‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 25 sur 57 · LES MIRDITES · texte numérisé non relu

LES MIRDITES

tenir un ordre relatif parmi ces populations. Ce code est en rapport avec les conditions de la vie, la justice est sommaire, dure comme leur existence.

Toujours armés, d'une susceptibilité qu'on ne rencontre que rarement parmi les raïas des autres races chrétiennes des Balkans, la plus légère offense est immédiatement vengée, aussi les vendettas sont-elles fréquentes et se transmettent comme un sinistre héritage, elles ne s'éteignent en général que par la destruction de l'une des familles ennemies.

Souvent même, quand les mâles ont été tués, c'est une femme de la famille qui se charge de les venger et de reprendre le sang*. Il y a quelque temps, un enfant de onze ans, dernier rejeton mâle d'une famille fut tué d'un coup de fusil. Tous dans la montagne attribuaient ce meurtre à deux cousins, qui, croyait-on, avaient déjà tué le père avec lequel ils étaient en sang, c'étaient d'assez tristes personnages. La pauvre mère restait seule. Un jour les deux parents passant devant sa demeure elle les engagea à entrer pour se reposer, leur offrit à manger, essaya même de les amener à y passer la nuit, ils refusèrent et assez mal inspirés du reste, se rendirent pour la nuit chez un de ses parents ; l'ayant appris elle pénétra pendant la nuit dans la chambre où ils dormaient et les tua à coups de pistolet. Un meurtre dans une maison qui vous offre l'hospitalité est fort rare et il a fallu qu'il fût commis par une mère pour n'avoir pas été puni.

L'hospitalité est chose si sacrée, que j'ai moi-même rencontré dans une maison de Scutari où je visitais, un mon-

i . J'ai rencontré une femme qui, restée seule, avait abandonné les habits de son sexe, elle sort vêtue comme un montagnard, toujours armée et prend part aux délibérations des hommes.

tagnard que le frère de la maîtresse de cette maison avait tenté de tuer, il est admirablement accueilli chaque fois qu'il descend en ville, mange et dort dans la maison, il causait avec cette jeune femme, lui faisait voir un trou fait dans son vêtement par la balle de son frère, disant qu'il espérait bien le lui rendre ; elle riait et lui donnait raison, tout en l'engageant à se tenir sur ses gardes quand il le rencontrerait, car son frère était un brave qui avait déjà pris quatre sangs ; quand il la quitta, elle l'accompagna jusqu'à la porte de la rue, afin d'être bien certaine qu'il ne serait pas tué en sortant de la maison, ce qui aurait été une honte pour la famille.

Deux ennemis qui se rencontrent dans une maison étrangère, n'en viennent jamais aux mains sous le toit qui les abrite momentanément, ils mangeront même ensemble.

On ne tue pas l'ennemi qui accompagne un hôte étranger, car on prend l'honneur à la tribu entière qui l'a reçu, cette offense ne peut être pardonnée ni par le versement d'une amende, ni môme par ordre du Sultan.

Un individu en sang, c'est-à-dire, exposé d'après le code des montagnes à être tué par surprise, est momentanément garanti quand quelqu'un, étranger à la vengeance, l'accompagne ; souvent môme une simple feuille ostensiblement accrochée par un tiers à la baguette de son fusil, suffit pour le soustraire durant la route aux représailles de ceux qui le guettent et qui n'oseront le tuer de peur d'entrer en sang avec celui qui, en lui donnant ce signe, a déclaré le prendre momentanément sous sa protection.

Un jour, un individu qui cherchait à se dérober aux conséquences d'un meurtre qu'il avait commis en ville, demanda et reçut l'hospitalité dans une maison mirdite, il y resta

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quelque temps ; comme il la quittait pour s'éloigner davantage, il fut rencontré par deux jeunes montagnards de Haïmeli qui s'étant pris de querelle avec lui le tuèrent et lui enlevèrent son revolver et son fusil. En l'apprenant, les Mirdites chez lesquels il avait logé, firent savoir aux meurtriers que d'après la loi des montagnes, ils leur avaient fait une triple insulte, d'abord en tuant celui qui venait de quitter leur toit, ensuite en lui enlevant les deux armes et que dans le cas où ils refuseraient de rendre les armes du mort, il serait pris trois sangs dans leur famille. Ils refusèrent de restituer les dépouilles qu'ils avaient prises ; un an après, au moment où l'affaire semblait oubliée, car le mort était, dans le fond un fort mauvais drôle, ils furent tués à coups de fusil au moment où ils passaient devant l'église ; un troisième frère et un cousin accoururent au bruit des détonations et tombèrent également, le frère fut tué raide, le cousin eut la jambe cassée.

Cet esprit de vengeance n'est pas moins vif dans les autres clans, j'en citerai un exemple.

