CHAPITRE XII
Les incsaliiancGS. — Procès de MM. de la Bédoyère contre la Demoiselle Sticoti. — Mariage secret dn Prince de Garignan. — Lolotle , autrement dite M"»c d'PIérouyille. —Mlle Maizarelli , ou la Marquise de St-Ghamond. — La procession des Gordons-Bleus. — La demoiselle Simonnet devenue Comtesse de Vaux. — Ses procès avec le juge d^armes de France. — Les Vous et les Tu.
Le premier scandale dont je me souvienne (en fait de mésalliance), ce fut le mariage d'un jeune M. de la Bédoyère arec une chanteuse italienne , qui d'ailleurs était une honnête personne, et qui s'appelait Agathe Sticoti (1). Les parens attaquèrent la validité de ce mauvais mariage, et le jeune homme se défendit si bel et si bien qu'on se surprenait quelquefois à faire des vœux en sa faveur. ( Nous en rougissions , M™® de Marbœuf et moi !) C'est un procès dont toute la France et toute l'Europe ont retenti pendant longues années , et Voltaire assurait que le Roi de Prusse avait eu l'envie d'écrire au Parlement de Bretagne à l'effet d'y recommander M. de la Bédoyère auquel il avait ouvert un crédit chez son ministre, à Paris, et qu'il avait
(1 ) Il n^en est pas resté de postérité , ce me semble.
SOUVENIRS DE LA MABQUÏSE DE CRÉQLY. 237
décoré d'une de ses clés de chambellan. Le jeune homme trouvait avec raison que ce serait la plus mauvaise recommandation du monde auprès des magistrats bretons qui n'aimaient ni la philosophie^ ni les calvinistes , ni les amis de Voltaire , et les rois philosophes encore moins ! Le Président de Kuillé disait toujours que, si le roi de Prusse avait eu le malheur de se permettre une pareille incartade, on aurait décrété contre lui !
Ceci me rappelle que le Parlement de Normandie avait assigné le même roi Frédéric pour comparoir a sa barre, à propos d'une réclamation d'argent , considérant qu'il était vassal du Roi de France à cause de ses prétentions en indivis sur la principauté d'Orange et sur le comté de Montbelliard. C'est qu'il faut vous dire que toute la terre avait été révoltée de ce titre de Roi de Prusse , que la famille de Brandebourg venait d'extorquer, on ne savait pourquoi ni comment? Toutes les vieilles gens, et surtout les justiciers, s'obstinaient à lui refuser leur récognition. — Qu'est-ce que c'est , disaient-ils , qu'un royaume de Prusse? Est-ce que l'on peut faire un roi sans royaume? Est-ce que l'Empereur a voulu se moquer du monde et des princes chrétiens? n se trouvait aussi que les princes chrétiens ne se souciaient pas de reconnaître cette promotion de rois de Prusse , et je vous dirai notamment que l'Almanach de la cour de Rome ne les mentionnait encore, en ^702, que sous la qualification de Marquis de Brandebourg. Maupertuis m'a dit que son grand Frédéric eo était quelquefois si dépité, qu'il ne pouvait s'en taire, et qu'il en criait
comme un oche-pie : mais ne parlons plus des mariages sans fruit (comme devait être celui de ce Roi de Prusse).
Le Prince Eugène de Savoie-Carignan , second frère de M""'' de Lamballe, avait épousé secrëlement une jeune fille de condition , qui s'appelait Mademoiselle Magon de Boisgarin. Elle était d*une ancienne et fort honorable famille originaire du diocèse de Saint-Malo ; mais comme cette famille était bien loin d'être princière, ou d'être seulement chapitrale^ les Rois de Sardaigne, aines de la maison de Savoie , n'ont jamais voulu reconnaître le mariage de leur cousin. Il a fallu pourtant s'occuper d'assurer un ét:it nobiliaire à ses enfans qui ne sont non plus bâtards que tous et moi, et le Roi Victor- Emmanuel a fini par leur accorder la qualification de Comtes de Carignan, en leur concédant les armes de leur nom, chargées d'une brisure sur la croix de Savoie. Leur mère a été titrée Comtesse de Villefranche, et voilà toute l'histoire de cette branche des Carignan, qui n'a rien de princier. Vous prendrez garde à ne pas vous y laisser tromper , et je vous le recommande (4).
