MŒURS ET COUTUMES DE SCUTAIU
apporter leurs compliments de condoléance. Chez les musulmans, la mise en terre a lieu deux ou trois heures à peine après la mort, le corps ne doit pas être enterré froid et on ne doit pas s'apercevoir de la décomposition ; avant de le recouvrir de terre le hodja demande aux assistants : « A-t-ii àté un homme juste ?» ; on lui répond affirmativement et la dépouille est abandonnée aux fossoyeurs. Deux fois par semaine, les lundi et vendredi, pendant une année, les femmes musulmanes vont faire visite dans la famille du mort et le pleurent.
Autrefois le deuil se prolongeait durant plusieurs années. La veuve qui ne se remariait pas, devait continuellement porter des vêtements de deuil. Quand volontairement une veuve renonce au mariage, elle ajoute une croix brodée de chaque côté de son manteau. Le deuil de frère durait trois et cinq années pour les femmes ; celui d'un fils était porté par le père lui-même pendant trois ou cinq ans ; celui d'une fille trois; de la femme un ou deux ans au plus. La commission a décidé que la durée du plus long deuil ne pourrait dépasser une année ; malgré les amendes qu'elles encourent en n'obéissant pas à ce règlement, bien des familles refusent de s'y soumettre. J'ai connu une jeune femme qui, après la mort de son frère, n'osant sortir dans la rue en habits de deuil après l'année expirée, reprenait en rentrant chez elle ses vêtements tristes, ne portait aucun bijou et durant trois années ne fit aucune visite.
Pendant la durée du deuil chez les catholiques, les miroirs, les lampes, les tableaux sont recouverts de crêpe noir, les rideaux des fenêtres enlevés.
Quand la mort emporte le dernier représentant mâle d'une famille, dont le nom s'éteint avec lui, on démolit la
cheminée de sa chambre ; où se trouvait le foyer on place un fagot d'épines, une fenêtre de la maison est murée, les arbres du jardin sont abattus, les fleurs arrachées.
Chez les montagnards, les hommes en signe de deuil pour un homme parent ou ami, se frappent à grands coups la poitrine, s'écorchent la figure avec leurs ongles, -ne lavent pas leur sang qui a coulé et portent* souvent leur veste retournée pendant plusieurs mois.
Catholiques et musulmans sont régis en matière de succession par le « Chéryat » loi religieuse turque.
Quand la femme veuve veut contracter un nouveau mariage, indépendamment de son trousseau, des bijoux qui lui ont été donnés et de sa dot, si elle en a apporté une, elle reçoit en outre le huitième de l'avoir laissé par le défunt. Quant au reste, deux tiers reviennent aux fils, un tiers aux filles. Dans le partage, deux filles ont droit à la part d'un garçon.
Quand il n'y a pas d'héritier mule, la fille ou les filles héritent de toutes les propriétés rurales; maisons de la ville, numéraire, tout le reste est partagé entre elles et les collatéraux.
Quand il n'y a ni fils, ni fille, la veuve reçoit le huitième de la succession si elle a eu des enfants ; si elle n'en a pas eu elle n'a droit qu'au quart de cette somme.
Dans les montagnes, les filles ne reçoivent rien, les fils ou les collatéraux mâles héritent seuls ; mais ils doivent js'occuper de marier les filles du défunt et subvenir aux frais de leur établissement.
Après le bazar de Stamboul, avant que le tremblement de terre de 1894 l'eût en partie détruit, on pouvait encore visiter avec intérêt le bazar de Scutari. Il suffit d'une heure pour en faire le tour, une journée est insuffisante pour l'artiste ou l'observateur qui s'y rend, le mercredi, jour de marché; il voit défiler devant lui les si intéressants costumes des montagnards, car on fait toilette pour venir à la ville.
Une chaussée de trois kilomètres bordée de mendiants et de miséreux, grouillante de monde, d'animaux, de chars que les bœufs tirent avec une patiente résignation, conduit au bazar situé près du lac, au pied de la haute colline que surmonte la citadelle, la chaussée s'étrangle subitement, formant l'artère principale du bazar.
