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VOYAGE EN CELLULE

en arc de cercle par laquelle on passe forcément le bout des pieds. Le couloir qui est dans le milieu sert aux gardiens qui s'y promènent pour vous surveiller. Au bout du couloir est un poêle que Ton allume Thiver, et les portes d'entrée du vagon sont au milieu. Dans une des cellules, la planche du siège se soulève et on s'aperçoit que cette cellule sert de latrines.

Les préposés couchent sur des matelas qu'ils étendent dans le couloir.

Comme nous étions arrivés avant le départ du train, nous demeurâmes là-dedans pendant près de sept heures. C'est un assez joli supplice. Mais nous avons, nous autres humanitaires, aboli la torture. Du moment où le sang ne coule pas, où Ton ne hurle pas...

En arrivant à Beauvais, lieu de notre destination, nous montâmes dans l'omnibus de

la ville qui nous conduisit à une grande bâtisse en briques rouges : c'e'tait là que nous devions passer un an.

Les préposés du ministère nous remirent contre reçu au gardien-chef de la prison de Beauvais.

CmaUIÈME PARTIE

Nous sommes arrives. Le gardien-chef qui répond au doux nom de Tartarin nous reçoit poliment. Il nous mène dans un bâtiment complètement isole' que l'on a fait évacuer aux femmes pour le donner aux politiques. Nous trouvons des châlits propres, des paillasses

neuves, des draps neufs, des couvertures neuves. Il y a peu de lits dans chaque chanibre. Nous sommes enchantés.

— <c Nous serons bien ici, » nous écrionsnous.

Hélas! . . .Nous sommes le 24novembre 1 87 1 .

Il faut commencer par choisir, par trier sa chambrée, car, parmi les camarades il y en a qui sont meilleurs à voir de loin que de près. Dans la chambre du premier, au fond, que nous avons choisie, il y a cinq lits. Nous sommes quatre: Vacheret, Henry Mouton, Calvinhac, et moi. Quel sera le cinquième ?

Henry Mouton dit: « Caron est un très -gentil garçon. » Caron doit venir avec la fournée qui arrivera demain. Nous l'attendons quand la fournée arrive. C'est mon camarade aux gros yeux qui mangeait sa soupe au bout du banc.

Allons, la chambrée sera bonne !

LA PRISON DE BEAUVAIS 25l

Vacheret est un capitaine, marchand-de-vin de son métier, brave homme, qui a été en Afrique et s'y est marié. Henry Mouton (i) est aussi un ancien capitaine fédéré; c'est un gros gaillard suffisamment énergique. Le comte de Calvinhac (2) est un étudiant en médecine, originaire de Toulouse, qui a joué le rôle de délégué de l'Algérie près la Commune de Paris. Caron (3) est un simple garde qui a signé des affiches.

On nous met un lit de plus pour Lewal, un fédéré théoricien, qui a été employé aux Affaires-étrangères. Il est de la chambrée, mais nous n'avons jamais fait la popote ensemble, tandis que, dès le premier jour. Mouton, Calvinhac, Vacheret, Caron et moi, nous vivons en commun.

(i) Aujourd'hui fabricant d'appareils de chauffage, à Paris.

(2) C'est le même citoyen-comte de Calvinhac qui a été un moment conseiller-municipal de Paris. Il est aujourd'hui conseiller-municipal de Toulouse.

(3) Aiijourd'hui commerçant notable de Paris.

Nous avons des poêles, du charbon, nous faisons acheter par le cantinier ce que nous voulons, nous nous faisons fournir des cocottes (j'entends des marmites) et nous nous adonnons à de plantureuses cuisines. Nous allons donc nous refaire un brin. On a e'té poli, nous Tavons e'té. De'cîdément nous serons aussi bien que des prisonniers peuvent désirer l'être.

A partir de Beauvais, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de transcrire les notes de mon journal; rien ne peut offrir un tableau plus vivant d'une prison, de ses ennuis, des tyrannies qu'on y subit, de ce qu'on y souffre.

26 novembre. — Deux jours après notre arrivée, on nous menace sans sujet de nous retirer la cantine. On ne nous permet plus qu'un demi-litre de vin, on supprime le tabac.

Le bouillon est une véritable eau claire et on nous donne du pain qui est lié seulement.

28 novembre. — On affiche un placard qui porte défense de chanter et de crier sous peine de privation de cantine et des rigueurs de la prison.

Le gardien-chef, qui est une manière de sacristain voûté à la tête de fouine, doit être d'une franchise!...

3o novembre. — On vient prendre mesure pour construire un lit-de-camp et remplacer par la promiscuité et la saleté, la propreté et le bien-être relatif dont nous jouissons.

On va faire aussi des lits-de-camp dans les autres chambrées.

On nous retire une de nos bonnes couvertures et on nous en donne une mauvaise à la place.

i" de'cembre. — Nous envoyons des lettres où nous nous plaignons.

Le greffier, nommé Bernardi, que nous n'avons encore vu qu'en e'tat d'ivresse, vient au milieu de nous et crie :

— « Il y a ici des gens qui réclament. Le premier qui fait une réclamation je le soignerai. On écrit à sa famille et à ses amis ce qui se passe dans la prison. Faut pas de ça.

On ne le supportera pas. Je suis un ancien gendarme, et si ça se renouvelle, je vous montrerai la dix-huitième leçon. »

En disant cela, il fait mine de donner un coup de pied. Cette dix-huitième leçon appartient-elle à la savate de l'ex-gendarme ?

