‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 45 sur 57 · Fonctions de chef · texte numérisé non relu

Fonctions de chef

douze Imams. Ces boutons ont généralement la forme d'une forte olive faite d'un beau cristal qui se trouve, dit-on, à Nedjeff, près de Bagdad. A Nedjeff, les porteurs du cercueil qui renfermait les restes d'Azret Ali, s'étant arrêtés pour se reposer, on éleva un turbé à l'endroit où le cercueil fut déposé à terre.

Les babas ont pour ceinture un cordon retenu par un Durindjieff de fortes dimensions, dont le prix s'élèverait, selon eux, à 80 ou 100 francs. Leur long pardessus (hirca) porte autour du col douze coutures, en souvenir des douze Imams qui passèrent resplendissants sur la terre. Ils ont généralement, suspendue sur la poitrine, une pierre jaune ou en jade ornée de signes et d'inscriptions qui s'appelle teslim tasch, (pierre de soumission). C'est l'indice que le derviche s'est donné corps et âme à la secte. Plusieurs d'entre eux portent à la ceinture une cuiller de bois dur à long manche dont ils se servent pour s6 gratter et déplacer sans y toucher avec les doigts les insectes qui les incommodent par trop. Il faut, me disait-on, un noviciat de plusieurs années avant d'être admis dans Tordre.

Sari Saldik.

De tous les derviches begtaschis célèbres, que les habitants de Croïa sont fiers d'avoir eu dans leurs murs, il n'en est pas de plus renommé que Sari Saldik, il a été le héros des aventures les plus merveilleuses.

Il existait dans le temps à Croïa, dit la légende, un prince chrétien possédant une fille charmante; il eut été le plus fortuné des pères et des princes, sans le voisinage d'un dragon, monstre horrible, d'une taille démesurée, qui avaitpour

LES DERVICHES BEGTASCHIS. 237

repaire la grotte située au sommet de la montagne, et dans laquelle il dormait pendant la nuit; dans le jour il habitait les ruines d'une église qu'il semblait garder. Afin de préserver la contrée de ses attaques, il avait été décidé que chaque jour on lui enverrait une personne de la ville, désignée par le sort, et qui servirait de pâture à ce monstre, qu'on avait vainement essayé de tuer.

Un jour, arriva à Croïa un vieillard à la physionomie vénérable, il était habillé en derviche, une longue barbe blanche tombait sur sa poitrine, il avait une épée en bois au côté, dans la main un bâton de cyprès. Pénétrant dans un café il s'y assit modestement à l'écart, personne ne fit attention à lui, tous étaient du reste consternés et récriminaient contre le sort qui avait décidé que la fille du prince devait se rendre le jour suivant sur la montagne, d'où personne jusqu'à ce jour n'était revenu.

Le lendemain matin, le vieillard prenant seul le chemin conduisant au lieu tristement célèbre, rejoignit une jeune fille en pleurs, qui faisait la funèbre ascension. « Ma fille, lui dit-il, pourquoi pleures-tu? » Elle lui conta l'histoire du dragon, l'engagement pris par son père et dont elle était la fatale victime. « Ne pleure pas, lui dit le vieillard, nous irons ensemble, je ne t'abandonnerai pas. » Elle le suivit en sanglotant et gémissant. Au bout de quelque temps, s'étant arrêté, il lui dit : « Ma fille, ma tête est pleine de poux, j'en suis fort incommodé, ne pourrais- tu m'en débarrasser. » Elle y consentit, s'étant assis à terre il posa sa tête sur les genoux de la vierge qui, bien à contre-cœur, commença son répugnant travail. Le derviche qui pendant ce temps s'était endormi, se réveilla au contact d'une larme tombée sur sa joue : « Ne pleure pas, lui dit-il, continuons notre route. »

Ils ne tardèrent pas à atteindre le sommet de la montagne, Thaleine brûlante du monstre y avait tout desséché, il dégageait une telle chaleur, que la jeune fille se plaignit de la soif; avec son bâton le vieillard fit un trou dans un rocher d'où l'eau jaillit ; après s'être désaltérés ils avancèrent. Le dragon les attendait ; arrivés près de lui, les jambes du vieillard s'enfoncèrent jusqu'aux genoux dans la roche, qui semblait sous ses pieds devenir une pâte, il dit à sa compagne de se tenir derrière lui. L'ayant aperçu, par trois fois le monstre essaya de l'attirer à lui, vains efibrts, la roche tenait le vieillard et la fille restait cramponnée à lui. «A mon tour maintenant, » s'écria-t-il, en prenant son glaive en bois et quittant la pierre, il poursuivit le monstre dans la grotte, coupa successivement ses sept tètes et les pointes des sept langues qu'il mit dans sa poche. D'aucuns affirment qu'après avoir tué le dragon, il le prit par la queue et le lança vers le nord, que le lieu où la bête tomba s'appela Lesch (en turc : charogne), nom sous lequel les Turcs désignent Alessio.

