L’ARMÉE DE LA VENDÉE
Les Vendéens à Laval. — Entrée triomphante de Jean Chouan. — La petite Vendée. — Combats dans les landes de la Croix- Bataille. — Jean Cotlereau garde le commandement des Insurgés de Misedon. — Les Manseaux se font re • marquer h Granville , k Do! , h Pontorson. — Le Prince de Talmont récompense le dévouement de Jean Chouan. — Les Vendéens , repoussés d’Angers , s’emparent du Mans. — Ils en sont chassés. — La mère de Jean Chouan y périt. — Les
Chouans rentrent dans le bois de Misedon.
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Ce spectacle d’un peuple tout entier , abandonnant ses foyers, ses champs, son pays, se résignant à l’exil, à la mort même, plutôt que de se soumettre à ceux qui avaient renversé l’autorité légitime ; ce spectacle, digne à la fois d’étonnement , de pitié, d’admiration , n’avait pu produire toute son impression sur les Lavallois. Les Autorités révolutionnaires les
avaient contraints de faire des démonstrations de résistance à l’approche des Vendéens. Ceuxci entrèrent à Laval de vive force le 23 octobre 1793 ; et, dans le premier moment de confusion , chacun eut d’abord à s’occuper de sa sûreté, à prendre soin de calmer la colère du vainqueur. Bientôt, cependant, les Insurgés reconnurent qu’ils étaient arrivés chez des amis ; la grande majorité des Lavallois était royaliste. Des rapports de bonne intelligence ne tardèrent pas à s’établir, et alors une confiance enthousiaste gagna toute la population royaliste de la Mayenne. Chacun voulut croire qu’on touchait à la fin des malheurs. On voyait la République vaincue, la Monarchie rétablie, la Religion triomphante.
Ce fut dans ces instants , qu’embellissaient tant d’espérances , qu’une troupe nombreuse de paysans, ayant drapeau blanc en tête, entra dans Laval par le faubourg Saint-Jean. Partout aussitôt se répand la nouvelle : « Voila n encore des Royalistes qui arrivent; voila les « frères Chouans , et avec eux toute une ar- « mée. » Alors , le peuple se rassemble et court au-devant de ceux quon lui annonce. Dix fois déjà les Républicains avaient déclare que Jean Chouan et sa Bande étaient exter-
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minés. Leur arrivée semblait donc un prodige; chacun voulait les voir , et bientôt ils se trouvèrent arrêtés dans leur marche par la foule • • 1» * < qui se pressait autour deux en criant : « Etes-
« vous donc les gars de Saint-Ouèn ? Les Pa- « tauds s’étaient vantés de vous avoir tués. « Est-ce donc là aussi Jean Chouan ? Allons, « s’il n’est pas mort , il faut crier au miracle! « Alors celui-ci, brandissant son sabre, faisant piaifer son cheval et balayant la rue du drapeau pris à la Brulatle , élevait la voix à son tour. — « Non , non , Jean Chouan n’est pas « mort ! C’est moi qui suis Jean Chouan , le « véritable Jean Chouan! me voici, et mes « braves avec moi. Le bon Dieu nous a sau- <• vés , nous venons trouver nos amis les Ven- « déens et combattre avec eux pour la bonne « cause. » Et le peuple d’applaudir et de crier : « Vive le Roi ! Vive Jean Chouan ! »
Tout ce cortège marcha ainsi en triomphe jusqu’au quartier du Prince de Talmont. Celui-ci, à l’instant même, voulut passer en revue les nouveaux soldats qui accouraient se ranger sous ses ordres. Comme Graffin l’avait prévu, les vêlements déchirés de Jean Chouan furent remarqués; mais ce n’était pas les chefs vendéens qui appréciaient un homme d’après
son costume. «Je vois, mon brave, dit le Prince, « que tu ne penses pas que la de'pouille d’un « Bleu soit bonne à couvrir un soldat du Roi , « et ce sentiment te fait honneur; mais, puis- « que tu n’as pas pris la peau de chèvre comme « tes soldats, prends au moins ce manteau « pour te garantir du froid. » Et il lui donna celui qu’il portait. Ce manteau , qui servit à Jean Chouan durant toute la campagne, fut, outre ses armes, le seul gain que lui ait valu la guerre; et, après l’affaire du Mans, il le trouva tellement percé de balles et de coups de sabre, qu’il ne put le garder davantage.