Nous n'en avons jamais rien su.

Nous sommes avertis que nous ne pourrons plus correspondre avec nos familles que tous les huit jours. Par exemple ! c'est trop fort !

Mouton, Calvinhac, Caron et moi, nous nous entendons pour prendre la tête d'un mouvement de résistance.

2 décembre. — On vend du tabac.

3 décembre. — Le greffier vient faire un tour dans les chauffoirs. Il s'appuie aux murailles pour marcher.

4 décembre. — On retire Taffiche prohibitive et nos lettres repartent tous les jours.

Par compensation on ferme les portes de nos dortoirs à huit heures du soir. Jusqu'à ce Jour ces portes avaient été laissées ouvertes en cas de besoin, la nuit, maintenant c'est à nous de n'avoir aucun gros besoin.

6 décembre. — Le gardien-chef nous prévient « officiellement » que nous serons bientôt libres.

Explosions de joies !

Je n'ai jamais pu savoir pourquoi Tartarin était venu exprès nous annoncer cette fausse nouvelle. C'était peut-être une bonne farce.

9 décembre. — On pose les lits-de-camp et

on retire nos lits en fer, sauf deux, celui de LewaI et le mien.

12 décembre. — On ne nous donne plus de lampe sous prétexte que nous usons trop d'huile. On remplace la lampe par une veilleuse.

Mouton se plaint de ce que la cantine vend le papier un sou la feuille. Le greffier répond que Mouton n'aura pas d'autre papier et que s'il se procure du papier en dehors de la cantine, on supprimera sa correspondance et celle de ses co-détenùs par-dessus le marche'.

20 et 21 décembre. — On veut nous revêtir du costume des voleurs dont on nous menace depuis quelque temps déjà. On nous présente ce costume qui se compose d'une toque, d'une veste, d'un gilet et d'un pantalon d'un gros tissu gris.

Les spécimens qu'on nous exhibe ont l'avantage de n'avoir pas été portés.

— « On les a faits exprès pour vous! » nous dit Tartarîn.

— « Nous avons déjà déclaré que nous garderions nos habits civils. »

Nous protestons et nous nous refusons à quitter nos habits, car les condamnés politiques n'ont jamais été forcés de revêtir le costume des prisons.

— ce J'ai Tordre » dit l'illustre Tartarin « de ne point vous considérer comme détenus politiques. »

— « Allons donc ! Que sommes-nous ? »

s'écrient à la fois Caron et Monteil.

— <c Messieurs, vous ne voulez pas vous soumettre ? »

— c( Nous ne céderons qu'à la force. »

Tartarin et les gardiens s'en vont. Mais le

lendemain, Tartarin est monté, il a bu son petit coup, les gardiens qui le suivent sont ivres :

— « Messieurs, » nous dit-il « voulez-vous vous soumettre? J'ai des ordres formels. Si vous ne voulez pas vous soumettre, je vais aller chercher la garde et on vous déshabillera. »

— a Vous avez des ordres formels ? »

— « Oui. »

— a De qui ? »

— « De M. le préfet. »

— « Qui est le préfet ? »

— «M. Choppin. »

— a He' bien, déshabillez-nous de force, nous voulons constater que, fermes en notre droit, nous ne nous soumettons qu'à la violence. »

Nous avons eu d'abord envie de résister, mais depuis trois ou quatre jours, l'illustre Tartarin a conduit toute une intrigue.

Il a sondé en dessous les dispositions des autres détenus et il leur a fait entendre que s'ils ne se mettaient pas en rébellion, s'ils ne nous écoutaient pas, s'ils agissaient selon le bon plaisir des gardiens, on leur jetterait de petits verres de vin et des rations de cantine. Nous sentons que les détenus ont molli, qu'on ne nous suivrait pas, que l'on est .prêt à nous dire que nous empêchons les cama-

rades d'être convenablement traités dans la prison. Les gardiens portent la main sur nous pour nous déshabiller.

— « C'est bien, » disons-nous « nous constatons la violence, ne nous salissez pas davantage. »

Nous protestons énergiquement dans des lettres adressées à qui de droit.

J^envoyai la lettre suivante :

t< A Monsieur le Président de la République.

)) Monsieur,

» Cédant aux sollicitations de quelquesuns de mes amis et de ma famille, j'ai eu le très-grand tort de signer une demande en grâce.

» Depuis lors, j'ai été soumis à une suite de persécutions et de vexations des plus lâches, et je me suis vu, moi, homme politique, condamné comme tel, soumis au régime des détenus ordinaires.

26o SOUVENIRS DE LA COMMUNE

» Depuis lors, le gouvernement de Versailles a montré qu'il n'entendait passe dépar^ tir d'une politique de haine et de sang.

» Ceux donc qui, comme moi, ne demandaient qu'à contribuer à l'œuvre d'apaisement, ne désiraient que la conciliation, ont dû s'apercevoir qu'il n'y avait pas à revenir sur un jugement prononcé par vous, qu'il n'y avait rien de bon à attendre de ceux qui, après avoir fui devant les ennemis de la France, ont livré une partie de son territoire et de sa fortune.

» Je considère qu'un honnête homme ne peut être que l'ennemi de pareils hommes* Une grâce d'eux me serait une injure.

» Je vous prie donc. Monsieur, de considérer la demande que je vous adressai comme nulle et non-avenuë, ce dont vous voudrez bien donner avis au président de la commission des grâces.

