‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 2 sur 36 · LL · texte numérisé non relu

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baye, où le gracié fat introduit à côté du Cardinal ; les bonnes gens se dispersèrent en criant Noél ! et les hommes d'armes se précipitèrent dans les montées du château, pourydire les nouvelles de ^école(^). Je ne vous raconterai certainement pas l'histoire amoureuse deBienheuré de Musset, Châtelain des Musse4s et Chevalier du Croissant Royal , avec Catherine de Lorraine de Guise , comtesse de Vendôme et Duchesse de Montpensier, laquelle estait la fieur-de-Lys du mont pindaricque et la pluz saige Princesse de son temps , aàvant comme aprez la con^ dampnoHon de son bienaymé , dont à laquelle il ne mourust pas, ainsi que Tobserve Alain Simon en son Miroir des histoires. Autant voudrais-je écrire un roman de chevalerie , ce qui nous ennuierait tous les deux et ce qui m'a toujours paru du temps fort mal employé. Ne craignez pas non plus que je TOUS rapporte un interminable procès entre le Comte Louis de Vendôme, devenu Duc de Montpensier, et le Cardinal de Créquy; procès qui n'a fini qu a la mort de ce duc, après sa condamnation par la cour des Pairs , et moyennant le mariage de sa petite-^nièce , Anne de Bourbon- Vendôme ^ aveo

(I) On croit généralement que le Cardinal Henry Bourcier, titulaire de Saint-Eusëbe , est le dernier qui ait entrepris d'user de cet ancien privilège , que les Roia de France et les Parlemena ■'accordaient pour accuser à'exorhitafice et qualifier A^énormité, Celui-ci ne fut pas admis à l'exercice dudit privilège , attendu qu'il refusa àe jurer qu^il s'était trouvé par haxard au coin de la rue Aux Ours à l'instant du passage d'un condamné qui fut pendu k la^roix du Trahoir. C'était un voleur sacrilège.

( Note de l'Auteur.)

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Glodion de Créquy , Sire de Heymont , votre

VUr aïeul.

Après Tons aroir expliqué le sujet de ce grand tableau, je vous dirai seulement que Tbeureux Bienheuré s'en fut jusqu'à Nantes avec son libérateur et sous bonne escorte , qu'il épousa quelques années après une fille de la maison d'illiers, et que leur postérité subsiste encore en Vendômois.

Bienbeuré de Musset avait tellement disposé le cœur des siens à la gratitude pour les Créquy, qu'on s'en est toujours souvenu de part et d'autre ; et c'est d où vient que , depuis 260 ans, il y a eu continuellement, entre ses descendans et vous autres , Messeigneurs, un échange empressé de grands services , de bons offices et autres marques d'un attachement suranné , mais qui n'a pu tomber en caducité. On en compterait les preuves a cent par génération, sans lacune et sans tiédeur, sans aucune relâche et sans fatigue. C'est peut-être une chose unique aux annales de la noblesse , et votre grand-père me disait toujours que la famille de MM. de Musset était à ses yeux comme un rameau puîné de sa maison. Je vous exhorte à vous en sou* venir, et d'autant plus qu'ayant perdu plusieurs procès domaniaux et féodaux, je ne les crois pas en trop bon état de fortune.

Arrivons maintenant à ma bonne amie, Mademoîseille de Musset , que je n'ai jamais vue , mais que je n'en ai pas moins connue pour une personne d'un mérite et d'un esprit infiniment distingués. Les Rochambeau m'avaient parlé de M"^ de Musset, qui se tenait à Vendôme , et qui défendait la place contre le

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jansénisme en y faisant guerre à mort aux Pères iê rOratoire. Elle ayait fait sur la grâce et contre les Quesnellistes un livret charmant, avec cette épiçr»* phe: Servile Domino in IcdUià, ce qui n'était paa un avis inutile à ces tristes pédagc^ues, et ce qui lui valut du P. Deialande une longue réplique oà les rieurs ne furent pas du c6lé des Oratorien»(l). Le Pape Lambertini l'avait honorée d'un Bref apostolique à l'occasion de son ouvrage , et tout ceci faisait à M'^ de Musset un honneur infini ; mon cœur moliniste en fut ému tendrement et dans un accord parfait avec nos traditions familières. Je passe à Vendôme pour aller à mes Oastines, et je me fais conduire au logis de cette illustre fille, on j'eus la contrariété de ne la trouver point , vu qu'elle était sur la route de ses closeries, qui étaient dans le bas Vendômois. M*^^ de Musset n'allail jamais en voiture: elle avait peur en voiture; elle avait peur à cheval. Elle avait aussi l'horreur des ânes , et c'est une infirmité qui ( néanmoins ) Pavait toujours empêchée de sortir de son petit pays. Elle ne voulait aller jamais que sur ses jamb<», et n^avaît jamais dépassé Gfaâteaudun du côté de Paris , ou pourtant son mérite, assisté de la poste aux chevaux, l'aurait fait parvenir en toute sûreté d'existence et pleine sûreté d'amour-propre. C'est foujours en vain que je l'ai priée, fait prier, et je puis

