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CHAPITRE III

COMBATS DES 23 et 24 AOUT A DINANT ET AUX ENVIRONS

Le Q. G. A. quitta le 23 août à 4 heures du matin le château de Leignon et se rendit au poste de combat qu'il avait choisi sur la roule Achêne-Dinant, au sud et près de Taviet. C'est là que parvinrent, à 4 h. 43, les comptes-rendus des Xll'' et XIX'' C. A. suivant lesquels l'artillerie était prête à ouvrir le feu. Un épais brouillard couvrait la vallée de la Meuse et empêchait toute observation lointaine. Enfin, à l'aurore, à 5 h. oO, je pus donner personnellement l'ordre de commencer le feu.

L'artillerie française ne tarda pas à répondre vigoureusement ; les renseignements faisaient connaître que l'adversaire se tenait à l'ouest de la Meuse avec des forces importantes ; il n'avait pas encore détruit les ponts de Dinant, le pont d'Anseremme, bien qu'endommagé, était encore praticable pour des troupes à pied ; enfin le combat, pour la possession du pont de Hastière-Lavaux, ne s'était pas encore terminé favorablement. Sous la protection du feu d'artillerie, le XIP C. A. fit avancer sa 32® D. I. sur Houx et sa 23" D. I. sur Dinant en vue de faire intervenir son infanterie dans la lutte contre le défenseur ; de la môme manière, les

i56 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE forces principales du XIX^ C. A. se rapprochèrent de la Meuse, d'Anseremme à Lavaux. Les troupes ne parvinrent que péniblement à progresser ; la configuration et les couverts du pays, la force du courant de la Meuse et l'attitude hostile des habitants leur causaient des difficultés de toutes sortes et favorisaient la résistance du défenseur.

A 8 heures 35, un radio du G. Q. G. parvint au Q. G. A^ à Taviel, au sujet du combat engagé le 22 août par la 4^ armée, et d'une opération grâce à laquelle la 2' armée devait ouvrir à la 3^ le passage de la Meuse entre Namur et Givet, Pour conclure, il recommandait de faire traverser la Meuse, au sud de Givet, par les troupes disponibles de la 3* armée dans le but de couper la retraite à l'ennemi. Cette dernière indication causa une grande joie au Q. G.A^; elle était complètement d'accord avec notre conception qui avait déjà trouvé son expression dans l'ordre adressé par le commandant de l'armée, la veille au soir, au XIX'' C. A. de s'emparer dans la nuit du 22 au 23 août du pont de Hastière-Lavaux.

En réfléchissant aux moyens de réaliser la directive du G. Q. G,, j'éprouvai le besoin de voir d'un peu plus près ce qui se passait à l'aile gauche de la 3* armée. Je décidai donc de me rendre avec un Etat-major réduit auprès du Q. G. du XIX^ G. A. Ce déplacement, envisagé seulement pour un court espace de temps, parut sans inconvénient ; les opérations ne se développaient en effet que lentement au XII*' C. A. devant et à l'intérieur de Dinant, et le XIP C. R. se rapprochait de la Meuse au nord de la 32" D. I. après que le régiment

d'infanterie de réserve n*' 103, marchant à la tète de la 23' D. R., eut livré à Dorinne un sérieux combat contre des paysans armés.

A la suite d'un entretien avec le général de cavalerie von Lafîert, je lançai d'Hulsonniaux un ordre d'armée qui prescrivait de continuer l'attaque commencée sur la Meuse, de poursuivre la tentative de passage de vive force près de Lenne et en outre de mettre en marche toutes les forces disponibles du XIX*" C. A. sous les ordres du général de division Gôt/ von Olenhusen. Il s'agissait, avec ces forces, de pousser au sud de Givet, en direction générale de Fumay, au-delà de la Meuse, pour couper à l'ennemi la retraite vers le sudouest ou l'ouest, tandis que la brigade du VIII* C. A., arrivée à Beauraing, continuerait à couvrir le flanc gauche de la 3® armée.

A mon retour à Taviet m'attendaient des renseignements d'aviateurs de grande importance qui ne laissaient aucun doute sur la situation: l'ennemi opérant au sud de la Sambre avait commencé sa retraite, fait sauter le pont de Dînant et évacué une partie de la position à l'ouest de cette ville.

On pouvait dès lors escompter, avec beaucoup de vraisemblance, que la résistance sur la Meuse en amont et en aval de Dinant ne se prolongerait plus longtemps; cette manière de voir conduisait donc — sans plus — à la décision d'effectuer l'opération confiée au général de de division Gôtz von Olenhusen non seulement avec les troupes disponibles du XIX*^ G. A., mais bien avec le XIX* C. A. tout entier, car cette opération portait en elle même le germe d'un grand succès.

Elle pouvait aboutir, soit à séparer l'ennemi qui se trouvait en face des 1''% 2^ et 3" armées, du groupe d'armée aux prises avec la i" armée ; soit, en cas de plus large développement, à réaliser même l'encerclement de la partie de l'armée française opposée à nos 1", 2® et 3^ armées.

L'espoir que nous avions, le 22 août à midi, de triompher rapidement de l'obstacle de la Meuse ne devait malheureusement pas se réaliser ; bien plus, les succès obtenus au cours de l'après-midi au prix d'une lutte acharnée devaient rester au-dessous de ce qu'on attendait.

La cause doit en ôtre recherchée d'un côté dans ce fait que le projet de la 2*^ armée qui nous avait été communiqué par elle, puis confirmé par le G. Q. G., et qui tendait à ouvrir le 23 août le passage de la Meuse à la 3* armée n'avait pas abouti en fait à une réalisation tactique ; d'un autre côté, dans les particularités des combats près de Dinant, Là le XII* G. A. ne put obtenir un succès rapide. Pourtant l'ennemi ne semblait tenir que par ses arrière-gardes — deux brigades actives renforcées, et des éléments d'une division de réserve, comme on l'apprit dans la suite. — Il faut attribuer ce retard, comme on l'a déjà dit plus haut, à la configuration du sol et à Tattitude de la population.

La rive droite de la Meuse, aux environs de Dinant, est bordée par une muraille de rochers, haute de cent mètres, presque verticale, creusée de grottes, crevassée et tapissée de broussailles.

La rive gauche beaucoup plus basse est constituée par de petites collines à pentes douces, couvertes de

COMBATS DE DINANT. — 23-24 AOllT 159

haies et de buissons qui, organisés pour la défense, permettaient de prendre facilement sous le feu les chemins conduisant de l'est de la Meuse à son thalweg, par exemple par Yvoir, Houx, Lefïe, Dinant, Herbuchenne et Les Rivages. Elle commandait d'ailleurs la route qui borde étroitement la rive droite du fleuve. Ainsi, le forcement de la Meuse se présentait comme une operation très difficile. Il pouvait même, d'un moment à l'autre, mettre l'assaillant dans une situation désespérée, si la population de Dinant prenait part à la bataille. Après avoir avancé jusque dans la partie de la ville située sur la rive est, la troupe se heurta à des habitants armés dont la participation à la résistance semblait avoir été organisée militairement. De toutes les maisons, dont les toits, les fefiêtres et les caves avaient été préparés pour la défense, partait un leu terrible pour l'assaillant. Le peuple aveuglé usait de toutes les perfidies ; on vit même des femmes et des jeunes filles se mêler à la bataille.

Ainsi se déroula à Dinant un combat de rues du plus grand acharnement et qui dut être mené sans merci. Laconduite des habitants, si contraire au droit des gens, retarda la construction du pont projeté pour le passage de la 23'' D. I. Les pionniers, en mettant les bateaux à l'eau, subirent des pertes très élevées. La moitié du matériel fut crevée par les balles d'infanterie. Sa remise en état dura jusqu'au lendemain. Mais dans les faubourgs aussi, une population fanatique, soutenue de la rive gauche par les Français, opposait une vive résistance. Le Xll^ C. R. près de Houx, la -32® D. I. près de Leffe, la 23° D. ï. près de Les Rivages arri-

160 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE vèrent bien à prendre pied sur la rive gauche avec quelques faibles unités, mais non à forcer rapidement le passage avec des éléments suffisamment importants. Seule la 24^ D. I. réussit à le faire, vers la tombée de la nuit, à Lenne. Elle chercha ensuite à s'emparer encore dOnhaye. Chassée de là par des forces supérieures, elle se maintint cependant dans les petits bois de Freyr et de Lenne qui devaient servir de points d'appui pour faciliter le passage de la rivière, le 24 août, à la 3* armée. Cette opération aurait déjà pu commencer la veille, si la 2* armée était parvenue à ouvrir de vive force le passage de la Meuse le 23 août ainsi qu'elle en avait annoncé l'intention. Comment expliquer que l'aide promise par la 2" armée ne se soit pas produite ? Je n'ai jamais pu approfondir cette question ; mais les faits sont là. Le corps de la garde, placé à l'aile gauche de la 2" armée, traversa la Sambre dès le 22 août au lieu du 23, jour convenu, et attaqua avec la conviction de ne rencontrer là que « 3 divisions de cavalerie française avec une faible infanterie ». Celle offensive prématurée se heurta à des forces sensiblement plus élevées que « 3 divisions de cavalerie » ; la garde lut arrêtée le 23 août à Saint-Gérard. Le Q. G. A^, au lieu d'ouvrir le passage de la Meuse à la 3^ armée au sud de Namur, fut ainsi conduit à lui adresser, à 6 heures 30 du soir, cet appel au secours : « Passage de la Meuse par 3^ armée instamment désiré pour aujourd'hui môme » De cette demande si pressante résulte la preuve irréfutable que la 2« armée avait un besoin urgent de l'aide de la 3*^ et qu'elle n'était pas en mesure d'intervenir effectivement sur la Meuse en aval de Di-

nant. Certes l'avance du corps de la garde et du X* C. A. le 23 août jusqu'à Gerpinnes-Saint-Gérard ne devait pas rester sans influence sur l'issue de la résistance française, le 24 août, derrière la Meuse, des deux côtés de Dinant ; de même l'attaque de la 3*^ armée, le 23 août, devait influer sur l'évacuation de la région au sud de la Sarabre. Mais il est probable que le commandement français, en présence de l'action combinée des 2* et 3* armées allemandes, aura considéré l'avance de la 3« armée, dont la direction menaçait ses arrières, comme plus dangereuse que le mouvement de la 2* armée marchant du nord au sud.

