‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 17 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrivée de Voltaire à Paris. — Son séjour chez M. de Villette. — - Sa maladie. — Son couronnement au Tbéfttre-Français. — Sa profession de foi catboliqoe. — Sa confession. — ^ Sa correspondance avec le curé de St.-Sulpice. — Son hypocrisie y sa mort et ses funérailles. — Lettre de Tlmpératrice CSatherine à M ••« Denys. — Mot d*nne jeune personne sur les rois philosophes. — Histoire de la princesse Charlotte y femme du Gzar Aleiis. — Sa mort supposée. — Son éyasion de Russie. — Sa fuite en Amérique. — Croyance de son retour et de sa mort a Paris. — Autorités et témoignages en fayeur de cette opinion. — Note composée par Plmpératriee Catherine pour la démentir. — Critique de cette note. — Documens qui la contredisent. » Incertitude.

On apprit avec étonneoient que Voltaire avait obtenu la permission de revenir à Paris, et qu'il allait débarquer dans cette ridicule maison de VI. 1

2 SOUVENIUS

Mme de Villette (prétendue Belle-el-Donne) , au coin de la rue de Beau ne et du quai desThéatins (4). Il y descendit effectiTement, le \0 février 4778; et, sans y prendre une minute de repos, il s'achemina sur ses jambes, et se rendit impatiemment chez son bon ami d'Argental , qui demeurait sur le quai d'Orsay, tout auprès de l'ancien hôtel d'Aiguillon, qui est aujourd'hui la maison des coches (2). Il était enveloppé dans une grande pelisse de velours cramoisi galonnée d'or et fourrée de martre , avec un bonnet assorti, ce qui fit que les passansle prirent pour un masque, et que les polissons se mirent à crier sur lui. Voici le bulletin de ses faits et gestes, ainsi que je l'avais écrit pour M"*® de Louvois.

Le lendemain matin, dès sept heures, il était sorti de son lit, et recevait déjà des félicitations philosophiques. Il était enveloppé dans sa fourrure, el

(4) Il parait qae rien n^est plus étrange et de ai tnauvaiagoût qae Tajuatement et les dialributions de cette petite maiaon dont toat le monde se raille. Les quatre ou cinq piècea du premier ctage ont été sacrifiées pour former un grand salon dont la ▼oûte s^élèye jusqu'au grenier, en coupant tout le reste du bâtiment dans sa hauteur et aa largeur. La salle à manger est au deuxième étage ; on y monte par un tôrtillonnage en bois ras. ii()ue, et les murs y sont magoifiquemeut tapissés en papierverdure, afin d^imiter un berceau de guinguette. L'appartement de M. de Villette est d'une n cherche étonnante el d^un ridicule achevé. II est situé sous les combles , et Pou dit qu'il s'y trouve une ménagerie au milieu d'une pc^tite naumaohie. M^c la mar qitise couche dans une armoire au bout d'un corrid<ir.

(Note de V Auteur.)

(2) A présent riiôtrl ilrs Gardos-du-Corps.

DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. t

eotffé de nuit, parce quMI était mourant et qu'il allait se recoucher, disait-il à tout le inonde, mais ceci n'en dura pas moins jusqu'à dix heures et demie du soir. M"e« Denys el de Villette étaient établies dans une première pièce dont on usait comme d'une salle d'attente, tandis que MM. d'Argental et de Villette allaient à tour de rôle annoncer les visiteurs, avec un air d'importance et de solennité risi*' ble. 11 nous fut dit qu'aucune personne de bonne compagnie n'avait osé s'y présenter ce Jour-la. ]\[me Je Villette faisait la bonne, et la grosse M"'® Denys faisait la belle avec une persistance admirable.

Le jour suivant, grand nombre de personnes envoyèrent demander des nouvelles de M. de Voltaire, attendu qu'il s'était évanoui en apprenant inopinément la mort de M. Lekain. Il avait mis un crêpe autour de son bonnet de nuit, en guise dé serre^tôte. Il en resta deux ou trois jours inaccessible, et tout-à-fait inconsolable, à ce que disaient ses amis; enGn il reçut une députation des acteurs de la Comédie Française, qui venaient pour le com>*> plimenter et pour se lamenter, mais qui le trouvèrent gai comme un pinson. Il se mit à leur parler politique, et à leur lire une lettre du roi de Prusse^ qu'il avait reçue nouvellement. — Remarquez bien , Mesdames et Messi<'urs, leur disait-il, que S. M. pose en principe qu'il ne faut jamais s'emparer du bien d'autrui, et je vous dirai pourtant que ce héros cherche à s'approprier une partie de la succession de feu M. l'Électeur de Bavière; ainsi va le monde; et pour ce qui regarde M. le Comte de Falkenstein, autrement dit l'Empereur Joseph second, je ne

fierais pas étonné qu*ll ne voulût déclarer la guerre aux Turcs, et, par ma foi ! j*en serais bien aise, à cause de i^estime et Tamitié que j^ai pour les Transylvains ! Vous pensez bien que des comédiennes et des comédiens ne comprenaient pas grand' chose a cette affection pour les Battons et les autres Magnats de Transylvanie.

