CHAPITRE PREMIER
Jean Cottereau reprend les armes peu après la dispersion de Tannée de la Vendée. — Détails sur l’établissement des Chouans dans le bois de Hisedon.
-Le pieux dévouement de quelques paysans du Maine, qui avaient cru de leur devoir de combattre pour la défense de leur religion , ne pouvait guère être remarqué au milieu des bouleversements révolutionnaires ; le souvenir de ce soulèvement eut donc été bientôt perdu si les Chouans n’avaient ensuite apporté leur exemple et leur nom à cette formidable Insurrection, qui, grossie des débris de la Vendée, s’étendit sur la Bretagne, l’Anjou et la Normandie. Dans cette nouvelle prise d’ar-
mes , Jean Chouan et sa troupe s’étant encore montrés les premiers , les Républicains confondirent avec eux tous les autres Insurgés et leur donnèrent la même dénomination. Ainsi, comme l’a dit un de nos brillants écrivains : « Jean Cottereau , le Chouan , qui ne savait « pas lire, a fait ce que les savants ne peu- « vent pas faire ; il a créé un mot nouveau , et « le dictionnaire est obligé de recevoir le sub- « stantif Chouannerie que ce bûcheron du Bas- « Maine a écrit avec son sabre dans les annales « de la France. »
Après la défaite des Vendéens au Mans et à Savenay, il y eut chez les Royalistes un moment de stupeur et de découragement. On put croire que le spectacle de cet effroyable désastre avait glacé tous les courages. Cependant Jean Chouan ne tarda pas à reparaître les armes à la main. Dès le mois de Janvier 1794, il recommençait ses attaques sur les postes républicains établis dans son canton. C’est de ce moment que date la seconde époque de la Chouannerie. C’était au x temps les plussinistres de la Révolution ; au temps où Paris voyait passer des files de charrettes menant les victimes à la mort; au temps ou chaque ville avait son échafaud dressé ; au temps des noyades de
la Loire , des mitraillades de Lyon ; au temps enfin de ce régime de la Terreur que la France endura et que nos paysans combattirent.
Quand les Chouans, échappés du Mans, furent arrives dans la paroisse du Genest, comme je l’ai dit, exténués de fatigue, malades et blessés pour la plupart, ils n'avaient songé d’abord qu’à trouver un asile sûr où ils pussent prendre quelque repos. Le bois de Misedon , déjà si souvent leur refuge dans les moments périlleux , leur avait paru encore, dans cette circonstance, l’endroit le plus favorable pour échapper aux poursuites qu’ils prévoyaient. Ceux même qui d’abord s’étaient retirés dans leurs familles ne tardèrent pas à revenir dans le bois, sachant qu’ils exposeraient leurs parents a une mort certaine s’ils étaient trouvés chez eux.
La manière dont les Chouans s’établirent alors dans Misedon mérite d’être rapportée. En plein mois de décembre , leurs anciennes huttes de branchages ne pouvaient plus les abriter suffisamment; d’ailleurs les feuilles des arbres tombées les laissaient à découvert. L’esprit inventif des anciens Contrebandiers leur fournit une autre ressource. Ils creusèrent dans la terre des trous de grandeur suffisante pour
que plusieurs hommes pussent s’y placer; et, afin de pouvoir se secourir mutuellement , ils disposèrent les trous à peu de distance les uns des autres , à l’entour d’une clairière , dans le milieu du bois et loin de tout sentier. Les ouvertures n’avaient que la dimension nécessaire pour laisser passer un homme; mais l’intérieur allait en s’élargissant en forme d’entonnoir renversé. Des morceaux de bois soutenaient cette espèce de voûte dont on garnissait les parois avec de la mousse et des fougères. La terre qu’il avait fallu en tirer , pouvant donner des indices, fut soigneusement emportée et jetée au plus profond de l’étang qui se trouve dans le bois. Plusieurs de ces souterrains pouvaient renfermer jusqu’à dix hommes, mais il fallait qu’ils se tinssent assis et serrés les uns contre les autres. La grande difficulté était alors de ménager un courant d’air. L’entrée se fermait avec une petite trappe ronde , formée d’une claie dont le treillis était dissimulé par de longs brins de mousse entrelacés. Les hommes descendus dans les trous attiraient la trappe sur eux , et, comme le sol du taillis était couvert de mousse semblable à celle de la claie, le tout se joignait parfaitement et ne laissait aucune trace. Plusieurs fois des Pa-
triotes ont marché sur ces trappes sans s’en douter, et jamais ils n’ont su les découvrir.
Il y eut six souterrains creusés à l’entour de la clairière. Les Chouans, voyant que celte place pouvait bien loger une population de cinquante âmes, lui donnèrent le nom de la Gmnd-Ville.Xixx second refuge fut encore établi , mais dans une autre partie du bois, au milieu d’un fourré de ronces et d’ajoncs. C’était un assemblage de rameaux couverts de gazon et de menues broussailles qui formaient, au ras de la terre, une sorte de toit un peu soulevé du côté du midi. On se glissait dessous en rampant et l’on s’y tenait couché sur des feuilles sèches. Cet abri, qu’on appelait les Logis , était destiné aux nouveaux arrivants à qui l’on ne faisait pas connaître les souterrains de la Grandville.
Les Chouans restèrent quelquefois plusieurs jours de suite sans sortir de leur retraite, osant à peine soulever les trappes, et ne s’éloignant pas même la nuit. C’était quand les troupes républicaines faisaient des battues dans la campagne pour y découvrir les Vendéens fugitifs. Alors les paysans du voisinage , qui s’étaient engagés à fournir des vivres, n’osaient plus les apporter aux endroits désignés sur la lisière
du bois , de crainte de donner des indices aux espions. Pendant ces jours-là les provisions s’épuisaient, il fallait réduire les rations. Jean Chouan se chargeait de ce soin , et il n’y avait jamais de plaintes. — « Dans ces moments de « gène, le chef nous récitait de longues prières; » cela faisait patienter; quand nous avions « chapeletté tout le jour durant, nous ne sen- « tions plus le besoin de manger. » C’est ainsi que la résignation de ces pauvres gens nous a été expliquée par l’un d’eux.
Mais dans les jours où l’ennemi ne se montrait pas, les Chouans avertis s’empressaient de prendre quelque délassement. Les femmes et les enfants du voisinage étaient chargés de faire le guet , et toute la bande sortait sur la clairière où l’on allumait du feu. Alors les uns s’occupaient à faire des paniers, d’autres nettoyaient leurs armes ou raccommodaient leurs vêtements déchirés ; enfin , les plus agiles et les plus forts, pour se remettre de la fatigue d’un repos forcé, donnaient à l’assemblée le spectacle de leurs joutes. Jean Chouan ne prenait part ni à ces occupations, ni à ces jeux, mais il se plaisait à animer les lutteurs. « Al- « Ions, mes enfants, disait-il , donnez-vous de « l’ébat sur la Garenne. Demain, peut-être,
« il faudra rester blottis dans les trous. » Quant à lui , il n’avait jamais pu se de'cider à s’enterrer ainsi. — « Parle temps qui court , disait-il, « il est possible qu’on ait bientôt à me mettre « en terre, mais je ne m’y mettrai pas moi- « même. » Où se réfugiait-il quand les paysans du voisinage venaient donner l’alerte ? Il ne l’a jamais dit, et on ne l’a jamais su.
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