La première chose dont Jean Chouan crut devoir s’occuper à Laval fut de faire annuler le jugement qui le condamnait à mort comme coupable de révolte à main armée. Ainsi , avant même de descendre de cheval , il se fit conduire à la demeure du Président du Tribunal criminel. Il entra dans la cour de sa maison sans mettre pied à terre. Une femme se présente. « Faites-moi parler à M. le Président « Moulins, lui dit-il. » — « Il n’est pas chez lui ; « que lui voulez-vous?» — « JesuisJean Cotte- « reau le Chouan ; il m’a condamné à mort , « je viens lui faire voir que, parmi ceux qu’il « tue , il en est qui se portent bien. » — « Mon
LES CHOUANS A i/aKMÉE DE LA VENDÉE. 129 « mari, reprit la femme toute tremblante, est « absent depuis plusieurs jours. Sans doute « vous avez sujet de lui en vouloir ; mais aussi « devez-vous penserque, s’il vous a condamné,
« c’est qu’il vous savait hors de danger. » Et , en disant ces mois, Madame Moulins, car c’était elle, demi-morte de crainte, pouvait à peine se soutenir. Nous avons déjà vu que Jean Chouan était loin d’être vindicatif. Il s’efforça
de rassurer Madame Moulins. « Excusez mes « paroles , Madame , je ne vous connaissais pas. « Ce n’est pas pour faire peur à des femmes « que j’ai pris les armes, tranquillisez-vous; « j’étais venu seulement pour montrer à votre « mari que je ne suis ni un bandit, ni un as- « sassin : je ne voulais pas d’autre vengeance. •» Madame Moulins , reprenant un peu de confiance, invita Jean Chouan à accepter quelques rafraîchissements. « Je ne saurais m’ar- « rêter davantage , lui répondit- il ; mais , « pour vous montrer que je ne garde pas de « rancune, j’accepterai votre offre. * Alors, sans mettre pied à terre , il s’approche d’une treille qui était près de là, et , s’élevant sur ses étriers, il détacha une grappe de raisin, fit un salut et partit.
Une foule de paysans des campagnes voi-
sines accourut pour se joindre aux Vendéens , et, en outre, plusieurs jeunes gens de Château- Gontier, de Laval ,de Mayenne, d’Ernée , etc. , prirent parti dans l'Année royale. On peut le croire , le pays tout entier eût fini par se soulever , si une organisation plus régulière , un plan fixe , une autorité unique eussent laissé entrevoir aux Royalistes l’espérance d’utiliser leur dévouement. Mais l'Armée vendéenne , il fallut bien le reconnaître, était loin d’offrir ces garanties. Il n’y eut donc que les hommes dont le zèle et le courage n’écoutèrent point une froide prudence à se ranger sous ses drapeaux.
Je crois devoir faire mention ici de quelques-uns de ces braves. Mercier, surnommé La V endée , était de Château-Gontier. Cet ami de Georges Cadoudal sut , même à côté de lui , se faire une brillante réputation de valeur. Coquereau , qui devint ensuite si célèbre comme chef de Chouans , était du même canton. Parmi les Lavallois , je citerai MM. de Berset; le père était un ancien officier au régiment de Limousin ; le fils , officier de marine , ramené dans son pays par les événements de la Révolution , suivit l’armée de la Vendée durant toute la campagne d'outre-Loire, et s’y fit remarquer
LES CHOUANS A L’ARMÉE DE LA VENDÉE. 1 3 I par sa bravoure. Après la défaite de Savenay, il parvint à rejoindre l’armée de Charette, où il servit d’abord en qualité d’aide-de-camp. Il s’était élevé jusqu’au grade de chef de division, lorsqu’en faisant une reconnaissance , il fut enveloppé par l’ennemi. Ne voulant passe rendre, il reçut quinze coups de sabre et fut laissé pour mort sur le champ de bataille. Aucune de ses blessures n’était mortelle. Les paysans qui vinrent pour l’enterrer s’aperçurent qu’il respirait encore ; une paysanne le prit chez elle, le cacha au péril de sa vie, et, par ses soins, le guérit et le sauva. De Mayenne partirent MM. Louis de Hercé et La Raitrie ; tous deux étaient à peine âgés de seize ans. MM. Noël étaient de Ghâteau-Gontier ; MM. Lecomte et Allard, du pays de Craon ; Besnier de Chambray, Hoisnard-Malonière , Lemoine, Ollivier, Mouton, les deux frères Dudouet, de Laval. Cette dernière ville fournit à elle seule deux compagnies. MM. Genêt et L’Epiue en furent nommés capitaines.
