CHAPITRE II
One dame de proyinee en ^760. -* Les chemins yicinanx. ^ Une gentilhommière du Maine. — Le mauvais gtie. *- Accident de voyage et souper ridicule. — Effet d^ufi bçm ^riraiir gement pour rétablir sa fortune. — Ruine et restauration du château de Fontenay-sur-Sarlhe. — Maxime de Mine de Maintenon sur le bon goût. — Le meurtrier pénitent. — Sentence de mort contre un curé. — Sa grâce obtenue par Fauteur. — Indiscrétion de Tabbé Lamourette au sujet d^une confession de Mme de la R. — Remarque sur le secret gardé par les prêtres apostats depuis la révolution.
A son retour du Mans, le Chevalier de Créquy se passionna pour une de nos voisines qui n'avait assassiné personne, à moins que ce ne fût quelque vicomte de Jodelet en lui dérobant le cœur m tapinois; car c'était une véritable précieuse de Molière (4). Ce genre-la s'était perpétué dans la province, mais je crois bien que notre précieuse Mancelle était la dernière de l'espèce; et , dans tous les cas , je n'ai jamaisrien vu de plus extravagant. Je ne voudrais pas la nommer, à cause de son fils qui mérite toutes sortes d'égards ; mais sa terre
(I) Elle aimait les eipressions recherchées, et je me souviens qu^ayant l'intention de nous parler d^un chirurgien pédicure, "lie avait dit an épicurien*
SOUVENIRS DE LA BIÀRQUISE DE GRËQUY. 19
avait Rom Fontenay : cherchez dans les eoTÎrofis de Montflaux.
Elle n'était pas de ces veuves qui rétablissent la fortune de leurs enfans pendant leur minorité ; car die employait tout le revenu de son fils , dont elle avait la garde noble, à s'acheter des manteaux de lit en vilaines dentelles ainsi que des jupons roses, à rimitation deM»'^ Malbroug. C'était des toilettes du Roman comique et du temps de Mesdemoiselles deLétoileet de La Caverne, avec des soieries déteintes et des pierreries en négligé de campagne , et quelles pierreries, mon bon Dieu 1 des pointes de diamant de vitrier, culminant sur des topazes de Bohème , avec des enchâssures en argent noir et massif. Son équipage était à l'équipolant du reste , et quand son carrosse ne roulait pas , les poules y juchaient sans contestation. Un jour qu'il avait été passablement bien lavé par les eaux du ciel , mon fils lui demanda comment il se faisait qu'il y eût un chapeau de Protonotaire apostolique avec des cordelières autour de ses armes. — Nous allons satisfaire à la curiosité de M. le Marquis , et nous lui dirons que cet équipage nous est provenu d'héritage, ayant appartenu à feu M. notre oncle l'Abbé Mitre de St-Laud , dont il était le carrosse du corps. J'en ai fait effacer la crosse et la mitre ( il y avait effectivement de vilaines taches noires en place de ces deux insignes) ; mais j'ai fait réserver cet ajustement du chapeau qui me semble agréable à voir... — Et vous avez toute raison , lui dit le Chevalier, d'abord parce que c'est une marque d'illustration pour votre famille , et parce que tout le monde est en droit et liberté d'à-
voir un chapeau rond En outre, est-ce que les
veuves ne portent pas des cordelières autour de leurs armes?
Voilà des raîsonnemens comme il en savait faire ; et, fût-il appuyé sur la vérité des choses et la réalité des faits , on pouvait toujours compter sur une conclusion déraisonnable. Les fleuves ne vont pas plus naturellement et plus invinciblement à la mer que le Chevalier de Créquy n^aboutissait à Tabsurde.