Toute la vie commerçante de la contrée se trouve concentrée dans ces rues bordées de pittoresques boutiques en planches: travailleurs de coffres de mariage et de berceaux crûment enluminés, suspendant de temps à autre leur travail pour acheter aux paysans qui passent les planches de mûrier et de pin grossièrement travaillées à la hache et qu'ils ont péniblement apportées des montagnes; armuriers réparant de longs fusils incrustés ou rechargeant des
Si SOL'VENIIIS DE LA HAUTE-ALBANIE.
douilles de cartouches métalliquos; orfèvres encombrés de paysans et de paysannes achetant des bijoux en filigrane ou d'argent grossier, troupeaux passant acheminés vers le quartier des bouchers, chevaux et ânes chargés de bois ou de charbon, de paniers de légumes ou de fruits, de sacs de grain ou de sumac; mendiants loqueteux ou importuns, fous innocents et respectés ; tziganes méprisées et impertinentes ; crieurs publics chargés de tii|)is, de \èteinents usés, vous ofîrant au passage des montres turques anciennes et monslriiouscs ou d'admirables pistolets d'argent abandonnés pour le revolver banal, mais plus pratique, soldats badauds à la traîne; patrouilles destinées à assurer l'ordre ; cafedjis voltigeant de boutique en boutique avec leur plateau à anse, chargé de feu, de cafetières et de tasses ; musulmans et catholiques de la ville venant pour leurs afi'aires et les achats de provisions ; bouchers parcourant les rues, chargés de viandes saignantes qu'ils coupent et vendent au pied levé ; portefaix
Moritagnarile de MnUi.
LE RA/Ah. !>&
en course, tout ce monde crée un tel fourmillement dans ces rues étroites et sans trottoirs, latéralement obstruées de vendeurs de grains, de volailles, de fromages, d'étoffes, de nattes en roseaux, de fruits, de légumes, qu'harassé, étourdi, on estlieureux de pouvoir, en se réfugiant dans quelque boutique, étudier cette cohue en buvant la tasse de café et fumant la cigarette qu'on offre invariablement ii tout arrivant, connu ou inconnu, acheteur ou llâneur,
L'Orient — et Scutari en fait réellement partie, — doit être vu en grande lumière, il faut un ciel en joie pourcescouleursheurlées ; si on a l'heureuse fortune, peu rare du reste, d'avoir le soleil pour compagnon, le spectacle sera de ceux qu'on n'oublie pas ; la lumière dans ces rues, en partie couvertes, vous ménage des impressions d'une finesse de tons affolante, elle donne au tableau la sensation d'une
Montagnarde de Si; h la ko.
56 SOUVENIRS DE LA HAUTE-ALItAMK.
rêverie, car cette foule animée fait peu de bruit dans l'ombre transparente au milieu de laquelle elle s'agile.
Se trouver avec ses vêtements européens dans ce grouillis de costumes d'un autre âge, parmi ces hommes guerriers et armés, parlant un idiome aux sonorités étranges et inconnues, une langue peutêtre préhistorique, produit une sensation de gène ; seule la recherche de bibelots souvenirs, d'un inconnu de curiosité mal délinie, vous y retient en vous faisant perdre de vue ou négliger votre propre singularité, note fausse dans ce milieu ; mais la meilleure façon de voir le bazar est certainement, pour le curieux, de rester quelques heures
Paysanne île la (>lai
qu'on trouvera trop rapides, assis sur un tapis dans une boutique : l'aspect général est mieux au point.
La diversité des costumes féminins surtout est inlinie : femmes de Skréli ou de Schiako aux lourds vêtements de laine rouge et noire, aux casaquins froncés garnis d'épau-
leltes en franges de laine rouge, sanglées de ccinlures cloulées d'élain, au loquet noir garni d'argent: femmes mirdites ; Slaves de Vraca, aux tresses noires soigneusement graissées et ornées de petites coquilles blanches, avec de larges ceintures de cuivre, volumineux et pesant harnais garni de plaques de cuivre]découpées et de gros cabochons en cornaline :
femmes de SchiftUa renommées ipour g ^leur beauté ; montagnardes tertiaires ]enj'laine blanche et noire; toutes vêtues de leurs habits de fête, couvertes de massifs bijoux d'argent, de chapelets et de médailles ; paysannes musulmanes des environs de Scodra, femmes turques de la basse classe auv longs voiles blancs et tant d'autres dont la description demanderait un volume, défilent devant vous élégantes et en même temps robustes, dans leur entraînement de femmes actives à l'air pur des montagnes.