Il y avait eu, dans le monde galant des mousquetaires et des abbés coquets, une jolie demoiselle appelée Lolotte. Elle épousa le Comte d'Hérouvillei
(I) Les journaux italiens ont annoncé dcrnicremeiit qae le Roi de Sarilaiçnc Charles-Albert, aujourJ^bui ri'gaaat, venait de concéder le titre de Priucc au dernier rejeton de ce rameau , et qu^aux termes du même décret , il se trouverait appelé à la succession de la couronne Sarde , en cas distinction de la branche royale. ( Notç de l'Jf dtfwr J
DE LA MAiiQlISt^: DK CHfJjn -Mif
ancien officier aui gardei, ce <|ui i/élonua |>at; ^a«4 monde, et ce qui n'affligea que Um iieveui^ 4« ii«^^- Ulb^omme. MM. d'Uéroiiville éiiàieni énorwAmmi TÎches, ils n'ont jamais eu d'eiifan^^^ft la Vr/M^mi^ MoIé voulait absolument hériter dent. Il tiu rMUM qu^elle se permit d^inviter clie% elle M. le OnêàiM d'Hérouville avec sa Lololti^ , â ToccatMOM 4'u$ui aignature de contrat, et je croi» l>ieii qae c'éftail C4(lui du mariage de M'^*' lii;rnard de UimUm^iUiMru avec le fils du Vicomte de t'iormkutt. On arrita p^liment à ce qu'on appelait Vll^tfÂ^ Moi.^^ t-Mf im f^^tt de robe avaient fini par uuurimr im lioMneur» de Tcxerguc en marbre avec Um ni^jutiiriiU^ en or, H je me souviens de la révolte qui h\*mii'nii tvuim le« Afolé, qui ne sont pas (U*h plu» ri/fiaid^mble» et den plus anciennes familles de parlement , a b<$au<'//up près I ils ne tirent leur conMhtanfe que de leur Mathieu Mole, ce vieux frondeur, ifilri(;/int â double rôle et double face, à qui la Keineréfjente aurait fait bonne justice en le faisant pendre à la grille du Fa* laisl Le Grand-Prieur, njon onch.*, et tous ses contemporains ne pouvaient entendre parler de cet homme-là sans éclater de colère, et quand on s'avisa de le représenter sur une tapisserie des Goljelins, le Roi s'en étonna beapcoup. Je me rappelle aussi que le Maréchal de Noailles se prit à dire à M. d'Antin : — Le président Mole? Mathieu Mole? Je ne savais pas qu'il eût mérité Phonneur que vous lui faites , et je l'avais toujours regardé comme un traître. Mais revenons à la soirée de M"° Mole qui mariait sa nièce avec le Baron de Crussol. II y avait là du beau monde à cause des Crussol
d'Usez, de Montauzier, de Sl-Sulpice, de Florensac et d'AmboisG ; mais le côté des Mole faisait peine à voir. On y trouvait des femmes de la chambre des comptes et des conseillères aux enquêtes et requêtes du Palais, qui avaient des figures inimaginables. On n^y savait le nom de personne, et chacun se regardait en souriant.
On aperçut pourtant M. d'HérouyilIe qui se tenait auprès d^une belle personne fort parée, et tout aussitôt qu'on eût appris que c'était sa femme, il y en eut une insurrection générale dans le quartier des Crussol. Les Duchesses d'Usez, delà Vallièreet de Chastillon se levèrent, saluèrent et s'en allèrent sans rien dire ; M""^ de Coislin se mit à crier en s'enfuyant, M™® de Beauvau s'esquiva, M™«* de Rohân s'enfuirent, et cette vilaine M}^^ de Puysieulx trouva moyen d'ajuster un coup de pied sur la petite chienne de M"*" Mole (qu'elle appela LoloUe) en lui disant qu'elle eût à se retirer du passage et s'aller cacher derrière tout le monde , en ajoutant que les animaux de cette cspèce-la se fourrent pariùut!
Ce qu'il arriva de plus désappointant pour la maîtresse du logis, ce fut qu'en voyant cette émigration des grandes dames, toutes ces femmes de robe imaginèrent que ce devait être l'usage de la cour, et qu'elles se mirent à défiler à la queue-lou-lou révérencieusenient et silencieusement, devant la Présidente Mole qui ne savait que devenir. Le contrat de mariage ne fut signé par personne. On parla rudement de cette Présidente, et ce n'était pas sans raison ; mais ce qui fut universellement et principalement bidmé, ce fut cette méchanceté de M^ de Puy-
DE LA MAKQUISK DK CHKyiY. 241
sieulx. Harcngère, avec sa langue de Serpent et son cœur de Harpie !
