‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 3 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Emeute au bourg de Saint-Ouën-des-Toils près de Laval.

Elle a pour cause le renvoi du Curé constitutionnel et l'enrôlement des jeunes gens. — Jean Cottereau , dit Chouan , pro • clame l’insurrection contre les autorités révolutionnaires. — Détails concernant les premiers insurgés.

Ce fut vers le milieu de l'année 1792 que la révolution française, jetant le défi à l’Europe coalisée , laissa éclater toute la violence de ses emportements. L’Assemblée législative, dominée par les chefs des Clubs , sanctionna tous les attentats et permit tous les crimes ; la journée du 10 août abolit la royauté et conduisit Louis XVI en prison ; des lois condamnèrent les prêtres à l’exil et les émigrés à la mort : c étaient les préliminaires des massacres de septembre , de l’avènement de la Convention et

du règne de la Terreur. Ên ce moment où l’on pouvait croire que la crainte avait paralysé le courage de tous les Français religieux et royalistes , quelques paysans du Bas-Maine osèrent se lever, proclamant guerre à outrance à une révolution qui brisait à la fois le trône et les autels.

Cette insurrection , qui commença par une simple émeute de village, ne sembla pas d’abord avoir la moindre importance ; mais elle ne tarda pas à s’étendre dans la Bretagne , dans l’Anjou, dans la Normandie, et finit par mettre en péril la république que les puissances étrangères n’avaient pu renverser.

Le 15 août 1792, dans le bourg de Saint- Ouën-des-Toits , chef-lieu d’un des cantons de la Mayenne , à trois lieues de Laval , près la frontière de Bretagne, la population des paroisses environnantes , convoquée par les autorités révolutionnaires du département , s’était rassemblée dans l’église paroissiale. A cette époque , les églises servaient de lieu de réunion pour les délibérations politiques et administratives. Là, des membres du Directoire du District de Laval, et les chefs des gardes nationales du canton, venus le matin en grande pompe , étaient montés sur une estrade élevée

au milieu de la nef ; une escouade de gendarmerie, coriège d’honneur et de sûreté, les entourait, et, au milieu d'eux , un orateur, parlant au nom de la liberté et de l’égalité , menaçait de la prison quiconque s’opposerait aux mesures civiques qu’on allait proposer.

Il s’agissait d’abord de décider les habitants du bourg à former une députation pour aller chercher à Laval le curé constitutionnel nouvellemen t nommé. Celui-ci s’éta i t rendu à Sai n t- Ouën quelques jours auparavant; mais, dès qu’il eût annoncé l’intention d’entrer à l’église, un attroupement de femmes et d’enfants accourut lui barrer le passage , et , par des cris , des malédictions et des menaces , le contraignit d’abandonner son projet Effrayé de celte opposition , il s’était enfui , déclarant qu’il ne retournerait à Saint-Ouën que si des habitants du bourg venaient le chercher , en s’engageant à le défendre.

Voilà ce qu’on voulait obtenir de gré ou de force; on avait de plus à déterminer les jeunes gens du canton à partir volontairement pour l’armée. L’assemblée demeura immobile et muette tant qu’on lui parla du curé constitutionnel ; mais lorsqu’on voulut prendre le nom des jeunes gens appelés à s’enrôler comme vo-

lontaires , eeux-ci répondirent à l’appel par des murmures , et aux menaces par des moqueries. Le tumulte augmenta quand on vit les gendarmes recevoir l’ordre d’arrêter les mutins. Les cris : « A bas les Patauts! point d /race trus ! point de V olontaires bas !. . . . à

« bas les Patauts! » se firent entendre de tous côtés (1). Les voies de fait allaient suivre, mais un homme s’élance de la foqle, arrêtant d’une main le premier gendarme qui s avance, de l’autre imposant silence à l’assemblée , il dit : « Quand le Roi demandera que nous prenions « les armes, nous marcherons tous , je réponds <« pour tous; mais, s’il faut partir pour aller « défendre ce que vous appelez la Liberté, « vous, qui la voulez, allez vous battre pour « elle ; quant à nous , nous sommes tous au cc Roi, et rien qu’au Roi ! » Et l’assemblée de s’écrier avec lui : « Oui ! tous au Roi , et rien c< qu’au Roi ! » Aussitôt , gendarmes , officiers, administrateurs, poussés, culbutés, chassés hors de l’église , se dispersent et s enluient.

