CHAPITRE IX
Forlunc du Priocc de Gucmenée. — Son dëiastre. — Inioaciance de la haute noblesse et son inaptitude pour la régie des fortunes. — Billet ëcrit par la Princesse d'Hcnin. — Réponse de Tauteur. — Expérience acquise en immigration. — Noble conduite de M^e de Guémonee. — Sacrifice de ses biens pour les créanciers de son innri. — Mot de la Comtesse de Béthisy au Baron de Siaiii. — Mot de Mme do Goislia sur les Rohan. — Quelle surto de vengeance on on tire.
Écoutez le récit d\un désastre à faire pâlir. Le Prince (le Guémenéc, chef de ia maison de Rohan- Rolian n'avait pas moins de deux millions de rente, en y comprenant la fortune de sa femme , qui était riiéritière des Rohan-Soubise en indivis avec sa sœur, M"'^ la Princesse de Condé (4). Us avaient
(I) Gharlotle-Godefridc-KIvzabeth de Rohan, Princesse de Soubisc et d'Kpinoy , nre en 1757, mariée en 4753 à Loois-Joseph de Bourbon , Duc de Bourbonnais, de Guise et d'Enghuyen, Prince de Condc , de Cbaricvillc et d^ Arches , premier Prince du sang, premier Pair et Grand-Mallre de France. Elle était sœur atnéc de Victoire- A rmande de Rohan-Soubise , Princesse de Maubuisson , née en 47'i5 , laquelle avait épouse, en ^TGO^ Henry-Louis-Marie, Prince de Uohan-Rohan , Duc de Montbazon, Prince, Comte et haut Baron de Guémenée, Montauban, Clisson , Rochefort, IMonlfort , Avaujfour, Vertus, Purlhenay, Joyeuse , etc. (Note de VAuteur. }
un état de maison convenable avec une pareille fortune, et, du reste, aucun goût dispendieux, aucunes fantaisies ruineuses et nulle espèce d'apparat désordonné. On disait quelquefois qu'ils empruntaient de l'argent à charge de renies viagères, mais à la cour et dans le monde , on ne prenait pas garde à ces sortes de propos qu'on n'écoutait guère et dont on ne souvenait jamais. A Toccasion d'un homme du mondeou d'une femme de qualité^ quand on avait ouï dire, il est riche, elle est pauvre y ou bien ils sorU à leur aise , on n'y songeait plus , et pourvu que les gens fussent en état de paraître convenablement, on n'en savait et n'en exigeait pas davantage. Avant la révolution de 05 et les misères de l'émigration , juste ciel et Dieu de St. -Louis ! si l'on avait rencontré des gentilshommes qui se fussent montrés en agitation pour le cours des rentes et préoccupés des choses d'argent, on les aurait envoyés dans la rue Basse ou dans le faubourg Poissonnière. Les Onanciers qui vivaient et rêvaient de chiffres, n'en parlaient pas plus que nous autres et s'en gardaient bien ! La considération pour les personnes du monde était réglée d'après la noblesse de leur naissance et celle de leur caractère, car le rang, proprement dit, n'y suffisait pas toujours; leur importance dans l'opinion publique était quelquefois appuyée sur celle de leurs emplois , mais la faveur y nuisait plutôt que d'y servir, et dans tous les cas, la considération personnelle était tout-à-fait indépendante de la richesse. Je vous assure que personne ne s'occupait et ne parlait de la fortune des autres , à moins qu'il nç fût question d'un mariage , et vous pouvez bien
compter que ceux qui n'avaient personne à marier n'écoutaient pas. La Duchesse de Grammont disait toujours qu'elle ne connaissait et n'avait jamais rencontré que trois personnes qui parlassent d'argent: c'étaîl le Duc de Chartres, M. Necker et M"* Neckcr. — Je croyais que M"*-' Necker parlait dCor^ lui dit M'"*' du Deffand, qui n'en avait pas moins la courtoisie d'encenser les Necker à grand tour de bras. Au reste , en la trouvant A l'hôtel deChoiseuI et l'y voyant faire une cour assidue , je nie rappelais toajours qu'elle avait fait, en forme d'épitaphe, une assez mauvaise épigramme contre le Duc de Choiscul dont elle était proche parente, et qui l'avait toujours assistée de tout son crédit (\) ; mais c'est du crédit de M. de Guémenée que je dois vous parler.
