AVIS DE L'EDITEUR
On a pensé que In reproduction de la pièce suivante, qui se rapporte à Messieurs de Cub ei et de Villctte, se trouverait mieux à sa place à (in de ce volume, que parmi les autres piè
tincatives.
Lettre écrite de Provence à MM. les autenre des Actes des Apôtres, en -1791.
{ Opuscule (lu Marquis de Cubières, )
<( Je vous prie , Messieurs , puisque vous youlei bien être mes corrcspondans a Paris , de youloir me dire quel est un M. Villette qui s*est attaché depuis quelque temps à la rédaction de la C/traniqiu nationale? Serait-ce par hasard, Monsieur le Marquis de Villette , Amphitryon du grand Voltaire et Taimable déserteur de Tancien Journal de Parii? Alors c'est que la révolution , en changeant ses habitudes, lui aura fait abréger sa signature et je n'aurais jamais cru qu'un personnage tel que
SOUVENIRS DE LA MAUQUISE DE CRÉQUY. tbh
M. le M'* de Villette pût élre ce qui s'appelle diminné
Si c'est en effet M. le Marquis de Villeite que la révolution aura jelé du Journal de Paris dans la Chronique nationale, je prendrai, Messieurs, la liberté de lui faire observer, comme bourgeois de cette ville, que je ne le trouve pas moins déplacé dans notre état, qu'il était intrus dans la situation qu'il vient d'abdiquer. Tel est le sort d'un anobli , lequel est toujours également étranger aux gentilshommes et aux bourgeois, et qui i>ar conséquent doit passer toule sa vie dans les limbes de la société.
« Monsieur le Marquis de Villette n'a pu devenir tout-à-coup M. Villette impunément ; je ne le souffrirai pas! Quoi donc! il aurait été bourgeoisgentilhomme pendant la première moitié de sa vie, et il serait gentilhomme-bourgeois pendant la dernière ! ce serait réunir trop d'avantages à la fois, et ce serait une accumulation de privilèges tout-à-fait scandaleuse. Il ne lui manquerait plus que de devenir la coqueluche de toutes les femmes après avoir
été D'ailleurs, Messieurs, quand on fait des
sacrifices à la démocratie, il faut les faire en mon<naie de bon aloi, et le sacrifice du marquisat de M. Villette est par trop billet de caisse. Je ne connais que M. Mathieu de Montmorency qui puisse se vanter d'avoir sacrifié quelque chose en renonçant à sa noblesse; car vous savez sûrement que ce bon jeune homme ne veut plus être qu'un Mathieu tout court , en sa qualité d'Apôtre de l'abbé Sieyes et d'Évangéliste de la révolution. Parlez-moi de celle abnégation-là !
a Je sais bien que depuis quelque temps phn sieurs {jentilslioinines qui se croient gens de lettres ont démocratisé leurs noms pour se rajeunir et recouvrer leur innocence littéraire. Ils ont dépouillé un nom chargé de mauvaises œuvres et tout couvert des iniquités de leur jeunesse , avec la prudence du serpent qui change de peau. Par exemple, iNIonsieur le Chevalier de Cubières de Palméxeaux (f ) a trouvé moyen de tirer un fort bon parti de la révolution qui généralement n'est guère proGtable aux ofGciers de nos Princesses. H vient de publier un ouvrage sous le nom de Michd CubUra. Le voilà tout nouveau venu dans la république des leUres; le voila reblanchi , regratté , mis à neuf; il peiil renier Tancien Chevalier, son homonyme, il peut s'en moquer même, et ceci prouverait combien la révolution française aurait agi profitablenient sur son bon esprit et son bon goût. EnGn si Michel Cnbières écrit jamais quelque chose de passable , on ne croira jamais que ce soit le même homme.