M. de La Vaupalière, qui n'avait rien de bien grave, était pourtant confondu de la prodigieuse légèreté de ce vieillard, et surtout de son défaut de mesure. — « Je prends mon parti de ne pouvoir « obtenir la permission d'aller a Versailles, disait- « il un jour en présence de sept à huit personnes. « Si le Roi n'avait pas songé qu'il pouvait me n parler de ma chasse de Ferney, il m'aurait ri au « nez avec son affabilité ordinaire. La Reine ne « m'aurait parlé que de mon théâtre; Monsieur Il m'aurait demandé le compte de mes revenus; « Madame aurait bien voulu me citer un ou deux «« vers de mes tragédies; M. le Comte d'Artois Il m'aurait dit quelque malice, et M'"^ U\ Comtesse 9 d'Artois ne m'aurait dit rien du tout. Voilà ce « qui me serait arrivé ; je n'en dirai pas davan-'

tr tage » Et moi je vous dirai que tout ceci fut

trouvé prodigieusement insolent!

La dernière fois que Voltaire ait diné à table chez M. de Villette, il y avait beaucoup de beau monde, et comme il n'aperçut pas devant son couvert un certain gobelet qu'il avait fait graver à ses armes, et qu'il avait apporté de Ferney, — Où est mon gobelet? AemdiïiAtkAA\ ^ en se retournant avec des yeux étincelans du côté d'un grand benêt de

Franc-Couitois qui le servait à table, et qui n^avait « pas d'autre emploi dans sa maison. Le domestique se met à balbutier.... — Ennemi de ton maître^ 8*écria-t-il en furie , je veux mon gobelet I Va-Cen me chercher mon gobelet! Je veux boire dans mon gobelet! ou je ne dînerai pas ! Et voyant que le gobelet ne se trouvait point, il se lève en jetant sa serviette au milieu de la table, et il s'enfuit dans sa chambre où il se renferme à doubles verroux. M"*« Denys, M. de Villette et sa marquise, assistés de tous les d'Argental et les Mignot , furent successivement le supplier de vouloir bien redescendre, et tout au moins de leur ouvrir sa porte, mais il ne répondait pas une parole; et comme on imagina qu'il avait pu s'évanouir de colère, on prit le parti d'appliquer une échelle à la fenêtre de son cabinet, et d'y faire monter un certain M. de Villevieille, qui rompit une vitre et tourna l'espagnolette afin d'entrer dans l'appartement.

— C'est vous, mon tout aimable , lui dit Voltaire avec une douceur parfaite ; eh bien , puisque vous voilà, causons tranquillement, parlons raison, venez vous asseoir, et dites-moi ce que vous voulez.

— Je viens , au nom de tous vos amis désolés, vous supplier de vouloir bien descendre....

— Mais c'est que je n'ose, mon bon ami, on va se moquer de moi.

— Ne croyez donc pas cela. Monsieur, tout le monde a ses idées possessives, on tient à son verre, à sa plume, à son couteau, rien n'est si naturel !

— Mais peut-être que vous cherchez à m'excuser à mes propres yeux? reprit-il avec un air ou-

tragé, — je n'en ai pas besoin; j'ai vu quelque

part que le sage Locke était horriblement colère!

Allons, descendez le premier, mais faites en sorte

que cet exécrable Comtois ne paraisse pas devant

moi ; j'en enragerais de fureur et j'en mourrais de

chagrin.

Il reparut en faisant une moue d'enfant gâté ; il 8e rassit à table, et le diners'arrangea pour le mieux, après une heure et demie d^interruption.

Il fallait que toutes ces dames invitées par M. de Villette fussent bien parfaitement philosophes pour ne pas se montrer surprises ou choquées de cette algarade impertinente? aussi bien, quand on me demanda si je ne comptais pas aller voir M. de Voltaire, répondis-je assurément que je n'étais pas devenue assez stoïcienne pour affronter patiemment les exigences et les brusqueries d'un vieux écolier; qu'il fallait être une élève du Portique pour ne pas lui rompre en visière, et que rien ne pourrait m'empécher de le repousser à la place où , pendant plus de soixante ans , j'avais su le maintenir devant moi.