Aussitôt qu'on entendit ces étranges paroles: — le Prince de Guémenée vient de se ruiner.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
— 11 est en faillite ouverte , à ce que disent mes avocats.
— Et qu'est-ce que cela signifie ?
(4) Tout donne à penser qucTaulcur a voula parler de cette épi gramme :
« Ginguct comme un pct-en-roir, « Etourdi comme un éclair, « Méchant comme nn Lucifer, «r II est parti pour T enfer.
{ lYoui. tt la main , Bachaumont , Grimm , etc.).
DE LÀ MARQUISE DE GRËQUY. iê%
*— Qa'est-ce que cela veut dire, en faillite? en îaillile ouverte !...
— Expliquez-nous donc ceci, vous qui parlez avec des gens d'affaires et qui suivez [des procès.
— Mais il m'a paru que ce serait, environ ; comme faire banqueroute
— Allons donc, il faut être dans le commerce
— Il n'y a que des négocians qui font banque* roule, et comment voudrait-on que M. de Giiémenée
— On a dit que son intendant venait de prendre la fuite.
— £h bien! qu'il en prenne un autre; on n'en manque jamais, d'intendans!
— C'est vrai, mais c'est qu'on parle beaucoup , et je ne sais ce qu'on dit pour des échéances de rentes avec des retards depuis deux mois...
— On dit 'aussi que lorsqu'on veut entrer, ou qu'on envoie à l'hôtel de Soubise, il y a devant les grilles une foule de personnes qui crient.
— C'est bien insolent !
— C'est inimaginable ?
— Et c'est d'autant plus mal à ces vilaines gens que personne n'ignore que toutes les terres de Messieurs de Rohan sont substituées ; comment voudrait*on que M. de Guéménée pût les aliéner ou les engager pour payer des rentes ?
Vous voyez qu'on n*entendait pas grand'chose à cette question contentieuse^ et chacun était persuadé
que les créanciers de M. de Guéméoée n'avaient pas
le sens commun (4).
(I) Mme d^lIeDin vient d^arri ver d*éinîgration. La princesM de Poix ( Mar{;uerite de Beaiivaii) et la Princefse d^Hénin ( Gahrielle de Mauconseil) sont deux personnel d'esprit , uarfuilement instruites j et qui ne sont aisuréinent en aucune disposition de frivolité prétentieuse ou de minauderie qui |iuisse In porter à vouloir faire les belles-dames. La Princesse d'fli^nin vient de inVcrire de manière à vous prouver combien certaines idées, certain langage, et notamment Fargot de la banque, étaient restés étrangers à nos habitudes.
(( Je ne vous dirai pas Vous qui sa/oex toiU, puisque voua u êtes excédée de cette formule, mais vous qui n^ignorei de « rien , ma chère , ayez la boulé de m^expliquer une chose « ({uc je ne conçois pas et qui parait devoir importer h mej « intérêts iinanciers ( pardon du motif ). Je rommcnccrai par « vous dire que M. de Lally est à Saint-Germain, et que a Mn^e de Poix ne sait que répondre à la question qui in^oceupe. « Ses cnfans sont eu course , et voilà pourquoi je vous écris « darda rc à Puutre bout de Paris. Le Gli^r de Tbuisy m'écrit » mot a mot : Je vous conseille de prendre garde au sieur « Lefvrre; on m'a prévenu qu'il allait déposer son bilan. Je 0 vous dirai que ce Lcfèvre est devenu mon homme d^affairea , a mais que faut-ii conclure de cet avertissement du Gh^r? « Dites-nous, je vous en prie, ce que siguilie déposer son « bilan? ,Mn\e de Poix suppose que cVst une sorte de méla- « phore , et nous eu sommes là. »
Je viens de répondre à M^^edMIénin que jen^avais pas la science infuse , que je ne savais nulle autre chose sur les formules de commerce, que ce que jVn avais appris dans les manuscrits de Gagliostro , où je n'avais rien trouvé sur le bilan , mais que M. de Breteuil allait venir chez moi , et que s'il en savait plut que nous et que le Gomte du Lau d^Vllemans , qui était dana ma chambre , et qui n'en savait rien non plus , Mm^ d'ilénin pouvait compter que je lui ferais part de ma découverte.