On a évalué à cinq mille environ le nombre des Royalistes du Bas-Maine qui se réunirent à l’armée vendéenne. On entreprit d’en former un corps à part. Ce fut là ce qu’on appela la Petite- Vendée , qui , sous les ordres
du Prince de Talmoni , devait êtrecommandée par M. Besnier de Chambray.
Celui-ci crut pouvoir se faire reconnaître pour chef de la troupe qu’avait amenée Cottereau, et ce dernier, aussi modeste dans ses prétentions que zélé pour l’intérêt général , ne s'y opposait pas ; mais ses gens s’y refusèrent absolument. « C’est Jean Chouan qui nous a « amenés, dirent-ils , nous ne connaissons que « lui , nous n’obéirons qu’à lui ; il nous con - « duira , nous n’en suivrons pas d’autres. » Le Prince de Talmoni leur laissa leur chef et voulut en outre que leurs officiers furent choisis par eux-mêmes. Ils restèrent donc séparés des autres Manseaux , et c’est à dater de cette époque qu’ils furent positivement désignés pai le nom de Chouans. On s amusait a leui crier hou, hou! et ce cri était comme une sorte de reproche de ce qu’ils avaient voulu faire bande à part.
On ne sera pas surpris de trouver François Cottereau au nombre de ceux qui pensèrent que l’enthousiasme pouvait rendre tout possible. Nous avons vu qu’il était grièvement blessé et ne pouvait absolument se servir de son bras gauche. Cependant, aucune représentation ne put l’arrêter ; il se contenta de
LES CHOUANS A L’ARMÉE DE LA VENDÉE. 133 répondre : « Je tiendrai ma place dans les « rangs : il ne me faut qu'un bras pour com- « battre. » Il se procura un cheval et vint joindre r armée. Alors sa mère, qui , comme nous l’avons déjà vu, avait autant de résolution dans le caractère que de tendresse pour ses enfants, se détermina a suivre aussi pour prendre soin de son bis.
Le jour même où Jean Chouan arriva à Laval, le 25 octobre 1793, le général Westermann , à la tête de l’avant-garde républicaine, vint attaquer pendant la nuit les postes avancés de l'armée royale. Jean Chouan et sa troupe, qui avaient à faire leurs preuves de zèle et de courage, furent les premiers à courir au combat. Après un engagement très-vif, l’ennemi, vigoureusement repoussé, se retira. Dès cette première affaire , les Manseaux se firent remarquer par leur intrépidité ; plusieurs d’entie eux furent du nombre de ces braves qui , aidés par 1 obscurité , allèrent prendre des cartouches dans les caissons même des Républicains. On cite Jean Bezier, connu dans la suite sous le nom de Moustache , qui y retourna jusqu a trois fois pour approvisionner ses camarades.
Après un jour d’intervalle, une bataille san-
134 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, glante se livrasurle même terrain (1). L’armée républicaine, sous les ordres du général L’Échelle, était au moins de vingt-cinq mille hommes aguerris ; elle se composait en grande partie des soldats de la garnison de Mayence, et au nombre de ses officiers étaient Kléber , Marceau, Savari , Beaupuy, Danican , etc. Les Vendéens remportèrent une victoire complète, mais les Républicains firent une opiniâtre résistance , et, même en se décidant à la retraite, ils ne cessèrent point de se servir de tous les avantages que leur offrait le terrain pour prendre position et renouveler le combat. Arrivés à leurs bagages, ils s’en formèrent une sorte de retranchement, et là, encore une fois, arrêtèrent tous les efforts de l’armée vendéenne.
Jean Chouan , suivant sa manière accoutumée de combattre les Bleus, cherchait toujours à déborder l’ennemi pour le prendre en flanc. Un officier supérieur se trouvant près de lui , il l’aborde , dit qu’il est du pays, qu’il connaît les chemins et qu’il s’engage , si on veut prendre confiance en lui , à conduire un détachement de manière à arriver sur les derrières de l’ennemi pour le débusquer de sa po-
(t) Les landes de la Croix-Bataille , ;i une lieue de Laval , sur la route de ChMeau-Gonlier.