Montagnards dn (Ileinenli.
Elles passent affairées, chargées de pesants fardeaux retenus par des cordes serrées sous les seins ou portant le lourd berceau de bois dans lequel est lié leur enfant et trouvant encore le moyen de filer en marchant ou de réciter leur chapelet. Elles s'arrêtent rarement; quand elles le font, pour parler avec une amie ou un parent qu'elles rencontrent, elles leur donnent laccolade à la façon des religieux, plaçant les mains sur leurs épaules et passant successivement la tète de chaque côté de leur visage; cette salutation est en général précédée des paroles « Le Christ soit loué » auxquelles on répond « à jamais » ; les hommes se saluent de même.
Je ne parle pas des habitants de Scutari, musulmans et catholiques des deux sexes qui encombrent les rues le jour du marché, ils sont peu intéressants à coté des fiers montagnards qu'ils exploitent en achetant leurs produits. De taille en général très élevée, secs et nerveux, avec de longues et épaisses moustaches plutôt blondes, car ils ne portent jamais labarbe afin de se distinguer des musulmans, la tète presque toujours rasée, ne conservant qu'une touffe' de cheveux analogue au scalp des Indiens de l'Amérique*, veste et pantalon de grosse laine blanche, ceinture garnie de cartouches, dans laquelle passe un lourd revolver à la
1. L'habilude de se raser la léte et de n'y laisser qu'une longue touffe de cheveux à la partie supérieure du crâne n'est pas, comme on l'a cru quelquefois, pour les catholiques au moins, une précaution ; il a pu en être ainsi pour les musulmans qui portaient le turban et observaient des règles de propreté dont les montagnards n'ont encore aujourd'hui aucun souci ; c'est plutôt la continuation d'une mode apportée par les conquérants. C'était à cette époque dans l'habitude de couper la tète des vaincus : je l'ai encore vu faire pour les brigands tués dans des rencontres; afîn d'éviter alors que dans ce cas on ne leur mit le doigt dans la bouche pour manier leur tète coupée, les musulmans conservaient cette touffe.
LE BAZAK. b9
crosse ornée de filigrane d'argent incrustée de corail et retenu autour du cou par une grosse chaîne d'argent — il en est qui coûtent jusqu'à trois cents francs — quelques-uns portant une courte Teste de peau de mouton garnie extérieurement de sa toison, tels sont le type et l'accoutrement de la majeure partie de ces montagnards ; la couleur et le dessin des broderies, la forme des pistolets à pierre quand ils en ont encore, permettent de reconnaître le clan auquel ils appartiennent, ils vont à leurs affaires plus gais, plus bruyants que les femmes, ne portant en général que leur fusil et le produit de leur chasse: peaux de martre, de loutre, de renard ou de lynx.
Quand ils sont en vendetta avec quelque famille, ils doivent rester sur leurs gardes, car souvent, trop souvent hélas! leur ennemi les guette, un coup de pistolet est vite tiré et au milieu de cette foule il est facile pour l'assassin de se dérober aux recherches de la patrouille, si môme elle n'arrivait pas trop tard, comme les légendaires carabiniers.
Un homme est-il en sang avec une famille de son village ou d'une autre tribu, si un parent de ses adversaires le rencontre, il essaye toujours de le tuer par surprise, c'est la coutume ; son ennemi tombé, il s'enfuit aussitôt et envoie prévenir ses parents à lui qu'il a repris le sang dû à la famille, et qu'ils aient a se cacher au plus vite pour se dérober aux représailles que chercheront à exercer contre eux, les membres de la famille du défunt, car aussitôt qu'ils ont connaissance du meurtre, les parents du mort se mettent immédiatement à la recherche des parents du meurtrier, afin de se venger à leur tour. Dernièrement, la famille de la victime d'une de ces tristes vendettas ayant été prévenue avant que les parents du meurtrier aient eu le
temps de se cacher, a pu en quelques heures en tuer quatre, qui ne sachant encore rien, n'étaient pas sur leurs gardes.