Après avoir reçu de la dame en question des visites sans nombre et des invitations sans fin, je prends mon parti résolument , je monte en carrosse avec votre père^ et nous voilà sur le chemin de Fon-, tenay, qui n'était praticable que pour les bœufs , ce dont M. le Chevalier et sa bonne amie n'avaient pas eu l'attention de nous avertir. Ce n'était pas qu'on fût en danger de verser : la profondeur des ornières y mettait bon ordre; mais on risquait de n'arriver jamais. Mes pauvres chevaux s'abattaient en soufflant d'ahan pulmonique, et puis s'empêtraient dans leurs harnais en se relevant sous les coups des postillons ; c'étaient des traits rompus, des ruades, et surtout des jurons d'écurie à me faire étouffer de colère. Je voulus absolument descendre : nous mettons pied à terre au bord d'une fondrière, et nous voilà partis à travers champs, mon fils et moi, l'un portant l'autre et bras-dessus, bras-dessous. Nous n'étions qu'à trois quarts de lieue de Fon tenay, disait-on ; mais nous fîmes apparemment fausse route, et je ne sais comment il se fit que nous n'y pûmes arriver qu'à la fin du jour, après trois heures de narche et de fatigue inouïe. Nous trouvâmes la
dame da lieo sur on banc de pierre et sous on filleol , à la porte de son eastel : elle a?ait à ses pieds une de ses chambrières, accroupie sur Therbe et sur ses talons, qui loi faisait la lecture à^Hppofyle Comte de Duglai, tandis qu'une petite paysanne sale el joufflue se tenait debout sur le même banc , pour y manœuvrer ayec on grand plumail dont elle s'escrimait contre les guêpes. On Toyait , à distance respectueuse, un garde-chasse armé jusqu'aux dents, et c'était a cause des loups enragés, ce disait-il. IVotre belle dame était dans un grand peignoir d'étoffe de paille brodée de grosses pivoines en laines de couleur; elle avait un masque gris bordé de paillettes , et d'énormes gants de nuit qui sentaient la vieille pommade au serpolet. Grands complimens , force doléances sur notre mésaventure , et mille imprécations contre les intendans, qui ne s'occupent jamais des chemins que lorsque le Roi doit y passer. C'est toujours le même refrain de la part de certains hobereaux et de leurs hoberelles , qui ne font jamais servir la corvée qu'à leur profit métayer. Comme il commençait à pleuvoir, on décida qu'il était bon d'entrer dans le château, et le garde-chasse se mil en avant-garde , afin d'éclairer la marche. On n'avait que la cour à traverser ; mais, quand on a des loups enragés dans la cervelle , les loups enragés se fourrent partout.
Je n'entreprendrai pas de vous faire une descri|)tion détaillée du manoir féodal de Fonlenay, et je vous dirai seulement qu'il y pleuvait dans les chambres à peu près autant que dans la cour; mais c'était avec la différence que le pavé de la cour finis-
iftit par sécher aux rayons du soleil , tandis que ia jiluie faisait dans les chambres du château des nlares qui ne séchaient jamais. Le premier étage était de- ?ena iout-è-fait inhabitable , et Ton nous fit entrer dans une salle basse toute décarrelée , entre quatre murailles lézardées, couleuvrées, creyassées, et parsemées de gros clous et de crampons rouilles qui retenaient , par-ci par-là , quelques vieux morceaux de tapisserie. On nous présenta de grandes chaises de bois qui n'étaient pas garnies. La pluie tombait à torrens, et je finis par être saisie d'un froid mortel. Voilà mon fils qui s'alarme et qui demande qu'on me fasse allumer du feu ; mais il fut impossible de trouver une seule personne qui voulût sortir du logis et traverser la cour pour aller chercher du bois : ce n'était pas seulement à cause des loups ^ mais parce qu'il faisait du tonnerre , et cette diâtelaine mal servie ne trouva pas d'autre