Après cet exploit, ils rentrèrent en ville, chacun de leur côté. La joie fut grande quand on apprit la mort du monstre et le retour de la jeune princesse qui raconta à son père comment elle avait été sauvée ; dans sa joie, il fit annoncer qu'il la donnerait comme femme à celui qui prouverait l'avoir sauvée. Les prétendants ne manquèrent pas, chacun d'eux affirmait avoir détruit le monstre et exhibait des débris de reptiles, mais la vierge qui était présente, trois pommes dans les mains, restait debout, muette et immobile à côté de son père.

Ce dernier ayant demandé si par hasard il ne se trouvait pas dans la ville quelque étranger; on lui dit qu'on n'avait

LES DERVICHES BEGTASCH[S. 239:

VU qu'un vieillard assis, silencieux, dans la partie la pluS; obscure d'un café. On l'amena au château et tous de rire en . le voyant. Aussitôt qu'elle Taperçut la princesse lui offrit une pomme ; comme tous lui criaient de se retirer maintenant, qu'il avait eu son cadeau et qu'il n'en faisait rien, elle lui offrit une seconde pomme. « Mais ce ne peut-être ce vieillard », crièrent les prétendants. Remettant alors au derviche la pomme qui lui restait dans les mains, la fille du prince dit à son père : a Voici mon sauveur. »

Le vieillard, heureux de n'avoir pas été renié, montra alors au prince les pointes des sept langues en lui disant : « Nous autres, derviches, nous ne recevons ni ne prenons de femmes contre leur gré; gardez votre fille et vos trésors, mais accordez-moi la grâce de me laisser habiter la grotte et de m'y envoyer chaque jour un peu de nourriture. »

« C'est accordé, répondit le prince, à la condition cependant que vous me débarrasserez de la charogne de ce monstre qui commence à empoisonner le pays. »

Le vieillard se rendit à la grotte, d'un coup de sa terrible épée de bois fît dans la roche une fente dans laquelle s'engloutit le dragon. Il résida plusieurs années dans ce lieu où il vivait seul. Malgré son isolement et sa tranquillité, bien des gens le craignaient, surtout dans l'entourage du prince : « Ce vieillard, disaient-ils, qui d'un coup de son sabre en bois a pu tuer le dragon, fendre la roche, est capable de nous massacrer tous ; sa présence est un danger, laisseznous vous en délivrer. »

L'homme chargé de lui porter sa nourriture lui apporta un matin une pastèque en pleurant : « Sauvez-vous, lui dit-il, on va venir pour vous tuer. Dans peu d'instants les assassins seront ici. » Le derviche qui avait déjà planté son

couteau dans le fruit afin de l'ouvrir, cria : « Je leur laisse ce souvenir! » Lançant la pastèque en l'air elle resta collée dans la voûte. Aussitôt parut un mulet qu'il enfourcha et avec lequel il s'échappa en passant à travers la roche; parvenu au sommet de la montagne et abandonnant sa monture, il se rendit en quatre enjambées à Corfou ; la première fois il mit le pied à terre près de Croïa, la seconde près de Chiak, la troisième à Durazzo ; dans ces endroits on a élevé des tékés, où chacune des pierres qui porte l'empreinte de son pied est l'objet d'une grande vénération. Il mourut, dit-on, à Corfou.

On raconte, àCroïa, qu'il était derviche chezHadjiBegtasch à Pirew et servait dans la communauté en qualité de berger. Un jour son maître lui dit : « Aidé Saldik Saldém Seni » , « va, Saldik, je t'ai affranchi. » De là son nom de Saldik Saldim qui, dit-on, avec le temps et à cause de la couleur blonde de ses cheveux (sari en turc), se transforma en Sari Saldik.