Quelles que soient les considérations qui aient déterminé le commandement français à renoncer à la résistance contre les 2* et 3® armées, il demeure incontestable que les deux brigades d'arrière-garde de la 2* D. I. française, renforcées par des fractions de la 51^ D. R. et appuyées sur la résistance de la population belge, avaient rempli complètement leur mission.

Le Q. G. A^ fut transféré dans la soirée au château de Taviet. Mais auparavant les généraux commandants de corps d'armée furent mis au courant de la situation. Il leur fut prescrit pour la tombée de la nuit :

« S'il est possible d'accorder du repos aux gros des C. A., il est nécessaire néanmoins d'entreprendre la poursuite avec des troupes de toutes armes, à savoir :

Xll^ C. A. en direction Philippeville.

XIX® G. A. (24® D. I.) Romerée-Marienbourg ».

Bien que la journée du 23 août se fût passée autrement qu'on ne pouvait s^ attendre le matin, eu égard à la situation générale et aux progrès des combats sur

VON HAUSKN ^l

notre propre front, j'étais cependant résolu, "vers le soir, à m'en tenir à mon plan.

Lu nouvelle que T'ennemi battait en retraite par Philippeville et avait dû commencer Tévacuation des bords de la Meuse à Dinant, me confirma dans mon îdee, déjà réalisée le 23, qu'il fallait poursuivre mon mouvement en direction du sud-ouest. Après en avoir rendu compte au G. Q. G. -et en avoir informé les armées voisines, je rédigeai le 24 août à 2 h. 30 du matin, à Taviet, l'ordre d'armée relatif aux opérations de cette journée. A peine cet ordre était-il -envoyé, que se présenta, à 4 heures du matin, un officier d^état-major du Q. G. A', le major von Fouqué, qui fit connaître :

(( Que la 2« armée avait l'impression de s'être heurtée « le 23 août à un ennemi fort d'environ S corps d'ar- « mée qui paraissaient occuper une position fortifiée « et qui avaient attaqué avec succès le X** G. R. ; l'at- « taque de la 2^ armée le 23 aoiat avait eia en général « un développement favorable ; cependant, en vue « de son renouvellement envisagé pour le 24 août à « la pointe du jour, il s'imposait d^urgence que la « 3^ armée, par une attaque en direction est-ouest, « soutînt l'attaque de l'aile gauche de la 2« Brmée « en direction générale de Mettet ».

Cette demande de secours de la 2* armée, renforçant le son de cloche « instamment désiré », déjà entendu le 23 août à 6 h. 30 du soir, me mettait en présence de la grave décision soit de mainifeenir mon ordre à la 3* armée envoyé -uTie heure et demie auparavant, soit de prêter rareiM-e ù la proposition de la 2« armée

COMBATS DE OIXà^TT. — 23-21 AOUT i63

d^avancer en direction est-ouest. Le court délai qui restait disponible pour réfléchir et se décider — puisque la 2* armée devait attaquer à la pointe du jour — excluait toute nouvelle délibération soit av^c le G- Q. O. soit avec le Q. G A*. Le rapport présenté par le délégué de la 2« armée fit naître à Taviet la pensée que non seulement les combats livrés par la 2® armée, le

23 août, n'avaient pas répondu aux espoirs caressés par le Q. G. A^., mais encore qu'il n'y avait pas lieu de se réjouir de la situation, eu égard au succès avec lequel l'ennemi avait attaqué le X'-G. A.

Une telle manière de voir ne pouvait être infirmée par l'expression dont se servait le Q. G. A*. « l'attaque du 23 août aurait été en général favorable »>.

En tout cas c'était un fait que :

1« Le 23 août, l'ouverture de la ligne de la Meuse, espérée par le Q. G. A^ et annoncée par le G. Q. G., ne s'était pas réadisée.

2° L'appel au secours « pressant » du Q. G. A^, arrivé dès 6 heures 30 du soir, se renouvelait presque aussitôt, par envoyé spécial : on ajoutait même qu'il « s'imposait d'urgence ».

3<> L'appui de la 3* armée était demandé, en direction est-ouest.

Tout cela n'était pas fait pour rassurer le Q, G. A', sur le succès de sa coopération avec la 2* armée, le

24 août.

Le cœur serré, mais il le fallait, je me livrai, le 24 août, à 4 heures du matin, à de nouvelles réflexions. Je pensai aux circonstances dans lesquelles l'idée d'une offensive vers le sud-ouest s'étedt développée et avait pris

tant d'importance. J'examinai les perspectives stratégiques qui s'offraient en cas d'exécution de cette offensive. Néanmoins, il restait hors de doute pour nous que la poussée de la 3® armée vers le sud-ouest ne conduirait à un succès décisif que si elle se combinait avec les mouvements de la 2^ armée.

Un échec tactique de la 2^ armée au sud de la Sambre rendait cette combinaison impossible. Et alors, la 3* armée, amputée du XP G. A., courait le danger d'être, à son tour, coupée de la deuxième par un ennemi supérieur en nombre, et rejetée sur la quatrième. Il saute aux yeux qu'une telle éventualité aurait eu des conséquences d'autant plus funestes que la 3* armée aurait pénétré plus avant vers le sud-ouest, dans une région oii la configuration du terrain, l'état des routes, des chemins et des ponts paralyseraient la liberté de ses mouvements. Dès lors, non seulement l'opération d'ensemble de l'aile droite de l'armée allemande aurait été compromise, mais encore les succès que venait d'obtenir la 4* armée auraient été remis en question.

A ces réflexions s'ajoutait une autre considération tirée de la demande de secours présentée par le major von Fouqué. On pouvait bien penser que la direction « est-ouest » indiquée pour l'attaque par le Q. G. A*. n'était donnée sous forme impérative que pour réaliser l'entente tactique au sujet de l'entrée en ligne des ailes intérieures des2« et 3* armées et que, dans ces conditions, une intervention de la 2^ armée dans la direction des affaires de la 3' ne devait pas être repoussée. Du reste la manière dont était rédigée la demande de soutien indiquait bien que la situation

de la 2* armée était de nature à réclamer une aide immédiate par les moyens les plus rapides et dans le délai le plus court. Cet appel au secours, renouvelé, sous une forme si caractéristique par le Q. G. A*, devait, sous le coup des événements survenus le 23 août à la 2* armée, ébranler notre confiance dans toute coopération avec cette dernière. Mais une condition primordiale du succès de l'attaque projetée par la 3® armée, en direction du sud-ouest, était qu'elle fût couverte et que les mouvements de la 2« et de la 3« armée, prévus pour le 24 août, fussent en concordance au point de vue stratégique. La situation difficile de ia 2^ armée obligeait donc la troisième à faire abstraction de ses propres desseins : il lui fallait marcher, le 24 août, non plus en direction du sud-ouest, mais bien en direction estouest. Ainsi nous allions sacrifier nos vues personnelles appropriées à la situation et faire prévaloir les préoccupations tactiques du voisin sur la situation stratégique dont nous nous étions exclusivement préoccupés jusqu'ici. Malgré le danger qu'il y avait à substituer à un ordre d'armée à peine lancé des instructions nouvelles pouvant occasionner des coincements dans la transmission des ordres et dans les mouvements de troupes, je donnai à 5 heures 30 du matin un nouvel ordre d'armée pour le 24 août, le second.

Cette concession du Q. G. A^ permit de réaliser à une heure critique une action concertée dans l'intérêt de la 2' armée.

Si les /■■% ^'', 3^ et P armées avaient formé un groupe d'armées placé sous une direction unique^ la coopéra^ tion tactique des 3*^ et '2" armées n'aurait pas risqué de

Tïtêtrt fAs assurée dans cette circonstaime . Une telle direction eût été seule en mesure de juger s'il était possible, et par gvel mot/en, d'adapter à la sitimtion sur te front de la Sambre les mesures stratégiques que fe me proposais de prenêfre.