LES CHOUANS A l’aUMÉEDE LA VENDÉE. 135 sition. L’officier approuve son plan , réunit trois ou quatre cents hommes , se met à leur tête et prend Jean Chouan pour guide. Celuici recommande qu’on le suive en silence. Il s’avance le long des fossés et des haies qui se dirigent sur la droite de l’armée des Bleus, se fraie un chemin à travers les broussailles , et , après un quart d’heure de marche pénible , tourne tout-à-coup sur la gauche et amène sa troupe à l’abri d’une haie touffue qui borde la grande route, à cent pas derrière les bagages des Hépublicains. Tout le détachement réuni pousse alors le cri de vive le Roi ! et engage vivement la fusillade.
Dès que l’ennemi se vit tourné, il abandonna le poste où il s’était maintenu jusqu’alors, et bientôt la déroute fut complète. Il perdit dans cette journée environ quatre mille hommes.
Les Vendéens demeurèrent dix jours à Laval, et , pendant ce temps, on tenta vainement d établir quelque ordre parmi les hommes en état de combattre. A Fougères on l'essaya de nouveau ; on donna des chefs aux recrues , et , d’après la promesse du Prince de Talmont , les Chouans choisirent eux-mêmes leurs officiers. Morière ( de Saint-Ouën ) , Délièrc ( du
Bourgneuf ) , Pinson dit Le Tort ( de Bourgon ), Huet (de Launay-Villiers ) , Boisnouveau et Michel Cribier (de St-Germain-le-Fouilloux), reçurent de leurs camarades le titre de capitaines. Jean Chouan garda l’autorite sur tous.
Lorsques les Vendéens se décidèrent à marcher sur Granville , les Insurgés de Misedon furent placés à l’arrière- garde de l’armée; on leur confia la défense du Pont-au-Beau en deçà d’Avranches. Ils furent postés là parce qu’on croyait pouvoir compter sur eux pour arrêter l’ennemi , car on savait que les Républicains suivaient de près.
Les autres Manseaux de la Petite- V endée se firent remarquer à l’attaque de Granville; Jean Treton ,qui dans la suite prit le nom àe Jambeci’ Argent y était de ceux qui pénétrèrent jusqu’aux remparts. Hoisnard dit Branche-d’Or, quoique blessé à la tête, les escalada et y planta un drapeau blanc. Michel Cribier , de Saint- Germain-le-Fouilloux , eut là un doigt de la main coupé sur le canon de son fusil. Bezier dit Moustache , dont nous avons déjà parlé, monta sur le toit d’une maison des faubourgs, d’où, exposé à tout le feu de l’ennemi, il tirait sur les canonniers républicains avec les fusils qu’on lui passait tout chargés. On assure
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qu’il tua successivement dix-neuf Bleus qui s’obstinèrent à rester près de leurs batteries. On sait quelle fut l’issue du siège de Granville. En revenant, il fallut forcer l’entrée de Pontorson, long-temps défendue par les Républicains ; l’intrépidité des soldats de la Petite- Vendée y fut de nouveau remarquée.
A la bataille sanglante livrée à Dol , les Chouans se distinguèrent également ; le Prince de Talmont, à leur tête, s’était porté sur la roule d’Antrain ; Stofflet , qui s’y trouvait aussi, se laissa entrainer par les fuyards; Talmont, resté en avant avec quatre cents hommes seulement , résolut de périr plutôt que de se retirer. Un brouillard épais dérobait aux Républicains la vue du petit nombre d’ennemis qu’ils avaient en tête : c’était uniquement les gens de la troupe de Jean Chouan. Celui-ci les avait animés de tout son courage et leur avait fait jurer de ne pas quitter le Prince. Tous , sans reculer d’un pas, continuèrent de soutenir le feu . tandis que deux officiers vendéens servaient eux-mêmes une pièce que les canonniers avaient abandonnée. Enfin , La Rochejacquelein arriva à leur secours et décida la victoire. :
Jean Chouan montra dans cette occasion
138 SOUVENIRS DK LA CHOUANNERIE, un tel dévouement pour tirer le Prince de Talmont du péril où il s'était engagé, que celui-ci reconnut lui devoir la vie, et, en témoignage de sa reconnaissance, n’ayant pas d’autres moyens de le récompenser, il lui donna par écrit une autorisation pour toute sa vie , de prendre dans les forêts du Maine le bois dont il aurait besoin pour lui et pour sa famille. Après la mort de Jean Chouan , cet écrit est resté entre les mains de René Cottereau , comme un titre qui justifie ce qu on a dit de la bravoure de son frère.