L'aventure de Sari Saldik est autrement rapportée dans un ouvrage sur parchemin d'un auteur inconnu, très ancien et rare : « Kaza Kitab vilayetnamé Shériff Hunkiar Hadji Begtasch Veli Kadcs sirréhoul aziz. » Ce livre qui se trouve a Tirana contient la vie et les miracles de Hadji Begtasch. Au commencement se lit « Ya Ali », l'invocation des begtaschis suivie de cette mention : Ce livre conduit au royaume du Sultan Hadji Veli Begtasch, que son tombeau soit béni !

D'après l'auteur de ce livre. Sari Saldik était un berger begtaschi au service de Hadji Begtasch, qui lui donna la liberté et lui fit don d'une épée en bois. Quittant alors le tékéen compagnie d'un autre derviche, il se mit en route. Ayant traversé la Mer Noire, agenouillé sur son tapis de prière, il aborda sur la côte d'Europe et se dirigea vers la

LES DERVICHES BEGTASCHIS. 241

Roumélie; il parcourut cette contrée semant partout les miracles, convertissant les habitants. Il arriva dans la Dobruscha et s'achemina vers un château appelé Kelfra*. En escaladant un mur pour y pénétrer, il laissa sur les pierres les empreintes de ses pieds et de ses mains, qu'on peut encore y voir, dit le livre. Il marcha ensuite à la rencontre d'un dragon qui désolait la contrée. Son compagnon lui ayant dit qu'il avait soif, Sari Saldik fît avec son doigt un trou dans une roche d'où jaillit aussitôt une eau fraîche qui s'écoula vers la mer.

Arrivé en présence du monstre qu'il venait combattre, il oublia l'épée qui lui avait été donnée, il eut été dévoré si Hadji Begtasch, qui se trouvai t à Pirew, n'avait miraculeusement vu la situation critique de son disciple et envoyé à travers l'espace un ange lui rappeler le présent qui lui avait été fait. Sari Saldik, prenant alors son épée miraculeuse, trancha les sept têtes du monstre dont il jeta les tronçons dans la mer. Le roi de ce pays et les habitants se convertirent aussitôt. Après un voyage à Pirew, Sari Saldik revint à Kelfra.

Quand il comprit que sa fin était proche, il réunit les derviches qui l'entouraient et leur dit : « Quand je serai mort, vous placerez dans cette chambre quarante cercueils et ne me mettrez dansaucun. » Peu après il mourut, les derviches firent comme il le leur avait ordonné et se retirèrent. Le lendemain, à leur grande surprise, chacun des quarante cercueils renfermait un Sari Saldik. Le roi, informé de ce miracle, accourut aussitôt, et, s'étant enfermé dans la cham-

1. Peut-être dans les environs du lac Razim. Non loin de là, sur une colline appelée Baba-Dagh (montagne du Baba) j'ai trouvé les ruines d'un ancien château.

bre, examina les quarante cadavres ; un d'eux ayant remué la main, il en conclut que ce ne pouvait être que le corps de celui qui avait fait tant de miracles pendant sa vie et les continuait après sa mort, on le mit en terre rangeant autour de lui les trente-neuf sosies posthumes.

Ce récit, comme on le voit, ne mentionne ni la jeune fille, ni la pastèque, ni le fantastique voyage à Corfou.

Les habitants de Croïa tiennent à leur légende, à l'appui de laquelle ils invoquent l'existence au sommet de la montagne d'une grotte.

Sur le plateau s'élèvent trois maisons : une affectée aux pèlerins de distinction, l'autre au derviche gardien, la troisième à la masse des visiteurs ordinaires. La grotte dont l'entrée est au couchant reste à gauche de ces habitations. On descend dans l'intérieur par un large escalier de pierre, en bas se trouve le turbé du saint, chacun des côtés es* garni des tombes des derviches morts en cet endroit. Une eau claire et très froide tombe goutte à goutte d'une pierre de forme ronde située à la partie supérieure de la voûte, c'est la pastèque, unepierrepouvantfigurerun couteau semble fichée dedans. Derrière le turbé, une fente d'un demi-mètre de largeur, longue et très profonde ; enfin au point le plus élevé de la montagne se trouvent les ruines d'une très ancienne église.

Comme on le voit par cette description, la mise en scène est parfaite, aucun des accessoires de l'épisode ne fait défaut, la croyance populaire n'est pas exposée aux doutes troublants. Quant au décor, il est splendide et de ceux qu'on n'oublie point ; de cette hauteur l'œil plonge jusqu'aux Balkans de Monaslir, on voit le Monténégro et s'il fait beau, le matin, les côtes de l'Italie de l'autre côté de l'Adriatique.

