‹ Souvenirs de la marquise de Créquy, de 1710 à 1803 (volume 2)Chapitre 31 sur 42 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Légères conloslations dans la famille royale. — La Reine et Madame. — Mot de M. le Comte d'Artois à set deux belletsœiirs. — Explication de la Reine avec MONSIEUR.-» Repliée de ce Prince et embarras de la Reine. — Les enfans d*Oriéani.

— Le Duc de Valois y sa sœur et ses frères. —~ Leur éducation par M. Bounard. — Leur cfdacation par Mme de Genlis. ^ Plaisanteries de Monsieur sur cette ëdacation. — Harqiie du jugement précoce de Louis-Pbilippe , alors Duo de Valois. — La désapprobation qu^il fait d'un acte de PÉvangile.

— Révélation de sa gouyernante au sujet de son caractère.

— Son talent chirurgical et résultat d^une saignëe qu^jl lYsit opérée sur deux paysans. — Talent de Louis-Philippe pour la poésie française. — Remerciement poétique de sa compoiition ( il est en vers celui-ci ) .

On a beaucoup parle de certaines contestations qui seraient survenues entre les Princesses de la famille royale y et Ton allait jusqu'à leur donner un caractère de brouillerie qui n'a jamais existé, da côté de la Reine au moins. Tout ce que j'en ai pu savoir, et je crois que personne n'en a su plus que mon fils, c'est que Madame, Comtesse de Provence, ne voulait pas jouer la comédie sur le théâtre du Petit-Trianon, et qu'elle avait dit que ce serait une inconvenance.

'— Mais, je la joue, moi qui vous parle, avait

dit la Reine , et le Roi n'y trouve aucun inconvénient.

— Madame, avait répliqué sa belle-sœur , il en est de ceci comme de ce que disait Bossuet sur les spectacles , il y a de grands exemples pour et de bonnes raisons contre, et du reste, une Princesse de Savoie ne saurait manquer de grands exemples à défaut de bonnes raisons.

' — Mon frère, avait dit la Reine en s'animant et en appelant M. le Comte d'Artois comme à son secours , venez donc faire la partie de Madame , et prosternons-nous devant les éternelles grandeurs de la maison de Savoie? J'avais cru jusqu'ici que la maison d'Autriche était la première

— Mesdames, interrompit M. le Comte d'Artois , j'avais cru tout autre chose , et par exemple , j'avais cru que vous aviez ensemble une discussion sérieuse , mais comme je vois que cela tourne à la plaisanterie, je ne m'en mêle plus.

I.a Reine à qui Ton eut soin de faire apprendre certaines choses qui n'entrent pas dans l'éducation des Archiduchesses , a ce qu'il paraît , et qui sont relatives à la parvulité des Comtes de Habsbourg, auteurs de la maison d'Autriche, ainsi qu'à la vassalité de la maison de Lorraine à l'égard de la Couronne de France , la Reine en éprouva tant d'embarras et de contrition , qu'elle désira s'en expliquer directement avec Monsieur. Elle le fit prier de vouloir bien passer chez elle ; il arriva surle-champ , mais son air froid et compassé interloqua tellement cette jeune Princesse qu'elle ne sut que lui dire et qu'elle se mit à lui parler de la santé

de Madame. — On a dit devant moi qu'elle était grosse....? — Monsieur parut hésiter , et la Reioe lui demanda d'un air d'intérêt si l'on pouvait se

(latlcr — Beaucoup, Madame! lui répondit

son beau-frère, il n'y a pas de jour où cela ne puisse être \rai. — La Reine n'a pas autre chose âme dire? — Oh non, lui répliqua-elle, vous répondez si bien à mes questions que je ne vous en forai plus.

Voila tout ce qui s'est passé de plus sérieux entre ces deux Princesses, à la connaissance de leurs familiers , du moins; et quand on voulait rechercher l'origine de toutes ces vilaines histoires qu'on faisait circuler sur les duretés et les prétendues hostilités de la Reine à l'égard de ses belles-sœurs, on trouvait toujours qu'elles avaient été forgées dans les arsenaux du Palais-Royal.