— N'ayez nulle inquiétude à cette occasion-ci , disait M. de Richelieu ; Voltaire a toujours eu de vos moqueries et vos exécutions des frayeurs mortelles; il n'aura garde, et je vous en réponds, de rien dire et rien laisser dire en présence de vous qui vous puisse déplaire ou disconvenir.

— II a commis des indignités que je ne lui pardonnerai jamais, répliquai-je à tous ces beaux complimens. Il a pris la peine de m'écrire pour me prévenir de son retour, en me disant qu'il serait bien

aise de pouvoir tomber aux pieds de LL. MM. ; je lui ai répondu (charitablement) qu'à son âge, il avait à sWcuper d'un plus grand voyage que celui de Paris à Versailles. S'il était venu chez moi, comme il en avait Tintention, je Taurais traité poliment, mais comme il ne sortira plus de chez lui, nous ne nous reverrons pas; je m'en ferais un scrupule, et je ne vous donnerai jamais Toccasion devons scan^ daliser de mon indulgence ou mon indifférence pour des impiétés comme celles qu'il a mises au jour. Je vous jure que je ne lui donnerai signe de vie ni d^amitié, et vous verrez que je tiendrai parole.

A la suite de cette contrariété pour un gobelet, M. Tronehin fut appelé par les amis de Voltaire, auxquels il défendit de le laisser sortir de sa chambre, et de lui laisser recevoir qui que ce fût. Mais malgré toute la sollicitude et la prudente réserve de M. de Villelte, il se crut obligé de laisser arriver jusqu'à son hôte (qui, pour cette fois, souffrait réellement et cruellement d'une strangurie), madame Necker, accompagnée de M. Francklin, le plénipotentiaire américain, et de M. Balbâtre, l'organiste de Saint-Eustache. On fut enchanté de la vivacité d'esprit et de la recherche qu'il employa pour cajoler et captiver Tillustre épouse de M. le Contrôleur-général des finances, et bien qu'il souffrit d'un grand mal de tête, il voulut absolument flatter l'amour-propre de ce protégé de M™* Necker, c'està-dire le joueur de clavecin , auquel il fit exécuter une sonate pendant laquelle il s'endormit profondément.

On apprit^ le 20 février, que M. de Voltaire avait

les jambes enflées, et que le docteur Tronchîa

Payait envoyé se mettre au lit, en disant que, s'il ne

changeait pas de régime, il n'avait pas huit jours à

vivre.

On apprit aussi que M. de Voltaire avait été cruellement désappointé de ce que TEmpereur Joseph n'avait pas voulu s'arrêter à Ferney pour y voir ce grand philosophe, et que c'était en exécution de la promesse qu'il en avait faite à rimpéralrice , sa mère, attendu que la digne et judicieuse Marie- Thérèse a toujours regardé Voltaire comme étant le contempteur de la divinité, et par conséquent l'ennemi de Thumanité.

M"™* Necker avait permis à son autre acolyte , le docteur Francklin , d'amener avec lui M. son petit-fils, âgé de quatre ans, et par une sorte d'adulation ridicule, il supplia Voltaire de lui donner sa bénédiction. Le patriarche de Ferney , qui n'était pas moins dramaturge que le philosophe américain, se leva d'un air hiérophantique ; II imposa ses deux mains sur la lôte de ce petit bon-homme , et se mit à crier à tue-téte avec une voix du diable enrhuuié : Liberté, Tolérance et Probité ! Il faut convenir que lé mot probité se trouvait bien placé dans la bouche de Voltaire, et surtout s'il y comprenait la probité historique et scientifique.

M'"" du Barry vint prendre place à côté de M"^* Necker , qui lui fit des politesses infinies , et M. de Voltiiire acheva d'épuiser toutes ses formules de galanterie, de flagorneries et d'adoration. Il ne trouva rien de mieux séant que d'appeler M™* du Barry Votre Divinité , comme on dirait Votre Al-

fesse , et comme aurait pu faire un Grec da Bas- Empire à rimpératrice et Reine éternelle j au palais des Blaquernes, au temps des Cantacuzènes et des Parapinaz.

