‹ Souvenirs de la marquise de Créquy, de 1710 à 1803 (volume 2)Chapitre 2 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Porlraiis de famille et les traditions. — Un tableau de Van Goyen. — Un Cardinal-Patriarche. — Un voyage en France aa seizième siècle. —Le Comte de Vendôme et le Chevalier Bienheure. — Scène populaire. — Singulier privilège des Cardinaux. — L^Abliaye de laTrinité, la Tour Magne et le château de Vendôme. — La fleur-de-lys du Pinde au Miroir des histoires.

— La fainille de Musset. — Origine et durée de ses relations avec celle de Créquy. — Souvenir honorable. — Eihortation de l*;)u(eur. — Madcmoiielle de Musset et le chevalier de Créquy. — La belle du coche. — Galanterie désappointée. — Une visile chez un avare. — La confession sur un cchafaud.

— Grâce accordée par le Cardinal de Créquy.

Puisque je vous ai parlé de Fabbaye de la Trinité de Vendôme, en imitation de ce que faisait votre grand-père, je vais vous donner Texplication d*un V. 1

grand tableau que vous trouverez dans yotre chi teau d'Heymont, et que votre père a fait graver pi Massard. Cet artiste moderne est bien loin d'avo reproduit la physionomie franchement farouche et curieuse naïveté de Foriginal; mais à qui la faute? ( fut un acte de complaisance envers ma belle-iillc , qui le graveur avait dédié là plus belle des iieoes, < dans cette oeuvre-ci, du même graveur, où vous n présentez l'Enfant Jésus dans le giron de la Vierge on nte permettra de vous dire qu'il ne s'est rie trouvé de ressemblant, sinon votre portrait (\). J'e reviens à cette bonne vieille peinture de Van Goyer à qui se rattachent des traditions de patronage ( des souvenirs de famille que je ne veux pas laiss< perdre.

Par un beau soleil de septembre, en l'année i 5S( on vit passer dans les rues de Vendôme un jeuti prélat, monté sur une mule blanche harnache d'écarlate et ferrée d'argent. Il* était vêtu d'uc grande chape rouge , dont la queue frangée de vie let recouvrait amplement la croupe de sa montun Il était coiffé d^un large chapeau rouge avec les deu cordelini tombans, flottans, raidement étalés et corn posés chacun de 24 fiocchi porporcdi. A ce nombr de 21 glands dans ses cordelières, on voyait aise ment qu'il devait être Cardinal et Métropolitain, i ce n'est Patriarche. Aussi bien, tout le monde éta

(I) Cette {gravure indiquée par Tauleur, et bien connue d< *Tialeurs d^estampes , porte en effet les nom et titre de J i*qui8e deCrécjuy, née du Muy, en inscription d(^dicative, avf irmei en carlouche. {NqU 4e VÉ^ikur.)

agenouillé pour recevoir ses bénédictions y qu'il allait distribuant de gauche a droite atec un esprit de méthode et A^é(\m'Latération parfaites.

C'était un Cardinal-Légat à Latere, qui s'en allait de son diocèse d'Amiens dans son diocèse de Nantes. 11 avait été pourvu d'un Patriarchat, d'un Archevêché syriaque et de cinq à six Évéchés , suivant l'usage du temps. Il était précédé d'un porte-croix et suivi d'un physicien, d'un exorciste, et de cent archers à ses livrées. On voyageait au pas des mules , et quand il survenait un orage, on se réfugiait dans une église avec les archers et les mulels. On n'allait dîner , souper ni coucher que de couvent en couvens , et de prédilection chez les Bénédictins ; maiâ on n'y restait jamais plus de 26 heures ; c'était une affaire de conscience et de bienséance indispensable. Quand la journée du lendemain se trouvait pluvieuse, il pleuvait sur le Cardinal et ses fiocchi por-^ porati*

En arrivant a Vendôme , et sur le parvis dé l'église de la Trinité, dont ce Cardinal était Abbé Commandataire , il y trouva grand tumulte au milieu d'une foule empressée de toute sorte de gens. C'étaientdegros et rouges bourgeois pourpointés de ca!mande bariolée et chaperonnés à l'Angevine , avec leurs femmes en surcot de fin drap d'Amboise et leurs poupards emmitouflés, et leurs fillettes embéguinées à la mignonnette. Comme c'était un jour de franche-* foire, il y avait là des vignerons bas-percés, du plat pays , côte à côte avec des Beaucerons, métayers co8-< sus. On y voyait des Percherons, villageois à tous crins; des Montdoublotiers, curieux à mal faire, et des

