MATINÉE D'AUTOMNE A DÉDÉAGATCH
La journée s'annonçait splendide, un de ces admirables et inoubliables jours d'automne oriental, plus «aptivant encore au bord de celte incomparable mer Egée. Quel charme exquis dans cette matinée passée sur le balcon en planches disjointes d'un petit café grec de Dédéagatch où j'étais venu seul de bonne heure, en contemplation devant cette immensité bleue au milieu de laquelle surgit Samothrace, la grande île encore si peu connue, des mystères et des initiations antiques, l'île des Cabires et des Pélasges, but de pèlerinage du monde ancien, dont la merveilleuse Niké, découverte par mon ancien chef et excellent ami M. Champoiseau, est un des joyaux du Musée du Louvre et fait regretter que des recherches suivies ne soient pas entreprises dans ce lieu où fut reléguée la trop célèbre Arsinoë.
Plus loin, dans une buée d'or, Lemnos, Imbros, à l'état d'idéalités ; bien loin au nord, bien loin dans une ombre transparente, la silhouette fantôme du mont Athos, le grand sanctuaire de l'Eglise orientale ; sur la côte, à quelques heures, l'antique Maronea, fondée mille huit cents ans avant notre ère, ravagée par Ulysse à son retour du siège de Troie et si renommée pour ses vins au temps de l'Empire romain; à gauche, enfin, vers l'embouchure de l'Hébrus, l'antique Enos aux monnaies recherchées, autrefois ville
commerçante et repaire de pirates, dont les remparts génois semblent en ce moment enflammés ; que de souvenirs intéressants s'accrochent de toutes parts à cette rive Thracienne et, sans un vapeur venu malencontreusement chercher un chargement, l'illusion de cette évocation eût été complétée par les caboteurs grecs, dont la mer infiniment bleue berce les formes argonautiques recouvertes de criards et archaïques bariolages.
Isolé dans la rêverie des événements dont ces localités avaient été le théâtre, je suis brusquement ramené dans l'existence médiévale par l'arrivée de l'agent consulaire qui, supposant probablement que la solitude m'était lourde, que j'avais besoin d'une distraction, vient me proposer d'assister à l'exécution d'un brigand bulgare qu'on a capturé dernièrement.
Depuis quatre années, Dimitri terrorisait les campagnes qui environnent Dédéagatch, chauffant les gens pour apprendre deux où ils avaient caché leurs épargnes, les égorgeant ensuite pour être certain de leur silence.
L'animation est grande dans la rue principale ; en quelques minutes, suivant la foule qui s'y précipite, nous en atteignons le bout : un magnifique platane semble la fermer, à ses pieds un puits; les cafés et les boutiques qui l'entourent sont remplis de consommateurs; la journée si belle, si ensoleillée, sera chaude; on cherche déjà la fraîcheur; je ne vois aucun préparatif, je demande où est la potence : un Turc, qui fume gravement son narguileh, me montre l'arbre d'un mouvement de tête, sans interrompre sa rêverie.
Deux compagnies de soldats ne tardent pas à venir s'aligner sur la petite place Accompagné par son pope grec, le condamné est amené par des zaptiés (gendarmes) ; il est