M'^ Mazzarelli, qui était une amie de -VIM. de Moncrif , Saurin et Colardeau, venait de remporter un prix à l'Académie franç^aise, pour un éloge de Sully, lorsqu'on apprit qu'elle allait épouser le Marquis de Saint-Chamond, lequel était de la umH4,u de la Vieuville et le neveu du mari de ma tnuU;. Grande rumeur el furieux projets de vindidcoii je ne voulus participer en aucune façon. Cé^iait »u4i lionnéte femme d'esprit, etquandon avait ditf|fretl« était sans fortune et sans naissance, on n'en p<>u¥ait dire aucune aulre chose Mcheuse. Il n'est pa« vr;»i qu'on eût à lui reprocher une conduite I^f^^tre avant son mariage : elle a vécu le mieux du monde avee son mari ; elle a très bien élevé ses dnix enfan»; et parlez-moi de cette femme-là pour «e tir^r d\iff<»ires et pour se maintenir dans ^on rôle de j;randc f>arne avec une parfaite aisance !
Elle n'avait pas été prénent^îe, ce qui va .^an<< (WrCy et voilà qu'un jour de 1 1 Pentecôte, elle avait amenA ses enfans dans la galerie de Versaillej*, afin d'y voir passer la procession de<» Chevaliers du St.-K«prit; je remarquai dans l'embrasure d'une fenêtre une femme toute seule, une femme en h('.\ et riche liabitbien porté, avec du rouge autant qu'une princesse, et des airs de physionomie h\ naturellemerf^ distingués, si spirituellement nobles et si parf^irtement intelligens, que je n'avais de» yeux q»ïe pour elle. Deux beaux enfans qui se trouvaient en haie derrière nous, se retournaient souvent pour la regarder. Je leur demandai le nom de M'"^ leur m^re, V. M
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et tout aussitôt que j'eus entendu que c^étaît M'^'^de Saint-Chamond, je ni^en fus la prier de yenir s'asseoir sur notre banquette au premier rang.
— Je suis le mieux du monde ici, me diUelle.
— Vous serez encore mieux là-bas.
— Ceci n'est pas bien sûr
— Mais pourquoi donc pas?
— Madame, puisque vous me faites Thonneur de m'interroger, je vous dirai que je ne dois pas me placer trop près du Roi...
— C'est moi qui vous servirai de chaperon. Elle baissa les veux en disant froidement avec un air de fierté polie : — Je ne saurais m'approclier du Roi, Madame, et je me trouve obligée de vous prévenir que mon mari a dû quitter le régiment dont il était colonel, afin de m'épouscr.
— Venez avec nous, ma Cousine, il ne s'agit pu ici de vous faire soutenir le manteau de la Reine...
— Ah ! mon Dieu ! je suis sûre que vous âtes M"''de Créquy ! s'écria-t-ellc avec des larmes aux yeux! et j'ai déjà mille gnkcs à vous rendre pour avoir eu la justice et la bonté de |)arler de moi comme vous l'avez fait à Choisy-le-Hoi, devant tous les princes. Le Duc de Nivernais m'a rapporté...
— Venez donc vous asseoir à tôté de moi : entre honnêtes femmes et gens d'esprit, il n'y a que la main, lui dis-je en prenant la sienne et la conduisant auprès de M™^ de Tessë, qui lui fit place entre nous deux et qui la traita parfaitement bien. Je la trouvai piquante et, qui plus est, raisonnable et naturelle; mais lorsque le Roi passa, le cœur nous battit, car il regarda notre voisine, et puis M. de
Beauvau qui lui dit un mot à l'oreille. — La Marquise de Saint-Cliamondy lui Sa Majesté , je suis bien aise de la voir! Ce fut une marque de bonté dont je fus réjouie jusqu'au fond de IMme, et la paurre femme en pleura de joie. Elle habite les terres de son mari depuis plusieurs années, et c'est une contrariété pour nous deux.