excuse à m'en donner sinon que ses domestiques étaient d'un entêtement insupportable. C'était précisément comme ces père et mère qui disent à leurs enfans : — Mon Dieu ! que vous êtes mal élevés I On avait dit de la salle à manger qu'elle se trouvait dans un autre corps de logis , de sorte que lorsqu'on vint annoncer le souper, je ne voulus pas quitter ce lieu de plaisance , où je restai deux heures d'horloge à trembler la fièvre. On m'apporta , dans une tasse à café , du potage à l'eau de rivière ; et, si je n'avais pris garde à la cuillère d'argent qu'on m'enyoyait, je m'en serais fendu la bouche et tranché les joues , tant les bords en étaient amincis. Votre père et ses bons 4J ont babillé pendant vingt ans sur le prodh*
gietii souper qu'il avait fait. C'était des conaoïninéa à la ehandelle ( en hyperbole), avec des quenelles 4e "ûl à coudre et des semelles de bottes en partie de plaisir ; c'était des chaussons de laine en beignets pour entremets, disaient-ils, et des rognures d'ongles au naturel pour hors-d'œuvre ; en6n le Comte d'Escars avait ajouté que votre père aurait trouvé
dans un hachis une dent Mais ce que votre
père a toujours dit sérieusement et ne varielur^ c'est qu'il était tombé , dans une fricassée de moineauii sur une petite chouette à bec retord , et que la liqueur qu'on lui servit était de l'eau-de-vie de la- Tande , où Ton avait ajouté de petits morceaux de sucre d'orge qui n'avaient pas eu le temps de se dissoudre.
Cependant la nuit s'avançait et la pluie ne discontinuait pas , ce qui redoublait mes tribulations parce qu'il fallait traverser la cour pour aller se coucher , à moins que je ne voulusse surmonter le vide et l'absence de quatre ou cinq grandes marches de pierre qui s'étaient détachées du principal escalier, et qui gisaient en débris sur le pavé du vestibule. On disait que tout le reste de l'escalier se trouvait dans le meilleur état possible, et Ton proposa de m'y faire grimper a l'échelle ou hisser avec des cordes.... M. votre père n'y faisait aucune opposi« tion, mais, avant de m'y décider, je voulus inspecter Tétat des lieux, et le courage me manqua. Il fallait donc traverser la cour, et sans parapluie. On avait parlé d'envoyer chercher le dais qui servait aux processions, mais l'église paroissiale était trop éloignéei sans compter que j'aurais eu scrupule de m'y plaeer
en usurpation sur le Saint-Sacrement. Enfin i'imps tience me prend : je m'élance avec mon fils a travers des gravois , des chardons et des oriu mouillées; mes pieds s'embarrassent au milieu d'ur touffe de ronces, et voilà que je tombe (heureuse ment) sur un tas de fumier. On nous poursuiva avec une chandelle, que le vent ne manqua ps d'éteindre ; on courut à Fécurie pour y chercher un lanterne, à laquelle on fut obligé d'ajuster une feuiil de papier, ce qui dura pour le moins vingt minutes et pendant tout ceci notre belle hôtesse était à gémi au milieu de sa cour et des ténèbres et sous un délug de pluie, ce qui me faisait pourtant grand'pitié. — Je vous conjure et vous supplie de retourner dan votre appartement , lui criais-je de toute ma force Me voilà sous un porche : je vais entrer lorsque j' verrai clair, et ceci ne tardera pas. Allez vous cou cher , ma chère madame , allez donc vous coucher je vous en supplie ! — Ce serait une chose inimagi nable ! répondait-elle avec un ton compassé , et tou aussi prétentieusement qu'elle aurait pu faire dan les salons de Montflaux en y causant avec le Cheva lier de Créquy. Je sais comment on doit faire le honneurs de son château , Madame, et je ne veu: pas m'en rapporter à mes gens pour savoir si voui ne manqueriez pas de quelque chose. — Vous pouvez compter que je ne manquerai de rien; maisvoui allez vous enrhumer, vous allez tomber de fatigue et je m'en désespère I... Impossible de lui faire làcher prise , et l'opiniâtreté de cette ennuyeuse étaii 'ne qui m'excédait le plus. Enfin la lanterne arrive , nous commençons par descendre dans une grande