LES DERVICHES BEGTASCHIS. 243

Les habitants de Croïa, qui sont presque tous begtaschis, doivent, au moins une fois Tan, visiter la grotte. Ils y montent alors dans l'après-midi, y passent la nuit, l'eau-de-vie ne fait pas défaut, des salves de coups de fusil saluent le lever du soleil, ils y restent vingt-quatre heures. Le mercredi est le jour réservé aux femmes.

Baba Ali.

11 y a environ quatre siècles, arrivait à Croïa un pauvre derviche du nom de Baba Ali, originaire de Khorassan en Perse ; il s'installa dans la partie basse de la ville, dans l'endroit où se trouve actuellement son téké ; avec quatre planches en bois de cyprès, il se fît un abri dans lequel il vécut d'aumônes, aimé de tous à cause du bien qu'il faisait et des sages avis qu'il donnait à ceux qui le consultaient. Un soir, il dit aux humbles qui venaient le visiter : « Mes enfants, je partirai pour un long voyage. «Le lendemain, en se rendant aux champs, ils furent tout surpris d'apercevoir un magnifique cyprès sur l'endroitoù le vieillard avait établi sa cabane, les quatre planches s'étaient pendant la nuit transformées en un bel arbre. Comme le derviche, pour mourir, était sorti de son abri, ils prirent son corps, l'enterrèrent à côté et bâtirent un turbé pour perpétuer son souvenir*

Bail Effendi^

Bali Effendi était également natif de Khorassan, il vint s'établira Croïa après la prise de la ville parles musulmans. Rencontrant un jour un homme conduisant un cheval chargé de vin, il lui demanda ce qu'il transportait ainsi.

L'homme, honteux d'avouer ce qu'il portait, répondit : « C'est du miel (miel, en turc bal) ». « Très bien, répondit le derviche en le quittant, que cela soit du miel (bal olsoun) » et il s'éloigna. Rentré chez lui l'homme trouva son vin changé en miel. Depuis ce temps ce derviche fut connu sous le nom de Bali Effendi. ,

Zemzém Baba.

Un pauvre malade espérant guérir, s'il en pouvait boire, désirait ardemment qu'on lui procurât de l'eau de Zemzém (eau qui jaillit de la source d'Ismaïl à la Mecque). N'en pouvant avoir, il se plaignait à un derviche ; celui-ci, touchant la terre, en fit aussitôt jaillir une eau dont le malade reconnut la saveur, il en but et recouvra la santé. Des personnes ont goûté cette eau, qui coule encore, et affirment qu'elle a un goût particulier. Ayant une autre fois planté son bâton dans la terre, il devint en peu de temps un cyprès magnifique, qui existe encore. Le turbé de Zemzém Baba est situé au-dessous du bazar.

Heudjet Baba.

liC gouvernement turc ayant un jour exigé des gens de Croïa le paiement de la dlme et d'autres contributions, ce derviche se rendit à Constantinople et plaida si éloquemment leur cause, qu'il obtint du sultan un firman écrit sur une plaque de bronze, et par lequel la ville était à tout jamais exemptée d'impôts et de dîmes. Si le succès qui a couronné cette démarche ne semble pas rentrer dans le domaine du surnaturel, le résultat n'en a pas moins été

LES DERVICHES BEGTASCHIS. 245

considéré comme un miracle par les gens de Croïa, qui ne se montrèrent pas ingrats. Ils lui ont élevé, près de la poudrière, un fort joli turbé orné de peintures à l'intérieur, et dans lequel il a été enterré avec son firman.

Même après sa mort il fut bienfaisant pour ceux de Croïa; ie gouverneur de Scutari ayant voulu plus tard exiger d'eux le paiement de la dlme, ils s'y refusèrent, alléguant du firman qui les en exemptait et qu'ils offraient de produire, si on leur laissait ouvrir la tombe du derviche ; on n'osa autoriser ce sacrilège, on préféra les laisser tranquilles et depuis ce temps ils sont aussi aujourd'hui exemptés d!impôts. C'est en se basant encore sur ce firman, que pendant mon séjour dans leur ville, ils s'opposèrent lï rinstallation delà régie des tabacs.