Cependant les enfans de M. le Duc de Chartres avançaient en âge et croissaient en force , maison ne pouvait pas dire qu'ils prospérassent du côté de la bonne éducation. M. le Duc de Valois, fils ahié de son père et le digne héritier de leur famille, était lourdement gauche, et vilainement fourbe (i); jV^iie d'Orléans , sa sœur, clait une méchante pleureuse j et je crois me souvenir qu'il y avait encore

(I) M<r le Duc de Vtilois est devenu successivement Dnc de Chartres , (iciiéral MjjalitL', Maître d'écriture et de géographie ^ Duc d'Orlrans, Licutenaut - général du royaume pendant la minorilô de Henry V, et lloi des Français malgré lauiajorilë du Roi de France. On verra comment les bonnes leçons de M"»* do Cxeniis ont réformé les défcoluosités de sa première éducation.

( Note de l'Éditeur . )

une autre Princesse à l'avenant. Quanta M. le Duc de Montpensier, il avait Tair d'un imbécille ; le petit Comte de Beaujolais était la seule personne de la famille qui parût annoncer de l'esprit; mais de la part de ces quatre enfans y il était impossible d'entendre où d'attendre une seule parole de vérité , et c'était un concert de menteries sans paix ni (rêve. Celui qui les éduquait, pour parler à sa manière, était une espèce de poète appelé M. le Chevalier Bonnard , et le duc de Valois en avait pris des locutions intolérables. S'il avait à parler des cousins, c'est-adire de ceux qui piquent, il disait la parenté, et pour désigner une partie du corps dont on ne parle guère et dont les enfans bien élevés ne parlent jamais à ceux qui ne les servent pas, M. le Duc de Valois disait mon quinze. — C'est un drôle de corps, observait son père , et cet aimable enfant s'en épanouissait d'amour-propre et de satisfaction (i).

— Nous aimons tant bon-Bonnard, notre bon- Bonnard ! disait ce petit d'Orléans , il a pour principe — Il a pour principe, conclamait sa

sœur — Il a pour principe, ajoutaient les autres — Il a pour principe, reprenait le Duc de

Valois en basse «note. — Et qu'est-ce qu'il a donc pour principe? — Il a pour principe, s'écriaientils en quatre parties, faisant chorus avec l'aîné; il a pour principe de nous laisser boire et manger tout ce que nous voulons I

(4) Voyez Leçons d*une Gouvernante à ses Élèves, et Journal de Vcducation des Princes et de Jf'^e d'Orléans, par M^nc de Geulis.

ih\ SOUVENIRS

— Oui-dà I répondait M"^ la Duchesse de Charircs, — et si tous êtes bien nourris vous n'êtes pas bien élevés : c'est comme la yolaille. Ne cries donc pas quand vous parlez; et tâchez de ne pas jaboter tons les quatre à la fois, comme si vous étiez des pintades.

L'inconvenance et les autres inconvéniens d'ane pareille éducation pour lesenfans de sa fille, étaient pour M. dePendiièvre une contrariété remplie d'amertume, et c'est à peu près la seule chose dont je l'aie vu s'impatienter. La prédilection de son gendre en faveur de M. Bonnard était purement et simplement un effet de son avarice, attendu qu'il ne lui donnait que mille écus de gages avec le titre de sous-gouverneur. M"« de Genlis en avait martel en tête : elle avait conçu Tambition de réformer les d'Orléans, et, pour y parvenir, elle commença par se réconcilier tendrement avec la Marquise de Montcsson , madame sa tante; celle-ci manœuvra si bien que M. le Duc de Chartres en obtint l'agrément (le son père ; mais on eut grand'peine à triompher de la résistance de M. de Penthièvre et de l'opposition de sa fille. — Je conviens, répondais-je à ceux qui venaient m'en parler, que M'"* de Genlis est une femme d'esprit, et d'assez bon goût; je la crois fort honnête personne, mais je ne pense pas que sa première éducation personnelle ait été dirigée de manière à l'approprier pour la circonstance. Les prodi{;âlités de sa mère et la pénurie dont elle a souffert, ont eu l'effet de lui rétrécir les idées ; elle est inclinée du côté de l'épargne, à ce qu'il me semble; les enfans dont il s'agit ne paraissent pas