M. de Brcleuil était sufGsammcnt au fait de la matière , at-
Il se trouvait dans celte petite affaire de la maison de Guéménée, un déficit, ou si Ton veut, un mécompte de trente-quatre millions (4), et quand on eut traduit la chose en langage vulgaire ou nobiliaire* et quand on eut compris qu'un si haut et puissant seigneur que M. de Guéménée avait emprunté de Targent qu'il ne pouvait et qu'il aurait dû payer honorablement , il en résulta parmi la haute noblesse une sorte d'oppression fiévreuse, entrecoupée de soulèvemens généraux d'une grande amertume.
— Avoir emprunté leurs épargnes à des couturières, à des ouvriers^ à de pauvres gens qui se trouvent sans pain ! et cela pour se laisser voler par un scélérat d'intendant qui devait employer ces tas de millions à retraire des seigneuries et dégager des terres nobles en amortissant de vieilles censives ! M. de Guéménée mériterait d'être interdit et dégradé de noblesse! Le parlement a fait séquestrer ses revenus, et le parlement a bien fait!...
Jugez quel était l'excès d'une exaspération qui pouvait aboutir à l'approbation d'un arrêt du partondu quHl avait perdu plus de cent mille livres en émigration par le fait d^un Hambourgeois qui avait déposé son bilan.
(4) M. de Staël , Ambassadeur de Suéde, avait Phabitude de parler diaprés les Necker, et c^était souvent un inconvénient pour lui. Il avait dit je ne sais plus quoi de malséant sur cette affaire , el M^e de Bélhisy lui dit : — Mon cher baron , vous venez do parler comme un banquier, je désirerais pour le Roi , votre maîlre, qu^il eût assez de crédit pour faire une pareille banqueroute I ( Note de l'Auteur. )
ICO SOUVENIRS
lement conlre le Prince de Guémenée, le premier seigneur de France !
Cependant les créanciers souffraient et criaient, Je vous puis assurer que dans les premiers nuH mens de cette catastrophe, M*"^ de Guénaenée na savait ce que cela voulait dire? Mais tout aiusitôl qu'elle aperçut qu'on lui faisait froide inine à Versailles, elle commença par donner la démission de sa charge (Gouvernante des Enfans de France); elle accourut à Paris, chez elle, à l'hûlel de Sonbise, où je m'empressai de Taller voir, et où je la trouvai dans un état qui participait de la révolte et de la sécurité. Elle était indignée de ce qu'on s'inquiétât, de ce qu^on eût fait une affaire de si peu de chose, et surtout de ce qu'on avait perdu la télé au point de ne savoir que faire en voyant que l'argent allait manquer pour payer des rentes échues.
— On ne vous avait parlé de rien , pour ne pas vous tourmenter, lui disait son mari, et peut-être aussi parce qu'on a pensé que vous n'entendriez rien à pareille affaire.
— Mais, mon Cousin, lui disait-elle avec beaucoup de raison, vous ne vous y entendez pas mieux qu'un autre, et j'avais des ressources que yous n'aviez pas. Au bout de vingt-quatre heures, avec mes diamans, sans parler de notre vaisselle à mes armes (il y en avait deux chambres toutes remplies), on aurait trouvé plus qu'il ne fallait pour payer vos rentes, et la preuve en est qu'on vient de vous compter douze millions, moyennant un chiffon de papier où je n'ai eu que la peine de mettre
DE LA MARQUISE DE CRÉi^UY. W
ma signature. On vient de vous condamner à retmbourser vos emprunts au lieu d^en payer la rente, et vos terres sont substituées; mais on a toujours dit que j'avais pour cinquante millions de biens libres; comment ne vous en étes-vous pas souvenu, et comment vos gens d'affaires?... Mais ne parlons pas de CCS misérables gens qui sont la cause d'une pareille contrariété pour vous ! En nous mariant ensemble, on a dû penser naturellement que ma fortune devait être à vos ordres. Vous êtes Taiaé de la maison de Rohan, mou Prince, et si vous n'étiez pas mon mari, je ne vous laisserais pas dans l'embarras. Permettez-moi de vous dire que, dans cette occasion-ci, votre conduite a été d'un ridicule inconcevable.