M. de Maurepas s'aventura jusqu'à parler du vif désir exprimé par cet estimable écrivain , lequel ambitionnait de venir à Versailles , afin de s'y pouvoir trouver sur le passage «de S. M. Mais le Roi déclara qu'il n'aimait ni n'estimait M. de Voltaire, et que c'était déjà beaucoup d'indulgence à lui de fermer les yeux sur sa présence à Paris. On espéra qo'il ne tarderait pas à s'en retourner à Ferney, comme il en donnait l'assurance, et les choses en étaient là lorsqu'il fut pris d'un crachement de sang dont M"* Denys s'effraya très justement. C'était à la suite des répétitions de sa tragédie d' Irène j dont il ayait pris la peine de déclamer tous les rôles, afin de guider les comédiens et de leur en donner le ton , disait-il. Comme il ne trouvait jamais qu'on pût et voulût crier assez fort, il ayait tant crié qu'il s'était rompu un vaisseau dans la poitrine , et Tronchin déclara formellement à ses parens et ses amis qu'il n'en reviendrait pas.

On imagina , pour le désennuyer, de lui faire lire, par M. Laharpe, une tragédie dudit M. Laharpe, mais il parut que la mauvaise déclamation de cet auteur ne le fatigua pas moins que les nombreuses corrections qu'il ne pouvait s'empêcher de lai indiquer. Il en eut un redoublement de fièvre, et Tronchin défendit qu'on lui parlât de littérature, de politique ni de religion surtout 1 Tronchin savait très bien ^^u'il allait mourir , mais ceci n'a rien

d'extraordinaire ou d'inconséquent de la part d'un

médecin calviniste , et surtout d'un homme de

Genève.

A partir de ce moment-là , on ne le laissa causer avec personne ; on ne faisait que le montrer à ceux qui venaient pour le voir ; il essayait de sourire el faisait une grimace accompagnée d'un signe de télé aux personnes qu'il voyait avec plaisir, et pour té<moigner que les autres lui déplaisaient , il se mettait à pousser des cris affreux ! ! ! Quand il avait été question de lui donner une garde-malade, il avait demandé qu'elle fût jeune et jolie : c'était une grande et belle fille âgée de vingt ans ; mais au commencement du carême où l'on entrait , Voltaire exigea qu'elle ne fit pas maigre. Il se divertissait à lui faire rompre son jeûne au moins cinq à six foifi par jour; il ne voulait jamais prendre une tasse de bouillon sans en faire boire é cette fille , qui finit par s'en impatienter et parle planter là. C'était un monstre, disait-il alors , une scélérate y un jésuite en cornette ; et, sans aucun doute, elle aurait fini par Téirangler ! H allait jusqu'à soutenir que cette fille éiait un garçon que les envieux de sa gloire avaient travesti pour l'empoisonner dans un clystère, et quand son auditoire était des plus bénévoles , il ajoutait que M. le Lieutenant-Général de police l'en avait fait prévenir.

Cependant la prudence de M. Tronchin fut alarmée de quelques paroles échappées à M. de Malesher* bes. Il avait été question de l'exiler de Paris , â raison de sa clinique anti -canonique ; et voilà M. Tronchin qui fait voltû-face i ses interdictions

1)Ë LA MARQUISE DE GRÉQUY. Il

j^ «liant déclarer à M^"" Denys, que, si M. soo oncle a des intentions religieuses à manifester, c^ sera pour le mieux. M"« Denys lui répondit qu'on o'y trouverait sûrement aucun empêchement de la part de son oncle, attendu qu'il avait Thabitude de se confesser et de se faire administrer toutes les foij^ qu'il se croyait bien malade, et qu'à sa propre connaissance et de compte fait par elle , il avait déJ9 reçu l'absolution sept à huit fois , depuis huit ou dix ans.

Le Curé de Saint-Sulpice envoya d'abord auprès de Voltaire un prêtre habitué de son église, appelé l'abbé Gauthier. Celui-ci fut satisfait de son entrevue préliminaire avec le philosophe, et M. le Curé, qui ne manqua pas de le visiter le lendemain matin, n'eut aucune peine à obtenir de lui cette déclaration que le malade écrivit au courant de la plume, et dont j'ai vu l'original entre les mains 4o fçu M. l'Archevêque :

« Ce 2 mars illS ^ étant a Paris, dans la « miison de M. le M'^^ de Villette, je soussigné, « François -Marie Arouet de Voltaire, Écuyer, «I Seigneur de Ferney, Semaise et autres lieux, à Gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi , (( l'un des quarante de l'Académie française , etc., « déclare que, me trouvant attaqué, depuis quatre ff jours, d'un vomissement de sang, i l'âge tt de quatre-vingt-quatre ans , et n'ayant pu me « rendre à l'église. Monsieur le Curé de Saim- « Sulpice, sur la paroisse duquel je me trouve,

lî SOUVENIRS

« ayant eu la charité d'ajouter à ses bonnes œuvres « celle d'envoyer auprès de moi M. l'abbé Gau- » thier, je me suis confessé à lui ; et que si Dieu u dispose de moi, je meurs dans la communion de « la sainte église , catholique , apostolique et ro- 9 maine, où j'ai eu le bonheur de naître , espérant a de la miséricorde divine qu'elle daignera me « pardonner mes péchés ; et je déclare que si j'ai « scandalisé l'Eglise, j'en demande humblement ce. pardon à Dieu et à elle. En foi de quoi , j'ai « signé en présence de M. l'abbé Mignot , mon- « neveu , et de M. le M'* de Villevieille, moiî ami , « les mêmes jour et an que dessus.

