‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 26 sur 57 · Gendarmes · texte numérisé non relu

Gendarmes

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crosse, car il les menaçait de son revolver, le lient et l'entraînent, l'obligeant à faire à pied les trois kilomètres au bout desquels il trouvera la prison. Dès qu'il peut parler, il s'informe de l'état de sa victime, en apprenant qu'elle est déjà morte : « Faites de moi ce que vous voudrez, je puis mourir maintenant que je l'ai tué », dit-il.

De la prison où le soignait un barbier musulman, il a appelé le prêtre de son village descendu avec lui pour la fête religieuse, l'a prié de réclamer avant de retourner dans la montagne son fusil, laissé dans une maison de la ville, de dire à sa fiancée qu'elle était libre, de lui donner ce qu'il laissait et se confessa.

Ayant appris que dans la maison d'un de mes amis, je trouverais ce soir-là des montagnards de ce clan et leur prêtre, je m'y rendis désirant connaître la suite de cette affaire. Assis à terre en rond, une dizaine d'hommes achevaient leur repas, parmi eux se trouvait le frère du prisonnier, la gaieté était grande car la tribu avait repris le sang qui était dft à un de ses membres. Tout en mangeant et surtout buvant dans le bardac, sorte de broc en faïence rempli de vin et qu'on fait circuler à la ronde, ils parlaient du sort probable de leur compagnon, il a tué en ville et de plus tiré sur les soldats qui le poursuivaient, il est doublement exposé, une amende pour le premier fait, peut-être l'exil pour le second ; s'il avait commis le meurtre dans la montagne, il eut été acquitté, car d'après leur loi, il n'avait fait que reprendre le sang qui lui était dû.

Ils paraissent par contre peu préoccupés de sa situation cependant fort grave ; du moment où il n'est pas mort, il survivra, disent-ils; rien d'impossible du reste tant ils sont

sains et résistants * ; on continue à boire en pariant de cette belle action avec le curé qui, Albanais lui-même, n'a guère, je le vois, le courage de la blâmer trop durement ; dimanche prochain, en signe de réjouissance, un grand repas aura lieu dans la famille du meurtrier. On est surtout surpris qu'il n'ait pu parvenir à s'échapper, très probablement disent-ils, il a oublié de jeter à terre son mouchoir, une cartouche ou quelqu'autre des objets qu'il avait sur lui; faute de le faire, disent-ils, le sang versé vous alourdit au point que parfois vous ne pouvez faire un pas; c'est en vain que l'obligeant interprète qui me traduit leurs conversations, essayerait de leur parler de la justice divine, du châtiment qui attend celui qui a tué, de leur faire comprendre que les blessures, la perle de son sang, suffisaient pour expliquer l'impossibilité de fuir, ses paroissiens l'écouteraient poliment, mais conserveraient leur opinion. Tous ceux qui sont ici, me dit-il, ont plus d'un meurtre à se reprocher ; un d'entre eux même, en a déjà cinq, n'ayant pas été pris, ils sont convaincus qu'ils en sont redevables à cette présence d'esprit.

Les montagnards évitant soigneusement les imions avec familles du même sang, épousent souvent des filles d'un autre village, par suite les injures faites à l'un d'eux entraînent souvent des représailles de tribu à tribu, les mâles doivent alors segarder soigneusement; j'ai trouvé dans une montagne un village dans lequel quinze maisons étaient en sang, les fenêtres de ces habitations étaient hermétiquement closes, les portes barricadées n'étaient ouvertes (ju'après qu'on s'était assuré de la qualité du visiteur, les

1 , En effet, quinze jours après il s'évadait.

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hommes restaient enfermés de crainte d'être assassinés, seules les femmes travaillaient dans les champs.

La vie devient parfois si difficile, qu'il se conclut alors entre les clans ennemis d'étranges conventions. On décide, par exemple, que sur certaines routes, les meurtres et les vols seront interdits du lever au coucher du soleil ; que les gardiens de troupeaux ne seront pas attaqués; qu'on n'inquiétera pas ceux qui, pendant la nuit, voudront arroser leurs plantations, à la condition, toutefois, qu'ils seront porteurs d'une lanterne allumée. Quand une route est sous bessa (parole) le risque d'être assassiné est beaucoup moindre, car dans ce cas, la peine est triple, quelquefois quadruple, pour le meurtrier, sa famille ou son clan, qui doivent alors trois ou quatre sangs.