On peut se demander tout de suite pourquoi le commandant de la 3* armée, elle-même en contswît étrmt avec l'ennemi, attachait tant d'importance aux demandes d-e secours de ses voisins.

Inicontestablement le quartier général de la 3^ armée, ao cours de la guerre de mouvement, a eu beaucoup à souffrir de telles demandes venant de sa droite et de sa gauche, et les critiques pourraient penser que de semblables appels à l'aide ont été pris trop sérieusement en considération.

On doit pourtant ne pas perdre de vue que seul un péril extrême pouvait conduire un chef aussi éprouvé et aussi hautement apprécié que celui qui était à la tête de la 2° armée à réclamer impérieusement du secours en allant même jusqu'à indiquer le moyen à em^ ployer pouî- lui venir en aide au lieu de laisser le choix de ce moyen à l'appréciation de celui dont il réclamait le concours.

Eu égard à la situation de la 2® armée, la 3® armée entama le 24 août la marche droit à l'ouest après avoir réussi, au moyen de pontons, de bacs, et même en construisant des ponts militaires, à franchir successivement la Meuse d'abord à Lenne, puis à Leffe, enfin à Les Rivages. Toutefois, des rapports d'aviateurs parvenus dans les premières heures de la matinée apportèrent de nouveaux renseignements établissant que les

troupes françaises se retiraient sur un large front vers le sud et le sud-ouest au delà de la ligne Givet-Philip. peville-Beaumont. Le Q. G. A^ revint dès lors immédiatement à son intention primitive de diriger son offensive vers le sud-ouest et abandonna le mouvement « Est-Ouest y» qui avait été sollicité par la 2* armée. Après avoir rédigé, à 9 heures 45 du matin, un troisième ordre d'armée devenu maintenant nécessaire, après m'être assuré que la construction du pont de Leffe était sur le point d'être achevée et que le passage sur la rive gauche de la 32« D. I. -— et ensuite de la 23« D. R. — commencerait incessamment,, je me rendis à Les Rivages à remplacement de pont choisi pour la 23** D. L J'y rencontrai le iOO*' régiment des grenadiers encore occupé à \ heure de l'après-midi à effectuer un passage qui prenait du temps. Je me joignis avec mon état-major restreint à ce régiment et je me mis personnellement en rapport avec la troupe. Le contact étroit que j'eus avec elle me permit de constater, d'une part, les bonnes et joyeuses dispositions des officiers et des hommes à la suite du succès remporté pair nos armes, mais, d'autre part aussi, l'exaspération qui régnait parmi les grenadiers par suite de la participation perfide de la population belge à la bataille.

Sur la rive gauche se trouvaient rassemblées plusieurs centaines d'habitants de Dinant et de Les Rivages q-ui, sous la surveillance des grenadiers ^ se tenaient au bord de la rivière, étroitement serrés les uns contre les autres, debout, accroupis ou couchés. Des vieillards, des femmes, des jeunes filles de tout âge, des garçons ayant atteint la moitié de leur croissance, des enfants

i68 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE

grands et petits, avaient été réunis là de force. Dans leur maintien et sur leurs visages se reflétaient une frayeur et une angoisse sans nom, une rage concentrée, un désir de vengeance et de représailles provoqué par toutes les calamités dont souffrait la population ; une hostilité indomptable s'incarnait en eux. Beaucoup fondaient en larmes, déploraient la perte de leurs proches ou de leurs biens, envisageaient désespérément l'avenir en exhalant leur douleur, tombaient dans des crises de nerfs, criaient et vociféraient. Un malade mourut au milieu d'eux ; un Français, soldat du 208® régiment d'infanterie de réserve, blessé à la tête, le visage inondé de sang, était accroupi, muet et apathique, se refusant toutefois à recevoir aucune assistance médicale. Quelle somme de malheurs et de misères se trouvaient là réunis, cela ne peut s'exprimer par aucune parole ; la responsabilité de tels maux et de telles souffrances incombe à ceux qui ont excité la population belge et qui lui ont mis entre les mains des armes pour attaquer avec perfidie les Allemands. Un coup d'oeil rétrospectif sur cette scène et en général sur la résistance opposée à la 3' armée sur le territoire belge, dès qu'elle eut dépassé la frontière, m'impose la conviction que la conduite contraire au droit des gens de la population belge vis-à-vis des troupes allemandes, pour n'être pas la conséquence d'instructions publiques et spontanées du gouvernement belge, a néanmoins été provoquée, sous main, par ses délégués et constamment soutenue avec efficacité. L'unité dans l'organisation de la résistance, la manière conforme à un plan prémédité avec laquelle se battit une po-

pulation enflammée d'une ardeur sauvage, la soigneuse préparation rencontrée partout à cet effet, comme le fait qu'à l'entrée en France les combats avec la population civile prirent fin, sont des preuves irréfragables que la direction de la guerre populaire en Belgique était entre les mains d'une autorité centrale. D'autre part, toutes les dispositions d'ordre tactique rencontrées à Dinant et dans les villages voisins témoignaient de l'application d'une méthode appropriée au but à atteindre et excluaient la possibilité qu'elles eussent été laissées au hasard de l'improvisation. Aucun doute ne peut subsister que les habitants de Dinant et d'autres localités étaient préparés à l'invasion des troupes allemandes et que toute la population était animée — par l'ordre de qui ? — de la volonté d'arrêter de toutes ses forces la marche en avant des Allemands.

Les troupes du XII'' G. A. dont la mission était de passer promptement la Meuse étaient particulièrement exposées à ces dangers. Pour y obvier, elles se trouvèrent en présence de la nécessité de guerre de casser les reins à la résistance organisée en vue de contrarier leurs desseins. C'est à ce point de vue que me paraît justifié, sans plus, le bombardement par l'artillerie d'une ville qui prenait une part active à la bataille, l'incendie des maisons occupées par une garnison civile, la mise à mort des habitants rencontrés les armes à la main ; la condamnation des otages était aussi conforme au droit des gens : on ne s'était emparé d'eux que pour s'assurer d'une attitude exempte d'hostilité de la part de la population et celle-ci prit néanmoins part à la lutte.

Toncè cela ne pouvait être évité, eu égard au but de guene que l'on se proposait d'atteindre et à lia situation critique où se trouvait la troupe, surprise dans les rues de La ville et dans les villages voisins pa» des attaques perfides sur ses derrières.

Certes, on déplore profondément du côté aitemandl que les événements du 23 au 24 août 1914 aieût ruiné la ville de Dinant et qu'ils aient coûté un grand nombre de vies humaines. La troupe saxonne qui se vit obligée, dans sa lutte contre la population qui l'attaquait avec perfidie, de recourir à des représailles nécessitées par l'objet de la guerre n'en porte pas la responsabilité, mais bien :

En premier lieu le gouvernement beige qui approuvait une guerre de rues, contraire au droit des gens.

En second lieu les populations des localités qui prirent part d'une manière fanatique au combat engagé. En tout cas, les habitants de ces villages belges doivent s'en prendre à eux-mêmes s'ils ont été victimes de dangers auxquels Ils se sont exposés en connaissance de cause. S'ils s'étaient abstenus d'une résistance armée et d'une participation aux combats, ils auraient à peine soufiert dans leur vie et dans leurs biens malgré la situation périlleuse dans laquelle ils se trouvaient nécessairement placés du fait des opérations die guerre. — Profondément ému par les images de désolation sur les bords de la Meuse et frappé des indicibles difficultés auxquelles s'était heurtée la construction du pont près de Les Rivages, je quittai avec mon état-major restreint l'emplacement du pont.

Nous roulâmes jusqu'à Onhaye, en traversant le

COMBATS I>E DIIfANT. — 29^24 AOUT 171

champ de bataille situé à mi-chemin entre Lenne et Onhaye ; le service de santé y était encore en pleine activité. Les organisations défensives réalisées là par les Français témoignaient incontestablement de l'habileté extraordinaire et de l'intelligence avec lesquelles le soldat français s'entend à ce genre de travaux.

Certainement il a fallu pour cela disposer de beaucoup de temps et du beaucoup de main-d'œuvre. En continuant la course en automobile par Anthéejusqu'auprès de Rosée, sans rencontrer sur la route ni amis ni ennemis, nous observâmes un combat qui se déroulait sur la hauteur au sud-ouest de Morville entre la tête de la 24® D. I. et une arrière-garde française; nous gagnâmes plus tard la bifurcation de la route au sud-est de BJert-l'Abbé.

Près de cet endroit survint un détachement d'infanterie belge d'environ soixante hommes appartenant à divers régiments, véritable caricature de soldats, marchant en ordre, précédés d'un drapeau blanc et suivi de deux automobiles. Ces gens se rendirent à nous sans plus et furent confiés à la pointe de l'infanterie de la 32"= D. 1. qui s'approchait sur le chemin de Falaen à Flavion.

Du combat cbservé près de Morville et de la rencontre de la tête de la division ci-dessus indiquée, je conclus avec une plus grande certitude que la marche en direction snd-ouest, prescrite par l'ordre de la 3^ armée, avait déjà été entamée par les troupes.