« VOLTAIHE. »

M. de Villette osait ajouter que Voltaire aurait dît à l'Abbé de Tersac, après avoir signé cette déclaration :

— a Vous avez raison, M. le Curé, il fautrentt trer dans le giron de l'Ëglise, il faut mourir dans « la religion de son père et de son pays : si j'étais ff aux bords du Gange, je voudrais expirer ayant « une queue de vache à la main. »

Le Curé de Saint-Sulpice m'a protesté que Voltaire n'avait rien dit de semblable en sa présence, et qu'il avait pleuré très abondamment après avoir écrit sa déclaration.

M. Tronchin, qui n'était pas marquis et qui ne se croyait pas inviolablement indépendant , comme M. de Villette, fil imprimer, dans le Journal de Paris, un bulletin des plus emphatiques au sujet de cet îA-

lusire malade, qui devait toujours voir, ainsi que Damodes , une épée suspendue par un fil au-dessus de sa tête, etc.

— M. ranatomiste , disait Voltaire au docteur Lorry, pourquoi vous étonnez vous de ce que je me suis confessé; vous me croyez donc bien impie?

• — Comment donc, lui répondit le docteur,

1 Vous craignez quW l^igaore et vous en faites gloire >

Vers de Voltaire, et celui-ci se prit à crier : — « Je veux m'en aller de cette maison-ci ! je ne veux tr pas être tyrannisé par mes amis, pas plus que par « mes ennemis, ni par les savans non plus que par « des ânes ; je ne veux pas qu'on jette mon corps à « la voirie I Je suis un enfant de Paris, entendez- « vous, un enfant bien né, qui n'a pas été trouvé « dans de la paille , et je veux qiie mes funérailles « soient aussi décentes que mon baptême ; j'y veux « des cierges à profusion , des cierges allumés I je « veux des tentures noires avec des litres de velours, « avec des croix d'argent, des larmes et des franges a d'argent, et les armes de M. de Voltaire de tous t les côtés. Je veux un drap mortuaire pour me « couvrir , un drap superbe , et de l'eau bénite « comme s'il en pleuvait ! — Ah ! juste Dieu , que « Je souffre ! Si ma nièce n'a pas l'esprit de me « trouver un autre logement où Ton veuille me « laisser mourir tranquille , je vas m'en aller à Fera ney; je mourrai en chemin, ça m'est égal... — « Allez au diable! dit-il à son neveu d'Hornoy qui « se disposait à l'interrompre , allez au diable ^ et

14 SOUVENIBS

« Uimez-moi faire des signes de croix tant que je

f voudrai ! »

Avant de procéder à Tadministration des sacre* mens, M. rArchevéque ordonna qu'il eût à faire une rétractaiion dans les règles, a Mais j'ai toujours « désavoué les écrits dont vous voulee parier, s'é- « cria-t-il , et toutes les impiétés qu'on m'attribue « sont des inventions calomnieuses!.... » On s'oc cupait à faire une liste des ouvrages qu'il aurait à désavouer , lorsque MM. Dalembert et Condorcet vinrent lui reprocher sa faiblesse. — f Je ne veux « pas qu'on me jette â la voirie! répliqua-t-il en « grinçant des dents , et si Ton finit par m'impa- « tienter, je sais bien ce que je ferai! je ferai un « vœu à sainte Geneviève; je le ferai publier dans « la Gazette de France; je ferai peindre un ex^oio a qui représentera Voltaire agenouillé devant la « châsse; et puis je ferai des amendes honorables ; « je donnerai toute ma fortune aux incurables; ent fin je vous ferai tous damner pour me sauver de

« la voirie Eh , mes amis, poursuivit-il avec

« une voix lamentable, Voltaire se meurt. Voltaire « crache son sang , ne voyez-vous pas que sa tète « s'en va, sa tète n'y est plus; laissez donc tranquille « un pauvre vieillard qui voudrait mourir en paix « avec son bon maître, le Roi de France, avec Mon- « seigneur TArchevêque , notre pasteur, et la bieu- « heureuse Geneviève de Nanterre, patronne de a Paris! »

« Savez^vous bien , reprit-il avec énergie, que ma ff grand'mère était très dévote à sainte Gemeviève , « et que son mari fut un des ivi porte-chasses à la

ff procession de A 683 ! Vous croyez peuMtre que « ce n^était rien du tout que de porter la châsse « de sainte Geneviève? Dites*-inoi donc cela pour c que je vous étrangle et que je vous arrache les ce yeuxl... »

Tous les Philosophes étaient consternés.

