‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 1 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lm Portrùti de famille et les traditions. » Un tabtead de Ven Goyen. — Cn Cardinal- Patriarche.-^Cn Toyàge en Fnaéë aii ieuième si^le. —Le Comte de Vendôme, et le Gheyalier Bien henré. — Scène populaire. — Singulier privilège des Cardinaux. — ^L^ Abbaye de la Trinité, la Tour Magne et le château de Vendôme. — La flenr-de-lys du Pinde au Uxroir det histoires.

— La famille de Musset. — Origine et durée de ses relations avec celle de Créquy. -— Souvenir honorable. — Eihortation de Pauleur. — Mademoiielle de Musset et le eheralier de Gréquy. — La belle du coche. — Galanterie désappointée. — Une visite chei un avare. — La confession sur un échaiaud.

— Grâce accordée par le Cardinal de Créqny.'

Puisque je vous ai parlé de l'abbaye de la Triaité de YendAme , en imitation de ce que faisait votre grand-père, je vais vous donner Pexplication d'un V. I

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grand tableau que vous trouverez dans votre château d'Heymont, et que votre père a fait graver par Hassard. Cet artiste moderne est bien loin d'avoir reproduit la physionomie franchement farouche et la curieuse naïveté de l'original; mais è qui la faute? Ce fut un acte de complaisance enters ma belle-fille , é qui le graveur avait dédié là plus belle des hèbes, et dans cette œuTre-oi, du même graveur, où vous représentez r£nfant Jésas dans le giron de la Vierge , on me permettra de vous dire qu'il ne s'est rien trouvé de ressemblant, sinon votre portrait (>!). J^en reviens à cette bonne vieille peinture de Van Goyen^ à qui se rattachent des traditions de patronage et des souvenirs de famille que je ne veux pas laisser perdre.

Par un beau soleil de septembre^ en Tannée 1559, on vit passer dans les rues de Vendôiae un jeune prélat, menfeé sur une mule Manche harnachée d'écarlate et ferrée d'argent. Il était yétu d'une grande chape rouge, dont la queue frangée de violet recouvrait amplement la croupe de sa monture. M létdt 'Coiffé d'on large chapeau rouge avec les deux tfordtHni tombans, flottans, raidement étalés et composés chacun de 2i fiocchi porporaH. A ce nombre de 2\ glands dans ses oordelières, on voyait aisément qu'il devait être Cardinal et Métropolitain, si te n'est Patriarche. Aussi bien, tout le monde était

'(1) Cette graTitre tnâiqu^ par Tauteiir, et bien connue àvw «mateurs d^estampes, porte en effet les nom et (itre de la Marquise de Crëquy,;née du Muy, eninscription dpdîcati?e, avec «et armes en cartouche. {Note de l'Éditeur.)

agenoaillé pour receToir ses bénédictions , qa'ii al* lait distribuant de gauche à droite avec an esprit de méthode et i^éqm^Latéraiion parfaites.

C'était un Cardinal-Légat à Latere, qui s'en allait ie son diocèse d'Amiens dans son diocèse de Nantes. 11 avait été pourvu d'un Patriarchat, d'un Arcbev6« ché syriaque et de cinq à six Ëvéchés , suivant l'usage du temps, il était précédé d'un porte*croix ei suivi d'un physicien , d'un exorciste , et de cent archers a ses livrées. On voyageait au pas des mules , et quand il survenait un orage, on se réfugiait dans une église avec les archers et les mulets. On n'allait dîner , souper ni coucher que de couvent en^couvens , et de prédilection cheas les Bénédictins ; mais on n'y reslait jamais plus de 26 heures ; c'était une affaire de conscience et de bienséance indispensable. Quand la journée du lendemain se trouvait pluvieuse, il pleuvait sur le Cardinal et ses fiôccki por-^ porati.

£n arrivant à Vendôme , et sur le parvis de l'é* glise de la Trinité, dont ce Cardinal était Abbé Cornmandataire , il y trouva grand tumulte au milieu d'une foule empressée de toute sorte de gens. C'étaient degros et rouges bourgeois pourpointés de calmande bariolée et chaperonnés à l'Angevine , avec leurs femmes en snrcot de fin drap d'Araboise et leurs poupards emmitouflés, et leurs fillettes enibéguinées à la mignonnette. Comme c'était un jour de franchefoire, il y avait là des vignerons bas-percés, du plat pays, côte à côte avec des Beaucerons, métayers cossus. On y voyait des Percherons, villageois a tous crins, des Montdoublotiers, curieux à mal faire, et des