Quant au meurtrier du bazar que nous avons un peu perdu de vue, il se sauve, il est assuré de l'hospitalité, dans quelque maison qu'il la demande, c'est l'usage, tellement enraciné encore qu'aussitôt qu'on entend des coups de feu, les maisons de la ville les plus rigoureusement fermées s'empressent de laisser leur porte entre-bâillée afin d'admeltre celui qu'on poursuit peut-être; s'il est serré de près par ceux qui cherchent à le tuer ou l'appréhender, s'il a riieureuse chance de rencontrer quelque bey ou un chef montagnard et la présence d'esprit de lui dire qu'il se confie à lui, celui-ci est tenu de le prendre sous sa protection et ceux qui le poursuivaient se retirent, car ils offenseraient le protecteur et sa famille, ils leur prendraient l'honneur, suivant l'expression du pays, et entreraient en vendetta avec eux, tant la personne de l'hôte est chose sacrée.
La coutume de ces meurtres par vengeance est encore tellement entrée dans les mœurs de ce pays, que personne, s'il n'appartient à la famille du mort, ne cherche à poursuivre le meurtrier ; les soldats eux-mêmes, pour la plupart albanais, n'essayent que pour la forme de l'arrêter, car ils n'ignorent point qu'ils auraient ensuite à compter avec la famille. Dans ces conditions, on le comprend, celui (jui a repris un sang se dérobe assez facilement et va chercher, chez quelque ami des montagnes, un asile qui n'est jamais refusé et dans lequel il est en sûreté, jusqu'au jour où, sa retraite étant connue et n'étant plus sur ses gardes, il sera à son tour tué traîtreusement. Un homme qui a tué est considéré comme un brave, on le reçoit, on le nourrit, il
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Montagnards de Skréli.
peut ainsi rester des années ; autre serait sa situation s'il se sauvait pour échapper à des créanciers, on ne lui fermerait pas la porte, car l'hospitalité est de règle, mais on lui donnerait à entendre qu'il ne peut rester longtemps et ferait bien d'aller payer ce qu'il doit.
Ces meurtres sont malheureusement fréquents, il se passe rarement une semaine sans qu'on ait à en enregistrer quelqu'un malgré la surveillance des autorités et les règlements qui interdisent le port d'armes en ville.
A midi les hans (hôtelleries) sont assiégés ; c'est jour de liesse pour les montagnards, ils se régalent de viande, de pain, de ces pâtisseries et plats sucrés si nombreux dans la cuisine turque. Le handji (hôtelier) trône devant ses fourneaux encombrés de casseroles fumantes qui se vident rapidement; de temps à autre une montagnarde entre, elle aussi, dans l'établissement; sa condition d'être inférieur ne lui permet pas de prendre place à une table où se trouvent des hommes ; elle s'assied à terre dans un coin ou sur une marche d'escalier et dévore la portion qu'on lui a donnée, avec un appétit que bien des civilisés envieraient.
Les clients s'attardent peu, ils retournent à leurs affaires. Le soleil est déjà moins haut, le temps a passé vite, le hodja, du haut de son minaret annonce la prière de neuf heures (au coucher du soleil, il est douze heures à la turque, c'est-à-dire la nuit), il faut terminer ventes et achats, le mouvement de retour se dessine, les caravanes se forment et s'allongent sur les routes allant vers les montagnes, plus ou moins gaiement, suivant les résultats de la journée, bien dures étapes pour femmes et bêtes chargées, suivies par les hommes à cheval.
Peu à peu également les boutiques se ferment, les mu-
sulmans font leurs ablutions et tout ce monde reprend le chemin de la ville, s'égrenant de tous côtés, disparaissant dans les rues ombreuses, ne laissant dans cet amas de maisons en bois que des chats repus après cette journée de ripaille, digérant sur les toits aux derniers rayons du soleil couchant, ou des chiens en chasse dans les boues sanglantes de la rue des bouchers. Le bazar est silencieux; à l'exception des tziganes qui y occupent une rue, personne n'y habite. Seuls de temps à autre une patrouille ou les gardiens, qui le parcourent de crainte d'incendie ou pour en écarter les voleurs, en troublent la solitude.