Quand ils se furent retirés, la fureur dans l'âaie, Voltaire se fit lire par le sieur Gagnière un ou deux chapitres de PIrUroductim à la Fie devoU (par saiot François de Sales), il s'endormit paisiblement, et comme il y eut pendant cinq à six jours un mieux sensible dans son état, il se remit â dicter des cor<reetions pour sa tragédie d7fé»# et fit écrire le plan d'une autre conception dramatique à laqueÛe il aurait donné le nom àWgathoole; il interrompait souvent ces travaux pour s'occupa des plus petits détails de ménage, et tous les mémoires du temps rapportent une histoire de couverture dont je n'a^ vais rien appris dans ce temps-là. C'était, nou^ disent-ils, un présent qu'il aurait voulu faire à sa garde-malade; mais il ne youlut donner que i5 livres pour cette couverture de laine, le marchand n'en voulait pas moins de >I7, et M''® Denis paraissait incliner à faire le sacrifice de ces deux livres tournois, lorqiie son oncle l'apostropha si rudement qu'elle en fondît en larmes ; il la menaça de la déshériter pour la forcer à devenir bonne mèniH gère; il injuria ce marchand qu'il appela filou, gredin, pilier de potence, et celui-ci remporta ses ballots de couvertures en vomissant des impréca^ tions. Il avait fait, de la rue Mouffetard au quai des Tbéatins, cinq à six voyages à partir de huit heures

16 SOUVËNiaS

du matin, et cette belle discussion pour 40 sous

dura toute la journée.

Cependant M™^ Vestris avait fini par apprendre son r6ie d'Irène à la satisfaction de Voltaire, et si mauvaise actrice qu'elle fût, on décida qu'elle y serait incomparable. La tragédie ne valait pas mieux que la comédienne, et le public en accueillit froidement la représentation. Mais comme elle ne fut pas sifflée, par suite de l'urbanité française et par égard du parterre, à raison de la renommée, de la vieillesse et de la maladie de Fauteur, on n^eut pas de peine à lui persuader que sa pièce avait été, «omme on dit en termes de coulisses, et de foyer, portée jusqu'aux nues; on ajouta que toutes ses allusions contre les prêtres avaient été saisies et applaudies avec une intelligence et par un enthousiasme admirables, et voilà qu'il prit la résolution d'assister à la deuxième représentation de son poème et de se transporter au Théâtre-Français. ]\|ine de VilJetle écrivit au Maréchal de Beauvau pour le prier de vouloir bien prêter sa loge à M. dâ Voltaire; et comme cette loge était une de celles de MM. les Premiers-Gentilshommes de la chambre et les capitaines des gardes-du-corps, M. de Beauvau commença par s'assurer si LL. MM. ne le trouve^^ raient pas mauvais. — Ce sera ridicule, et puis voilà tout; faites comme vous voudrez, lui dit le Roi. Mais laissons les acteurs et les machinistes ajuster leurs décorations philosophiques ; nous allons revenir à la Comédie-Française en sortant de l'Académie.

M. Dalembert avait organisé, quelques jours

avant celui dont je vous parle, une dépulation pour aller complimenter le patriarche de son encyclopédie. H paraît qu'il était bien aise de paraître en grand équipage, car il avait prié M. de Beauvau de lui prêter le sien. M. le secrétaire perpétuel et ses affidés s'y entassèrent à la demi-douzaine, mais il n'est pas vrai que le Prince de Beauvau fit partie de la députation.

Voltaire leur répondit poétiquement que les Muses et l'Apollon Musagète devaient être considérés comme les Déesses et le véritable Dieu de la médecine, attendu qu'Ësculape était le fils d'Apollon : il leur dit qu'il irait leur rendre visite au Louvre; il ajouta qu'il avait commandé chez Barchestre un carrosse magnifique, dont il aurait soin de faire hommage à l'Académie Française après son départ, et tout le reste de son allocution fut si misérablement plat ou si ridiculement emphatique que Dalembert en paraissait embarrassé. On ne manqua pas d'assurer que c'était par pure malice, et pour se venger de M. Dalembert qui l'avait contrarié sur le chapitre de sa confession . Dans tous les cas , c'était une vengeance de nouvelle espèce; mais on aurait soutenu que Voltaire était un meurtrier, un incendiaire et un empoisonneur , plutôt que de convenir qu'il avait pu faiblir ou déraisonner, tout naturellement.