Dunoisons , criards à plaisir, et jusqu^a des gens da côté de Ghâteaurenaud , qui est à plus de trois lieues. Il était là des nuées de péronnelles à Taiguille et des grimbelles de nuit en bavolet de toile écnie ; sans oublier les 8ergens( hâbleurs de foires), et sans parler de certains varlets du Comte, outra geux hommse, en réalité ; encore, un écuyer de Madame la Comtesse de Vendôme, avec un air piteux et surdolent ( on Terra pourquoi ) , quant-et-quant deux yieilles Damoiselles à la fenêtre du garde-notes ; et puis sur le ras du payé , comme tout le reste , il y avait un languéyeux de porcs , officier royal , avec la femelle du fossoyeur et leurs petits. Item, un niais de Sologne avec sa marraine, en pèle-méle avec des malandrins estropiés , des ménestriers , des chiens effrayés , des trucheurs de ruelle et des clabauds de cohue. La foule attendait qui n'arrivait pas. Ne donnez rien aux chats quand ils miaulent!

Le lieu de la scène était une place entourée de maisons gothiques à toits aigus et garnis de curieuses gouttières, en forme de carcasses et masques de gargouilles. On avait , en face , un admirable portail d'église , aussi bien ouvré de fines dentelures ajourées et fleuronoées d'ancolies que le beau reliquaire de la Sainte -Larme ou la châsse de Saint- Bienheuré. C'était non loin d'une tour colossale, ou plutôt d'un haut clocher, qui sort de terre à côté du porche de l'église, et qui se termine en flèche de pierre avec des arêtes affilées et des mufles de lion richement sculptés, à la hauteur de 500 pieds. Au niveau du pinacle, et presque dans les nuages , on voyait la sainte et noble montagne de Vendôme,

DE LA MARQUISE DE GREQUY. h

avec 868 rochers, ses bois , ses milliers de créneaux| 868 grottes béantes et ses buissons de vigne èche* velée; la cime en éiait dominée par un caste! immense, inaccessible. Mais voyez le tableau de Van Goyen , ou prenez la peine de faire le voyage de Vendôme : il n*y a presque rien de changé dans la disposition des lieux.

On dit au porte-croix du Légat, et cet officier dit i son patron qu'il était question d'un Gentilhomme du pays que le Comte de Vendôme avait fait condamner à mort , et qu'on allait amener de sa prison du château , parce qu'il devait d'abord faire amende honorablea la portedecetteéglise. LePrélat descendit précipitamment de sa mule et fut s'installer sur un échafaud qui n'était guère élevé que d'une toise audessus du sol de la place , ainsi qu'il appert de notre vieux tableau ; c'était là que le prisonnier devait proférer son acte de résipiscence ; et remarquez bien que ceCardinal-Archevéque, ce patriarche, âgéde26ans, qui n'ayait peut-être rien mangé depuis 26 heures, était pourtant venu (primesautièrement) siéger et s'établir sur cet échafaud pour exhorter, pour assister et pour absoudre, in artieulo mortis, un homme inconnu ! C'est un exemple entre cent mille, et tous voyez comment le haut clergé manquait a la chariii chrétienne, et comme on était dépourvu àetmtimens d'humanité dans ce temps-là. Croyez-en donc sur le chapitre des Légats , et surtout des Prélats français qui ne s^acquittaient jamais des obligations de leur état , croyez-en donc ce maître fourbe appelé Jean GaWin , comme aussi MM. d'Aubigné , Jurieu, Mornay du Piessis et autres écrivains calvinistes I

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Le eoadamné fut amené par d€8 homnies d'armes du Comte de Vendôme ( Louis de Bourbon-Ia* Marche ), et je crois bien que ceux-ci ne furent pas moins étonnés que leur captif en apercevant ia double croix du Cardinal (une croix basilique à doubles traverses) , avec les cent archers de sa garde autour de Téchafaud , sur lequel était assis un prince de l'église en chapeau rouge, avec un carreau sous les pieds.

