En Fan 665 de Thégire
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dans sa maison, qu'ayant fait asseoir la jeune fille auprès de lui, .lui ayant demandé qui elle était, elle répondit qu'elle était orpheline, son père l'ayant abandonnée pour aller vivre avec Hadji Begtasch. En continuant à l'interroger, il finit par acquérir la certitude que l'épouse qu'on lui destinait était sa propre .fille : il se fit reconnaître, la maria à un jeune homme de son pays et prépara sa vengeance.
Sans en rien dire à personne, il écrivit un livre rempli de maximes contraires à celles de Veli Begtasch, et le cacha dans le creux d'un arbre. Quelque temps après, ayant réuni à Pirew les derviches de son téké il leur dit: « Mes frères, Hadji Veli Begtasch m'est apparu cette nuit pendant mon sommeil, pour me dire qu'il avait caché dans un arbre un livre renfermant ses préceptes, qu'il m'ordonnait de répandre parmi les hommes. Je vis ensuite un bel arbre au tronc si étrangement conformé, que je crois que je pourrais le reconnaître si je le voyais. » Prié par ses derviches de se rendre dans le bois voisin, afin de chercher l'arbre aperçu en rêve, le scheil^ s'y rendit avec eux et trouva naturellement sans peine l'arbre et le livre contenant les règles qu'ils suivent actuellement. Quant au vrai livre écrit par Hadji Veli Begtasch, ajoutent les adversaires de la secte, et dont il était dépositaire, il le cacha dans un coffre et ce n'est qu'après sa mort qu'il fut retrouvé et publié par un hodja*, mais trop tard.
Les begtaschis répondent que rien n'est moins exact. Hadji Begtasch était le disciple de Fazil Yesdan, auteur du Djavidén, livre des règles suivies encore aujourd'hui par
i. Prêtre turc.
ces religieux, et que la mort ne lui ayant pas permis d'achever son œuvre, il confia ce soin à son élève.
11 est difficile à un étranger, en pays musulman, d'interviewer les membres d'une secte, surtout quand ils comprennent que sa curiosité seule est en jeu et qu'ils n'ont aucune chance d'en faire un adepte. Un scheik de Croïa disait assez finement k un de mes amis, en lui parlant de la religion musulmane et des hodjas : « Le paradis et l'enfer, qui les a vus ? Qui en est revenu pour nous dire ce qu'on y trouve ? Les hodjas qui en parlent avec tant d'assurance et semblent si bien connaître ce qu'on y voit, ne connaissent même pas leur maison et ignorent souvent ce qui s'y passe. Chaque homme aura, assurent-ils, dans le paradis, soixante-dix vierges pour épouses. Pourquoi tout pour l'homme ? La femme n'est-elle pas son égale ? Servante dans ce monde, servante dans l'autre s'il existe,, où est la liberté? Les hodjas croient laver l'âme en lavant le corps. Us jeûnent le jour pour manger davantage pendant la nuit. »
11 critiquait volontiers, on le voit, ses adversaires religieux, tout en restant peu communicatif en ce qui concernait sa manière de penser sur les avantages de sa doctrine.
Ils appellent Allah, Hou ; Hou c'est l'Etre suprême par excellence. Hou, sans être le dieu de miséricorde et de justice des chrétiens et des musulmans, parait être pour eux le principe qui gouverne le monde. Paradis, enfer, semblent pour eux des mots vides de sens. Le but de leur existence serait de laisser un souvenir de leur passage dans ce monde par leurs bienfaits et l'exemple de leur vie. Ils honorent tout particulièrement Azret Âli et Hadji Yeli Begtasch. Le premier est considéré comme le père de tous les derviches, c'est lui qui donna les grandes règles de la vie monastique
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musulmane ; tout derviche, à quelque larik (ordre) qu'il apparlienne, le révère.
Us ont une grande vénération pour l'Ali Baba, réunion des cinq personnalités suivantes :
Le prophète Azret Mohammed ;
Azret Ali, cousin de Mohammed, mari de Fathmé ;
Azret Fathmé, fille de Mohammed, femme de Azret Ali ;
Azret Hassan, enfant d'Azret Ali et de Fathmé;
Azret Hussein, enfant d'Azret et de Fathmé.
Le nom de Ali se trouve toujours dans leurs chambres, dans leurs tékés, sur leurs tombes. Ya Ali! est leur exclamation ordinaire.