Le bel équipage en question consistait dans un gros carrosse à fond bleu de ciel et tout parsemé d'étoiles d'or ; on ne manqua pas de le comparer au char de M. de TEmpirée dans la comédie de Piron; mais comme il avait été confectionné par les soins de M. de Villette qui ne faisait jamais rien

exécuter chez lui qu'en peinture à la détrempe^ sur des plafonds de toile et des lambris de carton, il se trouva que ces brillantes étoiles (astres philosophiques) étaient de simples découpures en papier doré qu'on avait appliquées à la colle ; et le soleil les fit se boursouffler, se déformer, se détacher et tomber si bel et si bien qu'il n'en resta presque pas sur ce firmament et cet horizon céleste, en cuir azuré. — On n'avait pas eu le temps, disait Belle-et*Bonne, et tous verrez qu'il fallait absolument une cariole Uranographique à l'ancien ami de la docte Emilie, autre personnage astronomique k i'é* quipollent?

Aucun des prélats ni des ecclésiastiques académiciens ne voulut se trouver à la séance , et Ton remarqua que l'Abbé de Boismont, qui n'avait pas été prévenu de ce qui devait s'y passer, se retira tout doucement lorsque Voltaire fut entré dans la salle. Celui-ci portait un vieux et vaste juste-aucorps en velours bleu galonné d'or ( assorti sur la couleur et le métal de la cariole), il avait des bas roulés à coin d'argent, et sa tête était ensevelie Idans une grande perruque è la Louis XIV, en cheveux bruns et non poudrés, qui lui cachait tellement la figure qu'on n'y voyait que deux yeux flamboyans comme ceux d'un chat sauvage : on avait placé son portrait au-dessus de son fauteuil, et pour cette fois, il se garda bien de chercher à se venger de M. Dalembert, aux dépens de sa réputation de belesprit. Il fut scintillant comme une escarboucle , et 06 fut, je crois bien, ce jour-lâ, qu'il recommanda le mot tragédien à ceux des académiciens qui s^oc-

cupaient du dictionnaire; il est assez connu quHl leur dit avec assez de jugement et beaucoup d'esprit : La langue française est comme une pauvresse orgueilleuse, elle se fâche quand on lui fait Taumône, il y faut mettre de l'adresse.

Le continuateur des mémoirei» de Bachaumont rapporte la même chose en d'autres termes, mais je préfère ma version comme élant plus élégante, et parce que je la liens d'un auditeur très exact et très mémoratif, M. deBeauvau.

Voilà donc M. de Voltaire à la Comédie-Française, en face de M. le Comte d'Artois , et ce que M™* de la Reynière y trouva de plus singulier, c'était de voir un gentilhomme ordinaire de la chambre, dans la loge des Premiers gentilshommes, et à la place d'honneur encore t elle en a parlé jusqu'en >I792.

Le parterre avait exigé que M. de Voltaire ne restât pas assis derrière M"™^ Denys et M"*® de Villette, et je trouvai qu'il avait raison. Quand on eut crié, pendart quelque temps, des vivat et des bravo/ on entendit une grosse voix qui sortait d'une baignoire et qui disait : La couronne! la couronne!,.,. et l'on vit alors le comédien Brizard entrer dans cette grande loge avec une couronne à la main. Il entreprit de la placer sur la tête du vieux poète, qui s'en défendit modestement el se débattit supérieurement bien. Il avait manœuvré de manière à s'emparer de 'ladite couronne à dessein d'en faire hommage à M^'^de Villette, et c'était une couronne de laurier, s'il vous plaît ^ Le parterre en fut tellement scandalisé qu'on aurait dit assi(»ter à la fin du

monde; el comme il ne unissait pas de trépigner, rugir et tempêter, M. de Graon s^en vint dire à Voltaire : — Monsieur, rendez-nous le service de vous laisser faire; ayez la bonté de vous laisser couronner; et ce disant, il y procéda sans autre cérémonie. M. de Voltaire resta coiffé de cette manière tout le reste de la soirée, et chacun trouva que Teffet de cette couronne olympique sur une si grande perruque et sur un si petit visage avait quelque chose de bien étonnant.