généreusement disposés, ils auraient besoin d'un entourage à grands sentimens, et ce n'est pas ayec des calculs économiques et des habitudes mesquines qu'on pourra venir à bout de leur élever le caractère. L'avarice est le pire défaut que puissent avoir des princes, et quand un homme avare est puissant, le danger des plus grands crimes ou des lâchetés les plus infâmes est toujours au bout de son avidité. Je ne tiens aucun compte des autres accusations dont on voudrait noircir M"*® de Genlis et je n'y crois pas le moins du monde; je désire qu'elle parvienne à réformer et bien élever les enfans de M. le Duc de Chartres, a leur inspirer des sentimens conformes à la noblesse de leur origine , à les diriger dans les sentiers de l'honneur et de la vertu ; c'est un vœu , si ce n'est une espérance, et dans tous les cas, c'est une chose dont je ne me mêlerai point.

L'appétit vient en mangeant (des anchois au du ûor» nichons), ajoutait le vieux Duc d'Orléans, et ce charmant appendice a toujours été regardé comme son plus bel effort de génie. Par application du proverbe, aussitôt que W^^ De Genlis eut obtenu la certitude d'être gouvernante, elle éprouva la fantaisie d'être nommée Gouverneur, et le Chevalier Bonnard en fut tellement révolté qu'il en vida brusquement les lieux en lui tournant les talons, sans parler de son quinze.

On raconta que le Duc de Chartres était allé demander la permission du Roi, suivant l'usage y au sujet de la nomination d'une femme à l'emploi de gouverneur de ses enfans, ce qui était une innovation sans eccmplc. On ajoutait que le Roi parut étrange-

ment surpris : — Vous ne voulez jamais rien faire comme un autre I s'écria-t-il de prime-abord; et puis après une ou deux minutes de réflexion dans un profond silence, il ajouta sèchement : J'ai un Dauphin, le Comte d'Artois a deux princes et Ton nssure que Madame est grosse. Tous pouvez faire comme vous Fentendrez, je m'en lave les mains, et puis le Roi lui tourna le dos. Uneexceliente plaisanterie de Monsieur consistait à dire que la chancellerie du Palais- Royal avait expédié un brevet de maltresse de clavecin pour M. Balbâtre, et que l'Abbé Raynal avait été nommé sous-gouvernante de M"' d'Orléans.

— Mon amie, disait un jour le Duc de Valois à M°°® de Genlis , et c'est , m'a-t-elle dit^ la première observation qu'il ait faite en sa présence, — pourquoi ne ramasse ou plutôt ne recueille-t-on pas le petit plomb qui se trouve dans les perdrix et les lapins rôtis? on s'en servirait pour une autre fois. Je le mets toujours de côté sur mon assiette, je le serre et j'en ai déjà plein un papier.

— Voilà, répondit-elle, une locution très vicieuse, il ne faut jamais employer le mot plein qu'à l'égard d'un objet creux ou concave. Une feuille de papier qui est toujours plate et mince, peut être covrvcrle avec du plomb de chasse , mais on ne saurait dire qu'elle puisse en être ;)/6W^ il faut dire que vous en avez rempli , soit un cornet , soit un petit sac , ou soit un carré de papier plié en paquet. Ce sera la seule manière de vous énoncer correctement.

Ce qu'il y avait de plus curieux dans la réprimande de M'"® le gouviTUCur, c'est qu'elle eu fai-

sait le récit pour me témoigner combien ces élèves de M. Bonnard avaient un langage ignoble , et quant à la marque assurée d'un sentiment fort ignoble, elle était si loin d'en être formalisée, qu'elle ne s'en apercevait seulement pas.