Un montagnard perdit son père, assassiné alors qu'il n'avait que huit ans. Les anciens du village, espérantéteindre la future vengeance, acceptèrent en son nom une indemnité de la famille du meurtrier. L'enfant devenu homme se maria, eut une petite maison et se trouva dans une certaine aisance, bien rare dans les montagnes. Ses amis qui lui avaient raconté dans quelles conditions son père avait été tué, pensèrent d'abord qu'il attendait une occasion favorable pour se venger de l'assassin. Voyant qu'il ne se décidait pas, ils lui reprochèrent peu à peu ses hésitations; vainement ce pauvre garçon se retranchait derrière la décision prise par le conseil des anciens, suivant la loi

des montagnes. Peu à peu les reproches eurent un caractère plus blessant, le sang d'uT) père ne se paye pas, lui disait-on ; les allusions devinrent plus méprisantes S il résistait cependant, il pensait à sa famille, à son petit bienêtre, il lint bon jusqu'à Tûge de cinquante-deux ans ; alors à bout de patience, harcelé de sarcasmes, affolé par les humiliations, il attendit un jour, caché derrière un rocher, le fils du meurtrier de son père et le tua, reprenant ainsi le sang qui lui était dû depuis quarante-quatre ans.

Le malheureux avait contrevenu à la loi des montagnes, puisque pendant son jeune âge le conseil des anciens avait en son nom accepté une indemnité et déclaré la vengeance éteinte, sa maison fut brûlée * sur Tordre des anciens. Il erre maintenant dans les montagnes, afin de ne pas être à son tour tué par les parents de sa victime. Assistée de quelques amis, sa femme a tant bien que mal reconstruit sur l'emplacement et avec les débris de la demeure où ils avaient vécuheureux, une cabanebien pauvre, dans laquelle il peut, une fois dans Tannée et pendant quelques jours, revenir passer quelques heures avec elle, en vertu d'une trêve qu'il est d'usage de s'accorder entre familles enne-

1. Tant qu'un sang n'a pas été repris, celui auquel incombe ce devoir est traité difTéremment dans les repas ; on place devant lui sa cuiller à ]'envers. Quand arrive son tour de boire, car on boit à la ronde, la tasse dans laquelle chacun boit n'est qu'à moitié remplie, son voisin la lui offre en la passant par dessous la jambe, il n'a pas le droit de s'en formaliser, c'est l'usage.

2. Dans certaines tribus le meurtrier doit payer au Buluk-Baschi (représentant du clan auprès des autorités) toujours un musulman, môme pour les montagnes chrétiennes, 1 200 piastres, 1000 piastres au conseil, dont chaque membre prend sa part, sa maison est brûlée, ses propriétés données en indemnité aux parents de la victime, auxquels il peut les racheter. On peut évaluer à 1200 francs environ, pour la famille la plus pauvre, le coût d'un meurtre.

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mies. Cet armistice momentané n'est jamais violé, mais le délai expiré il doit fuir et se garder.

Le sentiment de la vengeance est surtout vivace chez leS Mirdites, souvent ils y apportent une horrible cruauté. Un vieillard de soixante-cinq ans, originaire d'un village devant un sang à un autre village mirdite, était depuis de longues années employé à Scutari comme cuisinier ; ayant auparavant longtemps couru le monde, il avait probablement oublié cette querelle, quand il revint dans son pays pour épouser une femme de son clan ; il lui envoyait le produit de ses économies afin d'avoir quelques bestiaux quand ne pouvant plus travailler il devrait rentrer dans sa montagne. Un soir, un Mirdite se présenta dans la maison où il était en service, venant l'informer que son fils aîné était fort mal et désirait le voir. Le pauvre homme, avec l'autorisation de ses maîtres reçut ce montagnard, lui donna à manger et le garda la nuit pour lui parler de son fils. Le lendemain, à l'aube, il partait à pied affolé, pour retrouver son enfant ; il ne devait plus le revoir, on lui avait tendu un piège. A cinq heures de Scutari, il était assassiné \

Quand il s'agit de reprendre un sang, c'est-à-dire de ven-

1. J'ai plus tard appris par le prêtre de la localité dans laquelle le meurtre avait été commis, dans quelles conditions le malheureux vieillard avait été tué; il fut arrêté sur la route par quatre Mirdites qui lui dirent de faire sa prière, qu'ils allaient le tuer— Pourquoi, demanda-t-il? — Ton village doit un sang au nôtre, c'est sur toi que nous le reprendrons. En vain il essaya de leur faire comprendre qu'ayant presque constamment vécu à rétrauger, il ne pouvait être responsable, ils refusèrent de le laisser partir et renouvelèrent leur ordre ; il comprit, se mit à genoux pour prier. 11 faisait le signe de la croix ayant fini, qu'ils le tuaient à coups de fusil et envoyaient le prêtre prévenir la veuve. C'était le quarante- deuxième assassinat commis dans cette montagne depuis un mois.

ger un parent ou un ami, le meurtre peut sans bonté être commis par surprise, en se cachant même.

Si le meurtre a pour objet la vengeance d'un affront, on doit aller au-devant de celui qui vous a offensé, pour le tuer de face, qu'il soit ou non sur ses gardes.