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pièce où Teau ruisselait de partout, et où M. le Chevalier de Créquy n'en couchait pas moins lorsqu'il venait à Fontenay. Il y avait dans cette chambre une grande cheminée où quinze personnes auraient pu s'aligner commodément , et dont le manteau formait comme un toit soutenu par deux co- Jonnes torses en bois d'alisier. La châtelaine avait Jait boucher le tuyau de cette cheminée , et le lit du 4^hevalier se trouvait placé dans l'être avec une «table de nuit, un vieux fauteuil et un prie-dieu. <Cofamele sol de Tâtre était élevé de 45 à 48 pouces «au-dessus du pavé de cette chambre, il y formait fil ne espèce de promontoire assez inabordable ; et je wous dirai qu'une table pour la toilette était établie tsur deux soliveaux couverts avec des planches. Pour y^ parvenir plus commodément, on avait fait prati- &quer une jetée, fortifiée dans le milieu par une sorte «de batardeau construit avec des coffres et des cais- : sons ; mais le Chevalier disait que toute cette humidité ne lui déplaisait pas du tout, parce qu'elle lui rappelait le siège d'Avesnes , où il avait passé deux mois les jambes dans l'eau. Ma chambre, où l'on arrivait par un degré de pierre en colimaçon, se trouva . beaucoup moins incommode et beaucoup mieux .xineublée qu'on n'aurait dû le croire ; car il est bon ud'observer que cette maison, très vaste et de noble -apparence, avait toujours été bien pourvue jusque- Llà que celte précieuse ridicule eût été chargée de la ' tutelle de son fils , dont elle avait laissé crouler et t s'effondrer le toit paternel par son mauvais ménage ^i son défaut d'entretien, la vilaine sotte! J'eus de Aà peine à m'endorniir , parce que les draps de mon V. 2
lit sentaient le chanvre; et, le lendemain matin , ji ne trouvai pour ustensiles de toilette qu'une assieti à soupe avec une bouteille de verre en guise de pé é Teau.
Je vous prie d'observer , en voyant aujourd'hv ce même château de Fontenay si bien ajusta, si con veoablement pourvu de toutes choses, avec ses jolie tourelles à demi voilées par des rideaux de peupliet et ses jardins si fleuris et si gais qu'on dirait les voî sourire avec un bouquet sur l'oreille , je tkhis prt d'observer que le propriétaire actuel est pourtafl moins riche de quarante mille écus que ne l'était a mère ; car elle avait contracté pour cent quatre- viûj mille livres de dettes qu'il a bien voulu payer. Il ^ trouvé moyen de relever tous ses corps de fermée de rétablir son château qui tombaient en ruines ; i a toujours passé huit mois de l'année dans son éé maine , où il exerce une hospitalité la plus noMe le la plus généreuse. Ainsi vous voyez le profit et hs agrémens qui suivent toujours le bon ordre et I bon ménage, je pourrais ajouter le bon goût ^tl raison ; car il est à remarquer que toutes les pet sonnes qui ont un goût ridicule ont encore U! inconvénient plus déraisonnable , et vous pourrc observer que , par-dessus toute chose , elles son toujours follement désordonnées dans l'administra tion de leur fortune. Je vous ai déjà dit qu'un tri bon goût suppose toujours un grand sens, et c'est u adage dont on ne saurait contester la vérité.
Pendant que je pense au château de Fontenay voici l'occasion de vous parler du malheureux cur de cette paroisse, qui fut condamné à mourir sur ai
DE LA BfARQUISE IME GRÉQUÏ. n
bûcher par arrêt du parlement de Bretagne , et qui n'en était pas moins le meilleur homme du monde, ainsi qoe vous ailes voir.