Cependant l’armée vendéenne , épuisée presque autant par ses victoires que par ses revers, avait à lutter à la fois contre les maladies , la mauvaise saison et un ennemi qui la harcelait sans relâche. Elle tenta vainement de s’emparer d’Angers, et, de ce moment, le hasard seul sembla diriger la marche errante des Vendéens. Enfin , ils vinrent se jeter sur la ville du Mans,
dans l’espérance d’y trouver quelques moments
de repos; mais là encore, leur attente fut trompée.
Le second jour après leur arrivée, le jeudi 12 décembre 1793, alors que les chefs venaient de reconnaître l’impossibilité de se défendre dans une ville ouverte de tous côtés , on an-
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nonça l’approche des Républicains. Dans le premier instant , les plus intrépides retrouvèrent un élan découragé , ils se portèrent audevant de l’ennemi et le repoussèrent; mais cet avantage fut de courte durée. Bientôt les Républicains revinrent à la charge; on leur résista encore, mais déjà la première ardeur était refroidie.
Cependant , vers l’après-midi , l’attaque parut se ralentir. Jean Chouan en profita pour rentrer dans l’intérieur de la ville et venir trouver sa mère, qui avait toujours suivi l’armée malgré ses désastres. Elle était avec les bagages , sous les balles de la grande place du Mans, ainsi que son fils François, dont la blessure était devenue plus grave par suite de ses fatigues. Pour surcroît de malheur, il avait été attaqué de la dyssenterie et paraissait mourant. Jean Chouan conseilla à tous deux de ne plus différer d’un instant à se mettre en route, de tâcher de regagner leur canton, tandis que le chemin était encore libre, ajoutant qu’il craignait que plus tard leur retour devint impossible. Ils avaient encore deux chevaux dont ils pouvaient disposer ; rien ne s’op-
posait a leur départ; il crut les avoir déterminés et revint sur le lieu du combat.
La nuit approchait et l’attaque avait recommencé avec une nouvelle fureur. Le Prince de Talmont , que Jean Chouan avait rejoint, résolut alors d’essayer , en chargeant vigoureusement l’ennemi , de le repousser au-delà d’un pont dont il venait de s’emparer, à peu de distance de la ville. Ce fut en suivant l’ordre du Prince que Jean Chouan, s’élançant à la tête des siens , fut sur le point de périr victime de cette impétuosité naturelle qui l’emportait si souvent. Comme il était à cheval , ses gens ne pouvaient le suivre d’assez près, et il se trouvait tellement avancé que trois cavaliers ennemis l’entourant allaient lui faire payer cher sa témérité, mais il avait poussé son cri de détresse : A moi les Mainiuux ! et les Chouans l’avaient entendu. Us s’élancent à son secours, et, le premier de tous, Mielette, qui, venant tirer presque à bout portant , jeta un des cavaliers par terre.
Jean Chouan se dégage alors des deux autres. Il avait reçu six coups de sabre dans son manteau ; aucun ne l’avait atteint. Personne, parmi les Chouans, ne s’était aperçu que, dans cette mêlée, Mielette avait été frappé d’une balle dans la cuisse. Il n’en voulut pas parler, et , dans ce moment de trouble , on ne s’occupa point de voir s’il suivait.
