‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 4 sur 52 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Jean Cottereau dit Chouan. — Sa famille. — Ses aventures de Contrebandier. — Il devient homme de confiance. — Officier de garde nationale. — Chef du soulèvement des paysans de Saint-Ouën-des-Toils.

Le père et le grand-père de Jean Chouan étaient des bûcherons-sabotiers. Les gens de cet état vivent au milieu des bois, n’ayant pour abri que des cabanes faites de branches d’arbres recouvertes de mousse et de gazon. Ils établissent toujours leur ménage ambulant dans les lieux où ils ont à travailler, et ordinairement plusieurs familles se trouvent ainsi réunies et forment des espèces de hameaux. Ces gens ont leurs mœurs , leurs coutumes particulières , sont tous braconniers habiles, et, dans ce tempslà , étaient aussi de hardis Contrebandiers.

Le nom de famille de Jean Chouan était Cottereau ; le surnom de Chouan avait été donné à son grand-père parce qu’il était naturellement taciturne et triste , et que , dans

les réunions, il se tenait toujours dans un coin à l’écart. De là , il fut appelé le Chouan ( le Chat-huant). Depuis ce temps, la famille Cottereau conserva ce surnom. On le donna ensuite à tous les hommes qui se réunirent pour combattre sous les ordres de Jean, et enfin aux autres Royalistes armés dans les provinces de l’Ouest. Quant à ce qu’on a raconté que les premiers Chouans contrefaisaient le cri de l’oiseau de nuit pour se reconnaître et s’appeler, c’est une supposition faite par ceux qui , ne sachant pas la vraie explication , ont voulu néanmoins avoir quelque chose à dire pour satisfaire la curiosité. Peut-être aussi quelques Insurgés ont-ils eu cette idée qui leur était suggérée par leur surnom. Quoi qu’il en soit , il est à remarquer que l’oiseau consacré jadis à la sagesse armée devint comme une sorte d’emblème de la piété belliqueuse de nos paysans.

Revenons à la famille Cottereau. Le père de Jean Chouan mourut jeune; sa veuve habita alors avec sa famille ( quatre fils et deux filles) une petite closerie nommée Les Poiriers , à une demi-lieue du bourg de Saint-Ouën-des- Toits. C’était un bien venu d’héritage. Cette femme , qui , comme nous l’avons dit en par-

lant des Faux-Saulniers , était d’un caractère énergique et résolu, appartenait à une famille du pays fort estimée ; elle avait épousé par amour Cottereau le Chouan , qui n’avait d’autre fortune que sa bonne mine et son travail, et, pendant long temps, elle suivit son mari dans sa vie errante. Ce fut ainsi que Jean Chouan vint au monde dans la forêt de Concise (1), et qu’il fut baptisé dans la paroisse de Saint-Berthevin. J’ai trouvé là son acte de naissance. Il est ainsi conçu :

Jeao Cottereau , fils de Pierre Cottereau dit Chouan, bûcheron . et de Jeanne Moyné , son épouse , est né le 30 octobre 1767 en la paroisse de Saint-Berthevin près Laval.

La petite propriété que cultivait la veuve Cottereau avec ses enfants, dont plusieurs étaient en bas âge , ne pouvait fournir au quart de leur subsistance ; la vente du faux-sel leur offrait dps ressources, nos jeunes Chouans se plurent à braver les chances de ce commerce périlleux. L’ainé des fils, qui portait le nom de Pierre , avait embrassé l’état de son père et faisait des sabots. Il était bègue , d’un naturel

(1) Cette forêt , qui a trois lieues de longueur , est près de Laval , sur la route de Bretagne ; on l’appelle aussi la forêt de Laval. ...

tranquille et timide, et resta toujours étranger aux entreprises aventureuses de la contrebande; mais ses trois frères, Jean, François et René, se distinguèrent parmi les plus hardis des Faux-Saulniers. Avant tous les autres, Jean , le second des frères , se fit remarquer par sa taille avantageuse et sa force , comme aussi par son intrépidité. Il était bien jeune encore que déjà, dans le canton, aucun ne l’égalait en audace, ne le surpassait en activité. Bientôt les plus expérimentés ne firent rien sans ses avis, et il n’y eut point d’expéditions hasardeuses auxquelles il ne prit part; l’idée des obstacles et des périls souriait à son esprit entreprenant , et son courage était regardé comme une garantie pour le succès. Au reste , il ne tirait jamais vanité de ce qu’il avait fait , et une sorte d’orgueil l’empêchait toujours de convenir qu’il eût plus souffert qu’un autre. Quand il ne pouvait absolument le cacher, il disait : « Je ne suis pas chanceux ; je crois « vraiment que le bon Dieu ne veut pas que je « sois Saulnier, » et il promettait de ne plus s’exposer ; mais, à la première occasion, il oubliait sa promesse. Son mot d’habitude était : Il n’y a pas de danger , et ce fut là ce qui le fit surnommer le gars mentaux ( le garçon

menteur) par ceux qui s’étaient confiés à celte assurance bien souvent trompeuse dans sa bouche. Entendu dans ce sens, ce surnom de gars mentoux était pour lui comme une sorte de titre flatteur, et jusque dans les derniers temps de sa vie , ses camarades de jeunesse l’appelèrent toujours ainsi.