» Recevez, Monsieur, l'assurance de la considération qui vous est due. »

Et j'envoyai cette autre lettre au ministre de rintérieur :

» Monsieur le Ministre,

» Hier, je vous ai adressé une protestation sur la manière dont on nous traitait. Aujourd'hui, après m'avoir violemment séparé de quelques-uns de mes amis, le gardienchef est venu nous imposer l'uniforme des voleurs, sous peine de mesures graves, nous déclarant qu'il avait reçu des ordres formels.

» Ces ordres ne peuvent émaner que de vous ou de votre représentant, le préfet.

J'ai protesté, mais j'ai pris les vêtements, parce que je dois éviter, dans la proportion de mes moyens, d'être une victime des procédés aussi illégaux qu'infâmes de vos agents.

» Je proteste, et déclare me réserver toute action, tant contre vous. Monsieur le Ministre, que contre le directeur de la prison et les employés.

» Recevez, Monsieur le Ministre, toute la considération qui vous est due. »

Pour comprendre cette dernière lettre, il faut savoir que Mouton avait e'té se'paré de nous et mis dans le quartier B, mais on le réintégra dans notre quartier.

Quant à mes lettres, je les trouve absurdes en les relisant aujourd'hui, mais je me dis qu'elles étaient justes alors que je les écrivais^ puisqu'elles reflétaient l'état d'exaspération où nous étions, état d'exaspération parfaitement justifié par cette suite de persécution? qui, de notre entrée en prison jusqu'à notre sortie, nous accompagna, comme si on nous eût mis dans un instrument de torture où les coups d'épingle eussent succédé aux coups d'épingle.

Le directeur de la prison est directeur des prisons du département et il réside à Glermont (Oise).

22 décembre. — On commence à nous inquiéter avec le travail forcé, les chaussonsde lisières classiques.

On nous prend les cocottes dans lesquelles nous faisons notre cuisine. On nous prend nos bouteilles pour que nous ne puissions plus avoir de vin.

Mouton se plaint ; l'entrepreneur, une espèce d'escogriffe, nommé Filliol, qui a, m'a-t-on assuré, fait faillite depuis, dit à Mouton : « Si on ne veut pas travailler, je ferai payer la nourriture. »

Combien Teau claire qui soupe est baptisée ?

24 décembre. — On supprime définitivement le tabac. Calvinhac fume des feuilles de datura et Caron des feuilles de rose.

25 décembre. — On nous dit que les lettres ne partiront plus que tous les quinze jours.

C'est un coup de l'aumônier, le chanoine Boyeldieu, qui inspire Tartarin dans nombre de ses petites persécutions. Voilà ce que c'est de refuser d'aller à la messe, et un jour de Noël encore !

i" janvier. — Nous nous arrangeons pour faire une petite fête. Ce n'est pas facile parce

qu'on a supprimé les paquets de vivres que les familles envoyaient, mais on s'est procuré de Targent, et avec de Targent en poche, que ne fait-on pas, surtout en prison!

En donnant de Targent aux gardiens pour se soûler on est toujours sûr de se procurer quelques satisfactions. Nous obtenons ainsi du vin et des victuailles. Le repas est gai.

C'est ici le moment, en lui souhaitant la bonne année, de faire entrer -en scène le docteur Gérard.

A son arrivée àBeauvais, ur^ nommé François Genty, agent de ventes, franc-maçon, écrivit en cette dernière qualité au vénérable de la Loge de Beauvais. Ce vénérable, le docteur Gérard, lui répondit aussitôt, lui demanda les noms de ses co-détenus et déclara qu'il ferait pour nous son possible.

J'entrai bientôt après ainsi que Caron en relation avec le docteur, et nous eûmes le bonheur de recevoir des fleurs que madame Gérard nous envoyait et qui nous apportaient

un peu des parfums de la liberté. En même temps, nous recevions de ce docteur qui nous rendit plus légère notre captivité, des lettres charmantes. Comment nous parvenaient ses lettres ? Par un gardien que, de son côte', il avait séduit. Cette connaissance précieuse à tant de titres devait grandir en même temps que notre captivité avancerait vers sa fin, mais je devais à mes souvenirs et à ceux de mes amis de signaler les bons rapports que nous avions déjà avec le docteur Gérard (i). Grâce à lui nos lettres pouvaient se moquer des multiples prohibitions du nommé Tartarin.

5 janvier. — Il y a parmi nous un ex-gendarme du nom de Pellichet. Il se met au mieux avec les gardiens, va se griser avec eux. Le greffier Bernardi vient trinquer avec lui jusque dans notre quartier.

(i) Le docteur Gérard est un de ces hommes bons et humains que Ton rencontre quelquefois dans la vie. C'est le médecin de tous les pauvres de Beauvais, on devine pourquoi puisque je dis qu'il est bon. Il est aujourd'hui conseiller-général de l'Oise. Madame Gérard est morte.

7 janvier. — La persécution de la messe commence.

Tartarin vient dire que ceux qui n'iront pas à la messe seront privés de cantine pendant huit jours. Au moment de la messe, un gardien ouvre la porte et crie :

— Tout le monde à la messe !

II y a quelques détenus assez lâches pour y aller.

Oh! les détenus!... nous avons fait notre possible pour les retenir, pour leur faire entendre raison.