J'ai précédemment raconté comment et dans quelles circonstances fut tué le scheik Mimi *, il avait amassé un peu d'argent et construit un couvent à côté du turbé de Baba Ali. Après sa mort tragique, le téké tomba en ruines ; durant quarante années, les scheiks qui lui succédèrent résidèrent dans une cabane en planches, jusqu'au moment de l'arrivée du scheik Baba Hussein qui était originaire de Dibra. Il reconstruisit le téké, de l'année 1270 à 1310 de Thégire, il en- administra avec sagesse et économie les domaines: Après avoir tout ce temps dirigé son couvent, il mourut âgé d'environ quatre-vingt-dix ans, ayant travaillé jusqu'au dernier jour; sa fin fut calme et touchante.

Baba Hadji, son successeur actuel, est né à Croïa, Au cours de ses voyages il a, dit-on, acquis quelques connaissances et n'est pas ennemi du progrès, il est le premier baba qui soit

i. Voir histoire des Toptan.

allé à Trieste d'où il rapporta des machines pour son moulin et l'exploitation de sa ferme ; mais il eut contre lui la superstition des paysans et la haine des partisans de l'ancien régime : on fit exprès de lui détériorer ses mcachines ; il n'avait pas de mécanicien pour les réparer, elles sont actuellement inutiles sous un hangar.

On dit que son téké a des revenus fort importants, d'autres m'ont affirmé que la vie de ces religieux était modeste et que bien rarement à la fin de l'année la communauté avait un excédent de recettes. Il est difficile de sortir la vérité des exagérations orientales. De même que toutes les communautés religieuses, ils doivent très probablement chercher à apitoyer le public en parlant de leur pauvreté. Ils ont dans les hodjas des ennemis ardents, toujours disposés à les dénigrer, les qualifiant de vagabonds, leur faisant un crime de leur tolérance religieuse.

Leurs tékés n'ont pas l'aspect austère de nos cloîtres, dans la plupart desquels la mort semble l'idée dominante ; au lieu d'y creuser sa fosse, on y bâtit sa vie, on semble seulement préoccupé d'y vivre tranquille du fruit de son labeur. On ne peut nier qu'ils travaillent, les propriétés des tékés sont en général bien exploitées; on leur reproche de boire de l'eau-de-vie, mais combien de musulmans en font, en se cachant, un usage immodéré. La porte d'un téké est toujours ouverte aux voyageurs, qui sont assurés d'y recevoir l'hospitalité. Les ennemis des bcgtaschis, qui parlent d'eux avec mépris, ne se font cependant pas scrupule d'entrer chez eux et d'y manger leur pain, quitte à maudire la main qui le leur a offert. C'est toujours la lutte entre Mahomet et Ali.

Les begtaschis de Croïa prient peu. Quand ils se réunis-

LES DERVICHES BEGTASCHIS. 247

sent dans leurs tékés, au lieu de Tin vocation : « La illahé il allah iMohammed ressoul allah », ils disent : « La illahé il allah, Mohammed Ali veli allah ».

Tels sont les renseignements que j'ai pu recueillir sur les begtaschis de Croïa ; on m'affirme que certains d'entre eux croient à la métempsycose. Ainsi que je l'ai dit, presque toute la population de Tirana et de Croïa appartient à la secte. Il semble étrange que dans cette dernière ville, dont j'ai rapporté la lutte héroïque pour sa foi, on ne trouve pas un seul catholique : par intérêt ou par peur tous les survivants avaient embrassé le mahométisme. Ces conversions forcées ne pouvaient être sincères et je crois que c'est la meilleure explication de la facilité avec laquelle les gens de Croïa ont accueilli les préceptes d'Hadgi Begtasch ; c'était une sorte de protestation contre la religion qui leur était imposée par la force.

Ily eut une époqueoù l'influence des begtaschis fut grande, l'esprit de la secte s'était étendu à l'armée et aux dignitaires de l'empire. A en croire l'historien Hammer *, Hadji Begtasch donna lui-même leur coiflure aux janissaires, ainsi que leur système de recrutement. Les enfants chrétiens volés et circoncis avant d'entrer au service, passaient plusieurs années à l'école, instruits par des begtaschis ; eux-mêmes le devenaient. Le corps des janissaires était sous la protection de Hadji Begtasch. Ils portaient écrite sur le bras gauche la fameuse exclamation de la secte « Ya Ali », Au commencement du siècle, le corps était en partie formé de begtaschis de Croïa, de la Toscane et de Koniah. Au lieu de Tabor Imam (Hodja du

Page 1