Une rencontre ultérieure avec le commandant du XII* G. A. à Serville me permit de m'assurer que le XII* G. A. tout erotier se rapprochait de Franchimont,

172 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE \A MARNE objectif de son mouvement, et qu'à côté de lui le XII® G. R, exécutait aussi la marche prévue. Le 24 août au soir atteignirent ainsi :

XII« G. R. (moins la 24« D. R. maintenue à Dinant pour la couverture et la protection des ponts) Florennes ;

XII^ G. A. — après léger combat à Rozée — les bois au sud-ouest de ce village au lieu de Franchimont ;

XIX® G. A. (moins le général Gôtz von Olenhusen) Romedenne.

Le Q. G. A^ se porta à Gérin ; là on reçut avis du Q. G. A*, que la 2« armée avait atteint Florennes, qu'elle se proposait de poursuivre sa marche en avant le 25 août dans une direction plus au sud-ouest, et qu'après prise de possession de Namur, le XI® G. A. serait mis en marche sur Philippeville. Gette avance de la 2' armée me prouva combien nous avions sagement agi, aussitôt qu'un aviateur eut repéré le mouvement général de retraite des Français, en renonçant dès 9 heures 45 du matin à marcher dans la direction indiquée par la 2' armée, c'est-à-dire de l'est à l'ouest.

Si nous n'avions pas opéré ainsi, les mouvements des ailes des 2® et 3® armées qui se touchaient eussent occasionné des frictions très gênantes, par suite des rencontres et des croisements de colonnes, et causé des pertes de temps plus considérables encore que celles provoquées par les réclamations du Q. G. A*.

La 4® armée annonça, vers le soir, que son aile droite continuerait la poursuite le 25 août, en direction Gharleville ; mais elle souhaitait une meilleure liaison avec la 3* armée. Si la 2® armée n'était pas intervenue le 24 août dans les projets d'opérations de la 3" armée,

en exprimant d'une manière pressante le désir de la voir marcher vers l'ouest, la 4" armée n'aurait pas eu besoin de se préoccuper de sa liaison avec la 3®. Cette préoccupation fut-elle occasionnée par le changement de direction de la 3= armée ou tint-elle à la conduite de la brigade du VIII« C. A., qui avait été détachée vers Beauraing, je n'en ai jamais rien su.

En tout cas, je craignais que cette brigade n'eût la tentation de s'occuper bien plus de l'action du VIII* G. A., en direction du sud-ouest, que de conserver le contact avec le XIX* G. A. Mon appréhension était justifiée. Le général Gôtz von Olenhusen, au cours de son mouvement sur Fumay, eut l'occasion de le constater. Ge général partit le 23 août, à 1 heure de l'après-midi, de la croisée de routes à l'est de Feschaux, avec 10 bataillons, 3 escadrons et 6 batteries du XIX" G. A. Un bataillon du VHP G. A., rencontré au sud de cette localité, se joignit à lui jusqu'à Beauraing. Là, il le quitta, sous prétexte que la brigade attendue avait pris une direction inconnue. Sans chercher à se renseigner sur ce point, et encore moins à reprendre la liaison avec cette brigade, le général Gôlz von Olenhusen continua sa marche. A la sortie de Beau raing il prit la route de Javingue-Felenne-Bourseigne- Neuve.

Son avant-garde se heurta à 10 heures du soir, près de Willerzies, à de l'infanterie ennemie qui se maintint dans le village et le bois voisin pendant toute la nuit. Au lieu de s'emparer immédiatement de ce village qui barrait la route, par une attaque brusquée, sans égard pour la grande fatigue des troupes, l'avant-

garde se mit au repos et trouva le 24 août Willerzies évacué. Puis, la division reprit sa marche sur Fumay. Elle attendit en vain la compagnie de pionniers avec l'équipage de pont que lui avait emprunté le XIX^ G. A, pour la construction des ponts de J^enne, demeurant sous l'impression du relus opposé par le VHP G. A. de lui prêter pour quelque temps son matériel de pont. C'est ainsi qu'elle rencontra de nouveau à Haybes un ennemi soutenu par des forestiers et des douaniers qui s'opposa à l'avance allemande dans le vallon étroit, rocheux et couvert de bois. Le défilé formé par la vallée et les bois ne se prêtait à aucun déploiement de troupes. Les ponts de Fumay étaient rompus et, dans de telles circonstances, il paraissait impossible de forcer le passage de la rivière. Le lieutenant-général Gôtz von Olenhusen jugea opportun d'arrêter son avant-garde à Haybes et son gros près de Hargnies.

Par suite de l'impossibilité de traverser la Meuse en temps utile, l'entreprise du général Gotz von Olenhusen échoua et devint d'ailleurs sans objet, eu égard à l'avance des XIX^ et XH" G. A. à l'ouest de la Meuse le

23 août. La question de savoir s'il eût été possible, par ane attaxjue brusquée le 23 août sur Willerzies, de trouver le pont de la Meuse à Fumay encore intact le

24 août, reste ouverte, comme aussi celle de savoir s'il y aurait eu avantage à jeter des chasseurs cyclistes de l'autre côté de la Meuse par des moyens de fortune.

Certainement cette tentative, si elle avait réussi en temps utile et avait été menée audacieusement, aurait pu avoir une action appréciable sur la route de retraite Pliilippeville-Rocroy, tandis que l'indisponibiliié /du

matériel de pont employé à Lenne et le refus du Vlil* G. A. d'en fournir excluaient la possibilité de suppléer à la rupture du pont de Fumay.

A la fin de ce chapitre, je voudrais encore rappeler un fait survenu le 23 août et qui ne manque pas d'intérêt. En entrant au château de Taviet, raprès-midi, nous trouvâmes un avion français q«i avait été descendu par le feu de l'infanterie allemande et qui gisait en pièces sur le sol. Il avait été attribué, depuis quelques jours déjà, comme butin à la cavalerie d'armée. Nous étions en train de nous réjouir d'un tel succès dû à l'habileté du tir allemand, lorsque nous fut apportée la preuve d'une égale précision du tir de l'infanterie français. Un lieutenant de hussards, M. von Stietenkron, se présenta à moi, portant à la tête une forte plaie d'où coulait du sang ; il était apparemment encore sous l'impression d'une forte commotion nerveuse. D'après ses dires, il fallait admettre que, pendant un vol à longue distance qu'il accomplissait le 22 août comme observateur avec son camarade, le lieutenant pilote aviateur Jansen, ils avaient été pris, à une hauteur de 500 mètreS; sous un feu d'infanterie française dont son camarade fut victime.

Après l'atterrissage en un endroit inconnu, probablement à Paliseul, et après avoir repris connaissance, il se serait trouvé au milieu d'infanterie française au repos. Il aurait été traité par celle-ci d'une manière indigne et grossière jusqu'à ce qu'enfin un coup de clairon appelât la troupe aux armes.

Lorsque cette infanterie reprit sa marche, on le laissa couché, le tenant sans doute pour mort ; il put alors,

après la tombée de la nuit et grâce au couvert qu'oiïrait le bois voisin, trouver l'occasion d'éviter la captivité et de gagner les avant-postes allemands. Pendant qu'il était encore prisonnier, le souvenir des observations qu'il avait faites au cours de son vol s'était évanoui. L'appareil détruit était resté sur place ainsi que son camarade tué par une balle dans la tête.

î?5 aoiU. — La poursuite, commencée le 25 août, conduisit la 3® armée par Philippeville-Romerée sur la ligne Dailly-Gouvin-OUoy-Vierves ; le XI« G. A. serra sur Florennes ; le détachement Gôtz von Olenhusen était arrêté à Haybes-Hargnies. Je me rendis en automobile de Gérin par Rosée à Villers-le-Gambon, et comme, au sud de ce village, le quartier général du XII" G. A. était soumis au feu des Français en retraite, je me dirigeai par Vodecée vers le XII* G. R. à Philippeville.

Je tombai cependant à Vodecée et près de ce village sous le ieu des cyclistes ennemis. Je gagnai donc par un petit détour la région au sud-ouest de Lotenne où je vis passer des colonnes du XII** G. A. ; je fus bientôt de nouveau importuné par une fusillade partant des bois le long du chemin de Franchimont à Surice et qu^entretenaient des traînards français.

Le soir, le commandement de la 3* armée s'établit au château de Merlemont et y reçut des rapports relatant qu'au cours de la journée non seulement les troupes avaient dû briser la résistance offerte par des avantgardes-françaises, par exemple: à Samart, Villers en- Fagne et Marienbourg, mais aussi qu'elles avaient eu

beaucoup à souffrir de l'hostilité de la population belge. En plusieurs endroits, les habitants avaient immédiatement fait le coup de feu au côté des troupes françaises combattantes, mais en général ils laissaient d'abord les Allemands traverser le village sans les inquiéter pour tirer ensuite avec perfidie sur les Etatsmajors, les trains et même sur des convois de blessés.