Dunoisons y criards à plaisir, et jusqu^à des gens du côté de Chateaurenaud , qui est à plus de trois lieues. Il était là des nuées de péronnelles à Taiguille et des grimbelles de nuit en bavolet de toile écrue ; sans oublier les sergens( hâbleurs de foires), et sans parler de certains varlels du Comte, outra geux honimse, en réalité'; encore, un écuyer de Madame la Comtesse de Vendôme, avec un air pileux et surdolent (on verra pourquoi) , quant-et-quant deux vieilles Damoiselles à la fenêtre du garde-notes; et puis sur le ras du pavé , comme tout le reste , il y avait un languéyeux de porcs , officier royal , avec la femelle du fossoyeur et leurs petits. Item, un niais de Sologne avec sa marraine, en pêle-mêle avec des malandrins estropiés , des méneslriers , des chiens effrayés , des trucheurs de ruelle et des clabauds de cohue. La foule attendait qui n^arrivait pas. Ne donnez rien aux chats quand ils miaulent!

Le lieu de la scène était une place entourée de maisons gothiques à toits aigus et garnis de curieuses gouttières, en forme de carcasses et masques de gargouilles. On avait , en face , un admirable portail d'église, aussi bien ouvré de fines dentelures ajourées et fleuron nées d'ancolies que le beau reliquaire de la Sainte -Larme ou la châsse de Saint- Bienheuré. C'était non loin d'une tour colossale, ou plutôt d'un haut clocher, qui sort de terre à côté du porche de l'église, et qui se termine en flèche de pierre avec des arêtes affilées et des mufles de lion richement sculptés, à la hauteur de 500 pieds. Au niveau du pinacle , et presque dans les nuages , on voyait la sainte et noble montagne de Vendôme,

lïE LA MAJîonsE DE cur^trY-

arec «es rocher?, ses bois, ses miliiers de rrt'nean\. ses grottes béantes et ses buis«on> àv \\^t\v eiliî- Teiée ; la cime en était dominée par un ta>tel in>mense, inaccessible. Mais vo'^ei le tableau dt- "^ an Goyen , ou prenez la yieine dt l'J.rt le ^r^îspe dt Vendôme : il n'y a pre>que rifL dt ci;ai:nt à.M> L disposition des lieu\.

On dit an porte-croii da Lej^fii . el ce: «'ffcfifT :! : : son patron qu'il et jil cl: ts:.'''D d'uu Oituiiiriomir»-. . .. pays que le Comlede Vt-ud jine hMih iu.i c(»i'dLi:.- •■: à luorf. et qaVa uîUt amener de sa f-r:.-.-:. ci. . i..teau, parce qu'il devait d LbL»rd ftirt: tij*.: „• : : rable à la pctrie de «tie ê^; i>e Lt l'rt . . :-*•?-.: .: précipitamment de sa muie et II: h\:.y:.. ,,: r:r : écliafaud qui nVlaiî guère tie»e .]'.t c . : t .-...dessus du sol dtr la p!3.^ . anrir. •::.-::;. t

TÎeux tableau : c*t tait la ■:; je Ir {'r!> : : -.::.. ■ férer son acte de résipisv^Lce : et i> .. . • . r: : -. ceCardinal-Arebe^fqne. crP&trii: ..-. r 2 . -

qui D^avait f»eut-é re ntn ir.i: r :r: ri"-: :vr. était pourtant venu ' [r !!:.'.>: . -:■...-.:: ^.-.' -:: -.: s'établir SOT cet eêhiLû: v ^: t\ . ::':. t- :: .^^ ^ter et pour absoudre . ... : . - : ^ ; :. i--. lii:^^

ÎDCooou î Ctsl un eit::.' l-- e:::re v:e. : lui.:-. el vous

Toyez eoiuneot le ha-ûi - --îy'- ^'- nri: -i a i. d.i.i'f ehrétiatm, et comme •. :. <.:-;t ôt;» -tmi de «.'.ff.'.'.?»* d'iMmanité dans ce te:ij{«s-;j. Cr ')ti-i:^ donc sur le chapitre des Lég .if . et ? jri«-ïui des Preijts français qui ne s'acq-ii:i-!':!it jamais ûes "Ijligalions de leur état, croyez-en u.ia ce ma: ire fourbe appela Jean Calvin, comme au>?i M^l. d Aubijjné, Jurieu Slornay du Plessis et auir- 'i\j'u\< cjlviui-tes.

