MOEURS ET COUTUMES DE SCUTARI
Revêtu du costume, chemise et large caleçon de soie blanche, semblables à ceux qu'il avait la nuit de ses noces*, son chapelet entre les mains, recouvert d'un des longs draps de gaze de soie blanche qui garnissaient le lit nuptial, le mort est à terre, sur un matelas, au milieu de la chambre. Accroupies autour de lui sont les femmes avec sa veuve, qui reste subitement seule sur la route de la vie ou le chemin vers la mort ; dans une autre salle, les hommes, après avoir silencieusement serré la main aux parents fument quelques instants et se retirent ; dans ces pièces basses et généralement petites, aux étroites fenêtres grillagées, ce va-et-vient silencieux semble un errement d'ombres.
Soudain de la chambre où est le corps un chant se fait entendre, mélopée composée de quelques notes mineures sur lesquelles une amie de la famille commence à pleurer l'époux disparu, l'improvisation se scande comme un sanglot. C'est la nièce du mort, sa mère était mourante quand on lui a annoncé la fin de cet oncle, qui leur était souvent venu en aide, car elles étaient bien pauvres.
« Pour toi, dit-elle, j'ai abandonné ma mère chérie, sans l'aider à tenir le cierge qu'on avait placé dans sa main défaillante ».
« Pourquoi nous as-tu quittés, ô mon cher oncle! »
Chacune des phrases qui suit rappelle la vie, les vertus et les bienfaits du mort, lui parle de sa femme et de sa douleur, à la fin de chaque strophe, les assistantes la figure à moitié couverte de leur étoffe de soie foncée font entendre une plainte prolongée et frappent dans leurs mains semblant vouloir le réveiller; la veuve reste silencieuse.
i. Les Albanais, hommes et femnaes, dorment avec de larges caleçons.
La nuit est venue, les visiteurs sont partis ; il ne reste plus que les parents, qui se réunissent accroupis par terre autour de celui qui ne peut plus les entendre, les femmes mornes, pendant que les hommes,^ qui maintenant sont dans la même pièce pour la triste veillée, fument et boivent en parlant du défunt, s'oocupant à voix basse de ce qu'il a laissé et du partage ; parfois aussi des amies obligeantes et zélées cherchent à consoler la veuve en lui faisant Téloge des maris qu'elles ont déjà en vue pour elle.
Ainsi passe la nuit, quand le jour parait, les hommes quittent la chambre et les lamentations recommencent, deux ou trois parentes se sont associées à l'improvisation de la pleureuse, elles alternent, insensiblement le chant devient plus strident, elles tournent autour de la pauvre dépouille humaine qui glt à leurs pieds, s'arrêtant pour l'embrasser sur le visage et sur les mains, à la fin de chaque strophe de plus en plus précipitée ; les femmes qui se trouvent maintenant en grand nombre — il en arrive sans cesse, on ne peut circuler dans la pièce qu'elles encombrent — battent des mains avec furie, poussant de temps à autre un sourd gémissement qui traverse comme un éclair cet orage de plaintes et de lamentations. Elle dure depuis dix heures, cette énervante et douloureuse gridata ; l'arrivée du clergé m'est un soulagement. Autant elle était touchante et pénétrante au début, cette plainte solitaire qui s'élevait craintivement douloureuse, planant sur le silence morne de la maison visitée par la mort, autant elle devenait énervante dans son allure heurtée. Il y a peu d'années, la femme durant un an pleurait et chantait le mort chaque semaine le jour où elle l'avait perdu. Un règlement interdit aujourd'hui cette douloureuse manifestation ; l'habitude est
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cependant encore tellement enracinée que plusieurs maisons mOmc peu fortunées aiment mieux payer l'amende
Dame albanaise ratholique, costume «le deuil.
que manquer à cet usage. Qui sait si celle qui pleurait ainsi un être aimé, ne trouvait pas dans ce bruit un soulagement à la douleur 'qui lui tordait le cœur; il est souvent bien pénible de ne pouvoir'crier ou de pleurer sans larmes.
- La levée du corps n'a pas lieu sans difficulté, les femmes en délire, à la suite de cette hystérique lamentation, s'y opposent, il faut les écarter et le leur arracher, elles battent dans leurs mains, le suivent en hurlant jusqu'à la porte de la rue, on les repousse dans la cour. Le cercueil est porté à bras à l'église et au cimetière, les fils d'abord s'en emparent en pleurant, puis les parents et les amis se relayent pendant ce triste trajet, aucune femme ne peut suivre le convoi.
Un char à bœufs nous suit au départ, semblant porter un autre cercueil : c'est le long coifre voilé de noir contenant les effets de la veuve, ce qu'on lui avait donné le jour de ses noces ; elle n'a pas eu d'enfants, elle est jeune, c'était la seconde femme du défunt, elle se remariera et doit, suivant l'usage, rentrer dans sa famille.
Le lendemain matin, de bonne heure, tous ceux qui étaient présents à la cérémonie funèbre doivent retourner à la maison mortuaire où les parents les attendent ; rien n'est offert, on ne fait que passer et leur serrer la main en leur disant : « Que Dieu ait son âme, vivez longtemps. »
Un veuf, quelque avancé en âge qu'il puisse être, se remarie presque toujours. La cérémonie ne peut avoir lieu avant l'expiration de l'année de deuil ; le mariage se fait sans fête, une femme seulement va chercher l'épouse qui, le lendemain même de son mariage, prend le deuil de celle qui l'a précédée et le garde autant de temps que le porte son mari.
A peu près semblables, sont les cérémonies qui suivent la mort chez les Albanais musulmans et les Albanais de religion grecque. Chez ces derniers, les funérailles sont suivies d'un repas et pendant un mois, si le mort est de maison riche, on doit recevoir à table tous ceux qui viennent