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Bientôt le Prince de Talmont jugea que de plus longs efforts seraient inutiles. La nuit e’tait déjà avancée. Il pensa qu’au retour du jour la retraite serait impossible; il enjoignit donc à Jean Chouan de rassembler ses hommes et de ne pas attendre plus long-temps pour se retirer dans son canton. « Mon devoir, ajou- « ta-t-il , m’attache à l’armée jusqu’au dernier « moment ; mais, si elle se disperse, comme « je le crains, ce sera au milieu de vous que « j’irai chercher un refuge. »
Jean Chouan dut obéir, et , avant le point du jour , il était à quatre lieues du Mans, sur la route de Laval , entouré d’une dizaine de ses gens, et attendant les autres au passage. Gêné par l’obscurité, il allait sans cesse à travers la foule des fuyards s’écriant : « Par ici , « par ici , les gars de Misedon ! » Mais, dans cette multitude qui passait incessamment, bien peu répondaient à son appel. Quand enfin il en arrivait un, la petite bande avait encore des acclamations pour le recevoir. « Allons ,
« mes enfants , ne nous quittons pas , leur di- « sait le chef, nous voilà bientôt chez nous ;
« nous saurons bien nous défendre encore ;
* il pouvait nous arriver pire. Ainsi bénissons « le bon Dieu et prenons courage. » Quand il
parlait ainsi, montrant un visage assuré, il était loin de penser que , plus qu’un autre, il avait à déplorer les malheurs de cette fatale journée. Il se tenait pour certain que sa mère et son frère , profilant de son avertissement , s’étaient mis en route la veille et devaient se trouver maintenant hors de danger ; mais il n’en avait pas été ainsi. François et sa mère , accablés de fatigue, ayant entendu dire que les Bleus étaient repoussés, voulurent prendre quelques heures de repos , croyant qu’il suffirait de partir avant le commencement du jour. Mais , lorsque dans la soirée le combat se fut engagé, les Républicains commençant à pénétrer jusque dans l’intérieur de la ville, un épouvantable désordre survint dans le quartier encombré par les bagages , et la malheureuse femme, affaiblie par les années, fut renversée par terre au milieu de la foule, fille fit de vains efforts pour se relever; la roue d’un charriot lui passa sur le corps. Deux jeunes gens de son canton, Guéhairie et un des frères Gauffre l’avaient vue tomber , mais ils ne purent arriver à elle que trop tard pour la sauver. Cependant ils l’emportèrent dans une rue écartée. « Mes enfants , leur dit-elle , « je ne vaux pas la peine que je vous donne;
« je suis blessée à mort. Vous n’avez plus qu’un « service à me rendre , et je vous en prie ; « achevez-moi tout de suite, pour que je ne « me voie pas entre les mains des Bleus » — « Mère Cottereau , reprit Guéhairie , nous « ne le pouvons pas ; vous le savez mieux que « nous, le bon Dieu le défend; ce serait la « perdition de notre âme et de la vôtre. » — « Oui, oui, répondit la malheureuse femme, « vous avez raison ; aussi bien, je n’en ai pas « pour long-temps , et que le bon Dieu me « pardonne cette parole ; iaissez-moi ici, à sa « volonté, et sauvez-vous si vous le pouvez « encore. » Mais ils ne purent se résoudre à l’abandonner ainsi. Ils jettent un regard autour d’eux ; la rue était déserte, la pluie commençait à tomber : malgré le clair de lune , on voyait à peine autour de soi, et toutes les portes des maisons étaient soigneusement fermées. Nos jeunes gens se décidèrent à en enfoncer une : la maison était abandonnée, mais ils y trouvèrent un lit sur lequel ils portèrent la pauvre femme expirante. « A présent, mes « enfants, dit-elle, laissez-moi là ; sauvez- « vous , tâchez d’emmener mon François avec « vous et que le ciel vous conserve et vous « récompense. » Les deux Manseauxl’embras-
aèrent en pleurant , fermèrent la porte avec soin et s’éloignèrent.