— c( Voyons, » leur avons-nous dit « on vous traite d'assassins ; car c'est vous qui portez la peine de l'assassinat des otages, si innocent que vous soyez; votre ennemi, c'est le prêtre; c'est le prêtre qui a fait l'Assemblée de Versailles contre laquelle vous vous êtes révoltés; c'est le prêtre qui a produit la bataille des Sept-Jours ; c'est le prêtre qui fait que vous êtes ici. Aucun de vous ne croit ni à Dieu ni à Diable. N'allez pas à la messe. »

La plupart eurent honte, mais d'autres préférèrent se mettre en bons termes avec les gardiens et Taumônier. Natures de chien qu'on fouette et qui revient vous lécher en rampant pour avoir un os à ronger.

Il y avait, dans le quartier A où nous étions, moins d'ouvriers que dans le quartier B, bâtiment pareil au nôtre, situé de l'autre côté de la prison et avec lequel nous avions peu de rapports, quoiqu'il fût affecté aussi aux politiques; nous étions quatrevingts en tout, dont la moitié dans le bâtiment A ; parmi nous, il y avait deux rentiers, un casquettier, un fabricant de biberons, un laboureur, des mouleurs, des tourneurs en bois, un loueur de voitures, un bimbelotier, un marchand-de-vin, un forgeron, un gazier, un charretier, un gommeur sur ouate, un graveur, un peintre, un carrossier inventeur de plusieurs systèmes, un brocheur, un mécanicien, un régleur, un raboteur sur métaux, un plombier, un choriste, un

restaurateur, un raffineur, plus ceux que j'ai déjà cités»

Parmi ceux-là, il y en avait qui étaient très-dignes. Je puis écrire les noms de Lewal, Boulanger (Théodore) et Boulanger (Jean-Baptiste), Dubut, etc., mais il y a d^autres noms que je n'écrirai pas et qui étaient indignes de figurer à côté des nôtres. Il y avait de nos co-détenus, des ouvriers, des camarades, qui nous mouchardaient et nous vendaient ; il y en eut même qui frayèrent avec les voleurs et firent commerce avec eux ! Je pourrais parler d'autres défauts encore, de la grossièreté du langage ; mais je n'écris pas ces Souvenirs pour me livrer à une étude du peuple, dénoncer ses vices et proclamer qu'il a sa grande éducation à faire.

A la suite de ce conflit pour la messe, le gardien-chef, sévère, mais tremblant de peur, arrive :

— <( Messieurs, vous n'allez pas à la

messe. Je veux savoir pourquoi, vous coni' prenez. »

— « Parce que ça ne nous plaît pas. »

— « Mais enfin, il faut que je sache de quelle religion vous êtes. Vous êtes catholiques ? »

Cri général : — « Pour ça, non. »

— « Comment... Comment!... » reprend le gardien -chef démonté. « Je ferai faire une enquête. Chacun de vous dira sa religion. »

— « Monsieur le gardien-chef, » dit Calvinhac « ma religion c'est d'être libre-penseur. »

Le nommé Tartarin s'enfuit épouvanté.

8 janvier. — On nous fait espionner par les détenus ordinaires, les voleurs, qui viennent balayer, faire les lampes, etc.

Les gros ouvrages comme la vidange, le nettoyage, etc., ne sont pas faits par nous.

Mais nous lavons nous-mêmes notre linge. Il y a une pompe dans le préau à laquelle nous allons faire notre toilette le matin. Nous la-

vons-Ià nos flanelles, dans un baquet, quand nous en ressentons Tenvie. Je dis Tenvie parce que rhiver, nous sommes assez paresseux devant cette besogne. Plusieurs d'entre nous ne veulent pas mettre le linge distribue' par la prison, mais aucun de nous n'en a de rechange et dans la vie ve'gétative que nous menons, nous aimons mieux rester dans notre crasse que d'aller casser la glace pour laver dans le baquet.

La prison nous distribue une chemise en toile bise et un mouchoir bleu à carreaux le jeudi et le dimanche. La première chemise e'tait neuve, mais les autres ont été sur le dos des voleurs. La plupart d'entre nous s'en servent, et il y en a auxquels ça est bien qu'elles aient servi aux voleurs.

Le gardien-chef nous pre'sente le gardien Bouchard en nous disant qu'il restera toujours avec nous dans le quartier.

10 janvier. — On invente de fermer les portes de nos chambres pendant le jour afin

que nous ne puissions y monter et soyons obligés de rester dans les chauffoirs. Les portes seront fermées à 9 heures du matin et ouvertes à 8 heures du soir.

1 1 janvier. — On enlève les tables et les chaises qui se trouvent dans les chambres.

Le gardien Bouchard aflecte de parler avec du miel plein la bouche.

On vient nous dire que nous ne pouvons avoir que la cantine des autres condamnés, qu'on supprimera la viande.

Pour comprendre toute la portée de cette prohibition, il faut connaître le régime des prisons qui se compose d'un pain seigle et blé de 85o grammes par homme et par jour, et d'une soupe qui doit contenir certains principes nutritifs en graisse et légumes , mais que l'entrepreneur de la maison fait avec le moins d'aliments qu'il peut et sur laquelle les gardiens prélèvent ce qui est nécessaire en graisse et légumes pour eux et leur famille.

Le dimanche, on a soixante-dix-sept grammes de viande bouillie et une purée de légumes, et le même rata est libéralement donné les jours de fêtes reconnues.

Or, à la prison de Beauvais, l'entrepreneur Filliol rognait tant qu'il pouvait^ les gardiens s'approvisionnaient largement, si bien qu'il ne nous restait plus que de l'eau claire avec deux ou trois trognons de choux, de carottes ou de pommes-de-terre (Jamais ensemble, séparément), et le pain, que nous avions fini par obtenir, après bien des réclamations, d'assez bonne qualité et suffisaniment pétri et cuit.