Le condamné fut amené par des hommes d'arnues du Comte de Vendôme ( Louis de Bourbon-la- Marcbe ), et je crois bien que ceux-ci ne furent pas moins étonnés que leur captif en apercevant la double croix du Cardinal (une croix basilique à doubles traverses) , avec les cent archers de sa garde autour de l'échafaud , sur lequel était assis un prince de Téglise en chapeau rouge , avec un carreau sous les pieds.

— Eminentissime Seigneur, lui dit le condamné , qui était un jeune homme de bonne mine et de résolution ,je regrascie le bon Dieu, no8tre seigneitr à vous ei moi, de ce que vostre Paternité se trouve icp pour me pouvoir ouïr en sacrement de confesUon, le Comte ayant surabusé de son droict à mon endroict, jusques là quil a faict commander à ses aumosniers et chapellains de rester en arriesre de moy^ par advantla présente cérémonie , détestable et profanatoyre , en ce quelle est inicque; il le sait bien!,,. Il me vouldraU fayre cuider coulpable et non pas mmj seuUement... Allons, mon asme et ma bouschel allons , conrtance et preudhommie silentieuse en place publicquel .... Il n'est rien de vray dans Us griefs qu'il a dicts à sesjusticien contre moy^ le Comte de Vendosme^ et c'est dieu qw/ nous jugera par aprez... Je proteste, continua-t-il en étendant sa main vers l^église, je proteste en fasce de la Trinité , que je ne suis poinct dans la coulpe I et quant a l'amende honorable, je ne la feray poinct... Or sus, Révérendissime Père en Dieu, inclynez vers mojf l'oreille et bényssex moy quy vas mourir. Vous en adjure et vous orationne eti toute liumililé... Le jeune homme hésita cependant pour se mettre à genoux. •— C'est

quê je suis Chwaliêf et d$ famille équestre , se prit-il i dire en regardant sur le plancher avec nn air d'irrésolution chagrine.

— Il est vrai! dit le bourreau de Vendôme, — // est vrail c'est vrail s^écria-t-on dans la foule; et le Girdinal, en lui voyant le collier de Tordre d'Anjou, le fit agenouiller sur la queue de sa chape, en guise de tapis.

Après l'audition sacramentelle et l'absolution donnée , on vit s'établir entre le confesseur et son pénitent nn dialogue à ?oix basse, où celui-ci paraissait mettre une sorte d'animation véhémente et passionnée qui ne s'accordait guère avec la posture qu'il venait de quitter. On voyait à ses gestes d'affirmation qu'il était scrupuleusement interrogé par le Prélat, dont la figure demeurait impassible. Enfin le Cardinal se lève, et la foule se prosterne.

— Bourgeois et Manants de Vendosme, et vous auUres bannes gens du pays, dit-il en bénissant le peuple, aprets avoir invoequé l'assiztance et les lumiesres de celluy quy dispoze le cœur des forts à la miserration et quy dirige les foybles dans les veyes delasonbmission, celluy quy plancte les cesdres ez lieulx inaxescibles et seime de fleursies valleezsolitaisres, celluy quy substante les lions et les agneaulœ, ainsy que les aiglons superbes et les petits de la Columbe , Nous, Anthoine de Crequy Cardinal ^Prebstre de la Saincte Ecclyse romaine tituli Beata3 Mariœ supra Minerva et cœtera et cœterorum, desolarons à vous, H jurons sur les SS. Evangiles de Dieu, par nos mains touschez, que c'est d'occasion fortuicte ef par occurrence imprévue , sine previsione nec non voluntate nostrâ , que nous som^