96 août. — L'ordre d'armée donné le 25 août au soir pour le 26 prescrivait la continuation de l>a poursuite :

23* D. R. sur le Tremblois (sud de Rocroi) ;

Xll« C. A. Rimogne ;

X1X« G. A. Renwez;

24* D, R. Givet en prévision de l'attaque de la forteresse par cette division.

Le XI® G. A. devait suivre de Florennes par Phiiippeville sur Maubert-Fontaine. La joie qui régnait au Q. G. A', par suite du retour du XI*' G. A. fut troublée par un radio-télégramme du G. Q. G. qui s'abattit sur nous, le 26 août à 3< heures SO du matin, comme un coup de foudre par un ciel serein. Aux termes de ce radio, le XI* G. A. devait être mis en route le plus tôt possible sur Malmédy et Saint-Vith en vue de son transport sur le front oriental. Loin de moMa pensée de porter un jugement sur la décision qui nous enlevait le XP G. A. au profit du théâtre ori en ta/1 de la guerre, décision dont les motifs ne pouvaient être pesés q^ue par une autorité capable d'embrasser l'ensemble de la situation militaire et politique ; je ne voudrais pourtant pas cacher que, dans cette mémorable matinée du

mois d^août, la perte du XI*' C. A. fut très sérieusement déplorée par le Q. G. A^ J eus un chagrin, amer en pensant que cette diminution de force se produisait au moment où la 3® armée allait avoir à vaincre des difficultés croissantes pour remplir sa mission et en apprenant qu'elle ne serait pas seule à souffrir d'un affaiblissement, puisque la 2' armée partageait sa mauvaise fortune. En effet, cette armée perdait le corps de réserve de la Garde. Ainsi l'aile de l'armée allemande, dont la mission capitale était de chercher la décision, voyait Fensemble dé" ses forces réduit dans des proportions dangereuses. Mais cet affaiblissement s'accrut encore lorsque le G. Q. G. céda à la nécessité de prélever d'autres troupes pour l'attaque d'Anvers, de Maubeuge... etc.. etc. La 3" armée dut ainsi affecter la 2^" D. R. au siège de Givet. Dès lors la 3^ armée, réduite à deux corps d'armée 1/2, sans rideau de cavalerie d'armée devant, elle et encadrée pou les 2^ et 4^ armées, devait non seulement continuer sur un large front à briser toute résistance qui lui serait opposée, mais encore se tenir prête à secourir ses deux voisins toujours en train de réclamer, dès que lennemi leur faisait face ou se jetait sur eux arvec des foEces supérieures.

A la suite du retrait du Xl^ C. A. qui, dès le 26 août, fut mis en route pour sa nouvelle destination, il devint nécessaire de modifier les objectifs de marche des corps, d'armée et de régler à nouveau leurs lignes de communication avec l'arrière. Les mouvements entrepris en conséquence conduisirent a des combats avec les. arjière-gardes françaises à Rièzes (où le général d'ar-

tillerie von Kirbach, commandant le XIP C. R., fut légèrement blessé) à Bruly et au Trou du Diable près de Fumay à l'ouest de la Meuse.

Poussant Tennemi devant elles, les têtes de la 3" armée atteignirent Regniowez-Rocroy-les-Mazures, En arrivant à Fumay, le général commandant le XIX" G. A. ordonna au général Gotz von Olenhusen, auquel il envoya du matériel de pont, de passer sur la rive gauche de la Meuse le 27 août à Revin et de rejoindre ensuite le XIX' G. A. aux Mazures.

La 24« D. R. assurait la protection du passage de la Meuse à Dinant et investissait Givet. Le Q. G. A^ demeura pour la nuit du 26 au 27 août à Merlemont ; le châtelain, le baron van Nottomb, ancien ministre de Belgique à Berlin, ainsi que sa femme,, nous reçut fraîchement, mais obligeamment et, pendant notre séjour, il prit soin de notre vie matérielle. Peu avant notre arrivée au château un grand Etat-major français, probablement celui du l^"" ou du o® C. A., avait quitté les lieux ; sur une position d'artillerie, rencontrée là, fut trouvée une grande quantité de munitions françaises d'artillerie de campagne. M. et M™^ van Nottomb se trouvaient dans une situation particulière au regard des armées belligérantes. Ils avaient un gendre dans l'armée belge, un autre dans l'armée française et un troisième, le colonel von Zedlitz, dans l'armée allemande où il commandait la i9^ brigade de cavalerie.

97 août. — Le 27 août au matin, le général von Ehrenthal, commandant la 24" D. R., vint me voir pour m'entretenir de l'attaque de Givet; je quittai ensuite

le château de Merlemont qui avait été abandonné bien auparavant par M. et M"' van Nottomb partis en automobile. Je leur avais donné un sauf conduit pour le voyage à Bruxelles qu'ils voulaient entreprendre et j'espère qu'il a pu leur être utile.

D'après les dispositions que j'avais arrêtées, la 3* armée devait atteindre le 27 août la coupure de la Sormonne, d'Auvillers à Tournes, avec dispositif de sûreté au sud de la coupure ; mais comme on apprit dans le courant de la matinée que l'adversaire tenait encore les hauteurs au sud de la Sormonne, j'ordonnai, après mon entrée à Rocroi et après la rencontre que j'y fis du général commandant le XIX* G. A., de chasser l'ennemi et à cet effet de l'attaquer de front avec la 23* D. R. et le Xll® G. A., tandis que le XIX^ G. A., en se couvrant du côté de Mézières, attaquerait l'aile gauche. Après un court combat, l'adversaire abandonna la partie elles têtes de la 3* armée purent atteindre la ligne Girondelle, l'Echelle-Lonny.

En entrant à Rocroi, je trouvai la ville dans un état indescriptible. Ma désillusion fut grande, car j'avais conservé depuis 1871 un excellent souvenir de la localité, alors occupée par les officiers du 12« bataillon de chasseurs auxquels je faisais de fréquentes visites grâce à la proximité de mes garnisons de Revin et de Gharleville. Le fait que Rocroi était tombé entre nos mains sans combat me permettait d'espérer mieux. Les fractions de la 5* armée française qui — dans la retraite — avaient traversé Rocroi, avaient singulièrement maltraité la ville. Les rues, la place du marché, l'é- • glise, les casernes, les magasins étaient d'une saleté

l'82 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE repoussante ; des fenêtres brisées, des portes enfoncées, des efFeiis d'habillement de toute sorte jetés, des mo- 4)>liers mis en pièces, des bouteilles de vin ou de Champagne vidées..., etc., iémoignaient de l'état d^indiscipline dans lequel avaient dû se trouver les colonnes françaises, au moins lors de leur passage à travers la ville. Quelques vieilles femmes seulement étaient restées àRocroi ; aucune de celles que j'abordai ne voulait se souvenir de l'ordre qui avait régné dans la ville pendant son occupation en 1871 par le 12*^ bataillon de chasseurs. Je me logeai, avec le prince royal de Saxe, dans l'appartement du sous-préfet que celuici avait abandonné dans un état de complète saleté. Tout était ouvert, les chambres pas faites, les armoires pillées, un séjour repoussant. Un peu plus confortables ^étaient l'hôtel de ville où le Q. G. A', installa ses bureaux et une banque où notre officier d'approvisionnement ne réussit qu'au prix de grandes difficultés à apaiser notre faim, mais où il lui fut beaucoup plus aisé de cailmer notre soif, car une source de vin avait jailli pour lui.

Le séjour à Rocroi, déjà bien désagréable par luimême, devait être rendu moins récréatif encore pour le Q. G. A'., le 27 août, par suite de nos rapports avec nos armées voisines. Les demandes de secours qui ar- Tivèrent là du Q. G. A^. et du Q. G. A*, mirent encore one fois en évidence les inconvénients résultant de l'absence d'une direction unique.

Les demandes formulées par le Q. G. A*, étaient surtaut basées sur ses besoins propres et ses intérêts particuliers. Après qu'il eut fait connaître, le matin,

Tendroit où il se tenait et qu'à sa demande de renseignements sur la situation de la 3* armée on eut répondu que celle-ci était maîtresse de la coupure de la Sormonne, il indiqua que la 2* armée maintenait son aile gauche à La Gapelle et qu'elle attendrait là, le 28 août, une liaison plus étroite avec la 3" armée. Je répondis là-dessus que l'aile droite de ia 4® armée était engagée au sud de Sedan, qu^elle avait absolument besoin du secours de la 3'' armée et que celleci, pour être en mesure de fournir là l'aide réclamée, devait de son côté demander à la 2^ armée de couvrir ses derrières. Mais le Q. G. A^. déclina cette proposition ; son refus était motivé par le grand éloignement des deux armées ; cependant cet éloignement ne l'avait pas empêché, lorsqu'il s'était agi de ses intérêts à lui, de réclamer pour le 28 la liaison avec la 3* armée.

