CHAPITRE NEUVIÈME
Frauçois,Cottereau entre à Laval déguisé en charbonnier.
11 y apprend le soulèvement de la Vendée. — Les Chouans désarment les Patriotes de Bréal. — Défaite d'un détachement républicain sur la lande de Croqueloup. — On coupe les cheveux des prisonniers. — La troupe de Jean Chouan se grossit. — Combats continuels.
Vers le commencement de mars 1793, Jean Chouan fut informé que, depuis peu, de graves événements politiques étaient survenus. Le paysan qui apporta cette nouvelle ne savait cela que vaguement; mais son maître, zélé Royaliste, l’avait chargé de dire aux chefs des Insurgés que , s’ils pouvaient envoyer quelque homme sûr à Laval, on lui donnerait des renseignements de grande importance. François Cottereau s’y rendit le jour suivant. Il conduisait des chevaux chargés de sacs de charbon, et avait , comme les autres conducteurs , le visage et les mains noircis. Prenant un sac sur ses épaules , il entra , sans exciter le moindre soupçon, dans la maison du Royaliste. Là, s’étant fait connaître, il reçut les renseignements an-
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nonces : « La République se trouvait en ce « moment dans la position la plus critique : « les puissances de l’Europe venaient de for- « mer une ligue contre elle et l’attaquaient à « la fois sur toutes ses frontières. A la vérité, « la Convention ne se montrait point intimi- « dée et venait de décréter une levée de trois « cent mille hommes ; mais les campagnes de « la Vendée refusaient d’obéir ; elles s’étaient “ soulevées tout entières et marchaient en « corps d’armée contre les troupes républi- « caines; la Bretagne se préparait à seconder « le mouvement, et l’Angleterre annonçait des « envois de subsides , d’armes et de munitions ; « les campagnes du Maine ne devaient pas faire « moins que les autres, et l’on comptait sur « le courage et le dévouement des Chouans. » François s’engagea pour eux et garantit qu’ils allaient se montrer avec un nouveau zèle. On lui remit plusieurs paquets de cartouches achetées aux soldats républicains; on lui en promit d’autres, et on convint de quelques moyens de communication.
Les charbonniers repassèrent devant la maison du bourgeois ; ils appelèrent leur camarade qui les rejoignit et sortit ainsi de la ville sans qu’on prit garde à lui. Ainsi averti , Jean
Chouan se hâta de réunir l’élite de sa troupe et se rendit dès le lendemain à Bréal , paroisse de Bretagne sur la lisière du Maine. Il voulait commencer par faire le désarmement des Patriotes qui . se trouvant là en grand nombre, avaient plusieurs fois pris part aux expéditions dirigées contre les Insurgés. L’entreprise, habilement conduite , eut un succès complet et se fit sans effusion de sang. La plupart de ceux qu’on voulait désarmer habitaient le bourg de Bréal. Us étaient bien connus , ainsi que leur demeure. A l’heure de midi , quand le dîner tint tout le monde chez soi , les Royalistes, partagés en deux bandes de vingt-cinq hommes chacune, se montrèrent aux deux entrées du bourg. Jean Chouan et Délière étaient à leur tête; François Cottereau , avec trois hommes seulement, mais bien armés, se présenta successivement à la porte des maisons désignées. Il disait : « Nous ne venons faire de mal à per- « sonne ; mais vous avez un fusil , de la pou- « dre et des balles , il faut nous les donner. » Et chacun , frappé de stupeur , apportait son fusil, sa poudre et ses balles. « Ne nous trom- « pezpas ! Est-ce bien tout ?» — « Oui , c’est tout. »
Il n’y eut même pas de fouille faite. Un seul
homme , à la sommation qu’on lui fit, s’élança vers son arme. « On ne l’aura qu’avec ma vie, s’écria-t-il ! » A ces mots , du même mouvement, trois fusils s’abaissèrent, dirigés sur lui. « Eh ! ne tirez pas, dit François, voyez donc que sa carabine n’est pas chargée. » En effet , le bassinet était ouvert et vide. Cependant les femmes de la maison étaient venues se jeter à la traverse ; entourant de leurs bras le Patriote, elles lui ôtèrent son arme et la donnèrent aux Chouans. « Celui-là est un brave, reprit Fran- « çois en se retirant, je le voudrais avec nous. » Pas un autre ne fit résistance. Dix-sept fusils furent ainsi enlevés dans le bourg et quatre dans les fermes de la paroisse; mais on eut bien peu de poudre et une cinquantaine de balles seulement.