mes trouves: advenir en ceste ville et cité comitdle de Vendosme, à tendroict et moment d'icelle exécution contre le présent Chevalier , Messire Bienhéuré de Musset, lequel avons resolleu desckarger et pleinement gracier , delifvrer et suf/iciallement libérer de la prédicte exécution capiialle : Disant superabundament a vom ( ou mieulx pour aulcuns de vous aultres, non lellrez ez loys et bonnes coustumes du pays y s'il en est céans ) quHcelles nos commandation, desclarations et signification sont faictes en vertu de nos droict et privileige de Cardinal de la Saincte Ecclyse Romaine, à raison qu'il appartient à nous ensugvantlesantien et présent us d'iceluy christianissime estât de France, et plus especiallement, dirons nous, en fief et seigneurie d'ung Foy-dataire du Roy, filz aisnezde l'Ecch/se , lequel est le Comte de Vendosme, ysseu des estoc et sang royaulx . — Aces cames , et ce vous faisons signifier par vos officiers, icy nous voyant et nous oyant Messire Lovis de Bourbon, Comte de la Marche, de Vendosme et de Castres, en vous disant — Noble homme et puissant seigneur, abaissez l'orgueilde vos yeulx jusqu'à nous y du hault de vos fortes tours ; escoutez les obsécralions de vostre peuple , et prestez P oreille à la nostre , appostolique. Vostre montagne et Chasteau de Sainct- Georges estait advant vous et naguerres un Thabor pour ladevotian^ unP amasse pour les Muses; n'en veuilliezplus faisre vn Lyban pour la solitude, un Caucaze pour les a f filetions l — Rentrez doncq paixiblement en vos logis, Bourgeois de VendosmCy et priez y le Dieu des Miséricordes y à celle fin qu'il veuille octroyer a vous et nous pleine mercy dans sa bénignité! — AuenI AuenI répondirent mille Yoix. Les Archers de Créquy se formèrent en haie, depuis Féchafaud jusqu'à la porte de TAb-

baye, où le gracié fut introduit à côté du Cardinal ; les bonnes gens se dispersèrent en criant Noël ! et les hommes d'armes se précipitèrent dans les montées du château, pour y dire les nouvelles de l'école (>!). Je ne vous raconterai certainement pas l'histoire amoureuse de Bieriheuré de Musset , Châtelain des Mussets et Chevalier du Croissant Koyal , avec Catherine de Lorraine de Guise , comtesse de Vendôme et Duchesse de Montpensier, laquelle estait la feuT-de-Lys du mont pindaricque et la pluz saige Princesse de son temps , advant comme aprexi ta condampnation de son bienaymé , dont à laquelle il ne mourust pas, ainsi que l'observe Alain Simon en son Miroir des histoires. Autant voudrais-je écrire un roman de chevalerie , ce qui nous ennuierait tous les deux et ce qui m'a toujours paru du temps fort mal employé. Ne craignez pas non plus que je vous rapporte un interminable procès entre le Comte Louis de Vendôme, devenu Duc de Montpensier, et le Cardinal de Créquy; procès qui n'a fini qu'à la mort de ce duc, après sa condamnation par la cour des Pairs, et moyennant le mariage de sa petite-nièce, Anne de Bourbon-Vendôme, avec

(1) On croit généralement que le Cardinal Henry Bourcier, titulaire de Saint-Eusèbe , est le dernier qui ait entrepris d^user de cet ancien privilégp , que les Rois de France et les Parlemens s^accordaient pour accuser d^exorbitance et qualifier à'énormité. Celui-ci ne fut pas admis à Pexercice dudit privilège, attendu qu'il refusa de jurer qu'il s'était trouvé par hazard au coin de la rue Aux Ours à Tinstant du passage d'un condamné qui fut pendu à la croix du Trahoir. C'était un voleur sacrilège.

lNotedeV4rtlttcur.)

Clodion de Créquy , Sire de Heymont , votre Vlir aïeul.