Or, si, au régime réglementaire, c'est la décrépitude de l'homme, que peut devenir l'homme avec moins que le régime? Nous avions eu faim les jours où il avait plu à nos tyranneaux de bas étage de nous refuser la nourriture, nous serions morts à ce régime qui n'en était pas un.

La lutte pour notre nourriture était donc

la lutte pour notre vie, et nous la poursuivions avec un rare acharnement.

La cantine des prisonniers de droit commun se compose d'ordinaire de saucisses et de morceaux de jambon du prix o fr. i5 centimes; elle ne comporte pas le vin. C'est tout-à-fait insuffisant.

14 janvier. — Nouvelle persécution pour la messe. On veut nous forcer à y aller. Tous les gardiens arrivent. Calvinhac , Mouton, Caron et moi, nous refusons énergiquement et notre exemple retient une partie des camarades.

Le gardien Gervais sort du quartier en criant : « Préparez les cachots. »

Le cachot, en prison, c'est la cellule pendant un temps plus ou moins long, au pain et à l'eau; on vous donne une paillasse le soir, on vous la retire le matin; ni chaise, ni table.

Ou (c'était ainsi à Beauvais) c'est une cellule avec table, chaise, grabat en planches

rempli d'un fumier ou grouillent des myriades de poux, trou pour les ordures, air et lumière par une petite tabatière, pain et eau.

i6 janvier. — Le me'decin visite le quartier B. Il le déclare humide, malsain, et fait un rapport au directeur.

Le médecin de la prison est M. Evrard.

Nous avons été recommandés à lui par le

docteur Gérard. Il est très-poli, fait ce qu'il

peut pour nous, mais il est tenu par les règlements.

Précisément, le directeur arrive visiter la prison. Il y a apparence qu'il ne sait rien des persécutions multiples et des ivrogneries de Tartarin et des autres gardiens. Il demande pourquoi on a fermé les portes des dortoirs sans son ordre, et les fait ouvrir.

Après le départ du directeur le gardienchef vient nous dire qu'il lui a parlé de la messe et que le directeur lui a répondu que nous étions libres d'y aller ou de n'y pas aller.

Les paquets de vivres venant du dehors supprimés par le gardien-chef sont rendus par le directeur.

Cependant la fermeture des portes et la suppression des paquets se reverront. Depuis cette prison, je ne songe qu^avec e'pouvante à ce qui peut se passer, à ce qu'on peut faire d'un être humain derrière les murs d'une prison ou derrière les murs d'un monastère.

Le gardien-chef revient nous apprendre que c'est le Préfet de l'Oise, M. Choppin, qui lui R commandé de laisser entrer nos paquets.

24 janvier. — On nous avertit que nous n'aurons plus qu'un ou deux timbres-poste par semaine. Allons bon! encore autre chose!

26 janvier. — On tâche d'exciter nos camarades contre nous et on y parvient pour quelques-uns, mais nous ne mollissons pas, nous les prêchons, nous les engueulons sans cesse, et nous les maintenons dans une dignité relative.

Le gardien-chef leur dit: « Si on vous fait

des misères, c'est la faute à ceux qui ont réclame'. Si vous nous écoutiez, tout irait bien. Vous seriez considérés. »

Et le gardien-chef va dans la cuisine où des détenus ordinaires confectionnent l'eau chaude :

— « Vous savez, » leur dit-il « je vous considère comme mille fois plus honnêtes que les politiques qui sont tous plus voleurs que vous. »

Il est impossible de se figurer la duplicité, la bassesse, la vilenie du caractère de ce nommé Tartarin (i).

27 Janvier. — On nous défend de prendre des vivres à la cantine pour ceux qui n'ont pas d'argent. Nous n'en continuons pas moins à soulager autant que possible nos camarades.

Nos gardiens doivent se dire chaque matin:

(i) On m'a appris qu'il n'était plus à Beau vais et que le gouvernement de la République l'avait déplacé, avec avancement.

« Comment allons-nous les em...bêter aujourd'hui ? »

5 février. — Depuis longtemps nous sommes tracassés à propos du travail. On tient à nous faire travailler. On nous apporte VAlmanach de Beauvais pour que nous choisissions une des professions exerce'es dans la ville.

Inutile de dire que nous ne nous en occupons pas.

Jusqu'à ce jour nous avons pu empêcher nos camarades de travailler parce que nous regardons comme une indignité de nous forcer au travail. Quelques-uns nous échappent, la solidarité dans la dignité n'est pas dans les mœurs des communards. Une platitude pour un demi-setier ! Ils font des chaussons de lisière ou plutôt de tresse. La paire de chaussons est payée dix centimes en grosse tresse, vingt centimes en tresse fine. L'entrepreneur

est sensé partager avec l'ouvrier ce qu'on lui donne, mais il n'accuse jamais que la moitié de ce qu'on lui paie et l'ouvrier ne perçoit, en conséquence, que le quart. Un ouvrier très-habile peut gagner une dizaine de sous par jour (i).

6 février. — Le gardien-chef remet à François Genty une lettre qu'il a gardée depuis le 18 janvier, une autre arrivée le i", et il rend à Genty une lettre écrite par lui que, depuis dix jours, il avait promis, après Tavoir lue^ de mettre à la poste.

Les lettres remises à Genty ne contenaient absolument rien de repréhensible et qui pût les empêcher d'être transmises; la preuve, c'est que Tartarin les rendait après les avoir retenues un mois.