(-1) Voyei Letlres éPunê contœur d$ la eongrégoHon iéculièrê de NoHre-Dame de Ueste à Mestire François de Fits-Jainei, Évéque de Soissons. Blois^ chez louis Martel, imprimeur de évéché, lrt4 , avec privilège du Roi,

ajouter ëupplier, de venir passer trois mob d*hiver à TMtel de Créqny ; elle me répondait avec Frère Jean : — Bienheureux celui qui se tient sur le plancher des vaches ! quand il a un pied é terre , Fautre n'en est pas loin. Mais je vous dirai mieux : c'est quVle n'avait pas voulu recevoir la prébende et la croix du grand chapitre de Maubeuge, où ses preu« t ves de noblesse étaient admises, attendu qu'il aurait fallu partir en voiture pour arriver jusqu'en Lorraine, et que son pauvre cœur en palpitait d'effroi. Nous nous écrivions souvent.

Mon temps d'arrêt ne fut pourtant pas tout-à-fait sansrésnltat dans cette petite ville, où M. le Chevalier de Créquy avait élu son domicile à cause du bon marché des comestibles et du bas prix des combustibles apparemment {A). Je le vis pendant cinq à six minutes, et ce fut bien assez ; mais on m'en rapporta mille choses de ladrerie qui m'auraient fait rougir s'il n'avait pas été bâtard. Il avait patrimonialement, et sans compter ses appointemens de colonel , trente-six mille livres de rente , et le vilain n'allait jamais que par les voitures publiques , où son bel air de galanterie le faisait émerillonner auprès des belles du coche , en tout bien tout honneur et sans bourse délier s'entend ; car c'était là tout ce qu'il fallait à ce grippensou. Imaginez qu'il était allé chercher lui-même une vieille carcasse de berline qu'il avait fait remiser, il y avait cinq ou six ans , chez l'Évéque de Chartres , et qu'après la première poste , il se fit traîner, jusqu'à l'avantr-dernier

{i ) Voyez , sur ce personnage, la note de Tauteur , Tom. IV, chap. 7, page 4 55.

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relai du c6té de Vendôme , à la qaeue d'une grosse charrette de routier, moyennant une pièce de ^4 sous. H s'était prémuni de quoi manger, et il passa deux jours et deux nuits dans son cabas : ses quarante* huit heures de jour à faire des chiffres sur un irieui carnet de peau d'âne qu'il avait toujours en poche» et ses deux nuits sur un bas-côté de la grande route» en station devant des portes d'auberges» à l'ensogne de la Belle-Étoile.

Il y avait dans une vieille maison de Vendôme un vieux bourgeois nommé Godinot, qui passait pour le plus avare des hommes, et le Chevalier de Gréquy n'avait pas manqué de se mettre en rapport avec lui. Il est à remarquer que tous les avares d'un même pays se connaissent toujours parfaitement, et souvent plus familièrement qu'on ne le suppose. Réciproquement, ils s'observent et se considèrent ; ils se visitent pour se condouloir ou se congratuler ; ils se conseillent, ils se dirigent, ils s'encouragent; et c'est comme une sorte de congrégation. En arrivant » pour le début, l'un chez l'autre, avec un air de pré. caution modeste : — Monsieur, j'ai pensé que vous me permettriez de venir causer avec vous et vous

consulter relativement à l'ordre et t économie

— Monsieur, vous avez trop de bonté : je n'ai rien è vous apprendre en fait à^arrangement ; il y a déjà long-temps que votre réputation de prudence et de eageue est venue jusqu'à moi. On a remarqué que deux avares ne se parlent jamais sans employer toutes les formules d'estime et de considération les plus respectueuses , et je suppose que c'est en dédommagement des paroles de mépris ou des

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preuves d'animadrersion qu'ils s'attirent d'un autre côté.

On rapportait de notre Che?alier qu'il avait toujours l'attention de souffler la chandelle aussitôt qo'il arrivait chez cet homme de Vendôme , à qui sans doute il avait soin de faire observer qu'on n'a pas besoin d'y voir pour ne rien faire et qu'on peut très-bien parler à tâtons» Après avoir causé pendant toute une soirée sans feu ni sans flamme, au cœur de l'hiver , il se trouva que , pour éclairer le départ de son hôte, le bonhomme entreprit de rallumer sa chandelle en soufflant sur quelques charbons , et il aperçut alors M. le Chevalier qui rajustait précipitamment les bricolles et les boutons de son haut-de* c hausses. — Holà 1 ouais , Monsieur I voilà que je vous prends en fraude ; et quelle économie faitesvous donc là que je ne sache point? — Monsieur , lui répondit l'autre avare , je vous dirai que j'ai pour le présent, sauf votre respect , une culotte de velours h peu près neuve, et j'ai pensé qu'il ne serait pas déshonnéte à moi, vu l'obscurité, de la détacher et la descendre assez pour ne s'user point et ne pas la faire miroiter sur cet escabeau. Laissez-moi vous dire, à ce propos, qu'il ne faut jamais laisser mettre de la cire au fond non plus qu'au dossier des sièges. Savez-vons bien qu'à revendre , et si parfaitement bon qu'il fût , du velours miroité perdrait environ soixante pour cent?....

