 7 hussards qui voulut prendre possession de la ville de Reims. A cet effet, le chef de détachement et les deux officiers se rendirent à l'hôtel-de-ville. (Cette patrouille venait de l'armée von Hausen).
Le 4 septembre, à 6 h. 30 du matin, une deuxième automobile s'arrêta à l'hôtel-de-ville. Les officiers qui s'y trouvaient déclarèrent au maire Lenglet que la ville avait à payer une indemnité de guerre de un million, parce que les parlementaires envoyés la veille (il s'agit des Allemands arrivés à La Neuvillette) n'étaient pas rentrés. Au cas où ceux-ci ne seraient pas remis en liberté dans les deux heures, la punition serait portée à bO millions. Le maire protesta à bon droit, car il n'avait aucune connaissance de l'arrivée des officiers allemands ni de leur envoi au quartier général de Foch,
Comme les officiers allemands ne revinrent pas à l'armée Biilow, la menace de bombardement fut mise à exécution. Le 4 septembre, à 9 h. 30, un premier obus tomba sur la ville ; 45 minutes plus tard — suivant les rapports français — Reims en reçut 176 autres. Quelques heures après le bombardement arriva un nouvel envoyé de l'armée Biilow et les choses s'expliquèrent.
Si un grand nombre de personnes ont été tuées là, la responsabilité incombe au général Foch qui, en refusant de reconnaître les parlementaires, aurait dû se douter que le chef de leur armée ne manquerait pas d'exercer des représailles sur la ville s'ils ne
lui étaient pas renvoyés.
(Remarque de r éditeur allemand).
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l'intérieur de Reims, mais seulement dans le faubourg de la Neuvillette. Toutefois le général von Suckow reçut le 5 septembre, du chef d'état-major de la 2^ armée, une communication aux termes de laquelle le colonel général von Bulow imposait à la ville et à la forteresse de Reims une contribution de 50 millions de francs — parce que deux parlementaires ne seraient pas revenus — et oienaçait de la porter à 100 millions dans le cas où les parlementaires ne seraient pas rentrés dans les 48 heures. Vu la situation particulière, le Q. G. A^. admettait d'avance que je consentirais au partage de la contribution entre les 2® et 3^ ai mées et demandait que la chose fût portée à ma connaissance. Gomme les représentants de la ville de Reims s'étaient montrés extrêmement prévenants envers les troupes de la 23^ D. R. et que celle-ci n^avait rencontré aucune hostilité de la part de la population, je déclinai la proposition du Q. G. A^. tout au moins jusqu'à ce que l'enquête de la 2® armée ait pu établir la responsabilité de la ville dans la détention des parlementaires.
Jamais le moindre mot d'explication et a fortiori d'excuse au sujet de cet incident ne m'est parvenu de la part d'une autorité militaire prussienne quelconque. Je suis donc obligé d'en rapporter ici les détails afin d'aller au devant de légendes que l'historique qu'on écrira de la guerre pourrait être tenté de répandre dans le public, en présentant les événements sous un jour favorable à Fune des parties seulement. Il résulte du texte même des radio-télégrammes échangés, du 30 août au soir jusqu'au 2 septembre au matin, entre le Q. G. A^. et le Q. G. A', que ni la 2^ ni la 3® armées n'avaient l'in-
222 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE tention de prendre immédiatement contact avec Reiras, car la 2® armée voulait continuer la poursuite le 2 septembre par l'ouest de Reims, tandis que la 3^ devait atteindre Pont-Faverger. Le G. Q. Q., lorsqu'il reporta du sud-ouest vers le sud la direction p-énérale donnée aux opérations, avait négligé de fixer la limite entre les zones de marche des 2^ et 3'= armées, et le radio-télégramme du 30 août au soir à la 3" armée stipulait que l'aile gaucho de la 2<^ armée prendrait à peu près la direction de Reims. Etant donné toutefois que les reconnaissances d'aviateurs du 3 septembre avaient établi, non seulement que l'ennemi se repliait devant le front de la 3'' armée, mais encore qu'il se retirait de Reims vers le sud, je tins pour indiqué de tenter un coup de main sur les ouvrages à l'est de la place. 11 me parut inutile d'en informer à l'avance la 2" armée, d'autant plus qu'un radio du Q. G. A^. au G. Q. G., intercepté le 3 au matin, avait fait connaître que, le 3 septembre, la 2* armée poursuivrait sa marche en direction Ghâteau-Thierry-Binson. Sans doute ce radio, destiné seulement au G. Q. G., contenait le paragraphe final « Prise de Reims préparée » ; cependant je ne pouvais attacher une importance particulière à la préparation .d'un tel projet, sans quoi le Q. G. A-. en aurait dû infailliblement donner connaissance à son voisin le Q. G. A^. Il y a donc lieu de supposer que la préparation de la prise de Reims, annoncée par le Q. G. A^. au G. Q. G., a consisté dans l'envoi des parlementaires, et que c'est en fait la détention de ceux-ci qui a fourni l'occasion de bombarder la ville, vraisemblablement parce qu'on ignorait qu'elle avait été évacuée par les troupes fran-
DE L'AISNE A LA MARNE. — l<"--5 SEPTEMBRE 223 çaises et que, sur ces entrefaites, elle avait été occupée par des troupes saxonnes. Quant à savoir qui doit être rendu responsable de l'incident, on Tignore encore ; en tout cas il ne témoigne pas en faveur de la manière dont le corps de la Garde procédait aux reconnaissances rapprochées et on doit supposer que le commandement de l'armée^Q. G. A^.) ne s'est pas préoccupé d'établir les responsabilités.