(i) Petit-à-petit nous ne restâmes guère qu'une quinzaine â refuser toute espèce de travail, et ce ne fut pas sans des luttes nouvelles et sans nous être retranchés derrière l'article 40 du Code pénal qui nous fournissait une échappatoire. Dans le quartier B où personne n'avait organisé la résistance, tout le monde travaillait.

Pendant ce temps, les détenus se rongeaient les poings de ne pas avoir de réponse. Ça faisait les délices de Tartarin.

7 février. — J'ai envoyé une note sur la prison au Rappel et à la Constitution. Les gardiens l'apprennent. Ils sont furieux.

Le gardien-chef me lit avec plaisir une lettre signée Calmon, à moi adressée, dans laquelle il est dit que nous sommes astreints au règlement de la maison-de-correction où nous sommes renfermés. Le gardien-chef refuse de me remettre cette lettre et même de m'en laisser prendre copie.

On remplace le gardien Bouchard par un vieux gardien nommé Vaquerie. Le vieux gardien a des oiseaux et des fleurs; il se soûle, mais discrètement, et on en fait ce qu'on veut, avec de l'argent.

8 février. — Le gardien Bouchard se soûle avec ses collègues à la cantine de la prison. Il va dans le quartier B, monte au second croyant être au premier, ne peut ouvrir la

28o SOUVENIRS DE LA COMMUNE

porte qu'il croit être la sienne, et crie : « Qui vive! en tierce! ». Il tombe sur le palier, et ronfle. Il se réveille à 5 heures du matin et revient dans le quartier A où nous l'entendons rentrer. Depuis quelques jours il venait souvent nous voir et nous réveiller en tirant nos couvertures. La veille il était venu, déjà ivre, avec un litre d'eau-de-vie à la main qu'il brandissait. Il est entré dans sa chambre et nous l'avons entendu casser son litre. Il est alors ressorti et je ne sais à quelle heure il est rentré.

10 février. — Mouton s'est beaucoup'plaint de Bouchard et du gardien Gervais, une manière d'insolent petit boule-dogue qu'on nous a imposé pendant quelque temps. Pour se venger, comme Mouton est de notre bande, qu'il est un des meneurs, on le fait changer de quartier et on nous envoie à sa place un garçon de seize ans nommé Cornebois.

Nous protestons contre le départ de Mouton.

Le gardien-chef vient nous dire qu'il sait que nous tramons un complot.

Un complot ! serait-ce pour enlever Tartarin ?

Mais, en effet, nous complotons de faire un petit dîner pour le mardi-gras, le gardien Vaquerie doit même nous apporter quelques friandises que M. et M™' Gérard ont la bonté de nous envoyer.

12 février. — Mardi-gras. Le gardien Bouchard veut emmener Cornebois au cachot.

Bouchard ne voit que quarte, tierce et cachot quand il est ivre. Le petit Cornebois se défend avec la vigueur de l'innocence persécutée. Caron se met en colère, il suit Bouchard chez le gardien-chef, ce dernier tremble devant la colère de Caron, on s'explique plus ou moins, le gardien-chef convient que ses gardiens sont toujours soûls, et finalement il ordonne de ramener Mouton avec nous.

Mouton revient.

Le vieux traître de Tartarin tombe dans

notre quartier, et, d'un ton diplomatique, il nous raconte que tous les gardiens sont des ivrognes, que nous pouvions répe'ter au directeur, si nous le voulions, que ses gardiens ne désoûlaient pas, qu'il serait le premier à l'affirmer, qu'il savait que le greifier se soûlait aussi, mais que c'était la même chose dans toutes les prisons.

Il ajoute que nous devons refuser d'obéir aux gardiens et l'envoyer chercher s'ils nous disent quelque chose.

Nous recevons la visite du général commandant à Beauvais. Quel honneur ! Je ne me lève pas pour lui. Il passe très-vite.

i3 février. — Le gardien Bouchard nous empêche de prendre deux gamelles, afin d'obliger chacun des détenus à aller chercher sa soupe lui-même.

Il est ivre encore.

Et voilà à quels gardes on confie la régénération des hommes qui ont faibli. Oh !

c'est joli les prisons!

14 février. — Ah ! oui, on n'avait pas encore songé à cela ! Il fait si humide dans nos chambres que les habits pendus au mur y moisissent. On invente de nous retirer Pair et la lumière en faisant poser des hottes aux fenêtres.

Est-ce tout ?

i5 février. — On m'a depuis longtemps retiré mon lit. On n'a laissé que celui de M. Lewal. J'ai essayé de coucher sur le litde-camp, mais il est trop court pour moi. J'ai mis ma paillasse à terre.

J'ai organisé une caisse qui me sert de table, en la complétant par une planchette que Charles Quentin m'a donnée à Satory.

Je travaille la nuit à la lueur de la veilleuse.

On nous refuse des timbres, on refuse de faire partir nos lettres, on refuse de nous délivrer de la cantine. C'est un refrain, mais il est agaçant. Et si, dans ces conditions, des prisonniers se révoltaient, est-ce que les juges condamneraient les gardiens ?

16 février. — Grand branle-bas!

Le quartier A se trouve d'un côté de la prison, le quartier B se trouve de l'autre, au milieu est l'entrée de la prison, le greffe, le cabinet du gardien-chef, le logement du directeur et son cabinet. Un long couloir relie ces trois corps de bâtiment. On nous fait tous venir dans le couloir; le quartier A d'un côté, le quartier B de l'autre, le gardien-chef et les gardiens se placent au milieu.