La seigneurie dominante et la haute-justice de Fontenay m'appartenaient à cause de mon marquisat d'Ambriëres, que je n'ai rétrocédé à mon neveo de Tessé qu'en Tannée 1775. J'avais deux grosMS métairies dans cette paroisse ; le fermier de i'oM était un filleul du Maréchal de Tessé, qui s'appelait René Picard, et l'aufre avait nom Jean Boucherie ; tâchez de ne pas oublier ces deux nom»-là. Lea deux fermiers se rencontrent dans la forêt d'Ambrièrcs et commencent par cheminer en parlant de leurs affaires ; ensuite ils se prennent de querelle, ils s'échauffent ; la colère s'en mêle : ils se gourment, et Picard reçoit dans la poitrine un coup de poing fermé qui l'étend par terre, et dont il meurt au bout de sept à huit minutes en vomissant des flots de sang. Boucherie s'enfuit ; mais la réflexion lui fug«^ gère de revenir sur ses pas et de cacher le cadavre dans un fourré très épais, afin qu'il ne reste aucune trace de cet homicide. Il retourne ensuite a sa ferme; mais il n'y saurait tenir et va se confesser à son curé, qui lui impose l'obligation de réciter chaque jour, et jusqu'à la fin de sa vie,' les sept psaumes de la pénitence a l'intention d'obtenir le repos de l'âme de sa victime ; et le curé lui dit aussi de ne pas s'absenter de la paroisse, et d'y faire bonne contenance afin de n'éveiller aucun soupçon.
Cependant le curé de Fontenay devait aller souper , ce même jour , a la Mancellerie , ches les Picard ; et quand on vit qu'il n'arrivait pas, on l'en*
voya chercher par un valet de ferme. Il finrt par s'y rendre : il trouva toute cette honnête faraiil^ dans l'ignorance absolue de la mort de son chef ^ dont on n'attendait le retour que le surlendemain^ On reçut M. le Curé comme on reçoit toujours un curé dans une métairie du Bas-Maine, à bras ouverts , avec une joie naïve , une cordialité respectueuse ; et la disposition de ces honnêtes gens faisait un tel contraste avec le triste secret dont le cœur de ce bon prêtre était oppressé, qu'il ne put retenir ses larmes et qu'il finit par éclater en sanglots. Oq ne manqua pas de l'interroger sur la cause d'une ft&* fliction si surprenante; mais il ne répondit qu'en termes ambigus, et s'en retourna chez lui sans avoir pu manger de rien.
Picard avait un fils que j'avais laissé tirer pour la milice parce qu'il avait mauvaise tête : il était devenu soldat aux gardes- françaises; et, pour le moment, il se trouvait en semestre à Fontenay. Quand il vit que son père n'arrivait point , il rumina sur les sanglots du pasteur : il se persuada que son père était mort et que M. le Curé ne l'ignorait pas. Il se rendit au presbytère afin de lui demander l'explication de ses gémissemens; mais celui-ci , qui se reprochait déjà l'indiscrétion de sa conduite, évita de lui répondre et prétendit ne rien savoir, en lui faisant observer avec raison qu'il n'avait rien dit qui pût se rapporter à la disparition de René Picard. Le jeune homme insiste et n'en peut rien tirer; mais pendant la nuit suivante il est agité par les rêves les plus sinistres. Il se lève et s'arme d'un pistolet; il va se poster a la porte du presbytère ^ et
lorsque le curé veut sortir , à cinq heures du matin, pour aller dire la première messe , il se précipite sur lui comme un furieux qu^il était; il le maltraite et le terrasse en le menaçant de le tuer s'il ne parle pas. ...... £n sentant le canon du pistolet
sur son front le curé s'écria : — Tuer un prêtre! ignorez-vous donc que vous seriez excommunié? — Mon père? où est mon père? criait le jeune soldat. Je vous tue si vous ne me dites pas ce qu'il est devenu ! — Malheureux garçon ! lui répliqua mon pauvre Curé , j'aime encore mieux parler que de vous voir encourir l'excommunication majeure et fulminante avec cloches sonnantes et cierges éteints ; et, moitié charité, moitié frayeur, il se mit à lui confier tout ce qu'il avait appris de Jean Boucherie. Ma justice instrumenta préliminairement contre le meurtrier, que le présidial du Mans voulait absolument envoyer à la potence, et que je fis maintenir dans ma prison d'Ambriëres en dépit des injonctions et assignations de ce tribunal, dont j'ai toujours eu grand soin d'écarter les sentences et de faire décliner la juridiction bourgeoise à mes vassaux. Enfin le parlement de Bretagne évoqua l'affaire , et voici les principales dispositions de son arrêt.