L'après-midi du 21 août arrivèrent deux radios du Q. G. A*, d'après lesquels l'aile droite de la 4^ armée avait forcé le passage de la Meuse à Donchery et réclamait instamment le concours de la 3® armée. Làdessus je me résolus à ordonner aux XIP et XIX*' C. A. de poursuivre, dès le 27, leur marche jusqu'à Signyr Abbaye et Thin-le-Moutier (la 23^ D. R. devait rester à Auvillers) et je fis part de cet ordre au Q. G. A*. ainsi qu'au G. Q. G. Dans sa réponse à cette communication, le G. Q. G. annonçait également l'envoi d'instructions pour le 28 août, de sorte que je me disposai à faire un rapport au G. Q. G. lui annonçant que j'attendrais l'arrivée de ses instructions avant de mettre mon projet à exécution. Les instructions du G. Q. G.,

d'abord données par télégraphe, ne tardèrent d'ailleurs pas à arriver ; elles stipulaient :

« Poursuivre la marche eii direction générale sudouest. Ordre suit ».

Je pus immédiatement faire part de ces ordres à un officier d'ordonnance du Q. G. A*, qui venait d'arriver à Rocroi porteur d'une nouvelle demande de secours, le VIII^ G. A. étant arrêté au sud de Sedan par le feu de l'artillerie lourde française. En présence de l'ordre catégorique du G. Q. G. je dus renoncer à mon intention d^apporter à la 4'' armée, comme ^elle-ci le désirait, un secours du côté de Gheveuges en contournant Mézières par l'Ouest et je fus obligé de donner la préférence aux intérêts de la 2* armée par rapport à ceux de la 4^ En conséquence, j'ordonnai aux Xll*' et XIX« G. A. et à la 23" D. R. d'atteindre le 28 août avant 4 heures du soir, avec la tête de leurs gros, la ligne : Rumigny-Liart-Signy l'Abbaye- Launois .

"28 aoîît. — Le 28 août au matin, l'ordre annoncé télégraphiquement la veille au soir par le G. Q. G. parvint à Rocroy, et cela sous la forme d' « Instructions générales aux armées 1 à 7 pour la suite des opérations». Elles commençaient par un court exposé des mouvements de l'armée ennemie depuis le début de la campagne, faisaient connaître que le plan ennemi de prendre de flanc l'aile droite allemande par un groupement réuni au nord avait échoué grâce à l'opération débordante de la l*"® armée, lien avait été de même de l'offensive dirigée contre la 4* armée par le groupe du centre rassemblé entre Mézières et Verdun. Elles

ajoutaient que les groupes du nord et du centre de l'armée française étaient en pleine retraite en direction sud-ouest et ouest, c'est-à-dire sur Paris et qu'ils nous opposeraient vraisemblablement une résistance acharnée sur les routes qui y conduisent. Cette manière de procéder aurait probablement pour but de gagner du temps, de fixer la plus grande partie des forces allemandes devant le front français et de favoriser ainsi l'ofTensive des Russes. Elles se terminaient par des considérations d'après lesquelles les groupes français du nord et du centre, renforcés par les Anglais, pouvaient chercher, après la perte de la ligne de la Meuse, à résister de nouveau derrière l'Aisne (aile gauche avancée vers Saint-Quentin-Laon, aile droite à l'ouest de l'Argonne, à Saint-Ménehould) ; il faudrait également tenir compte de la possibilité d'un rassemblement de forces sur la Basse-Seine quand plus tard l'ennemi se porterait derrière la Marne et appuierait son flanc à Paris. Il importait dès lors, par une marche rapide sur Paris, de ne laisser aucun répit à l'ennemi, d'empêcher la formation de nouvelles unités et d'enlever au pays le plus possible de ses moyens de lutte.

En conséquence la 1"^^ armée, avec le 2^ G. G., devait avancer à l'ouest de l'Oise contre la Basse Seine ; la 2« armée, avec le 1®"^ G. G. dépassant la ligne La Fère-Laon, devait marcher sur Paris, en assurant en outre l'investissement et la prise de Maubeuge, La Fère-Laon (et pour cette dernière place avec le concours de la 3' armée). A gauche de ces deux armées, et se reliant avec elles, la 3* armée, dépassant la ligne Laon-Guignicourt, ouest de Neufchâtel, devait se diriger sur Ghâteau-Thierry

186 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE avec mission d'enlever Mirson et partiellement Laon.

La ¥ armée se porterait sur Epernay par Reims.

La o*' contre lacou^pure Ghâlons-sur-Marne, Vitry-le- François.

Ces instructions recommandaient aussi à toutes les armées d'agir en liaison réciproque, et de se soutenir au combat sur les diverses coupures ; elles faisaient enfin allusion à l'éventualité d'une forte résistance de l'ennemi sur l'Aisne et plus tard sur la Marne, résistance qui rendrait peut-être nécessaire une conversion des armées allemandes du sud-ouest vers le sud.

Sans tenir compte des instructions du G. Q. G., qui lui étaient pourtant parvenues et qui prescrivaient de marcher dans la direction sud-ouest et malgré le relus que j'avais déjà opposé deux fois, le 27 août, à la quatrième armée de la soutenir immédiatement, le Q. G. A*, m'adressa une nouvelle et pressante demande de secours qui m'arriva dans les premières heures de la matinée du 28 août.

Elle était motivée par l'impossibilité où se trouvait le VIIl" G. A. de poursuivre sa marche, à cause du feu des batteries lourdes françaises. Pour aider quelque peu le voisin de l'est en situation difficile, le XII® G. A. reçut l'ordre d'envoyer un détachement par Poix-Terron pour réduire l'artillerie lourde française dans la région des Ayvelles. A peine cet ordre fut-il connu du du Q. G. A* que celui-ci sollicita un secours plus important, celui du XIX® G. A- tout entier. Le motif allégué dans cette demande, à savoir que l'aile gauche de la 4® armée avait dû se replier sur Olizy, éveilla en

DE LA MEUSE A L'AISNE. — 2a-31 AOLT 187

moi la conviction qu'en de telles circonstances il était commandé de s'écarter des instructions du G. Q. G. et de voler avec de grandes forces au secours de la 4® armée, car il s'agissait après tout d'empêcher que l'aile droite de cette armée fût enfoncée et obligée de repasser sur la rive droite de la Meuse. 11 est d'ailleurs certain que^ si l'on avait pu compter sur la pleine puissance de combat du XIX*^ G. A., c'eût été sans conteste à ce corps qu'eût incombé la mission d'obliquer sur Vendresse. Mais le général commandant le XIX® G. A. avait annoncé, dans l'après midi du 27 août, qu'à la suite des grands efforts demandés à ses troupes au cours des marches de ces derniers jours, il ne pourrait, vu sa fatigue, prendre la responsabilité de conduire le corps au combat. Ce fut dès lors au XIP G. A., dont la tête s'approchait de Signy-l'Abbaye, qu'il fut ordonné, le 28 août à 2 heures 45 du soir^ de marcher en direction de Vendresse. Dans l'intention de me rendre personnellement compte de l'état des troupes du XIX^ G, A. sur lesquelles, en tout état de cause, mon attention était appelée, je me rendis de Rocroi à ce corps d'armée. Je voulais aussi examiner sur place si les circonstances ne permettaient pas de lancer au secours de la 4^ armée au moins quelques fractions du XIX'G.A.

A Thin-le-Moutier, où sur ces entrefaites la 24'' D. f., marchant en tête de son corps d'armée, avait eu un engagement avec l'ennemi, je rencontrai le général de cavalerie von Laffert. Après que je lui eus de nouveau représenté la situation difficile de la 4* arme'e, il retira ses o-bjections antérieures et me demanda immédiate-

188 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE ment de l'autoriser à faire participer le XIX® G. A. à l'intervention du XII*" G. A. en faveur de la 4* armée. En conséquence, je réglai la continuation de l'offensive en prescrivant que le 29 août, à 6 heures du matin, le XIP G. A. dépasserait Bouvellemont, le XIX^ G. A. Singly. Les combats qui s'étaient allumés à Thin-le- Moutier (XIX^) et à l'est de Signy-l' Abbaye (XiP), et auxquels j'assistai, s'apaisèrent avec la tombée de la nuit et je retournai à Rocroi.

W août. — En arrivant là, à 11 h. 30 du soir, j y trouvai des renseignements sur l'ennemi d'après lesquels le 1" G. A. se serait embarqué à Montcornet et un deuxième corps français aurait été repéré en marche, venant de Rethel.

Dans ces conditions, la question se posait de savoir s'il était bien prudent de laisser exécuter immédiatement la conversion à gauche des XII® et XIX' G. A. envisagée pour soutenir la 4® armée. Sans doute cette opération était déjà préparée par suite des ordres parvenus à Thin-le-Moutier et Signy-l' Abbaye. Néanmoins on pouvait craindre que le mouvement sur Vendresse-Louvergny, projeté pour les XII* et XIX® G. A., n'exposât ces corps à être pris en flanc ou par derrière par l'ennemi en marche de Montcornet et de Rethel. En cette occurrence, je me trouverais dans l'obligation d'orienter le XII" G. A. vers le sud. Ge corps, avec l'aide de la 23® D. R., aurait pu à la vérité affronter l'adversaire venant de Montcornet-Rethel ; cependant il fallait tenir compte du danger qui pouvait résulter de la supériorité numérique des Français. Il

DE LA MEUSE A L'AISNE. — 2b-31 AOUT d89

n'y avait pas à songer à réclamer l'aide de la 2« armée, car le temps manquait pour se concerter avec le Q. G. A^. qui d'ailleurs avait lui-même refusé la veille d'assurer la couverture des arrières de la 3" armée.