Alors le gardien -chef nous signifie que nous ne recevrons plus les paquets envoyés par nos familles.

On s'écrie: — « Mais il y en a en route. »

Le gardien-chef demande combien il faut pour que nous les recevions, on crie quinze jours.

— (( Hé bien, quinze jours, soit, » dit le gardien-chef. Et on rentre dans ses quartiers respectifs.

Nous avions cru qu'il y avait coup-d'Etat dans la prison de Beauvais en Beauvoisis.

Nous prévenons le gardien-chef que nous allons réclamer auprès du directeur par voie de pétition collective. Il nous dit:

— (c Vous ferez bien. »

Il proteste, dit qu'il n'a pas à se plaindre de nous, mais qu'on l'indispose contre nous.

Qui? qui?

On répond : d'abord l'aumônier, ensuite Tartarin lui-même.

17 février. — On ne prend pas nos lettres, et on ne distribue pas de cantine.

Un camarade a reçu une bouteille de quinquina, on la lui a prise et on l'a bue à la cantine.

Plusieurs se plaignent que des sommes de deux, trois, cinq francs, indiquées dans les lettres comme étant insérées dans ces lettres en timbres-poste, aient disparu.

Nous avons remis de l'argent au gardien Vaquerie pour qu'il nous achète des denrées, il vient nous confesser qu'il a bu notre argent. Nous lui en donnons d'autre, qu'est-ce que

VOUS voulez !... Heureusement que depuis assez longtemps nous avons de l'argent de poche.

i8 février. — On nous rend les timbres.

Le gardien-chef vient et dit:

— (c Je ne demande qu'à tout concilier.

Si vous saviez combien je suis porté pour vous! Mais je risque de perdre ma place. Je reçois des ordres. Je ne sais pas même d'où ils me viennent, ainsi... J'ai consulté la préfecture, vous ne devez plus recevoir vos paquets. Vous ne recevrez plus vos visites dans le cabinet de M. le Directeur, ni dans le greffe ; vous irez au parloir grillé. Vous n'aurez plus de vin non plus. Mais reprenez de la cantine. »

Ah! Tartarin,Tartarini,Tartarinette, mon brave, si nous vous tenions entre quat'-z-yeux ! Ah! vous recevez des ordres du ciel, ah!

vous autorisez bénévolement à reprendre de la cantine quand nous savons que le jeune neveu

de Tentrepreneur se vante de gagner de l'argent avec nous... ah! Tartarin!

L'architecte, M. Benoist-Weil, vient visiter la prison. Il la trouve humide, il de'clare que nous sommes trop serre's, il se plaint de ce qu'on ait placé sans le consulter les hottes qui retirent air et lumière; il dit au gardien-chef:

« Le médecin trouve aussi que c'est trop humide, vous avez eu tort de faire ce que vous avez fait. »

19 février. — Mon pauvre ami Fourmage a la bonté de venir me voir. Il m'apporte un gigot, un gigantesque saucisson, un excellent fromage de Livarot, un Tripier, Musset, des enveloppes, des plumes, des trésors, enfin !

Je le vois au parloir grillé.

Figurez-vous une chambre divisée par deux treillis en gros fil-de-fer distants l'un de l'autre d'un mètre. Fourmage est d'un côté, moi de l'autre, et entre les deux treillis le gardien Gervais vient se poser en ricanant.

C'est moi qui suis heureux de recevoir ainsi ce

pauvre ami qui vient de Paris exprès pour me voir et qu'on laisse dix minutes avec moi dans cette position ! Pauvre et excellent ami auquel je ne puis même pas serrer la main!

Mais quelle joie chez les gardiens, c'est moi, moi « le grand meneur » qui ai eu la première visite dans le parloir grille'. Le soir ils sont saouls comme trente-six grives et on les entend chanter à la cantine.

20 février. — Les lettres remises depuis plus de dix jours traînent sur le bureau du greffier. Mouton qui découvre la chose s'en plaint avec cette rare énergie qu'il a montrée tant qu'a duré sa captivité.

Le gardien-chef lui dit que sa lettre ira au Préfet.

— (( Il n'y a pas de danger, » dit Mouton <c elle contient des détails sur la prison. »

— (c Voyez M. Monteil, » dit le gardienchef <c il n'écrit plus rien. »

Parbleu! mon bonhomme, parce que j'ai une voie plus sûre que la tienne.

22 février. — En présence des persécutions multiples renouvelées journellement, nous prenons la résolution d'ennuyer nos gardiens à notre tour et de ne plus prendre de cantine.

Alors changement : on veut nous forcer à acheter de la cantine.

Le gardien Bouchard vient demander si on veut de la cantine. Ordinairement il y a une liste préparée qu'on remet. On lui dit qu'il n'y a pas de liste.

Bouchard s'écrie :

— « Vous ne voulez plus de cantine ! Hé bien, çà y est, on va tout vous confisquer. »

On vient prendre en effet les ustensiles de cuisine que nous possédons.

On appelle Mouton, et le jeune neveu de l'entrepreneur reprenant le thème souvent rebattu du travail obligatoire, lui dit :

— (( Oui il faut que décidément on travaille ou qu'on me paie quotidiennement la nourriture. »

La nourriture revient à Tentrepreneur à cinquante centimes par jour à-peu-près (i)^ mais pour payer son eau chaude!., à d'autres !

24 fe'vrier. — Anniversaire républicain.

Le directeur vient.