La prodigieuse avarice de cet homme n'était pas à mon avis, ce qu'il y avait de plus déraisonnable et de plus contrariant pour nous dans ses habitudes . il avait Tinconvénient de s'emphasier et s'engorger

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i'admiratioD pour les personnes les plus insipides Ml les plus sottement ridicules, et puis c'était un dégorgement de fausse rhétorique , avec des exagérations laudatives et superlatives à jui rompre en visière. Je ne sais trop s'il était de bonne foi dans toutes ces amplifications ; et ce qui m'en ferait douter, c'est qu'il se serait plutôt laissé crucifier que de sacrifier un écu pour la famille Calas ou la famille Sirven , par exemple, et qu'il était néanmoins un de leurs partisans les plus tristement passionnés et les plus mortellement ennuyeux. Mais, dans tous les cas, je ne l'ai jamais vu faire que de l'enthousiasme à bon marché. J'avais dit autrefois que la plus ridicule et la plus choquante de toutes les affectations était celle de la simplicité ; mais je trouve aussi qu'il est impossible de s'accoutumer à des paroles d'en* ihousiasme et des airs d'entraînement de la part d'un avare. C'est, je crois bien, parce que l'enthousiasme est généreux de sa nature, et parce que l'entrainement a toujours quelque chose de périlleux.

Prenez garde à ce que tous les hommes qui se laissent dominer par un goût soTdide ont toujours quelque point d'afféterie dans le caractère ; et je pense que c'est l'habitude de la dissimulation qui les conduit à l'affectation. On suppose et l'on espère cacher ce qu'on fait en affectant ce qu'on ne sent pas; et, du reste, je n'ai jamais connu aucune personne affectée qui fût d'un caractère et d'une conduite tout'à-fait estimables.

Il nous arriva huit jours après, â Montflaux,8ans valet de chambre et par le coche ( votre parent du cûlé gauche). H avait fait connaissance en route

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avec une honnête et discrète Mancelle appelée M"« Lescombat. — Comment, disait-il, n'ayez- Tous jamais ou! parler ici de M*^® Lescombai ? Elle est si gracieuse et si bien stilée quVn dirait une dame de Paris ; elle est de la réserve et de la dou-^ ceur les plus aimables ; elle est très bien mise, et j'ai remarqué qu'elle est très soigneuse pour toutes ses petites affaires. Enfin c'était un miroir de perfeclions. — Je Tirai voir au Mans , sous deux mois d'ici, quand j'aurai fini ma cure et que j'aurai pris mes bains de vendange. Elle m'a donné son adresse, et je ne manquerai pas de faire le voyage à dessein de la visiter. Le messager nous a dit qu'elle avait au moins cinquante ans; mais elle n'en est pas moins charmante I... Et le yoilà parti pour le Mans quand il eut fini sa cure et qu'il eut grappilléplus de raisin dans les vignes d'antrui que tous les clercs et les séminaristes en vacances, et tous les renards du pays, sans compter les grives. H revint à Montflaux trois jours après; mais il avait l'oreille basse, et votre père lui demanda si c'était que M™® Lescombat ne Tayail pas reçu bien poliment. — Hélas! nous dit-il, vous n'avez pas d'idée d'une aventure pareille à celle-ci I J'arrive au Mans; je demande la maison de cette dame : on me rit au nez; j'insiste, et je trouve un honnête mendiant qui me conduit à sa porte. Jolie maison, par ma foi I avec un balcon sur la rue; mais tous les contrevens étaient fermés. Je m'en inquiète; je heurte à la porte, et je finis par y frapper à tour de bras. Alors il est arrivé une grosse servante qui m'a dit que , si je voulais voir M™« Lescombat, je n'avais pas une

minute à perdre, et qu'il fallait m'encourir sur la place des Groixpilliers, k l'autre bout de la yille.,.. — Il parait qu'on était en train de la pendre, en punition de ce qu'elle avait empoisonné son mari.

Elle avait peut-être déjà la corde au cou

Voyez (si vous voulez) la belle histoire de M""* Lescombat dans le recueil des Cawet célèbres de Guyot de Pithaval.

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