Ces ententes, qui varient suivant les besoins locaux, sont la meilleure preuve de la perturbation que l'esprit de vengeance apporte dans l'existence de cette population. S. E. Abdul Khérim Pacha, gouverneur général de Sculari, a pu obtenir d'un certain nombre de tribus, l'engagement que parmi elles, le sang ne serait dû que par celui qui l'aurait versé et que les autres mâles de la famille ainsi que ses parents ne seraient pas inquiétés dans le cas où ils cesseraient d'habiter avec lui après le meurtre. Cette promesse n'est pas encore très scrupuleusement observée, elle a néanmoins amené une certaine détente. Les Mirdites ont refusé d'adhérer à cet engagement. Ils considèrent comme une honte de laisser les autorités régler pacifiquement leurs vengeances. Ils préfèrent refuser de se plaindre et se venger.

Tous les dix ans à peu près, la situation est tellement tendue, que le Gouvernement Impérial ordonne une pacification générale, une commission est instituée à cet effet,

elle amène assez aisément les membres d'une même tribu à faire la paix entre eux moyennant une indemnité payée par la famille du meurtrier ; elle n'a jamais pu pacifier les sangs de tribu à tribu et peut-être ne l'a-t-elle pas sérieusement tenté, le Gouvernement ne voyant pas sans déplaisir la haine subsister entre les clans, qui unis, pourraient constituer un danger.

Un soufflet ou un coup de bâton constituent une injure, dont ni les prêtres ni le gouvernement ne peuvent obtenir qu'elle soitpardonnée.

La pacification, quand elle a été consentie, est suivie en signe de réconciliation d'un repas ofiert par la famille à laquelle on a pardonné, à celle qui a renoncé à son droit de vengeance.

D'après les informations que j'ai recueillies, à peine 30 p. 100 des mâles meurent de vieillesse ou de maladie, le reste est assassiné. De même que les autres montagnards, les Mirdites envisagent comme un malheur, presque une honte, la mort dans un lit, ou plutôt la mort naturelle, conséquence de la vie, car le lit est chose inconnue. Pour eux l'homme doit mourir dans un combat ; celui qui est tué en combattant ou assassiné par vengeance, est certain d'aller au ciel; son sang qui a coulé, a effacé tous ses péchés, il est même dispensé du Purgatoire. « Tu mourras sans avoir déchargé tes pistolets » est une sanglante injure. Il y a peu de temps encore, le montagnard qu'on menait à la mort, devait, sous peine d'être taxé de lâcheté, composer et déclamer un chant funèbre en se rendant au supplice. Il est de ces chansons qui sont restées célèbres.

Cette disposition à chanter sa fin se retrouve parfois aussi chez les catholiques de Scutari. Après la mort d'un jeune

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homme dont je connaissais la famille, on retrouva sous son oreiller une poésie qu'il avait composée et dont voici la traduction :

Hélas ma vie me semblait si belle, J'étais jeune et n'avais que vingt ans.

Quand, Dieu voulant, il fut décidé Qu'à l'étranger je devais vivre,

Après avoir traversé bien des mers

J'arrivai dans la ville fatale

Mon cœur était rempli d'amertume.

De longues nuits, de longs jours je pleurais.

Un jour on appela le médecin qui me dit :

Vous avez transpiré, vous êtes sauvé.

Il ne savait pas que mon pauvre oreiller Etait mouillé de larmes et non de sueur.

Au nom de Dieu, docteur, lui ai-je dit,

Ne me cachez pas la vérité sur moi,

Si vous croyez qu'il n'y a plus d'espoir,

Ne me laissez pas faire de vains rêves sur ma vie .

Tes jours hélas ! sont, je le crains, comptés, Me répondit la science, le printemps commence, Les arbres pousseront de jeunes feuilles, Je n'oserais dire que tu les verras tomber.

Je quitterai donc bientôt ce monde.

Sans avoir connu ses plaisirs,

A l'époque la plus belle de ma vie,

Lune si brillante, je ne verrai plus ta lumière aimée

Quand tu auras accompli ton parcours.

Tu iras trouver mes amis d'enfance, Tu diras à ceux que j'ai laissés et aimés Que je leur demande de me pardonner.

Hirondelles qui irez dans ma patrie,

Petites messagères attendues, écoutez ma prière,

Allez dire aux habitants de l'Albanie

Qu'un jeune d'entre eux n'est plus. '

Adieu, vous lous mes jeunes camarades,

Adieu, grandes plaines de fougères, adieu, si belles montagnes.

Mes yeux bientôt fermés à jamais ne nous verront plus.

11 n'y a pas de remède contre la mort. :

Un mois ne s'était pas écoulé, les feuilles sortaient à peine de leurs bourgeons, les hirondelles étaient encore attendues à Scutari, qu'un télégramme annonçait que s'il n'avait pu connaître les joies qu'il espérait de la vie le pauvre enfant ne vivrait pas assez pour en connaître les douleurs souvent sans remède et parfois pires que la mort ellemême.