Je n'ai pas attaché une importance particulière à tout cet épisode^ parce qu'il se réduit à des négligences de diverse nature ; il n'a d'ailleurs pas eu d'influence notable sur le cours des opérations de la 3^ armée. Pourtant je ne cacherai pas combien j'ai trouvé étrange de n'avoir pas reçu un mot d'explication ou d'excuse au sujet de l'ouverture du feu par l'artillerie de la 2^ D. I. G. malgré le danger auquel se trouvaient exposées les troupes saxonnes. Quel beau tapage on aurait fait si — les rôles étant renversés — l'artillerie saxonne avait ouvert le feu sur Reims occupé par des troupes de la Garde !
Arrivé à la fin de ce chapitre, si je jette un coup d'œil d'ensemble sur les opérations effectuées entre l'Aisne et la Marne, je crois pouvoir exprimer, sans forfanterie, la conviction que la 3'^ armée, malgré bien des obstacles, a manœuvré convenablement et victorieusement et, dans la direction prescrite, avec toute la force dont elle disposait, dans le cadre de Tensemble et selon les vues du G. Q. G. qui ont été parfois devancées. Mais combien plus décisif le succès eût-il encore été si j'avais eu à ma disposition le XI'' G. A., la 24* D. R. et aussi une division de cavalerie. Une telle
cavalerie d'armée agissant devant le front m'aurait procuré des vues étendues sur la situation de l'adversaire et aurait permis d'arrêter, en les gagnant de vitesse, une partie des forces ennemies en retraite et de détruire des nœuds de chemins de fer. Certainement aussi un surcroit de 3 divisions d'infanterie aurait augmenté la puissance de choc de la 3® armée au point de lui permettre de réduire rapidement par des attaques de front la résistance des arrière-gardes françaises et de contrarier ainsi efficacement la retraite des troupes ennemies.
Le Q. G. A^ fut porté de Bétheniville à Ghâlons. Nous y arrivâmes en automobile à 3 heures de l'après-midi en passant par Suippes et Guperly. En traversant les champs de bataille de Guperly où, la veille, des troupes du XIX^ G. A. avaient combattu, nous n'y trouvâmes plus que peu de traces de la lutte. En général, nous ne pûmes relever, sur les routes conduisant à Ghâlons, aucun indice permettant de croire que la retraite française eût revêtu le caractère d'une fuite. A Ghâlons je fus logé dans la maison de M. Belley, ingénieur en chef du chemin de fer de l'Est. Tout près de moi, dans cette vieille et grande maison, séparée de la route par une grande cour et entourée par derrière d'un jardin, logeaient aussi quelques officiers du Q. G. A,, les généraux von Hœppner et Leuthold, Hasse, Schmalz et d'autres. Les bureaux du Q. G. A. furent tous installes au rez-de-chaussée ; mon logement — une grande pièce — était au 1" étage. M. Belley était parti avec sa famille, sans doute vers Paris, où, paraît-il, ses bureaux avaient été transférés. L'aspect intérieur de la
DE L'AISNE A LA MARNE. - l^'-o SEPTEMBRE 225 demeure, l'ordre et la propreté qui y régnaient, un ameublement simple et approprié parlaient en faveur des maîtres de la maison qui avaient laissé pour les représenter une jeune servante dont l'aide fut précieuse pour notre installation. Elle dit agir ainsi sur l'ordre de son maître. Celui-ci ne partageait pas les craintes des autres habitants de la ville au sujet de l'entrée des troupes allemandes, car il avait Thabitude des rapports avec les Allemands, ayant lui-même une Allemande pour belle-fille.
La ville de Ghâlons était pleine de troupes du XIX^ C. A. : régiment d'infanterie n** 107, 13^bataillon de chasseurs, artillerie, etc. Les boutiques étaient fermées, à l'exception de celle d'un coiffeur voisin de la place du Marché et qui fit de brillantes recettes grâce au concours des perruquiers du 107* R. I, Le soir, nous prîmes en commun nos repas à Thôtel, en face de la Mairie. Ni la place, ni les victuailles ne purent le moins du monde suffire pour donner satisfaction au flot pressé d'officiers, de fonctionnaires, de soldats. Tout le monde était extrêmement heureux de se retrouver enfin sous un toit et de s'attabler au voisinage d'une source do Champagne. Malgré mon mauvais état de santé, je pris part — ce devait être la dernière fois — à cette réunion de camarades, et j'eus la joie de m'y rencontrer avec le major von Oldershausen, de l'Etat-major saxon, qui était attaché à la section des chemins de fer du G. Q. G. Il avait beaucoup de choses intéressantes à nous raconter. Il me touchait de près, car je pouvais saluer en lui un vieux camarade de mon brave 12® bataillon de chasseurs. Dans la nuit du o au 6 septembre,
226 SOUVENIR» DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE mou état empira beaucoup malgré tous les soins que me donna mon dévoué médecin, le docteur MuUep, médecin inspecteur général ; aucun remède n'eut d'efficacité. Le repos au lit m'était impérieusement ordonné ; mais je ne pouvais m'y résoudre : l'arrivée de nombreux renseignements et rapports réclamait ma présence au bureau, quoi que fît le général von Hoeppner pour me soulager.