Le citoyen Genty et moi nous sommes délégués par nos camarades auprès du directeur. Nous lui exposons ce qui se passe et nous lui remettons une note.

Nos paquets seront donnés jusqu'au 29.

Le greffier a, paraît-il, reçu un savon, car nous l'entendons crier : « Oui, il y en a qui racontent ce que nous faisons. Ils disent que nous nous soûlons. Ils verront ce que je leur ferai le jour de leur sortie de pri-son. »

Voici la note remise au directeur :

<( Monsieur, on nous a supprimé, habits^ tabac, lettres, air, lumière, et je ne sais com-

(i) Elle était soumissionnée quarante-cinq centimes.

bien de fois la cantine. On s'est plaint à vous de taquineries incessantes.

» Vous nous dîtes un jour, Monsieur, que vous auriez des égards pour nous, que vous ne pouviez nous considérer comme les voleurs qui sont ici; plus tard vous avez protesté des intentions bienveillantes de Tadministration et vous avez défendu qu'on nous persécutât.

» Les tracasseries ont continué; elles sont de tous genres ; nous vous en entretiendrons. Aujourd'hui encore on supprime les petits envois de nos familles, ces envois pourtant nous aident à vivre, nous empêchent de tomber malades.

» Nous pensons, Monsieur, que ce qui se passe ici n'est pas connu de vous et qu'on circonvient M. le gardien-chef. Il est nécessaire, Monsieur, au point de vue du bon ordre de cette prison, que vous nous rendiez visite souvent et que des mesures radicales fassent cesser la fantaisie à laquelle nous sommes livrés. »

Le soir, nous adressions la lettre suivante au Préfet :

(c Monsieur le Préfet,

» Détenus politiques à Beauvais,nous avons eu aujourd'hui la visite de M. le directeur des prisons de TOise. Nous lui avons fait des réclamations pour notre bien, qui sont, nous a-t-il dit, de votre ressort. Monsieur le Préfet, et que nous vous adressons.

» Nous sommes généralement habitués à une nourriture forte et quelques-uns de nous sont d'une complexion délicate; vous savez.

Monsieur le Préfet, que l'ordinaire de la maison se compose de soupe et de pain, nourriture peu substantielle, et qui amènerait indubitablement de nombreuses maladies parmi nous, si nous y étions réduits.

» Nous avons rhonneur de vous demander.

Monsieur le Préfet, l'autorisation de prendre à la cantine :

» 1° Un litre de vin par jour et par homme.

» 2° De la viande fraîche.

» Aliments qui ne sont pas porte's sur le tableau de la cantine.

« A ce sujet. Monsieur, ne pourriez-vous nous autoriser à recevoir les petites provisions que nos malheureuses familles nous expédient et princijpalement autoriser les envois faits aux personnes qui ne peuvent recevoir de l'argent ?

» Pourriez-vous autoriser le tabac à fumer et à priser (qu'on nous délivrait lors de notre arrivée) ?

» Quoique nous soyons prisonniers, vous savez. Monsieur le Préfet, que nous avons des intérêts de famille et que certains d'entre nous ont des intérêts commerciaux, nous demandons formellement que nos lettres partent chaque jour comme cela s'est fait pour nous dans toutes les prisons. Ces départs auraient pour résultat d'empêcher l'agglomération des lettres à la fin de chaque semaine, ce qui donne trop de besogne à la fois aux employés du greffe.

» Ne serait-il pas juste aussi, et ne nous accorderez-vous pas, Monsieur le Préfet, de recevoir nos visites ailleurs qu'au parloir grillé, quand nos parents viennent nous voir de Paris et même de plus loin ?

» Nons estimons trop bien fondées les réclamations que nous avons Thonneur de vous adresser. Monsieur le Préfet, pour que vous n'y fassiez droit au plus tôt.

» Et dans Tespoir d'une bonne et prompte réponse, nous vous prions d'agréer l'assurance de notre haute considération.

)) Les détenus politiques de Beauvais. »

26 février. — Le gardien Bouchard a son habit tout emporté et la joue abîmée. Il s'est battu. ,

Un nommé Prêtre et un nommé Lortan, des nôtres, s'étaient mis au service de l'entrepreneur et des gardiens et nous distribuaient la cantine. Ils se retirent de ces nobles fonctions. C'est un voleur qui vient nous distri-

LA PRISON DE BEAUVAIS 2l)5

buer la cantine que nous avons, après prière à nous faite, consenti à reprendre. Mais on nous refuse le café, le sucre, et on ne nous donnera plus qu'une feuille de papier par semaine.

Le directeur vient environ une fois par mois. Quand il doit arriver on ne nous fait rien, mais il y a deux jours qu'il est passe' et voici que ça recommence.

On parle à l'entrepreneur qui nous donne du papier. Nous fabriquons de l'encre avec de la suie de'trempe'e dans l'eau chaude.

27 fe'vrier. — Jusqu'à ce jour on n'a pas ■oulu me donner Musset, livre immoral. On ne le de'Uvre , sur l'ordre du directeur , lit-on.

Notre correspondance avec le dehors est :ncore très-irréguUère à cette époque ; cepenlant nous recevons fréquemment des jourlaux par le gardien Vaquerie,

28 fe'vrier. — Pour nous distraire, nous aisons un théâtre. Je suis le lecteur. J'ai déjà

lu le Misanthrope et Cinna. Je suis écouté avec une grande attention. Voici le modèle d'une affiche que nous collons sur la porte du premier chauffoir :

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