‹ Souvenirs de la Haute-AlbanieChapitre 52 sur 57 · MATINÉE D'AUTOMNE A DÉDÉAGATCH · texte numérisé non relu

MATINÉE D'AUTOMNE A DÉDÉAGATCH

tout jeune, vingt-quatre ans à peine, beau garçon, bien bâti, vêtu du costume bulgare, larges culottes brunes serrées aux mollets, veste courte de même étoffe, ceinture de laine rouge, bonnet en peau d'agneau sur la tête ; les mains enchaînées derrière le dos, une cigarette éteinte dans un coin de la bouche, il regarde de temps à autre la foule silencieuse.

On lui lit l'arrêt qui le condamne à mort. Quelle est longue, cette formalité! et pourtant c'est tout ce qu'il lui reste de temps à vivre ; quelles peuvent être ses pensées pendant cet ânonnement monotone dans une langue qu'il ne comprend pas ; de temps à autre, il ferme les yeux : que voit-il? que revit-il dans ces dernières minutes? où l'emporte sa pensée par cette belle matinée si pleine de lumière? Personne ne le saura, car il ne parlera plus à personne, plus jamais. La lecture est achevée, on lui a accroché sur la poitrine l'arrêt de la justice des hommes, le prêtre se retire; Dimitri, entravé, reste seul à attendre dans le cercle vide, attendre quoi?

Un zaptié écarte la foule ; il arrive essoufflé apportant quelques brasses de corde et un morceau de savon qu'il est allé prendre dans une boutique voisine ; sous les yeux de l'infortuné, le soldat essaye d'enduire la corde de savon; il s'y prend maladroitement : un vieux sous-lieutenant se détache du rang, retrousse ses manches et, prenant le savon, achève rapidement l'opération et forme le nœud coulant; il semble avoir une terrible pratique. Cependant le zaptié s'est hissé dans l'arbre; à cheval sur la plus forte branche, il y lixe la corde ; autre difficulté : elle est trop courte ; monté sur une chaise, le condamné est encore trop bas. Horrible! Le malheureux suit curieusement des yeux ces préparatifs,

levant la tête pour regarder rhomme qui se trouve audessus de lui ; le sous-lieutenant, qui n'en est décidément pas à ses débuts, cette fois encore résout le problème ; sur un ordre de lui, deuxzaptiés amènent une charrette à bras qui était dans la rue ; on y fait monter Dimitri, on lui passe le nœud autour du cou et les zaptiés, attelés à la charrette, la retirent brusquement. Affreux, cette traction d'un corps par le col, les lugubres oscillations qui la suivent, la torsion de la corde faisant pivoter sur elle cette enveloppe humaine qui s'agite encore, alors que la vie l'a quittée ; la langue tuméfiée sort énorme ; un des pieds est nu, le soulier tombé gît à terre ; on enlève les menottes, les soldats se retirent. L'arbre portera trois heures ce fruit sinistre, que la brise de la mer agite de temps à autre, sans chasser les mouches qui se sont abattues sur lui ; les femmes turques et leurs enfants viennent contempler et maudire.

Les cafés qui entourent l'arbre ont conservé leurs consommateurs; ils fument gravement, absorbés dans leur kiéff; il est midi, l'endroit est si ombreux; plus loin le soleil si ardent. A qui leur parlerait de l'atrocité de cette demi-heure infernale, de cette agonie, de cette torture, que la sentence n'avait pas infligées, ils jetteraient un regard surpris et, s'ils daignaient lui répondre, ils laisseraient tomber de leurs lèvres le fatal « Kismet », « la destinée ».

Et pourtant la plupart de ces vieux musulmans sont honnêtes et humains; ce nest pas la différence des religions qui les fait parler ainsi. Si dans la rue ils trouvent à terre un morceau de pain, ils le ramasseront et le placeront sur une pierre, afin qu'il ne soit pas foulé aux pieds et puisse soulager un affamé, nourir un oiseau ; en mourant ils laisseront de l'argent pour des fondations pieuses ou charitables,

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voire aux pigeons de leur mosquée afin d'assurer leur nourriture ; ils sont bienfaisants.

C'est pour eux certainement qu'a été écrite la jolie légende représentant l'homme sans cesse réclamant contre son sort, dont la révolte n'était apaisée ni par la foi, ni par l'espérance, et ne se calmant qu'après qu'il eût acquis la résignation. C'est peut-être encore ce qu'il y a de meilleur pour eux, qualité aux yeux des gouvernants, consolation pour les gouvernés. J'envie les uns et les autres; il serait parfaitement inutile d'insister et de prétendre faire une propagande humanitaire incompréhensible pour eux; peutêtre n'ont-ils pas tort. Je retourne à mon balcon, rechercher, sur la grande bleue transformée à cette heure en miroir, les souvenirs qui me distrairont de cette brutale interruption de l'évocation.

Octobre 1892.

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