L'étranger qui visite le bazar un mercredi y trouvera certainement un incontestable intérêt, mais la vision, s'il n'y va qu'une fois, sera quelque peu trouble ; pour le bien apprécier, il faut y passer une ou deux journées à étudier la vie des boutiques et les industries locales.
La plupart des rues, comme dans tous les bazars orientaux, ont leur spécialité, ce qui est assez avantageux pour l'acheteur. En un coup d'œil il voit quel est l'objet qui lui plaît et peut acheter à meilleur compte ; les boutiques étant ouvertes et se touchant, il est aisé de marchander. On est surpris le lendemain du peu d'animation, la vente est à peu près nulle, le bazar est engourdi, ou mieux, fourbu, las du mouvement de la veille, trop fiévreux pour le nonchaloir oriental; huit jours seront à peine suffisants pour se préparer à ce nouvel effort, on travaille paisiblement assis sur des nattes ou des tapis.
Les bijoutiers sont les plus intéressants ; on est confondu de leur habileté à travailler l'argent avec les grossiers outils qu'ils possèdent. Quelle patience et quelle adresse ne leur faut-il pas pour produire les ornements de filigrane si fins
et en même temps si solides dont ils garnissent les armes qu'on leur apporte; que de modèles, gracieux dans ces boutons destinés aux vestes de paysannes, étranges parmi ces lourds colliers de style byzantin si décoratifs! Si on avait ridée de leur signaler des fautes de symétrie dans leur œuvre, qui sait s'ils ne vous répondraient pas comme les artisans musulmans : « Dieu seul peut faire une chose parfaite. » Qui, du reste, aurait la pensée de leurreprochercette naïve irrégularité qui est un des charmes de leur production ? De môme que le pays est resté jusqu'à ce jour en dehors de la civilisation actuelle, de même leur art ne va pas comme style au delà du xv* siècle ; heureusement que la clientèle des montagnes, fidèle à leurs modèles, n'a pas encore obligé ces artistes à abandonner les vieilles maquettes autrefois employées par leurs pères, de là aucune banalité encore dans leurs œuvres. De temps à autre, en cherchant, on peut avoir l'heureuse chance de découvrir chez eux quelques anciens et intéressants bijoux vénitiens» des monnaies byzantines, serbes ou même de Scodra au temps de l'occupation vénitienne, objets trouvés dans la terre par les paysans qui les leur vendent au poids.
Depuis que les revolvers et les fusils à tir rapide ont en partie remplacé les anciennes armes à silex, les armuriers victimes de cette concession à la civilisation, ne s'occupent plus guère que de réparations et de transformations ; leurs boutiques sont encombrées de ces longs fusils à pierre dont les canons portent encore les marques des célèbres fabriques vénitiennes d'où ils sortaient, dont les crosses et les montures étaient si finement ciselées ; ils se rouillent pêle-mêle avec les yatagans et les anciens sabres recourbés des Osmanlis et parfois aussi quelque large et pesante épée vé-
Une i-ue du bazar de Srulari.
66 SOUVEMUS DE LA HAUTEALBANIE.
nitienne du w" siècle ; pauvres épéesaux gardes élégantes, on les trouvait en si grande quantité dans les forteresses de Scodra, Dulcigno et Antivari que des spéculateurs, les dépouillant de leurs gardes et de leurs fourreaux en cuir tressé, ont fait des expéditions de leurs lames en Turquie et au Maroc ; après avoir frappé de grands coups pour la Foi, elles arment aujourd'hui le bras des guerriers musulmans, singulière et triste destinée; parfois même, elles tombent plus bas : un tzigane indifférent, pour quelques piastres, les transforme en coutelas de boucher.
Quant aux admirables pistolets d'argent anciennement portés à la ceinture, ils échouent, victimes de nos inventions et du progrès, dans les mains du crieur public qui les adjugera au poids à un orfèvre si quelque étranger amateur de bibelots ne se trouve pas sur son passage. Le cas est bien rare et le plus souvent ces épaves d'une splendeur disparue, que trois ou quatre générations se sont transmises avec orgueil, qui avaient leur légende, vont s'évanouir dans un creuset. Des pistolets, ayant parfois coûtéjusqu'à 2 000 francs la paire, se vendent au poids d'argent dix ou douze louis.