Comme Jean Boucherie ne pouvait être interrogé ni récollé, par la raison que je l'avais fait évader et bien cacher dans mes sept tours , aux Gastines , d'où il n'est sorti que pour aller surveiller la fabrication du cidre à l'abbaye de la Trappe , il n'avait pas été nommé dans la sentence de Bennes ; mais il ne put jamais prendre sur lui de rester dans le même pays que les Picard, dont il avait tuéJepère;
il en a fait, pendant 44 ans, la plus rude pénitence, et il est mort à Notre-Dame de la Trappe, en
Le soldat aux gardes fut condamné au supplice de la roue pour avoir arraché par la violence et pour avoir divulgué la déclaration du Curé de Fontenay, qui fut condamné à être brûlé vif pour avoir révélé la conTession de son pénitent Jean Boucherie. Voilà qui se trouvait parfaitement conforme aux lois du royaume; et, si rigoureusement sévère que fât la sentence , elle fut approuvée généralement ; mais , d'après la connaissance que j'avais du caractère de ce bon pasteur, et par un bon effet des sollicitations de mon neveu de Tessé pour le soldat, nous eûmes le bonheur d'obtenir la révision du procès ; qui fut suivie de la grdce de tout le monde, et l'ancien curé , à qui son Évèque avait interdit à tout jamais l'exercice de la confession , fut obligé d'aller s'enTermer à la Chartreuse de Château-Gonthier, où l'on m'a dit qu'il vivait encore en 4788.
Voili ce que j'avais à vous dire sur les prétras et les paysans de Fontenay , dont on n'a pas entendu reparler depuis ce temps-là.
A propos de confession révélée , vous saurez que M. l'Abbé Lamourette était un jour à souper chez M"*^ de Lametb. — Je n'ai jamais confessé qu'une seule fois dans ma vie , se prit*il a dire , et j'ai bien juré qu'on ne m'y reprendrait jamais. C'était ilne indigne aristocrate I ah ! grand Dieu t la nièce d'un Prélat de Tancien régime , et vous n'avez pas d'idée d'un oncle pareil à celui-là I Ce prudent législateur de la Constituante avisa pourtant qu'il en
DE LA MARQUISE DE CRÉQCT. Zè
allait trop dire, et s'arrêta bien à propot, cfoyaii-iL Mais ¥oici précisément M"*^ de la Reynière arrÎTaot en yisite, et minaudant et roacoalant pour toot le monde, à son ordinaire. — Eh I bonjour donc, cher Abbé ! dit-elle à M. Lamourelte... Je suis toujours si charmée de vous rencontrer!... Vous saTcx que j'étais votre première pénitente ; et j'arrivais
alors de chez mon oncle d'Orléans Noos
devrions nous voit souvent, mon cher Abbé. Venez donc souper avec moi jeudi prochain. Nous aurons M. de Lâfa yette et M. de Condorcet : n^y manquez donc pas (4 j*
(I) H est liogalièremeot prodigiees , il est miraculcBs pcuU être <|ue , parmi tous les crimes de la révoluiioB frtoçaÎM , on nVit jamais entendu parler d^aucune ré? élalioa péniteaeielle et sacrainefîtelle de la part d'aucun préire apostat.
( Note de l'AvJUw. )