Après vous avoir expliqué le sujet de ce grand tableau, je vous dirai seulement que Theureux Bienheuré s'en fut jusqu'à Nantes avec son libérateur et sous bonne escorte , qu'il épousa quelque^ années après une fille de la maison d'Illiers^ et que leur postérité subsiste encore en Vendômois,

Bienheuré de Musset avait tellement disposé le cœur des siens à la gratitude pour les Créquy, qu'on s'en est toujours souvenu de part et d'autre ; et c'est d'où vient que , depuis 260 ans, il y a eu continuellement, entre ses descendans et vous autres , Messeigneurs, un échange empressé de grands services , de bons offices et autres marques d'un attachement suranné , mais qui n'a pu tomber en caducité. On en compterait les preuves à cent par génération, sans lacune et sans tiédeur, sans aucune relâche et sans fatigue. C'est peut-être une chose unique aux annales de la noblesse, et votre grand-père me disait toujours que la famille de MM. de Musset était à ses yeux comme un rameau puîné de sa maison. Je vous exhorte à vous en souvenir, et d'autant plus qu'ayant perdu plusieurs procès domaniaux et féodaux, je ne les crois pas en trop bon état de fortune.

Arrivons maintenant à ma bonne amie, Mademoiseille de Musset , que je n'ai jamais vue, mais que je n'en ai pas moins connue pour une personne d'un mérite et d'un esprit infiniment distingués. Les Rochambeau m'avaient parlé de M^'® de Musset, qui se

nait à Vendôme, >et qui défendait la place contre le

janséaisiiia en y faisant guerre à mort am Pères de rOratpire. Elle avait fait sur la grâce et contre les Que$f|e||i$tes un livret charinant, avec cette épigraphe : ServUe J)omim in lœtUià, ce qui n'était pas un avis inutile à ces tristes pédagogues, et ce qai lui valut du P. Delalande une longue réplique ou les rienf^ ne furent pas du c6lé des Oratoriens(4). Le Pape Lambertini Tavait honorée d'un Bref apostolique à Toccasion de son ouvrage , et tout cepi faisait i JH '^ de Musset un honneur infini ; mon cœur niolînisle en fut ému tendrement et dans un a/ccord parfait airec nos traditions familières. Je passe à Vendôme pour aller a m^ Gastines , e^ je me fais conduire au logis de cette illvstre fille, où j'eus la contrariété de ne la trouver point , vu qu'elle était sur la route de ses doseries, qui étaient dans le bas Vendômois. M'^^ de Ifusset n'allait jainais ep vpiture : elle avait peur en voiture ; elle avait pei^r à cheval. £lle avait aussi Tborreur des ânes y et p'est une infirmité qui ( néanmoins ) l'avait toujours empêchée de sortir de son petil pays. Elle n9 voulait aller jamais que sur ses jambe», et n'a* vait jamais dépâasè Chiteaudun du côté de Paris , où pourtani son mérite, assisté de la poste aux chevaux , l'aurait fait parvenir en toute sûreté d'existence et pleine sû«%té d'amour-propre. C'est toujours en vain que je l'ai priée, fait prier, et je puis

(4 ) Voyez leUre$ d'une consœur de la congrégation séculière de Nostre-Dame de Liesse à Messire François de FUx- James, Évéque de Soissons. Blois^ chez Louis Martel, imprimeur de Vévéché, i7AA, avec privilège du Roi*

ajouter supplier, de venir passer trois mois d'hiver à l'hôtel de Créquy ; elle me répondait avec Frère Jean : — Bienheureux celui qui se tient sur le plancher des vaches! quand il a un pied à terre, Tautre n'en est pas loin. Mais je vous dirai mieux : c'est qu'elle n'avait pas voulu recevoir la prébende et la croix du grand chapitre de Maubeuge, où ses preuves de noblesse étaient admises, attendu qu'il aurait fallu partir en voiture pour arriver jusqu'en Lorraine, et que son pauvre cœur en palpitait d'effroi. Nous nous écrivions souvent.