Voilà tout ce qu’on a su de la fin de cette femme courageuse. Quant à François, qui avait eu sa dernière pensée, lorsqu’on s était décidé à partir, on l’avait placé sur un cheval; il suivait machinalement , avait été témoin de toute cette scène, et semblait frappé d’insensibilité; mais, lorsqu’il vit qu’il fallait laisser là sa mère expirante , sa mère qui mourait victime des soins qu’elle lui avait donnés , un désespoir furieux le saisit tout-à-coup. Ranimé par une sorte de force convulsive , il tire son sabre, prend dans ses dents la bride de son cheval et s’élance vers la grande place où l’on se battait avec acharnement. Il se jette au milieu de la mêlée, résolu de s’y faire tuer , mais aussi de faire payer cher sa mort et celle de sa mère. Cependant, après le premier élan , 9on corps trop affaibli ne put seconder sa fureur. Déjà son bras ne frappait plus et parait à peine les coups qu’on lui portait , quand il arriva près d’un homme qui, assis par terre et appuyé contre un des piliers de la grande halle, n’en continuait pas moins de charger sa carabine et de tirer sur l’ennemi. Cet homme était Mielelle; la balle qu’il avait reçue dans la
cuisse , en venant au secours de Jean Chouan, ne l’empêchait pas de combattre. Il reconnaît François et voit le péril qui le menace. Alors, recueillant ses forces, il se lève brusquement et va faire tête aux Républicains qui se retirent à sa vue. Aussitôt il prend le cheval du blessé par la bride et, se soutenant à ses crins, le conduit dans une rue voisine. Bientôt il y est rejoint par Guéhairie et son camarade, qui accouraient aussi pour tirer François d’embarras. Là ils s’arrêtent pour savoir ce qu’ils ont à faire, mais , pendant ce temps, au milieu du tumulte et de l’obscurité, le blessé se sépara d’eux à leur insçu, et ils ne purent le retrouver : poussé par l’instinct de sa conservation , il avait machinalement dirigé son cheval sur la route de son pays. A quelques lieues du Mans il fut reconnu par Châtenay dit Nobi , de Saint-Ouën, qui, ayant été blessé à la tête au combat de la veille , s’était , dès ce moment là , décidé à retourner chez lui. Châtenay prit soin du malade et fit route avec lui ; ils arrivèrent ainsi des premiers dans leur canton. François se rendit chez son frère René ; mais la fatigue l’avait tellement affaibli qu’on ne put pas même savoir de lui quels malheurs étaient arrivés. Mais revenons à ce qui se passait au
146 souvenues de là chouannerie.
Mans. L’armée entière, perdant tout espoir et renonçant à se défendre , fuyait précipitamment hors de la ville. La confusion devint bientôt effroyable : toute cette multitude, emportée par le désir de sauver sa vie , se précipitait au hasard et avec une sorte de fureur dans des rues étroites dont elle encombrait le passage, ajoutant ainsi d’autres dangers aux dangers qu’elle voulait éviter. Plusieurs périrent écrasés ou étouffés dans la foule.
Cependant, dans ce moment épouvantable, il y eut des hommes courageux qui prirent l’héroïque résolution de se dévouer pour le salut de tous. Revenus sur la grande place , ils parvinrent à réunir quelques canonniers et les ramenèrent à leurs pièces. Il était temps : les Bleus allaient s’en rendre maîtres. Un instant suffit pour remettre les canons en batterie et l’on recommença à tirer sur l’ennemi qu’on tint là en échec , mais bientôt il riposta vivement , et les canonniers auraient de nouveau quitté leur poste, s’ils n’y eussent été retenus par la présence et les exhortations de leurs officiers , qui restèrent au milieu de la place exposés à tout le feu des Républicains. A leur tête était M. de Scépeaux, l’un des chefs de la division des Angevins, et, dans ce petit nombre de braves,
il se trouvait encore des Manseaux. M. de Berset, de Laval , se tint à cheval près de la batterie jusqu'au dernier moment. Je dois encore citer un jeune paysan, Jacques Bouvier, de Parné près Laval. Jamais il n’avait touche un canon : il voulut, ce jour-là, faire son apprentissage; aussi, dans les manœuvres, eut-il le pied fracassé par le recul de la pièce qu’il aidait à servir.
Bientôt après M. de Scépeaux fut blessé ; on vit qu’une plus longue résistance était impossible. Les hommes, dont l'intrépidité avait su arrêter l’ennemi , surent aussi effectuer leur retraite; presque tous parvinrent à se sauver, et, dans celte occasion encore, le courage se montra meilleur conseiller que la peur.