— Eminentissime Sdgnmr, lui dit le condamné , qui était un jeune homme de bonne mine et de résolution , jt regroêcie le bon Dieu, nostre seigneur à vous a moi, de ce que mstre Paternité se trouve icp pour me pouvoir omr en sacrement de confescion, le Comte ayant surabusé de son droict à mon endroiU, jusques là quil a faict commander à ses mmosniers et chapellains de rester en arriesre de moy, par advantla présente cérémonie , détestable et profanatoyre , en ce quelle est inicgue; il le sait bienL,, Il me vouldrait fayre cuider coulpable et non pas moy seuUement. ,. Allons, monasmeet ma bousclul allons, constance et preudhemmie silentieuse en place publicquel,,,. Il n'est rien de vray dans les griefs quil a dicts à ses justiciers contre moy, le Comte de YendosmCy et c'est Dieu qug nous jugera par aprez.. . Je proteste, continua-t-il en étendant sa main vers l'église, ^e proteste en fasce de la Trinité , que je ne suis poinct dans la coulpe I et quant à l'amende honorable, je ne la feray poinct. . . Or sus, Révérendissime Père en Dieu, inclynez vers moy t oreille et bényssez Ttioy quj vas mourir. Vous en adjure et vous orationne en toute humilité... Le jeune homme hésita lependaiit pour se mettre à genoux. — C'est

Dfi LA MARQUISB DE GRÉQUY. 7

fue J0 tm$ Chevalier eê de farnilU équestre , se pril-iL à dire en regardant sor le plancher aveo Un air d'irr^ solution ebagrine.

— Il est vrail dit le bourreau de Vendôme, — // est vrai! c'est vrail s^écria-t-on dans la foule; el le Cardinal, en lui voyant le collier de Tordre d'Anjou, le fit agenouiller sur la queue de sa chape, en guise de tapis.

Après l'audition sacramentelle et l'absolution donnée, on vit s'établir entre le confesseur et son pénitent un dialogue à voix basse, où oelui-ci paraissait Inettre une sorte d'animation véhémente et passionnée qui ne s^accordait guère avee la posture qu'il venait de quitter. On voyait à ses gestes d'affirmation qu'il était scrupuleusement interrogé par le Prélat, dont la figure demeurait impassible. Enfin le Cardinal se lève, et la foule se prosterne.

— Bourgeois et Manant de Vendôme, et vous oultra bonnes gens du pags, dit-il en bénissant le peuple aprets avoir invoequi l'assiztance et les lumiesres de ceUug qug dispoze le cœur des forts à la miserration et gug dirige les fogbles dans les vojes delasoubmission, ceUug qug plancte les cesdres ez lieubo inaxescibles et seime de fleurs les valleezsolitaisres, ceUug gug substante les lions et les agneaulx, ainsg que les aiglons superbes et les petits de la Cohtmbe , Nous^ Antimoine de Creqvg Cardinal^Prebstre de la Saincte Èeclgse romaine tituli Beat® Mariœ supra Minerva et caetera et cœterorum, desclarons à vous, et jurons sur les SS. Evangiles de Dieu, par nos imns touschez, que c'esi d^occadon fortuicte et par occurrence imprmHie , sine previsiôoe oec non voluntate nostrà , que nous «om-

mes traum advenir m cette ville et dti camUalU de Vendœme ^ à CendraUt et moment d'icelte executwn couire le présent Chevalier y MesHre Bienhewri de Musset, leqael avons resolleu deseharger et pleinement gracier, delifvrer et sufficiallement libérer de la prédicte exécution capitalle : Disant superabundameni à vous (ou nUeubs pour aulcuns devons auUres , non leUrez ez logsetboi^ nés coustumes du pays, s'il en est céans) quicellu nos commandation , desclarations et signif cation sonJt faictes en vertu de nos droict et privileige de Cardinal de la Saincte Eclgse Romaine , à raison qu'il appartient ànous eh suyvant les antien et présent us d'icehy chris^ tianissime estât de France , et plus especiallement, dirons nous, en fief et seigneurie d'ung Fog-^ataire du Bag, fit» ainez de fEcclyse , lequel est le Comte de Yendosmê , ysseu des estoc et sang royaulx. — Aces cemeSy et ce vous faisons signifier par vos officiers y icg nous vogant et noue ogant Messire Lovis de Bourbon , Comte de la Marche^ de Yendosmê et de Castres ^ en vous disant — îiobU komme et puissant seigneur, abaissez l'orgueil de vos yeulx jusqu'à nouSf du hault de vos fortes tours; escoutez les obsécratùms de vostre peuple , et pr estez l'oreUle à la nostre, appostolique. Vostre montagne et chasteau de Soind- Georges e toit advant vous et naguerres un Thabor pour ta devotioUy un Pamassepour les Muses; n'en veuUUez plus faiere un Lyban pour la solitude, un Caucaze pour les af" factions! — Bénirez doncq paixiblement envos logis. Bout* çeois de Yendosmê, et priezy le Dieu des Misiricordes , à celle fin qu'il veuille octroyer à vous et nous pleine mercy dans sa bénignité l — Aurai Aher! répondi* rent mille voix. Les Archers de Créquy se formèrent en haie, depuis Téchafaud jusqu'à la porte de l'Ab-

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