C'est ainsi que je me vis obligé, si pénible que cela fût pour moi, de revenir sur les dispositions déjà arrêtées et de retarder, jusqu'à plus ample informé sur la menace venant de Montcornet-Rethel, la marche vers la gauche que j'avais envisagée. J'en informai d'ailleurs les armées voisines de droite et de gauche. Le 29 août, à 5 h. 30 du malin, j "entrai à Signy-l'Abbaye. Du manque de toute nouvelle de la23''D.R. concernant l'ennemi signalé vers Montcornet, je conclus qu'aucun danger immédiat n'était à craindre de ce côté ; je fis donc avancer le XIX* G. A. sur Vendresse ; je prescrivis au XII® G. A. de rejeter vers le sud l'ennemi venant de Rethel, mais de ne pas dépasser tout d'abord Novion-Porcien. L'exécution de ces ordres provoqua le 29 août des combats au cours desquels la 23^ D. I. repoussa de Novion-Porcien à Gorny-la-Ville une brigade d'infanterie du 9" G. A. français, renforcée par des cuirassiers et de l'artillerie; la 32*^ D. I. repoussa vers le sud les zouaves déjà rencontrés la veille au soir à Dommery. Le XIX* C. A., dès le commencement de sa marche, se heurta également à l'ennemi qui occupait en grande force une position fortifiée sur les hauteurs de la Bougardière-la Fosse à l'Eau et réussit à le rejeter vers l'est par une attaque de front de la 24' D. I. combinée avec une attaque enveloppante de la 40* D. I. Peut-être cette retraite de l'adversaire devant le XIX*' G. A. fut-elle déterminée aussi par

l'entrée en ligne delà 23^ D. I.; en effet, Les fractions du gros de cette division qui n'avait pas été engagée dans le combat de Novion-Porcien et qui se portait de Wagnon sur Vieil-Saint-Remy avaient attaqué et repoussé sur la route de Launois à Faissault de l'infanterie du 9' G. A. français. De la situation tactique telle qu'elle nous apparaissait àSigny-l'Abbaye, comme aussi du manque persistant de nouvelles de la 23« D. R. détachée vers Rumigny-Liart pour la protection du flanc droit de l'armée, j'acquis la conviction que pour le moment aucune attaque française sérieuse n'était à redouter ni du côté de Montcornet, ni du côté de Rethel ; en outre, de l'apparition au sud-ouest du 9^ C. A. français et de troupes coloniales je conclus que l'adversaire, probablement déjà/ informé du débouché des têtes de la 3® armée à les lisières sud de la région boisée de Rocroi, avait détaché vers le nordouest des forces importantes du groupe d'armées en lutte avec la 4' armée. Guidé par cette considération, j'ordonnai le 29 à midi de poursuivre l'ennemi battu vers le sud jusqu'à la coupure de l'Aisne et vers l'est aussi loin que le permettrait la force combative de la troupe, et de pousser les forces principales du XII^C. A. jusqu'à Bouvellemont, celles du XIX" G. A. jusqu'à Singly afin de reprendre, le 30 août au matin, la marche sur Vendresse.

Pour couvrir le flanc droit contre les forces qui se retiraient derrière l'Aisne, la 23* D. R. reçut Tordre de gagner, dès le 29 août, la région de Wassigny. Le Qc G. A^ fut porté à Signy-l'Abbaye : à 4 heures du soir, tandis que nous ne songions qu'à courir vers l'est de

DE Li MEUSE A L'AISNE. — 25^31 AOUT 191

toutes nos forces pour secourir la 4** armée, arriva un radio de- Q. G. A^. annonçant qne Faile gauche de' la 2* armée soutenait, depuis le 28' août, un violent combat sur la li^ne Guise-Eréaupont et indiquant comme très désirable une prompte intervention de la 3® armée en direction Vervins. Eu égard à la situation de la 4« armée et aux événements auxquels la 3^ armée devait elle-même faire face, il était absolument impossible de déférer à ce désir. A peine cette question étaitelle ainsi résolue négativement, qu'à 6 h. 30 du soir arrivaient des télégrammes du Q. G. A*, annonçant que la 4® armée occupait Mézières, qne l'adversaire avait entamé la retraite vers l'ouest par Vendresse-Sauville, apparemment sous la protection des forces aux prises avec la 3" armée, de telle sorte qu'une avance sur Rethel- Attigny procurerait à la 3** armée un grand succès.

En présence de cette situation il ne me restait qu'à renoncera l'intention que j'avais de secourir le voisin en fidèle et désintéressé camarade, qu'à arrêter la marche entamée dans une direction maintenant devenue sans objet et qu'à me porter vers le sud-ouest pour couper la retraite vers l'ouest à l'ennemi reculant devant la 4° armée ou, le cas échéant, pour le rejeter vers le sud.

30 août. — C'est dans cet esprit que je rédigeai, à Signy-l'Abbaye, à 8 h. 30 du soir, l'ordre d'armée pour le 30 août aux termes duquel le Xll® C. A. devait, avec une partie de ses forces, se rendre maîtrej lejour même, des passages de Rethel et le 30, marcher sur Rethel avec toutes ses forces, tandis que la 23^ D. R. recevait comme objectif de marche Château-Porcien et le XIX^ C. A.

192 SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE LA MARNE Attigny. Il en résulta de très sérieux combats qui furent d'autant plus sévères pour les troupes que la marche fournie sans interruption par les chaleurs du mois d^août avait exigé un effort physique extrême de la part de l'infanterie et que celle-ci était arrivée à la limite de ce qu'on pouvait lui demander. Seule la 23' D. R. s'acquitta aisément de sa mission et repoussa sur la rive sud de l'Aisne la cavalerie et les cyclistes qu'elle rencontra. Elle amena dans l'après-midi sur cette rivière une forte artillerie soutenue par de l'infanterie vers la hauteur La Croix-l'Ermite au sud de Château-Porcien d'où il lui était possible d'intervenir par le canon dans le combat soutenu par le XII* C. A. près de Rethel. La 23* D. I. rencontra une plus forte résistance sur la ligne : sortie nord de Rethel, hauteur à l'ouest de Bertoncourt ; elle réussit cependant, malgré la supériorité de l'artillerie française, à repousser l'ennemi. Après avoir traversé Rethel presque entièrement en flammes, elle se porta jusque sur les hauteurs de l'autre côté de l'Aisne oii l'artillerie de la 23* D. R. en position sur les hauteurs de La Croix-l'Ermite, au sud de Chàteau-Porcien, lui vint heureusement en aide. Plus difficilement encore la 32* D. I. parvint à gagner du terrain au delà de Saulces-Monclin, Vauzelles, Auboncourt, Novy et Lucquy ; l'ennemi tint là opiniâtrement, faisant même de nombreuses contreattaques, jusqu'au moment où, à la faveur de la nuit, il se retira derrière l'Aisne.

Plus dure encore était la situation au XIX* G. A. à l'aile gauche de l'armée. De ce côté, la 40* D. I. rencontra une vigoureuse résistance de la part d'un en-

nemi paraissant supérieur en nombre. Elle ne put progresser que lentement, au prix de combats livrés à Wignicourt et au Chesnois, mais qui furent particulièrement opiniâtres au Pré-Boulet et à Tourteron. Cette circonstance détermina le général commandant le XIX* G. A. à taire intervenir la 24* D. I. qui — après un violent combat — débouchait par Lanerie et La Sabotterie ; son intervention ne permit cependant pas d'obtenir un succès appréciable sur la ligne Tourteron-Villers-Mahu. L'opiniâtreté avec laquelle l'ennemi se maintenait à Tourteron et la certitude, basée sur une reconnaissance d^aviateurs très sûrs, qu'il disposait encore de grandes forces à Attigny, Rilly et Semuy déterminèrent le général de cavalerie von Laffert à demander à la 15^ D. I., qu'il rencontra près de Ghagny, d'attaquer en direction de Semuy, et cela, bien que l'intervention de cette division eût déjà été sollicitée en vain par la 24" D. 1. dans la même journée. Il ne fut malheureusement pas donné suite à cette demande et la situation du XIX'' G. A. se trouva ainsi sérieusement aggravée. Les motifs que pouvait avoir le VHP G. A. de refuser ainsi l'appui demandé me sont encore actuellement restés inconnus; quoi qu'il en fût, il n^était pas réjouissant pour la 3* armée de se voir ainsi récompensée de la camaraderie dont elle avait fait preuve les jours précédents en se portant au secours de la 4*^ armée.