Quand M"»» de G en lis était fâchée contre l'aîné de ses élèves , elle en parlait sans réserve, en nous disant que son intelligence et son esprit étaient celle d'un receveur des tailles et celui d'un procureur. Il a des raisonnemens comme un arpenteur et des combinaisons comme un huissier, disait-elle. Elle se plaignit plus tard de ce qu'il n'avait absolument aucun sentiment religieux, et de ce qu'il avait proféré des choses irrévérencieuses. Ce n'étaient pas des plaisanteries de jeune homme, il n'en savait pas faire, et je ne crois pas qu'il ait jamais eu cette prétention-là ; mais c'étaient des argumentations tellement ridicules , que si l'on n'avait pas connu la tournure de son esprit et la nature de son jugement, on aurait cru qu'il voulait se moquer du monde.

Il entendait parler un jour du Judaïsme vengé^ livre nouveau, dont l'auteur avait entrepris de nous démontrer que la condamnation du Messie avait été légale et légitime. — Mais ce serait assez mon avis, dit ce petit procédurier. — Qu'est-ce que Jésus- Christ avait besoin d'aller dans un endroit où l'on cultivait des olives, et pourquoi s'est-il permis d'entrer dans un enclos pendant la nuit et par dessus les murs ou les haies, apparemment? Car qui dit jardin dit un enclos, c'est-à-dire un endroit clos et fermé

Voilà tout ce que le nouveau Duc de Chartres

avait trouvé de plus remarquable et de plus répré- Iicnsible dans la Passion de Notre Seigneur , dans le Saint-Évangile suivani Saint^Matldeu , ce grand drame et cette admirable scène où Dieu noui oim jusqu'à la fin.

Je me souviens aussi que M"*" de Genlis (elle avait parfois des imaginations ridicules) ayait fait apprendre à saigner à tous ses élèves , ainsi qo*i ses deux filles, et voilà qu'un jour, en se prt>menant dans les environs de St-Leu^ M. le Duc de Chartres s'avisa de tirer sa lancette et d'en instramenler sur deux gobelotliers qu'il croyait en apoplexie et qui n'étaient qu'ivres-morts. Un de ces malheureux en mourut le lendemain, et l'autre en fut bien malade. M. de Penthièvre observait avec raison que rien n'est aussi diingcrcux que cette sorte de talent, quand on n'est pas dans le cas d'en apprécier la nécessité.

M"^" de Genlis avait prescrit au Duc de Chartres de s'appliquer à faire des vers français. (H n'était jamais question de vers lalins dans le prytanée de Bellechasse.) — Cela n'est pas si malaisé, disait-il avec un air de confiance et de satisfaction qui désespérait sa gouvernante; cela n'est pas si malaisé, toiU d' même y et le voilà qui redescend de sa chambre avec la copie d'une pièce de vers qu'il venait

d'envoyer — Envoyer à qui? s'écria-t-elle.

— A mon grand-père de Penthièvre , en rcmerciment du mouton dont il m'a fait cadeau, et le voilà qui se rengorge, tout d' incmeL.,. — Voyons donc ces vers de votre composition , reprit-elle avec la frayeur dans l'âme — Ah I mort de ma vie !

se mit-elle a crier, comment avez-vous eu la penfeée, la témérité, Taudace et l'indignité d'envoyer à M. le Duc de Penthièvre, et sans m'en rien dire encore , et sans vous douter de la désolation , de

rhumiliation Suis-je assez malheureuse, et

n'avez -vous pas honte? Enfin voici cette

composition de M. le Duc de Chartres, et c'est qu'il était, pour lors, un garçon de seize à dix-sept ans, tout d' même!...,

« Quant vous me donnez pour présent

« Le symlwle de la douceur,

« Cet agneau si intéressant

« Devient les délices d^un cœur ,

« D'un cœur qui , formé par sa mère ,

« N'apprend rien d'elle qu'à plaire

« Aux âmes sensibles et pures ,

« Seule beauté dans la nature

« Qui soit digne du sentiment

« Que vous vouent la mère et Penfant.

On verra plus loin si la direction de l'auteur des Chevaliers du Cygne élait préférable à l'édutation du Chevalier Bonnard, auteur de VEpUte à Bombon , mon fils , avec des baisers tout partiessus (I).

(t) Voyeï Journal de Véducation des Princes , par M^^ de GeoHs.

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