Aucun begtaschi ne doit se nommer Omer, Osman ou Békir. Si le néophyte porte un de ces noms, il doit le changer. 11 est assez difficile d'être reçu, je pourrais dire initié. Le jour de l'admission, ils font une ablution qui suffit pour toute leur vie. Ils comptent leur âge du jour de leur entrée dans la secte. Leurs prières ne sont pas nombreuses, ils ne se tournent pas vers la Mecque. A Croïa, avant la lecture du livre de leurs règles, ils prononcent l'invocation suivante :
« Unique Ali, dernier Ali, visible Ali, mystérieux Ali, Ali tout-puissant, Ali en dehors duquel il n'y a rien. En invoquant ton nom, ouvrons ce livre, prenons connaissance de ce qu'il contient, conservons-le dans le fond de notre ftme. Nous apprendrons la science divine, et retiendrons ses préceptes. »
N'admettant pas le Coran, ils prêtent serment sur la tombe de quelque personnage vénéré de leur ordre.
A Croïa, les begtaschis observent un jeûne spécial qui commence le premier jour du mois arabe appelé « Mohar-
rem », ils ne boivent alors ni eau, ni vin, ni eau-de-vie et ne mangent ni beurre, ni viande, ni fromage; ils n'ont d'autre boisson que la boza (boisson faite de farine de millet ou de maïs fermentée) ; le soir du neuvième jour, ils se transportent au téké du scheik Mimî, connu sous le nom de téké de Baba Hussein, ils y passent la nuit. Après avoir salué le soleil à son lever, ils boivent de l'eau-de-vie et mangent rhaschoureh (sorte de crème dans laquelle on jette tous les grains et fruits secs qu'on a pu trouver, maïs, blé, orge, haricots, fèves, riz, pois, noix, raisins secs, dattes, pistaches, etc. Les vrais musulmans, eux aussi, commencent à faire l'haschoureh le dixième jour de Moharrem, chaque maison te doit préparer au moins une fois, on en envoie aux •amis. On appelle ce plat la soupe de Noé, car il le prépara, dit-on, en sortant de l'arche.
A l'époque du grand jeûne lunaire du Ramazan, les begtaschis jeûnent seulement trois jours. A partir du mois de Khianoun-Evel (décembre) ils doivent rester <îonfinés chez eux durant quarante jours, en souvenir de l'arrêt de quarante jours que dut faire Hadji Veli Begtasch, pendant son pèlerinage à la Mecque, à cause des pluies.
Le 15 du mois d'août turc, les femmes vont visiter le tombeau de Baba Ali et le scheik du téké. Les derviches begtaschis n'admettent pas les prohibitions du Coran en ce qui concerne leur nourriture et leurs boissons en général. Le seul animal dont ils ne mangent pas est le lièvre, ils refusent même d'y toucher. Si un lièvre traverse sa route, le sectateur d'Hadji Begtasch retourne sur ses pas. D'après les uns, Guyouya Mavi, écrivain du prophète, avait une chatte qui fut métamorphosée en lièvre. D'autres racontent qu'un derviche avait épousé une vieille femme, qui un jour
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essuya une impureté avec une toile, qu'elle alla aussitôt cacher dans le creux d'un arbre. Des voisins qui l'avaient aperçue, désireux de connaître ce qu'elle avait dissimulé, coururent vers l'arbre ; au moment où ils avançaient la tête dans la direction du trou, l'impureté qui se trouvait sur le linge prit la forme d'un lièvre qui leur sauta à la figure et s'enfuit, la toile était sans tache.
Dans une communauté de derviches, le chef prend le nom de baba. On a dit que les begtaschis devaient obéir passivement à leurs chefs, il ne semble pas en être ainsi, à Croïa du moins; dernièrement, à la mort de Baba Hussein, deux derviches, Hadji et Sefer, se disputèrent sa succession ; les habitants désignèrent le premier pour le Babalik * et le grand scheik de Pirew confirma l'élection. En communauté, ils ne paraissent pas liés au baba par un serment d'obéissance bien rigoureux ; les begtaschis isolés ne relèvent que de leur conscience.
Les babas doivent laisser croître leur barbe ; on leur baise le creux de la main, ils ne peuvent être mariés. Les derviches qui ont renoncé au mariage portent un pendant d'oreille en métal. Les autres peuvent à leur gré conserver leur barbe et se marier, ils ont leur maison dehors, alors que les célibataires habitent dans le téké.
Tous sont coiffés du haut et lourd bonnet blanc (koulah) qui, suivant les prescriptions d'Hadji Begtasch, a douze côtes verticales en souvenir des douze Imams ; le cordon horizontal a été ajouté en souvenir de l'Imam Djafer Sadik. Les babas portent sur la poitrine, six à droite, six à gauche, douze boutons appelés Durindjieff, toujours à cause des