‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 10 sur 52 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Les jeunes gens du canton de Saint-Ouën-des-Toits refusent de se laisser enrôler et se réunissent aux Insurgés de Misedon. — Combat de la lande de la Brossinière. — Attaque d’un conroi de poudre près de la Gravelle.

Les autorités départementales ayant voulu effectuer les levées d'hommes décrétées par la Convention , toute la jeunesse du canton de Saint-Ouén avait refusé absolumènt de se laisser enrôler. Elle avait fait dire aux Insurgés quelle comptait sur Jean Chouan pour organiser enfin une résistance à main armée contre les Républicains. Celui-ci à cette nouvelle sentit son zèle se ranimer. Dès ce jour il fit avertir les hommes en qui il avait le plus de confiance et leur donna rendez-vous sur la lande delà Brossinière (1). Il faisait clair de lune ; on devait se trouver à minuit au pied d’un châtaignier isolé au milieu de la lande. Douze

(1) Voir la note à la fin du volume.

hommes s’y rendirent, et chacun se portait garant pour quelques camarades. Jean Chouan déclara que , d’après la résolution annoncée par les jeunes gens de tout le canton , il pensait qu’on pouvait de nouveau se montrer et recommencer les attaques. Ce fut chose convenue , et l’on partit aussitôt pour aller avertir de tous côtés ceux qui avaient déclaré vouloir prendre les armes. Ils devaient se réunir durant la nuit suivante dans la même lande et au pied du même arbre. Quatre-vingt-sept hommes y arrivèrent avant le point du jour ; plusieurs n’étaient pas armés , et il en manquait environ cinquante qui n’avaient pu être avertis à temps. Jean Chouan fit d’abord l’inspection des fusils et exigea que ceux qui étaient approvisionnés de cartouches en donnassent à ceux qui n’en avaient pas ; il commençait à recueillir des informations pour savoir sur quel point il convenait de diriger une attaque pour procurer des armes aux nouveaux venus, quand un incident imprévu vint mettre fin à son incertitude.

Lors du premier rendez-vous sur la lande , il s’y trouvait un braconnier qui visitait des collets tendus pour prendre des lapins. Le clair de lune lui laissa voir les hommes du rassera-

100 SOTJVENinS DE LA CHOUANNERIE.

bleinent; mais ceux-ci ne l’aperçurent pas parce qu’il se tint caché dans un fossé. Le matin venu, ce braconnier alla vendre son gibier aux soldats du cantonnement de Saint- Ouén , et leur raconta ce dont il avait été témoin. Aussitôt tous les postes établis dans les environs en reçurent l’avis, et une battue générale fut ordonnée dans la campagne avec indication de la lande de la Brossinière pour point de réunion.

Au soleil levant donc, de deux côtés différents, la lande se trouvait abordée par des détachements républicains ; ils formaient au moins trois cents hommes. L’ancien Contrebandier ne pouvait guère être approché par surprise. Dès l’abord , il aperçut les deux troupes s’avancer. « Voilà les Bleus qui arrivent sur « nous à droite et à gauche, dit-il à ses gens, « ne nous étonnons pas , mais aussi ne nous « laissons pas bloquer. Ceux la, qui ont le so- « leil dans les yeux , ne tiendront pas devant « nous : enfonçons-les au pas de course. » Aussitôt, armée ou non armée, toute la bande des Chouans s’élance avec de grands cris et tombe sur l’ennemi qui , à la fois , aveuglé du soleil et étourdi de celte brusque attaque, s’épouvante et s’enfuit : c’étaient des gardes natio-

nales ; elles avaient de l’avance, et n’eurent qu’un homme tué et peu de blessés. Les assaillants y gagnèrent deux fusils et six cartouches. « Laissons les fuyards, dit Jean Chouan, « et voyons venir les autres. » Ceux-là continuaient d’approcher, mais sans précipitation, et marchant en ordre au son du tambour. Ils paraissaient être environ cent cinquante. Quand ils virent que les Chouans se dirigeaient sur eux , ils s’arrêtèrent derrière un fossé en talus qui coupait le terrain, et ils prirent position. Là , on leur fit mettre le genou en terre , et Jean Chouan , qui s’était avancé à deux portées de fusil, ne distingua plus que les baïonnettes qui brillaient au soleil. Il fit faire halte à son tour. « Ce n’est pas là delà garde « nationale, dit-il; cela sait son métier, mais « nous savons le nôtre aussi. » Quelques buissons de houx et des inégalités de terrain empêchaient les Bleus de bien apprécier ce qu’il avait de monde. Il le dispersa sur une ligne étendue , puis il choisit quinze hommes des plus agiles parmi ceux qui n’avaient pas de fusils, et cette petite bande reçut l’ordre de se porter sur la droite , faisant mine de se dérober, mais, en effet, se laissant entrevoir à l’ennemi qui ne pouvait juger de sa force. En même