« Mais aucun de ces Messieurs n'a pu renouveler son baptême avec autant d'éclat que Monsieur le Marquis de Yillette. Us rentrent dans le n.onde comme ils étaient venus pour la première fois , c'est-à-dire à petit bruit et modestement, et tout ce qu'ils espèrent, c'est de profiler de leur expérience des choses et des muses , en prenant mieux leurs mesures en vers comme en prose. Mais la Chronifiue nalionaka^xfose k devenir sca»-
'I !''rôri* tic l'dult-ur de oetaitiele.
dalcuse en se chargeant des gaietés de feu M. le Marquis de Viliette, sans compter qu'elle ne reçoit de lui que les plaisanteries bien usées sur la vanité de M. le Maréchal de Mouchy. Je yeux bien dire plaisanteries parce qu'il y a dans un certain monde une certaine quantité de personnes qui vivent aux dépens de ce Maréchal, et qui ne passent pour avoir de Tesprit que parce qu'il avait des ridicules. 11 était pourtant bien à propos d'en finir avec les ridicules du Maréchal de Mouchy , dont nous sommes prodigieusement rassasiés. Quant à l'idée de lui faire porter son nom écrit sur ses talons rouges en forme d'exergue, je dis qu'une telle plaisanterie n'annonce pas beaucoup d'esprit, d'abord parce'^que M. le Marquis de Villette s'était avisé de porter des talons rouges en 1779, ce qui ne lui réussit pas agréablement, comme chacun sait; ensuite parce qu'il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'un homme, fût-ce le Comte de TufDère, s'avisât d'un pareil moyen qui le rendrait ridicule en pure perte pour sa vanité. Quel est l'homme dont on va regarder les talons rouges, à moins qu'il ne soit pas en droit de les porter? Quand le cheval dit au loup dans Lafontaine :
« Lisez mon nom écrit autour de ma semelle , »
C'est qu'il a dessein de lui lâcher une ruade et de lui casser la mâchoire; mais le Maréchal de Mouchy n'a jamais tendu ce piège à personne ; il a toujours passé pour respecter tes mâchoires et je n'ai jamais entendu dire qu'il ait don né de coups de pied
?.,« Sni'VKMRS
à qui que ce soit, pns môme à M. de Villette, » qui je m'en rapporte volontiers pour cette expérience-là
ff Le Marquis de Villette a très mal passe la première moitié de sa vie : les gens de qualité se sont moqués de sa noblesse, et les gens de lettres de son esprit ; je con<;ois donc que M. le Manjuis les ait pris en haine. Il lui plaît aujourd'hui de rétrograder vers son origine et de marcher à reculons du côté de son berceau ; mais il dépend de nous d'éventer sa politique; et voilà ce qui ne manquera pas d'arriver.
ti Vous me feriez plaisir aussi d'a\ertir la Chronlqut nationale de ne pas tant féliciter la garde citoyenne sur le peu d'assassinats commis pendant cet hiver, ainsi que sur le petit nombre d'accidens endurés par les piétons , à moins que ce journal et M. Villette ne veuillent rendre grâce à M. Lafayette du peu de neige qui est tombé jusqu'ici et de la beauté du temps qu'il fait encore , après l'été de l^i Saint-Martin. Il est question d'un àne qui était resté parfaitement sage pendant plus de mille ans , parce qu'il n'avait pas rencontré d'ànesse. Je conseille à la C/nontfz/e na^i07{(z/e d'imiter cette logique, et de convenir que, si l'on n'est pas en risque d'être écrasé dans les rues de Paris , c'est qu'il n\' a plus de voitures, et que si l'on n'est pas en danger d'être égorgé dans les rues, s'entend, je ne parle pas de rHùtcl-de-Ville el des prisons de Paris, c'est qu'il s\ trouve un peu plus de sentinelles que de passans. Paris ressemble assez bien à un collège où il y aurait plus de professeurs que d'écoliers.
DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. 2b9
« jP.-S. Dites moi donc. Messieurs , s'il est vrai que feu M. le Marquis de Villette, n'ait aucun rapport de parenté avec le sieur Retaud de Villette , qui s'est trouvé compromis par M™® la Motte à propos de son vol du collier? »