Mon temps d'arrêt ne fut pourtant pas tout-à-fait sansrésnltat dans cette petite ville, où M. le Chevalier de Créquy avait élu son domicile à cause du bon marché des comestibles et du bas prix des combustibles apparemment (4). Je le vis pendant cinq à six minutes, et ce fut bien assez ; mais on m'en rapporta mille choses de ladrerie qui m'auraient fait rougir s'il n'avait pas été bâtard. Il avait patrimonialement, et sans compter ses appointemens de colonel , trente-six mille livres de rente , et le vilain n'allait jamais que par les voitures publiques, où son bel air de galanterie le faisait émerillonner auprès des belles du coche , en tout bien tout honneur et sans bourse délier s'entend ; car c'était là tout ce qu'il fallait à ce grippe-sou. Imaginez qu'il était allé chercher lui-même une vieille carcasse de berline qu'il avait fait remiser, il y avait cinq ou six ans , chez TÉvêque de Chartres , et qu'après la première poste , il se fit traîner, jusqu'à l'avant-dernier

(-l) Voyez , 'sur ce personnage, la note de l'auteur, Tom. IV, p. 7, page ^ 55.

DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. n

relai du côté de Vendôme, à la queue d'une grotm charrette de roulier, moyennant une piëcedeSisoug. Il s'était prémuni de quoi manger, et il passa deux jours et deux nuits dans son cabas : ses quarantehuit heures de jour à faire des chiffres sur un vieux carnet de peau d'âne qu'il avait toujours en poche ^ et ses deux nuits sur un bas-cô(é de la grande route^ en station devant des portes d'auberges, à l'enseigne de la Belle-Étoile.

11 y avait dans une vieille maison de Vendôme un vieux bourgeois nommé Godinot, qui passait pour le plus avare des hommes, et le Chevalier de Gréquy n'avait pas manqué de se mettre en rapport avec lui. Il est à remarquer que tous les avares d'un même pays se connaissent toujours parfaitement , et souvent plus familièrement qu'on ne le suppose. Réciproquement, ils s'observent et se considèrent ; ils se visitent pour se condouloir ou se congratuler ; ils se conseillent y ils se dirigent, ils s'encouragent; et c'est comme une sorte de congrégation. En arrivant, pour le début, l'un chez l'autre, avec un air de précaution modeste : — Monsieur, j'ai pensé que vous me permettriez de venir causer avec vous et vous

consulter relativement à l'ordre et l^écotumie

— Monsieur, vous avez trop de bonté : je n'ai rien a vous apprendre en fait d^ arrangement ; il y a déjà long-temps que votre réputation de prudence et de sagesse est venue jusqu'à moi. On a remarqué que deux avares ne se parlent jamais sans employer toutes les formules d'estime et de considération les plus respectueuses , et je suppose que c'est en dédommagement des paroles de mépris ou des

1 ^ SO^VpNi^

prouvas à'anim^àvemon qu'ils s'atlirent d'iiQ â«ért

On rapportai! jdiB npire Cbayaliar qu'il a^ail Ikm* jour9 l'attention de souffler la chandelle aussitM qu'il arrivait ehes cet homme de Vendôme ^ à qui sans doute il avait soin de faire observer qu'on n'a pas besoin d'y voir pour ne rien faire et qu'on psot très-bien parler à tâtons. Après avoir causé pendant toute une soirée sans feu ni sans flamme, au oœuf d^ l'hiyer I H ^ trpfjya que , pour éclairer le départ dp son hôie^ le bpnhoi9)Wi entreprit d^ rallumar sa ch^fid^lle pu so^fflapt ^i|r quelques charbons » et il iiparçu^ alors M* ip Chevalier qui rajiisteit prépipir taïuf^en^ les bricplles et les boutpns de S09 haut-de? chaussas. — Qolà I puais , IVIonsieur I yoilà que J0 \(m pr^uds en fraude ; et quelle écpnpflais faitesr vojuf donc la q^e je m sapbe point? t-t Mouaieur, li^i répondit l'autre ^yare» je vous dirai que j'ai pour le présent , sauf votre respect , une iuilothi de velours k pei| près neuye, et j'ai pensé qu'ilne serait pas déshpunète à moi» vu l'obscurité, de la détacher et la descendre assez pour ne s'user point et ne pas I9 faire miroiter sur cet escabeau. Laisse^-oioi voua dire, à ce propos, qu'il ne faut jamais laisser mettre de la cire au fond non plus qu'au dossier des sièges, Savez-voiis bien qu'à revendre , et si parfaitenaent bon qu'il fût , du velours miroiti perdrait environ soixante pour cent ?. . . .