Rien n'était certainement plus désintéressé que celte brave et digne femme, et rien n'était si noble et si judicieux que tout ce qu'elle venait de dire avec son gros bon sens.
Comme au premier bruit de cette méchante affaire, tous les autres Rohan s'étaient mis à bouT" siller dans l'intérêt de leur parent, ils n'avaient pas eu grand'peine à réunir seize cent mille francs, pour envoyer à l'hôtel de Soubise, où tous les quarrtiers de rentes échues avaient été payés ; mais il n'avait pas fallu moins que celte somme d'un million six cent mille livres. Voyez la belle imposition sur une fortune, et ceci pour affranchir la seigneurie de Joyeuse et celle de Montbazon, de je ne sais quelle obligation qui ne s^élevait pas à plus de soixante mi *' nce iMinuelle. Allez
doiic To I '** '' "'"«ires,
et no manquez pas d'écouter les intendans qui vous proposent d'emprunter poar yous libérer !
M. le Prince de Condé, dont la femme était Rolian-Soubise, s'était empressé d'ouvrir ses colTres à son beau-frère en lui proposant tout son crédit; mais la Princesse de Guémenée voulut suffire à tout. Elle commença par se défaire d'une petite forôt qui ne lui rapportait que vingt-sept mille livres de rentes et dont elle retira quatre millions huitcent mille francs, ce qui prouve que ses domaines étaient joliment administrés. Elle aliéna tous les domaines qui lui provenaient de sa grand'mëre Marie Sobieska ; elle vendit au Roi les droits régaliens qu'elle avait sur le port de Lorient, ce qui fut une affaire de neuf millions cinq cent mille livres, et quand la révolution française est survenue, je crois bien qu'il ne restait plus à désintéresser, comme il se dit en style de tribunaux, que M"*" de Goislin, à qui Ton avait à rembourser le capital d'une rente viagère de vingt-quatre mille livres, et qu'on avait mise à la queue des autres créanciers, afin de se revancher de ce qu'elle avait crié trop injurieuscment.
— J'espère, au moins, que c'est le dernier acte de souveraineté que fera la maison de Rohan! disait-elle avec la double passion qui résultait de sa jalousie nobiliaire et de son amour du pécule.
Si Tanimosité d'un Ministre du Roi , que je ne veux pas nommer, n'était pas venue compliquer les embarras de MM. de Rohan , leur affaire se serait terminée sans avoir causé le moindre scandale , et
voilà ce qu'il est convenu d'appeler la banqueroute du Prince de Guémenée. (i)
{\) M. de Talleyrand doit se souvenir de la réponse que lui fit Mme de Gucmenée , quand il fut lui proposer d^accepler le titre de surintendante de la maison de l'impératrice? — Est-ce que vous prétendez vous moquer de moi , M . de Talleyrand ? - — Mais, Princesse, que répondrai-je à l'empereur? — Ne dites pas à votre empereur que je suis Kohan , il ne saurait ce que cela veut dire? — Dites-lui seulement que je suis cousine de Louis XVIII et que le Duc d'Enghien était mon neveu
M. de Talleyrand ne réussit pas mieux dans ses tentatives auprès de Mmes de Garignan et de Vaudémont, et comme on exigeait une Princesse , il en fut réduit à la nécessité do proposer sa femme. Buona parle lui répondit : — Est-ce que vous prétendez-vous moquer de moi? ( Mémoires inédits.)