L’homme qui s’était ainsi mis en avant avait

(1) Les paysans appelaient Patauts ou Patriotes les révolutionnaires , et Intrus ou Jureurs les prêtres qui avaient prêté le serment de fidélité a la Constitution civile du clergé. Le nom de Bleus était donné aux soldats de la république.

dû au Roi cette vie qu’il voulait consacrer à sa cause : c’était Jean Chouan le contrebandier.

L’impulsion d’audace donnée par lui aux jeunes gens de Saint-Ouën avait été si soudaine que personne n’eut d’abord l’idée d’y mettre opposition ; cependant, les hommes des paroisses d’Andouillé , de la Baconnière et de la Brulatte avaient pour la plupart embrassé les opinions révolutionnaires ; quand leur premier étonnement fut passé, ils se concertèrent entre eux et, se croyant les plus forts, ils décidèrent qu’ils pouvaient du moins s’approprier le drapeau tricolore envoyé de Laval pour le chef-lieu du canton. Graffin, juge de paix et capitaine de la garde nationale de la Brulatte, s’en étant déjà saisi, se mettait en marche à la tête de sa troupe , quand Jean Chouan en fut averti. Il appelle ses camarades; les jeunes gens d’OIlivet, du Genest, de Saint- Ouën, et, par un chemin détourné, court attendre les Patriotes à la sortie du bourg. Ceuxci s’avançaient triomphants et tambour en tête ; Jean Chouan leur ferme le passage. « Halte- « là ! s’écria-t-il , j’ai deux mots à dire. Maître « Graffin, vous allez nous laisser ce drapeau; « s’il vient de la part du Roi, c’est à nous qu’il

« appartient; dans tous les cas, il ne sera pas « une enseigne pour les Patauts ; j’en fais mon « affaire. » En parlant ainsi , il saisit le drapeau et l’arracha des mains de Graffin ; celui-ci , furieux, tire son sabre; Jean Chouan , qui n’avait qu’un bâton, fait, du premier coup, voler le sabre en morceaux et vient rejoindre ses camarades qui s’avancaient pour lui prêter secours. Comme lui , ils n’avaient aussi que des bâtons; mais les gardes nationaux savaient quelle arme c’était dans leurs mains. Un moment les deux troupes , se menaçant et se provoquant, parurent prêtes à en venir aux coups; mais ce fut tout. Jean Chouan, laissant le passage libre , les Patriotes se remirent en marche , et les Royalistes rentrèrent triomphants dans le bourg de Saint-Ouën.

Alors , rassemblant autour de lui tous les jeunes gens qui s’étaient déclarés de son parti, Jean Chouan leur annonça que, de ce jour, il se décidait à combattre ceux qui se montraient ennemis de Dieu et du Roi. « Sous peu de « temps , ajouta-t-il , la Bretagne tout entière « aura pris les armes et viendra à notre aide: « marchons les premiers. Un jour à venir cela « nous fera honneur d’avoir donné l’exemple; « faisons voir aux Bretons que les Mainiaux

« n’ont pas peur de se meure en avant pour « la bonne cause. Déjà nos têtes blanches (1) k ont chassé un Intrus j c’est à nous, les gars, « à ramener les bons prêtres. Que tous les « braves ici s’y engagent au péril de leur vie ! « Promettons-le sur notre foi deChrétiens ! sur « notre part de Paradis ! » Aussitôt , d’un cri unanime , tous s’y engagèrent et le promirent sur leur foi de Chrétiens, sur leur part de Paradis.

Ce fut ainsi qu’excités par Jean Chouan le Contrebandier, les paysans du canton de Saim- Ouên donnèrent aux Royalistes de l’Ouest le premier signal du combat. Ils ne s’astreignirent à aucun ordre de discipline militaire, ne marchèrent point en rang, ne prirent point d’uniforme. La plupart n’eurent d’abord pour armes que ce long bâton qu’on nomme dans le pays une Ferte. Son usage habituel était de servir d’appui pour franchir les haies et les fossés ; mais les Faux-Saulniers en avaient su faire une arme redoutable. Il se trouva tel d’entre eux qui , avec sa ferte seule , sût résister à deux cavaliers armés de leurs sabres.