De son côté, le brave Mielette en fournissait une autre preuve ; il avait retrouvé assez de force pour marcher malgré sa blessure , et il était parvenu jusqu’à l’endroit où Jean Chouan cherchait à réunir ses soldats. Il arriva en boitant, se soutenant avec peine sur son fusil qu’il n’avait pas voulu quitter comme avaient fait tant d’autres. Jean Chouan courut au-devant de lui, s’informa avec inquiétude de sa blessure, mais, au grand étonnement de sa troupe, il ne lui offrit pas son cheval. Il
resta sur la route avec ses gens jusqu’à ce que le jour fut venu. Alors, élevant la voix : « Mes « enfants, mettez-vous en marche; vous ne « pouvez pas attendre plus long-temps nos « camarades. Les Bleus ne doivent pas tarder * à se montrer : en marche donc , et tâchez « d’aller sans vous arrêter jusque dans notre « canton. Si vous rejoignez ma mère et France cois, prenez-en soin. Si ce nest pas moi, ce « sera le bon Dieu qui vous en récompen- « sera. » ( Ni Guéhairie , ni Gauffre n’avaient eu le courage de lui apprendre ce qui s était passé, et ils gardèrent encore le silence.) « Pour « moi , ajouta-t-il, il faut à cette heure que je « retourne vers le Mans ; mais, avec mon che- « val, je me tirerai bien de la bagarre, il n y « a pas de danger ; demain je serai avec vous « dans Misedon. » En disant ces mots, Jean Chouan quitta sa troupe et lança son cheval du côté d'où venaient les fuyards. « Allons, « dit Mielelle , v’ià encore mon Gars Men- « toux !... Au revoir ! à demain ! Il n’y a pas « de danger ! Et avec ça il court dans la « gueule du loup. Moi , je vous dis qu’il est « ensorcelé. » — « Tais-toi , Mielette , répon- « dit toute la bande ; ce que Jean Chouan fait, « il le fait pour le bien Tu le sais comme
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« nous, et il n’en faut pas mal parler. » On se mit alors en marche , chacun faisant ses conjectures sur ce qui pouvait porter leur chef à agir ainsi. En voici l’explication : Un Vendéen lui avait appris qu’à une lieue delà, au bourg de Coulans, le Prince de Talmont, accablé de fatigue , était entré dans une maison , et que, succombant à un irrésistible besoin de sommeil , il s’était jeté sur un lit et endormi aussitôt. Sachant cela , Jean Chouan crut de son devoir d’aller arracher le Prince au danger qui le menaçait , et, pour le sauver, il pensait que son cheval pouvait lui être nécessaire. Il se hâta donc de se rendre à Coulans ; mais sa course fut inutile : le Prince, éveillé par son domestique, était parti en prenant à travers la campagne. Jean Chouan retourna donc vers Laval pour rejoindre ses gens. Cependant à peine avait-il fait quelques lieues, lorsqu’il aperçut, assis sur le revers d’un fossé, un soldat de la Petite- Vendée, qui, malade et blessé, s était traîné jusque-là; mais , en ce moment, il perdait toute force et tout courage. Cottereau le connaissait peu ; pourtant , voyant son triste état, il le fit monter sur son cheval, et, le suivant a pied , l’amena jusque dans le faubourg de Laval où était sa demeure; il reprit
aussitôt sa route et ne larda pas à rejoindre ses gens, qui , depuis le matin, ayant toujours marché sans relâche, pouvaient à peine se soutenir. Cependant, ranimés par la présence de leur chef, ils parvinrent à se rendre à la closerie de la Rouzinière dans la paroisse du Genest , près du bois de Misedon. Là , tout le monde succombant à la fatigue , on culbuta une meule de chaume, on s’y coucha pêlemêle et l’on y resta vingt-quatre heures sans se lever. Au bout de ce temps, Jean Chouan engagea ceux qui pouvaient trouver un refuge chez des parents ou des amis à aller y prendre un repos dont ils avaient tant besoin. Une vingtaine d’hommes seulement restèrent avec lui , et le dimanche 15 décembre 1793 ils rentrèrent dans leur ancienne retraite , le bois de Misedon. Cinquante jours s’étaient écoulés depuis leur départ de la forêt du Pertre , lorsque le bruit du canon leur annonça l’arrivée de la Grande armée royale.
Je ne crains pas d’être démenti en disant que, durant cette fatale expédition , où chacun ne suivait guère d’autre impulsion que celle de son zèle et de son courage , les Insurgés manseaux se montrèrent toujours en tête des colonnes pour attaquer , ou à l’arrière-garde
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pour protéger les retraites. Ils eurent leur part de toutes les fatigues, de toutes les misères , de tous les dangers; une part donc leur est due aussi dans cette immortelle renommée dont le Vendéen a su couronner ses défaites.
* La deuxième Époque de la Chouannerie du Maine commence au mois de janvier 1794 , après la dispersion de l’armée de la Vendée, et finit à la pacification de la Mabilais en 1796.