temps, Jean Chouan , avec le reste de ses gens, avança à découvert sur la lande , mais en se dirigeant tout à fait sur la gauche et laissant sur place son frère François avec deux hommes seulement. Ceux-ci s’abaissant et se relevant continuellement derrière des broussailles, devaient faire illusion sur leur nombre. Le détachement républicain observait tous ces mouvements. Les quinze hommes envoyés sur la droite , s’étant arrêtés derrière une haie à la lisière de la lande , se mirent à pousser un grand cri ; un coup de feu y répondit sur le côté gauche, et fut suivi d’un autre coup tiré au centre par François Chouan. En entendant ces signaux , les Bleus supposèrent qu’ils avaient en tête un rassemblement considérable qui manœuvrait pour les envelopper. Ils se décidèrent donc à quitter leur position et à faire retraite. Jusque-là les dispositions prises par Jean Chouan avaient eu un succès complet; mais, dès que sa troupe vit l’ennemi se mettre en mouvement pour se retirer, elle n’écouta plus aucun commandement et tous se précipitèrent en avant , lâchant des coups de fusil , même avant d’être à portée , et comptant bien tout culbuter du premier choc. Il n’en fut pas ainsi ; les Bleus ne se débandèrent point et se laissè-

rent approcher à distance suffisante; alors , tout en continuant leur retraite, ils commencèrent vivement la fusillade. Cependant ils avaient un grand désavantage; leurs décharges n'atteignaient que bien rarement les Chouans qui se tenaient disséminés sur une longue ligne, tandis que ceux-ci , presque tous habiles tireurs et faisant feu sur une troupe qui gardait ses rangs serrés , ne perdaient presque aucun de leurs coups. Sans aucun doute, si les munitions ne leur eussent pas manqué, le détachement républicain eût été anéanti. Il laissait une dizaine de morts sur le terrain et avait un bien plus grand nombre de blessés, quand Jean Chouan parvint à faire comprendre aux siens qu’ils ne devaient pas brûler jusqu’à leur dernière cartouche, et qu’il était temps de s’arrêter. L’ennemi avait été poussé depuis le milieu de la lande de la Brossinière jusqu'au-delà de la lande du Saudre. La fusillade avait duré deux heures. Les Chouans eurent un homme tué et cinq blessés. L’un de ces derniers, tombant frappé d’une balle à la jambe, s'était écrié : « A moi , Gars Mentaux ! c’était mon « devoir de te suivre; à cette heure, c’est ton « devoir de me tirer de peine ! » Jean Chouan accourut : « Prends patience , dit-il , nous ne

104 SOUVENinS DE LA CHOUANNERIE.

« le laisserons pas; jamais je n’abandonnerai « un blessé tant qu’il me sera possible de le « sauver. » Il fit faire un brancard avec des ferles et voulut être lui-même un des porteurs de l’homme qui s’était réclamé de lui. On cacha les blessés dans le bois de Misedon. C’était pour eux un asile assuré; mais plusieurs v périrent faute de soins convenables.

Le combat de la lande de la Brossinière fut le premier engagement sérieux que les Chouans eurent à soutenir ; aussi le souvenir en est-il resté fort présent à plusieurs d’entre eux qui m’en ont fourni les détails. Je les ai rapportés afin de donner quelque idee des moyens que Jean Cottereau employait pour combattre les Républicains. Pour compléter ces renseignements, je citerai encore une autre affaire qui nous montre également l’habileté du chef et l’indiscipline de ses soldats.

L avis fut donné aux Chouans qu’un caisson de poudre venait d’arriver à Laval, et devait être dirigé le lendemain sur Rennes. Jean Chouan, décidé à tout hasarder pour s’en rendre maître, rassembla sa troupe et fut prendre position dans le bois, proche de la Gravelle. Il avait partagé ses gens en trois bandes et les avait placées en embuscade sur la droite du chemin,

à une portée de fusil les unes des autres. La colonne du milieu devait commencer l’attaque aussitôt que l’escorte serait parvenue à sa hauteur; les deux autres, se jetant alors dans la grande roule, fermaient le passage au caisson, soit qu’on voulût le faire avancer ou rétrograder ; le côté gauche de la route restait dégarni pour tenter les Républicains par l’espoir d’une retraite facile. Ce système d’attaque paraissait bien entendu , et Jean Chouan l’a souvent employé avec succès; mais cette fois il manqua par la précipitation de la première colonne qui ne laissa point passer l’escorte comme on en était convenu. Elle tira la première ; les Républicains, nombreux et aguerris, soutinrent courageusement le feu , tandis que le convoi rebroussa chemin et regagna Laval. Jean Chouan s’était mis à la dernière embuscade, croyant que les plus grands efforts se porteraient sur ce point. Lorsqu’il vit son plan avorté, il voulut néanmoins se mesurer avec l’ennemi. L’engagement fut des plus vifs. Les Républicains, ne se retirant que lentement et sans sortir de la grande route , laissèrent vingtcinq des leurs sur la place, et les Chouans eurent six hommes tués, bien qu’ils se tinssent presque toujours retranchés derrière les haies.

Comme à l’ordinaire , le manque decartouches les força d’interrompre le combat. La non réussite de cette affaire fut un grand malheur pour les Insurgés que le défaut de munitions arrêtait toujours dans leurs entreprises. Jean Chouan se plaignit vivement de ce qu’on n’avait pas tenu compte de ses recommandations, et menaça même de s’éloigner si on ne voulait pas lui obéir. On s’efforça de l’apaiser, on lui fît les plus belles promesses de soumission ; mais, dès la première occasion, on les oublia, et les mêmes fautes furent commises.

Il est aisé de comprendre que des hommes , qui ne recevaient point de solde , qui ne portaient les armes que de leur plein gré, ne pouvaient guère être soumis à une exacte discipline ; mais aussi il en résultait souvent des malheurs irréparables.

Page 1