Pendant les combats du 30 août, j'avais, à partir de 6 h. 30 du matin, porté mon poste de commandement à Novion-Porcien. A la sortie sud-ouest de ce village, passa auprès de moi, se dirigeant vers Rethel, le gros

de la 23'^ D. I. comprenant le 11'' bataillon de chasseurs. Sur une des voitures de compagnie de ce bataillon était juché un renard attaché à une chaîne. L'artillerie ennemie en batterie aux environ de Corny-la-Ville, à laquelle ce mouvement n'avait pas échappé ou qui, plus probablement, en avait eu connaissance par un service de renseignements soigneusement préparé, dirigea un tir fusant sur la sortie du village. Bien que celuici restât inefficace par suite de la trop grande hauteur des éclatements, il me parut plus indiqué — après que les troupes eurent défilé devant moi — de porter mon poste de commandement à la sortie nord du village sur le chemin de Mesmont. A cette occasion, le prince royal de Saxe reçut le baptême du feu de l'artillerie sous lequel il se montra, comme je m'y attendais, particulièrement ferme, tranquille et calme, sans crainte du danger, tout comme il l'avait déjà fait à Vodecée et à d'autres endroits sous le feu d'infanterie.

Sous l'impression que l'adversaire pourrait bien tenir la coupure de l'Aisne avec des forces particulièrement élevées et tenant compte de l'éventualité, envisagée dans la directive du 28 août, d'un changement de direction des armées du sud-ouest vers le sud, je posai au G. Q. G. la question de savoir si la 3® armée devait poursuivre le 31 août plus avant vers le sud, ou reprendre la direction de marche vers le sud-ouest primitivement prescrite. En attendant une décision à ce sujet, je me mis en relation avec le Q. G. A^. pour assurer, le cas échéant, la coopération des 3^ et 4« armées le 31 août. J'allais ainsi au-devant

des vues du G. Q. G. comme en témoigne le radio suivant reçu à 11 heures du soir à Signy-l'Abbaye.

« D'accord sur la marche en direction sud envisagée par 3« armée, 4*^ armée devra concerter ses mouvements avec 3® armée. Aile gauche 2' armée prend à peu près direction Reims. »

La situation changeait, toute l'aile droite allemande prenant la direction du sud, au lieu de la direction du sud-ouest suivie jusque là. J'étais donc amené à maintenir solidement la liaison réalisée avec la 4® armée et à mettre, pour le 31 août^ les mouvements de la 3« armée en concordance avec ceux de la 4^. Conformément à l'entente intervenue à ce sujet, je me tins fermement à la directive reçue de combiner avec la 4^ armée une attaque enveloppante contre la gauche de l'ennemi qui s'avançait contre les 4* et 5^ armées afin de le couper de ses communications avec l'ouest.

3i août. — C'est ainsi que la 3® armée reprit l'offensive le 31 août, non toutefois sans qu'il eût été d'abord nécessaire de dissiper un malentendu survenu sur ces entrefaites avec la 4^ armée au sujet des arrangements de la veille. La 23" D. R. et le Xll' C. A., après combat à Biermes et à Ménil, gagnèrent la ligne Avançon- Perthes-Ménil ; mais le XIX® C. A., ne réussit pas à franchir l'Aisne dans la matinée. L'attaque, renouvelée dans Taprès midi, procura à la vérité quelques gains de terrain à ce corps ; mais il dut se mettre en garde contre des entreprises ennemies sur son flanc gauche et pour cette raison demeurer la nuit suivante sur la rive droite de FAisne. On ne s'explique pas pourquoi

encore et jusqu'à quel point la coopération du corps voisin, le VIII% a fait défaut dans cette circonstance et on ne connaît pas davantage la raison pour laquelle ce corps s'était tout récemment récusé à Tourteron.

Les journées du 29 au 31 août, passées à Signy -l'Abbaye, furent particulièrement mouvementées pour moi.

Les événements sur le front, les difficultés que suscitaient les fréquents besoins de secours des armées voisines et les ordres du G. Q. G. réclamaient tous les jours de plus grands efTorts de la part du commandement ; mais ce qui se passait sur les lignes d'étapes de la 3* armée, ainsi que la prise de Givet, demandait aussi une attention soutenue. Des incidents, de nature diverse, eurent à ce moment une sérieuse répercussion sur l'organisation et le rendement du service des étapes. Tout d'abord le départ du XP C. A. nécessita la réorganisation des liaisons des divers corps d'armée avec l'arrière.

Ensuite la conversion de l'armée vers le sud-ouest, après conquête de la coupure de la Meuse, et plus tard sa conversion vers le sud, réclamèrent une nouvelle organisation du service des étapes. A chacune de ces occasions le nombre et la résistance des ponts sur la Meuse dont on disposait à Dinânt jouèrent un rôle important.

Déjà au moment du forcement de la ligne de la Meuse, je prévoyais qu'aussitôt le passage conquis, l'intérêt du comjaandement exigerait le repliement des ponts de bateaux qui avaient été jetés et leur acheminement vers l'avant. Je me disais que la construction des ponts de circonstance, nécessaires pour les

remplacer, prendrait beaucoup de temps et ne laisserait pas d'influer sérieusement sur le service des étapes, en réduisant infailliblement le nombre des points de passage. Pour parer, autant que possible, à cet inconvénient, je me résolus à maintenir à Dinant, jusqu'à l'achèvement des ponts de circonstance, une partie du matériel d'équipage et des détachements de pontonniers. Si cette précaution était d'ailleurs indiquée afin d'assurer le fonctionnement des lignes d'étapes au-delà de la Meuse, il n'en restait pas moins qu'elle ne constituait essentiellement qu'un pis-aller.

Le service des étapes avait ici à lutter avec des difficultés extraordinaires. Si le trafic a été entretenu sans frottement perceptible ni interruption quelconque, ce n'est que grâce à l'activité et à la compétence remarquables avec lesquelles la troisième inspection d'étapes s'acquitta de ses fonctions.

Une telle aide était dans ce moment là d'autant plus précieuse pour le Q. G. A^ qu'aux préoccupations de la conduite delà 3° arméede la Meuse jusqu'à l'Aisne, s'ajoutait le souci de la prise de la forteresse de Givet. Le général von Ehrenthal avait investi la place dès le 26 août avec la 24* D. R. renforcée par de l'artillerie à pied et des batteries lourdes de mortiers autrichiens. Après avoir triomphé des nombreuses difficultés que l'on rencontra pour amener, devant Givet, les batteries de siège de Namur, on réussit, le 29 août dans l'après-midi, à ouvrir le feu contre la forteresse et à obliger celle-ci à capituler à la suite d'un bombardement de deux jours. 40 officiers, 2910 hommes, 70 canons et mitrailleuses tombèrent entre les mains de l'assiégeant.

La veille, S. M. le roi de Saxe m'avait adressé par téléphone, en ma qualité de chef du contingent formé par les trois corps d'armée saxons constituant la 3^ armée, un haut témoignage de sa reconnaissance dans les termes suivants :

« A roccasion de l'avance victorieuse de votre armée, je vous exprime mes cordiaux souhaits de bonheur. Puisse la grâce de Dieu accorder la victoire à nos glorieux drapeaux. Je vous prie de transmettre à mes braves troupes mon remerciement et ma reconnaissance ».

Ce gracieux message fut communiqué aux troupes le 30 août à Signy TAbbaye par la voie de l'ordre.

Dans ce village, le Q. G. A^., était installé dans une maison de maître, très bien et richement installée, appartenant à un industriel alors absent, M. Bessons- Bertélémy, dans les bâtiments de la fabrique et les bureaux voisins. Le parc et le verger y attenant, remarquablement soignés, étaient admirablement entretenus. Nous fûmes particulièrement intéressés par un haut et long mur garni d'espaliers chargés de poires du Doyenné et qui portaient des fruits innombrables et énormes, mais malheureusement pas encore complètement mûrs.

Le comte de Munster s'était de nouveau occupé avec beaucoup de succès de notre repas auquel il ne nous convoqua pas toutefois tous ensemble, mais en deux séries, à cause du manque de place. Dans le village même régnait une grande animation ; des petits blessés des combats précédents s'y étaient rassemblés. C'est ainsi que je rencontrai le colonel Gustave von der

Decken, le major comte Kllmansegg du régiment des grenadiers du corps et d'autres camarades qui tous parlaient avec enthousiasme du moral de leurs troupes. Je reçus également la visite du général d'artillerie von Kirchbach, commandant le Xll^G.R. Légèrement blessé au haut de la cuisse il ne pouvait marcher que lentement ; il déclina, en raison de l'heure avancée, l'invitation que je lui fis de prendre part au dîner de ma série ; par contre, le prince Schœnburg-Waldenburg, hussard de la garde du corps, se joignit à moi. Qui de nous aurait pensé que ce jeune prince devait quelques jours plus tard tomber au champ d'honneur en rentrant de .patrouille? Je dois rappeler aussi la rencontre que je fis du prince Max, duc de Saxe, qui appartenait, en qualité d'aumônier catholique, à l'État-major de la 23® D. 1. Je le trouvai de mauvaise humeur parce qu'il avait manqué la rencontre de son Etat-major. Mais je pus lui donner des indications à ce sujet ot aussi lui faire savoir que, peu d'heures auparavant^ j'avais reçu par téléphone les vœux de sa sœur, la princesse Mathilde, pour le succès de la 3° armée.

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