Les Chouans s'en revenaient tout triomphants de cette expédition, quand, au moment d'entrer sur la lande de Croqueloup , ils virent de loin les Républicains du cantonnement de la Gravelle qui , avertis par des espions, s’étaient mis à leur recherche. Déjà près de la moitié des Insurgés avaient quitté la bande; car, après chaque affaire , chacun se retirait dans son canton ; mais ceux qui se trouvaient encore réunis étaient bien armés, fournis de muni-
lions ei avaient les deux Cottereau à leur têie : soixante hommes dont se composait le détachement ennemi ne les effrayèrent pas. Ils s'étaient arrêtés derrière la haie d’enceinte de la lande ; les patriotes ne les ayant pas aperçus s’avancèrent sans défiance jusqu’à demi-portée de fusil. Alors les Chouans se lèvent , font leur décharge et s’élancent en poussant de grands cris. Plusieurs Bleu9 tombent ; les autres, saisis d’effroi, jettent leurs armes et s’enfuient sans résister ; quelques-uns même se laissent prendre sans tenter de se sauver. Du premier élan , Mielette en arrêta deux, et, à l’instant, ils furent fusillés ; mais le chef niaugi'éa si rudement qu’on n’osa faire aucun mal à douze autres que l’on prit encore. On se contenta de leur couper les cheveux pour les reconnaître si on les reprenait les armes à la main. C’étaient des jeunes gens nouvellement enrôlés et qui en étaient à leur première affaire. Quelques-uns demandèrent à rester avec les Insurgés , on les refusa. Il eût été heureux qu’on ne se fut jamais départi de cette prudente résolution. Je l’ai déjà dit, les pillages et les meurtres qu’on a reprochés aux Chouans furent presque toujours le fait des déserteurs du parti républicain.
Dans le courant de l’été (1793), la troupe de Jean Chouan se grossit chaque jour. Outre les jeunes gens du Bois de Misedon qui étaient directement sous son commandement, Délière, l’ancien soldat, avait enrôlé une compagnie dans la paroisse du Bourgneuf, Morière s’en était formé une autre , à laquelle il avait donné pour point de réunion un endroit qu’il appelait le Camp du Guiboutier. Les trois frères Pinson qui, dès l’origine, avaient pris les armes avec les Cottereau, réunissaient encore une cinquantaine d’hommes sur la paroisse de Bourgon. Toutes ces bandes se rendaient à l’appel du chef quand il y avait quelque entreprise à exécuter. Enfin, plusieurs fils de Métayers qui restaient dans leurs familles s’étaient engagés à marcher au premier ordre des frères Cottereau.
Je ne raconterai pas toutes les surprises de postes, toutes les attaques de convois qui se succédèrent sans cesse. Il y eut des affaires meurtrières au Pertre , à la Gravelle, à la Chapelle du Chêne. Deux fois de sérieuses alertes furent données aux portes de Vitré. On se battit journellement à la Baconnière, à Andouillé, à la Brulalte , aux forges du Port- Brillet ; les Patriotes étaient là en majorité, et
long-temps ils firent aux Insurgés une guerre h outrance. Ceux-ci éprouvèrent parfois des défaites , et toujours elles durent être attribuées au défaut dediscipline ou au manque de munitions , mais plus souvent encore Jean Chouan obtint des succès qui , au dire même des Républicains , passaient toute vraisemblance. Ce qu’il y a de certain , c’est que les frères Cottereau étaient alors regardés par la population des campagnes comme doués de je ne sais quelle force surnaturelle qui les rendait invincibles. La terreur qu’ils inspiraient s’augmentait encore de ce qu’on les voyait toujours se montrer, dans le moment où l’on annonçait qu’ils avaient été tués. Il faut dire aussi qu’à cette époque, la République, attaquée de tous les côtés, ne pouvait suffire à faire face à tous ses ennemis , et qu’il n’y eut guère d’abord que des gardes nationales peu aguerries à combattre les Chouans.
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