Souvent, chez les Mirdites, quand on ne peut arriver à tuer le meurtrier ou ses parents, ceux qui ont un sang à reprendre tuent un bel homme appartenant au village du meurtrier.

Après le meurtre, il y a toujours un repas de réjouissance dans la famille du meurtrier, qui célèbre la récupération du sang qui lui était dû et la constatation d'un acte de bravoure d'un de ses membres.

Comme j'essayais un jour de faire comprendre à un Mirdite combien ces meurtres accomplis froidement, sans risques, presque toujours par trahison étaient chose honteuse en d'autres pays, il me répondit : « Le Mirdite aime à entendre sa chanson », c'est-à-dire, que s'il risquait sa vie, il n'aurait peut-être pas la chance d'échapper à son adversaire et d'entendre parler de l'acte de bravoure qu'il a commis et des circonstances dans lesquelles il a recouvré sa sanglante créance. Parfois même un chant est composé en son honneur. Celui qui a repris un sang est un brave.

Les Mirdites ne veulent pas entendre parler de modifications à la loi Dukagini. Si après les efforts des autorités Impériales, quelques tribus ont paru consentir à ce qu'il y fût apporté des adoucissements, il est cependant bien rare que les montagnards renoncent à reprendre le sang qui leur est dû, j'en donnerai un dernier exemple qui fera connaître les mœurs étranges de cette population au XIX" siècle.

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Au mois d'octobre se célèbre avec grande pompe la fête de Notre-Dame de Bon Conseil, la patronne de l'Albanie, dont j'ai précédemment rapporté la légende. Des montagnes les plus distantes, à trois et quatre jours de marche, on accourt en foule pour assister à cette solennité religieuse, la plupart des montagnards reçoivent ce jour-là. l'hospitalité dans les maisons de la ville.

La veille de cette fête, un montagnard de Planti qui se rendait au salut, aperçut dans la foule un autre montagnard appartenant à la forte tribu de Skréli et parent de deux montagnards qui avaient assassiné un des siens. Il le suivit patiemment, se dissimulant dans la multitude des fidèles et parvint à l'approcher au moment où il pénétrait dans la cour de la cathédrale ; n'osant le tuer dans cette enceinte d'où il n'aurait peut-être pas pu s'échapper, il attendit dans la rue ; le jour était à son déclin, au moment de la sortie, ayant pu se faufiler derrière lui, il lui tira deux coups de revolver dans la tête ; de bas en haut afin, dit-il ensuite, de ne pas blesser quelqu'un en tirant plus bas. La première balle sortit par la bouche et comme instinctivement il portait la main à son revolver, le second projectile traversait le crâne sortant par l'œil, il tomba foudroyé. Son meurtrier, au milieu de la stupeur de tous, s'écria: « J'ai repris le sang qui m'était dû » et s'enfuit.

J'arrivais à ce moment, la victime gisait à terre; de toutes parts les montagnards accouraient pour voir si ce jeune homme étendu dans la rue, près du mur de l'église, n'était pas un des leurs dont la mort les mettant eux-mêmes en sang, allait les placer dans la nécessité de s'enfuir ou de le venger; bientôt il est reconnu à son costume, ils s'éloignent

en criant : « Qui est de Skréli, qu'il aille voir à la cathé-

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drale. » Une jeune fille montagnarde venue dans un groupe de femmes le reconnaît, c'est un cousin, elle reste près de lui pleurant silencieusement. A ce moment, un prêtre fend la foule et s'approche du corps, la nuit se faisait ; sur sa demande on lui apporte d'une maison voisine une lumière, sorte de trotteuse à pétrole, employée par les pauvres gens, dont la mèche, à peine grosse comme un tuyau de plume n'est protégée par aucun verre. Sans perdre de temps, à la lueur de cette petite flamme fuligineuse aussi vacillante que le reste de vie de celui dont elle allait éclairer les derniers moments, le prêtre s'empare prestement du revolver, de la montre du moribond, et cache pour les parents ces souvenirs qu'il ne veut pas laisser enlever par la police turque ; la contession commence, le pauvre montagnard ne pouvait répondre que par signes aux questions de celui qui lui apportait la suprême consolation, il a à peine le temps d'accomplir son ministère ; quelques instants après la vie avait cessé et on transportait le corps pour l'y enterrer le lendemain, dans l'enceinte où doit finir toute chair humaine.

On était à peine revenu du cimetière, que les zaptiés * ramenaient le meurtrier dont ils s'étaient emparés ; il avait fui vers le Chiri, rivière torrentielle, en ce moment à sec ; s'il parvenait à franchir cet espace couvert de galets et de bancs de sable il était sauvé, il avait devant lui le taillis et les montagnes ; le devinant, les soldats qui le poursuivaient ouvrirent le feu contre le fugitif, une balle lui casse un bras, il continue sa course él allait atteindre le fourré quand une autre balle, l'atteignant dans le dos, le jette à terre, les soldats se précipitent sur lui, le frappent à coups de

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