La prodigieuse avarice de cet homme n'était pas, à mon avis, ce qu'il y avait de plus déraisonnable et de plus contrariant pour nous dans ses habitudes : il avait l'inconvénient de s'emphasier et s'engorger

DE LA MARQUISE DE €RÉQUY. lé

d'admiration pour les personnes les plus iosipidei ou les plus sottement ridicules, et puis c'était un dégorgement de fausse rhétorique , ayeo des çiagérations laudâtives et superlative^ à Iqi rompre en visière. Je ne sais trop s'il était de bonne foi d^ns toutes ces amplifications ; et ce qui m'en ferait douter, c'est qu'il se serait plutôt laissé cruciGer que de sacrifier un écu pour la famille Calas ou la famille Sirven , par exemple, et qu'il était néanmoins un de leurs partisans les plus tristement passionnés ^t lep plus mortellement ennuyeux. Mais, dans tops l^s-pas, je ne l'ai jamais vu faire que de l'enthousiasme à bon marché. J'avais dit autrefois que la plus ridir cule et la plus choquante de toutes les affectatipus était celle de la simplicité ; mais je trouve aussi qu'il est impossible de s'accoutumer à des paroles d'cQ* thousiasme et des airs] d'entraînement de la part d'un avare. C'est, je crois bien, parce que Tenthoqsiasme est généreux de sa nature, et parce que l'en-? traînement a toujours quelque chose de périlleux.

Prenez garde à ce que tous les hommes qui se laissent dominer par un goût sordide ont toujours quelque point d'afféterie dans le caractère ; et ja pense que c'est l'habitude de la dissimulation qui les conduit à Taffectation. On suppose et l'on espère cacher ce qu'on fait en affectant ce qu'on ne sent pas; et, du reste, je n'ai jamais connu aucune personne affectée qui fut d'un caractère et d'une conduite tout-à-fait estimables.

Il nous arriva huit jours après, à Mon tflaux, sans valet de chambre et par le coche ( votre parent du côté gauche). Il avait fait connaissance en route

avec une honnête et discrète Mancelle appelée M™® Lescombat. — Comment, disait-il, n'avezvous jamais ouï parler ici de M"*® Lescombat? ElU est si gracieuse et si bien stilée qu^on dirait une dame de Paris ; elle est de la réserve et de la douceur les plus aimables ; elle est très bien mise, et j'a remarqué qu'elle est très soigneuse pour toutes sei petites affaires. Enfin c'était un miroir de perfections. — Je rirai voir au Mans , sous deux moii d'ici, quand j'aurai fini ma cure et que j'aurai prii mes bains de vendange. Elle m'a donné son adresse et je ne manquerai pas de faire le voyage à desseir de la visiter. Le messager nous a dit qu'elle avai au moins cinquante ans; mais elle n'en est pai moins charmante !... Et le voilà parti pour le Mani quand il eutfini sa cure et qu'il eut grappillcplus d< raisin dans les vignes d'autrui que tous les clercs e les séminaristes en vacances, et tous les renards di pays, sans compter les grives. 11 revint à Montflaui trois jours après; mais il avait l'oreille basse, e votre père lui demanda si c'était que M'"® Lescom bat ne l'avait pas reçu bien poliment. — Hélas nous dit-il, vous n'avez pas d'idée d'une aventura pareille à celle-ci! J'arrive au Mans; je demanda la maison de cette dame : on me rit au nez; j'insiste, et je trouve un honnête mendiant qui mi conduit à sa porte. Jolie maison, par ma foi ! ave un balcon sur la rue ; mais tous les contreven étaient fermés. Je m'en inquiète ; je heurte à h porte, et je finis par y frapper à tour de bras. Alor il est arrivé une grosse servante qui m'a dit que, s je voulais voir M"™' Lescombat, je n'avais pas un<

minute à perdre, et qu'il fallait m'encourir sur la place des Croixpilliers, a l'autre bout de la ville.... — Il paraît qu'on était en train de la pendre, en punition de ce qu'elle avait empoisonné son mari.

Elle avait peut-être déjà la corde au cou

Voyez (si vous voulez) la belle histoire de M"™*' Lescombat dans le recueil des Causes célèbres de Guyot de Pilhaval.

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