Cette poésie a été mise en musique. Depuis trois années on la chante dans toutes les fêtes, noces, anniversaires ; les Albanais ont un goût prononcé pour les chansons, et une certaine disposition pour le genre satyrique.

Il n'existe aucune école en Mirditie, la vie y est encore plus sauvage que dans les autres montagnes ; l'ignorance dans laquelle croupissent ces populations est absolue, ce qui est d'autant plus regrettable que les Mirdites principalement sont intelligents et que les trop rares tentatives faites dans le but d'instruire quelques-uns d'entre eux ont généralement réussi.

On évalue à 25 000 âmes environ la tribu des Mirdites ; elle n'est pas, comme on le voit, sans importance. Le courage de ses membres donne à cette montagne une réelle influence. Parmi les autres clans de l'Albanie supérieure, son alliance est recherchée et les services qu'elle a rendus aux Sultans, grâce à ses qualités guerrières, ont valu aux Mirdites différents privilèges dont ils se montrent très fiers. Ils semblent avoir été le facteur sérieux dans les diverses luttes qui ont ensanglanté cette contrée; dans les chants locaux, quand on

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pleure une bataille perdue, les héros qui ont succombé attribuent leur défaite à l'absence des Mirdites dans leurs rangs.

Us ne se soumirent qu'à la condition de conserver leurs armes, d'être à jamais exemptés d'impôts et qu'aucun musulman ne pénétrerait ou ne s'établirait dans leur montagne; que leur religion, leurs usages, leurs lois et leur système rudimentaire d'administration seraient respectés ; en échange, ils s'engageaient à fournir en temps de guerre, au Grand Seigneur, un homme armé par maison ; la durée de leur séjour sous les drapeaux, dans ce cas, ne peut excéder six mois ; ce délai expiré, ils sont remplacés par d'autres Mirdites; leur aumônier les accompagne. Sous la conduite de leur dernier chef Bib Doda, créé plus tard pacha, en reconnaissance de ses services, ils ont pris part à la guerre d'Orient sous le second empire, aux différentes luttes de la Turquie contre le Monténégro, la Bosnie, etc. Le drapeau mirdite ou plutôt leur bannière représente un soleil rouge rayonnant sur un fond blanc, dans un encadrement rouge. En reconnaissance de l'appui qu'ils leur avaient prêté, les Sultans avaient accordé à ces montagnards le droit de prélever annuellement cent charges de maïs (10 000 kilogrammes) sur la dîme versée au gouvernement ; aujourd'hui encore, ils reçoivent des autorités cette même quantité de grain ou la contre valeur en argent.

Lors de la dernière guerre russo-turque, ils n'ont pas marché contre le Monténégro, leurs chefs étaient restés indécis ; contre leur habitude ils firent alors triste figure, leur loyalisme est devenu douteux et cette abstention a certainement contribué à faire tomber en disgrâce leur jeune chef, victime d'ambitieux projets ou d'intrigues qu'il ignorait.

70 SOUVENIRS DK LA IIAUTE-ALBAME,

Pour faciliter ses rapports avec les chefs des diverses

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tribus montagnardes, le gouvernement impérial a institué

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un emploi de chef des montagnes, poste toujours confié à un musulman, de même que celui de chef de chaque montagne ; la réunion de ces chefs sous la présidence du chef suprême constitue le conseil des montagnes ou Djubal, qui connaît des questions importantes intéressant les diverses bannières. Les Mirdites ne relèvent pas de ce conseil. Ils ont un chef qui dans le principe s'appelait capitan ; titre qui a été peu à peu remplacé par celui plus pompeux de prince. Cette quasi-souveraineté était héréditaire et aujourd'hui encore, en l'absence de leur chef, depuis quatorze années exilé en Asie Mineure, la Sublime Porte, afin de ne pas déroger à la coutume locale, a désigné pour le remplacer celui qui serait appelé à lui succéder dans le cas où il disparaîtrait sans laisser d'héritier mâle.

La forme de leur gouvernement est une république aristocratique, dont le chef ne peut prendre aucune décision sans le consentement du conseil des anciens. La famille dans laquelle s'est jusqu'à ce jour transmise la dignité de chef de la Mirditie, prétend descendre des Dukagini, anciens princes de l'Albanie, sans pouvoir cependant en fournir la preuve. Parmi ces populations sauvages de la Guégarie, elle a encore la plus tragique et la plus sanglante histoire, elle semble marquée par la fatalité. Un de mes prédécesseurs en a sommairement retracé les dramatiques commencements * .

Plusieurs écrivains ont rapporté que l'usage voulait que le chef des Mirdites ne prît pour épouse qu'une jeune fille musulmane enlevée par lui de chez ses parents*. Cette assertion n'est pas plus exacte que celle qui représentait les

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