Les brodeurs et les passementiers sont encore assez occupés; ainsi que je l'ai dit précédemment, le costume européen est très peu porté, mais, si leurs doigts sont toujours aussi agiles, les matières employées sont de qualité inférieure. Il suffit pour s'en convaincre de se promener dans le quartier des tziganes où se vendent les vieilles étoffes et les anciens vêtements ; quelle admirable colléetion de broderies, surtout dans les costumes de femmes dont les fils d'or et d'argent sont destinés à la fonte qui transformera en un banal morceau de métal ces délicats et charmants modèles. L'impression qu'on emporte au retour
de cette excursion est attristante ; avec leurs couleurs et leurs broderies voyantes, les costumes des femmes d'Orient sont joyeux, comme elles sont elles-mêmes toujours gaies, faites pour plaire, insouciantes, on n'aime pas à les voir défraîchis, haillonneux, misérablement rebutés; qu'était hier celle qu'ils ornaient, qu'ils faisaient attrayante ? A la suite de quelles aventures sont-ils venus s'échouer dans les mains noires d'une revendeuse bohémienne ?
Aujourd'hui sont devenus infiniment rares les longs et si curieux vêtements portés dans les riches familles musulmanes, pelisses d'été, entièrement doublées intérieurement de cols de canards sauvages, inimitable étoffe aux reQets d'émeraude dont la confection nécessitait des massacres des visiteurs d'hiver du grand lac et demandait des semaines de travail. Les industries les plus intéressantes de Scutari tendent malheureusement à disparaître et bien peu de collections posséderont des spécimens de cette opulence d'une autre époque.
Un peintre seul trouverait dans l'enthousiasme pour sou art le courage de supporter les fades émanations de la longue rue des bouchers et pourtant peu d'endroits sont plus saisissants comme effet de couleur que cette rue remplie d'ombre, en partie couverte par de larges toits qui s'avancent en plongeant à quelques mètres du sol, semblant s'incliner sous le poids des sanglantes carcasses qui leur sont accrochées et dont le sang ruisselle en pluie rouge sur les galets du trottoir ; et dans cette boue brune et poissante, aux relents écœurants, le va-et-vient de la rue, les cris des bêtes poussées par des hommes rouges dans les boutiques où elles seront égorgées, des chiens attendant ou rongeant en grognant des déchets sanglants, et, couvertes d'essaims
â8 SOUVENIRS DK LA HAUTE-ALBANIE.
de mouches et de guêpes, des peaux fraîches entassées qu'on n'emportera qu'iï !a fin de la journée.
A rexlréniité du bazar se trouve la rue des Poissonniers : truites et lavarets superbes, carpes de 12 ii 16 kilogrammes, anguilles phénom»;nales , esturgeons monstrueux, tribut
e des pêcheries du Lac de Sculari.
prélevé sur les trois rivières et le lac par les pêcheries qu'on aperçoit à peu de distance au milieu du fleuve qu'elles barrent d'une rive à. l'autre. Formées de cabanes couvertes de roseaux, installées sur des pilotis, elles constituent de véritables villages lacustres; des hommes silencieux et immobiles y restent jour et nuit, attendant le moment où le poisson pénétrera dans le piège établi par eux; d'un mouvement brusque, ils ferment l'entrée par laquelle
a p^nvtré leur proie, relèvent le filet qui garnissait le fond et la rejettent derrière eux a leur compagnon qui l'assomme il coups de Lilton quand elle est trop lente à mourir. On
(Cabanes de Pécheurs à ScuUri.
remet tout en place et on allume une cigarette, attendant patiemment l'arrivée d'une nouvelle victime '.
i . Les pêcheries ont disparu; le Monténégro, puissamment appuyé, en a réclamé el obtenu la dpstruclion, sous le prîle\le qu'obstruant le fours du neuve, elles occasionnaient des inondations. Elle» n'existent plus ; I& ville a perdu un revenu de !)0000 Trancs par an, deux villages (lui ne vivaient que de cette indusirie sont dans la misère et les inondations toujours aussi forus.