Je terminerai mon chapitre des mésalliances en YOtts parlant du mariage du Comte de VauU ayec M"*^ Julie Sinionnet, surnommée Philis; elle avait été figurante à TOpéra ; son père était un infirmier de rHôtel-Dieu ; sa mère vendait des souricières, et sa sœur était danseuse de corde. Son imbécile de mari s'était figuré qu'avec cinquante mille écus de rente^ il ne pourrait manquer d'amener Topinion publique à composition ; mais il avait beau donner des bals parés ou masqués et des concerts italiques avec des soupers d'Apicius, il ne s'y rendait absolument que de l'égrefinage, et c'étaient des magnificences en pure perte. Cette femme eut un singulier démêlé avec le Président d'Hozier, Juge d'Armes de France, et voici pourquoi : elle avait fait mettre les armes de son mari sur ses carrosses, et ( pour faire comme tout le monde) elle y fit ajouter des armoiries de communauté; mais il se trouva que ces armes qu'elle avait choisies, comme étant de son chef, étaient celles de MM. de Mauléon, qui sont des gens de qualité du duché de Guyenne. On procéda contre elle, et toules les fois que la Comtesse Philis se hasardait à sortir dans un carrosse armoirié doublement (le Président d'Hozier la faisait guetter); on TobligCiiit à mettre pied a terri' au milieu do la rue;
sur le pave du Roi, si crotté qu'il fût? on conduisait la voiture de cette Comtesse en fourrière; elle était conGsquée sans contestation possible, et sans parler des amendes qu'on lui faisait payer pour ce délit héraldique, je vous dtrai qu'elle en avait perdu pour environ vingt mille écus de carrosses en moins d^un an. Pour ne pas avoir Tair d'une courtisan/ dans la voiture d'un seigneur, à ce qu'elle disait, elle avait pris le parti de faire mettre les armes de son mari sur un losange ainsi qu'une Demoiselle, et le Juge d'Armes était obligé de convenir qu'il n'y pouvait plus rien.
Depuis la mort de son mari, M™® de Vaulx a fini par donner dans le philosophisme et par se guinder dans le bel esprit, ce qui n'empêcha pas Voltaire de composer les Vous et les Tu, à l'intention de cette Philis. J'ai vu dans un recueil de ses pièces fugitives imprimées à Amsterdam, que cette épître de Voltaire était une satire contre M""« de la Vieuville, ce qui n'a pas l'ombre du sens commun, attendu qu'aucune personne de ce nom -là ne s^est jamais trouvée dans la situation passée de cette Julie Simonnet. Voltaire y a fait depuis ce temps-là plusieurs va rian tes, mais voilà les Vous et les Tu , comme je les tiens directement de l'auteur, avec la date denCS.
« Piiilis, qu^est devenu ce temps « Où , dans un fincre promenée , « Sans valets, sans ajuslemens , (( De tes grâces seules ornée, a Contente d'un mauvais soup
« Que lu changeais en ambroisie,
« Tu te livrais à la folie
«t De ramant heureux et trompé
<t Qui travail consacré sa vie ?
« Le ciel ne te donnait alors ,
« Pour tout rang et pour tous trésors i
« Que les agrémens de ton âge,
« Un cœur tendre , un esprit volage,
« Un sein d'albâtre et de beaux yeux.
« Avec tant d'attraits précieux ,
« Hélas ! qui n'eût été friponne I
« Tu le fus , objet gracieux f
« Et , que Tamour me le pardonne !
« Tu sais que je t'en aimais mieux.
« Ah ! Madame , que votre vie ,
« D'honneurs aujourd'hui si remplie ,
« Diffère de ces doux instans I
tt Ce large Suisse à cheveux blancs,
« Qui ment sans cesse à votre porte ,
« Philis , est l'image du Temps;
« On dirait qu'il chasse l'escorte
« Des tendres amours et des ris :
« Sous vos magnifiques lambris
« Ces enfans tremblent de paraître
» Hélas ! je les ai vu jadis
« Entrer chez toi par la fenêtre
« Et se jouer dans ton taudis !
« Non , Madame , tous ces tapis
0 Qu^a tissus la Savonnerie ,
« Ceux que les Persans ont ourdis
« Et toute votre orfèvrerie ;
« Tous ces plats si cliers , que Germain
G A (îravés de sa main divine ;
a Tous ces cabinets où Martin
249 SOnTNIRS DE LA MARQUISE DE GRÉQDY. « A surpassé Tari de la Chine ; (( Les fleurs et les cristaux Lrillans , « Toutes ces fragiles merveilles , u Et les deux lustres scintillans (( Qui pendent à vos deux oreilit s , « Ces riches carcans , ces colliers « Et cette pompe enchanteresse , « iSc valent pas un de baisers
(( Que tu donnais dans ta jeunesse (-J).
(f ) On a cru devoir reproduire cette version diaprés un autographe de Voltaire. On verra qu'elle est préferahle h celle de Tédition de Kelh, et tout donne h penser que lea premiers éditeurs n^avairnt connu celte pièce que d'après le recueil d'Amsterdam, ( Note de VÉditeur. )
FIN BU CINQnÈHE VOLUME.