Jean Chouan fut arrêté plusieurs fois faisant la contrebande , mais toujours il était resté peu de temp9 prisonnier. Par quels moyens recouvrait-il sa liberté? Aux questions qu on lui adressait au retour, le gars mentoux répondait : « Je me suis sauvé aisément, il n’y « avait pas de danger ! On n’en pouvait obte- « nir davantage. » Enfin il arriva un jour que lui et plusieurs des siens furent surpris et enveloppés par une troupe nombreuse de gabeleurs. Comme à l’ordinaire , pour donner aux autres le temps de s’échapper, il voulut faire tête à l’ennemi. Aidé d’un seul de ses compagnons , il se défendit long-temps ; enfin , son camarade fut pris , et il lui fallut se sauver. Malheureusement, dans la mêlée, un gabeleur avait été tué ; de plus on avait reconnu Jean Cottereau et on savait combien il était habile à manier la ferle , le terrible bâton du Faux- Saulnier ; il allait donc être poursuivi comme

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meurtrier, si de puissants protecteurs n’avaient consenti à s’employer pour lui. On parvint à lui obtenir un engagement de soldat, et il alla rejoindre le régiment de Turenne qui tenait alors garnison à Lille. La carrière militaire convenait à ses goûts. Il se sentait à sa place au milieu des braves ; et , comme là on ne savait rien de sa vie passée , il s’y trouvait heureux et tranquille; mais il ne devait jamais rester long-temps en paix.

11 n’y avait guère plus d’un an qu’il était au régiment, lorsqu’un jour, durant la parade, son colonel lui dit qu’il venait de recevoir une lettre à son sujet, et lui donna l’ordre de passer chez lui après la revue. Aussitôt Jean Chouan est frappé de l’idée qu’on l’a dénoncé, qu’il va être arrêté et que sa perte est résolue. Une fois sa défiance excitée, tout l’instinct du contrebandier se réveille : on lui a laissé un moment, c’est assez. Il peut dire encore : « U n’y a pas de danger. » Il prévient l’officier de service qu’il se rend à l’ordre du colonel , qu’on ne doit pas s’étonner de son absence , et le voilà parti. Ne voulant pas se montrer aux portes de la ville , il saute en bas des remparts , et à la fin du jour , quand sonna l’heure de l’appel, Cottereau se trouvait à dix lieues de son ré-

giment, sur la route de son pays. Habitué dès l’enfance à marcher la nuit, à éviter toute surprise, il n’eut pas de peine à arriver dans sa famille. Mais quelle fut sa désolation quand il apprit là que cette lettre , sujet de son effroi , était seulement une nouvelle preuve de la sollicitude de sa mère? Elle avait obtenu , pour son fils chéri, une lettre de recommandation d’un personnage marquant du pays qui connaissait le colonel du régiment de Turenne, et c’était là ce qui avait amené sa fuite fatale.

Le mal était fait , il le crut sans remède et quitta le canton ; mais il fut dénoncé et poursuivi. Ses protecteurs jugèrent alors qn’il n’y avait plus qu’un moyen de le sauver , en quelque sorte malgré lui : ils obtinrent une lettre de cachet , et il fut renfermé dans une maison d’arrêt à Rennes. On pensa que cette détention pourrait calmer la fougue de son caractère. En effet, à cette époque, il se fit en lui une révolution complète. On n’a jamais su s’il dut à lui seul ou à quelques sages conseils les salutaires réflexions qui le corrigèrent de tout ce que sa vie errante lui avait pu donner d’habitudes répréhensibles; quoi qu’il en soit, il parvint bientôt à gagner l’amitié de ses compagnons de captivité et la confiance du geôlier

qui le nomma surveillant des ateliers. Au bout de deux ans, Jean Chouan fut rendu à la liberté ; il revint dans son pays et se montra tout autre qu’on ne l’avait vu jusque là. Sa conduite pieuse et réglée ne se démentit plus. Une veuve respectable, propriétaire dans le canton , et à qui les Cottereau tenaient par quelques liens de parenté, le prit auprès d’elle et lui confia l’administration de ses biens. Il se livra tout entier à cette occupation dont il s’acquitta avec autant de probité que de vigilance. Dans ce temps , ses frères et ses soeurs , tous sortis de l’enfance , aidaient leur mère de leur travail; et elle vivait ainsi dans une sorte d'aisance. Jean Chouan pouvait croire que, désormais, le reste de sa vie serait paisible. Mais ce fut alors que la tourmente révolutionnaire vint porter partout le trouble et le désordre. La commotion qui déjà ébranlait le trône se fit ressentir jusque dans la chaumière. Bientôt, chacun, oubliant ses intérêts personnels, prit parti dans la lutte qui s’engageait. La dame chez laquelle demeurait Cottereau ne craignit point de montrer son dévouement à la monarchie , et celui-ci embrassa avec enthousiasme les mêmes opinions. Rassuré dans sa conscience par les nobles motifs qui animaient son cou-

rage, il ne chercha plus à réprimer son ancienne ardeur à braver les périls , et donna pleine carrière à son zèle religieux et royaliste. A cette époque, il avait acquis dans le pays l’estime et la considération de tout le monde , et , à la première formation de la garde nationale , lorsqu’elle s’organisait au nom du Roi , il fut nommé officier dans la compagnie de la paroisse d’Ollivet ; mais les événements ne tardèrent pas à prendre une direction qu’il désapprouvait, et il avait donné sa démission peu de temps avant le jour où il se mit à la tête des paysans, au bourg de Saint-Ouèn, pour proclamer la résistance aux mesures révolutionnaires.

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