(1) Les femmes sont désignées parle nom de Têtes blanches k cause de leurs coiffes.

L’agilité de ces hommes tenait du prodige : ni baies, ni fossés, ni barrières n’arrêtaient un instant leur course; aussi les Insurgés des autres cantons les appelaient-ils la bande des oiseaux. Ils ne quittèrent point le costume des paysans de leur canton : ils avaient pour coiffure un épais bonnet de laine rouge ou brune ; quelques-uns, un chapeau à grands bords qui leur cachait à demi le visage ; de longs cheveux plats tombaient en désordre sur leurs épaules; leurs culottes courtes et non fermées au genou laissaient le jarret nu et libre ; des guêtres de cuir défendaient leurs jambes contre les broussailles et les ajoncs au travers desquels ils se lançaient impunément. Par-dessus la Bielle, sorte de veste de couleur sombre, ils endossaient en hiver un surtout de peau de chèvre garni de ses longs poils, et cet accoutrement leur donnait un aspect rude et sauvage.

Cette troupe rustique, que Jean Chouan sut animer de tant de résolution et d’audace, fut, dans le commencement, bien peu nombreuse. Elle comptait à peine une centaine d’hommes. Ils n’avaient alors ni munitions, ni argent, ni secours d’aucune sorte. Pour s’expliquer leur téméraire confiance, il faut se rappeler que presque tous, ayant été Contrebandiers , se

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trouvaient déjà familiarisés avec les périls et endurcis aux plus rudes fatigues. D’ailleurs , une vie errante et aventureuse entrait dans leurs goûts et leurs habitudes. En outre , ils se tenaient assurés que toute la population de la campagne leur viendrait en aide et leur ferait déjouer les poursuites de l’ennemi. Ils n’ignoraient pas non plus qu’une coalition royaliste, formée par le marquis de la Rouerie , était prête à se déclarer , et , de plus , on leur avait dit qu’une armée étrangère , réunie aux émigrés, entrait en France pour rétablir la royauté. Ils pouvaient donc voir bien des chances de succès dans la prise d’armes qu’ils allaient hasarder. Mais , au-dessus de tout cela encore, Jean Chouan ne leur a-t-il pas dit que le jour était venu de se battre pour leur Religion et leur Roi ? Que leur faut-il de plus ? Les voilà tous dévoués à cette cause sainte. Us succomberont peut-être , mais ils ne céderont pas.

Chacun à l’envi cherchait à montrer son enthousiasme et sa ferme résolution. 11 fut proposé de dresser une liste de tous ceux qui s’engageaient à prendre les armes; mais Jean Chouan leur dit : « Il ne faut point d’écrits « entre nous : nous marcherons tous de pleine

« volonté et de loyal accord ; si quelqu’un « sent le cœur lui manquer, qu’il nous laisse,

„ nous le tiendrons quitte ; un poltrou nous « gênerait. » Il annonça ensuite que, sous peu de jours , il faudrait se mettre à la besogne , mais que, pour le moment, il convenait de se séparer en se tenant prêts à marcher au premier avis. Cela dit, on se quitta aussitôt et l’on fut se préparer à la vie nouvelle qu’on venait de s’imposer. On peut dire que , dès ce moment , l’insurrection eût un nom et un chef à la fois. Ce chef, on ne le choisit pas; mais il sembla à tous qu’en s’attribuant le commandement, Jean Chouan ne fît qu’user de son droit. On trouva donc tout naturel de recevoir ses ordres, comme il trouva tout simple de les donner.

Maintenant , disons quel était cet homme qui avait su prendre tant d’autorité sur des paysans , ordinairement jaloux, soupçonneux et fiers. Je raconterai ce que j’ai appris de son origine , de sa famille et des aventures de sa vie privée. Pour bien apprécier les hommes qui se sont tirés de l’obscurité, il faut savoir de quel point ils sont partis, ce qu’ils ont du à eux-mêmes, à leur position, à leur habileté, à leur courage; comme aussi il faut se

rendre compte de l’aide qui leur est apportée par ce qu’il nous plaît d’appeler d’heureux hasards.

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