La tragédie ne fut ni bien écoutée ni fort applaudie; mais, entre les deux pièces, il y eut un bel intermède imprévu comme la couronne. On releva la toile, et Ton vit tous les comédiens , les comédiennes, et les autres employés de ce théâtre, qui tenaient des palmes d'osier, des bouquets, des guirlandes et autres artifices en papier de couleur, et tous ces honnêtes gens se dessinaient en belles postures autour d'un buste de M. de Voltaire, lequel était couronné d'étoiles d'or et guindé sur un fût de colonne. On sonna des fanfares , on récita des vers; et M™*' Vestris, grosse et grasse actrice, qui grasseyait à la rouennaise, et qui venait de jouer le rôle d'Irène en habit de Chinoise, M"'^ Vestris se mit à déclamer un morceau de poésie composé pour la circonstance, avec une emphase égale a l'extravagance du reste de la scène. C'étaient des vers de M. de Saint-Marc, et je vous dirai que M. de Saint- Marc était encore un marquis de contrebande , qui rimait à la suite de rEncyclopédie. Il était l'auteur d'un poème sur le langage des fleurs sans soucis, disait-il, on pourrait ajouter sans pensées^ et je me

souviens que, dans une épitre à VApoUon-Sopkoele, auteur de la Henriade, il ayait cru devoir parler de la poule-m-pot, qu'il appelait délicatement : « L*épouse du chantre du jour. »

) M. de Yiliette avait eu soin d'aposter cinq ou Isix mauvais garçons , pour remplacer les chevaux ^du carrosse étoile et pour le traîner triomphalement dans les rues , ce qui aurait été superbe aux flambeaux 1 On avait compté sur la concurrence , et ces beaux messieurs avaient commencé par couper les traits des chevaux ; mais on fut obligé de les rafistoler comme on put vingt minutes après^ -attendu que personne ne voulut *s'atteler avec eux fur cet équipage burlesque. M. de Voltaire se trouva forcé d'attendre que son harnois fût raccommodé ; il avait grand froid. — Si j'avais pu supposer, dit-il impatiemment, qu'on voulût faire une sottise pareille, je me serais bien gardé de venir ici 1 mais ceci n'empêcha pas de croire que s'il s'était trouvé des traineurs en assez grand nombre, il en aurait été transporté de satisfaction.

Le couronnement et l'apotliéose de M. de Vollaire ont été la fidèle image de tous les triomphes et de touies les joies de ce monde. — « Je vous conseille de venir m'en féliciter, » disait-il en montrant ses poings fermés ; « ignorez-vous donc que la Reine a était à l'Opéra et qu'elle n'avait pas daigné venir « à la Comédie-Française le jour de cette représen- « tation d'Irène! Ne savez-vous point que tout le « monde a fait semblant de s'ennuyer en voyant « jouer cette pièce à Versailles, et que parce que la « Reine a baillé (elle avait apparemment des maux

« d^eètomaf), on a b.iillé dans toute la Falle à se é démettre les mâclioirés ? Je n'ai pas besoin de <r TOUS dire que ce monstre de Père Beau regard ,

* ancien Jésuite, a prêché devant la famille royale, <t et qu'il a tonné sur la gloire dont on âflectait de « couvrir le chef audacieux d'une secte impie, h « détracteur de la religion, le destructeur de la morale 9 publique et des bonnes mœurs, car voiiA les propres « paroles dont il s'est servi ; et comme le Roi n'a

* pas eu l'air de désapprouver cetie di;)tribe évan-

* gélique, vous voyez bien, poursuivait-il en gémis- 4 sant, qu'il me faut renoncer à l'espérance de me « voir accueilli favorablement et honorablement « par Leurs Majestés I Vous venez me parler de M l'enthousiasme de votre public , et je vous dirai « que le public ne vaut pas mieux que les court!- A sans ! » Là-dessus arrivait un long récit de la déconvenue qu'il avait essuyée dans une étude, ches un procureur au Châtelet, qui s'appelait Maître Kellor et qui était le gendre du bonhomme Lurot , mon receveur des rentes et l'un des marguilliers de Saini-Merry. Cet homme était chargé de le poursuivre pour une vieille créance de la succession àei frères Paris, mais il était persuadé que M. Arouet, dit de Voltaire, devait être mort depuis long-temps» — H parait que vous avez fait des livres assez j(»lis, lui dit ce procureur, et puisque vous n'êtes pas mort et que vous élesyenuchez nous, voilà, parhieu, qui va se trouver juste comme un gant ! je m'en vas vous faire faire la connaissance de mon second clerc qui a fait pour la fête de madame Lurot, ma belle**

mère, une chanson des plus charmantes (1)1 Voltaire en avait à raconter pour une heure, et quand on avait le malheur d'en rire, il se mettait en fureur. Il n'était pourtant pas guéri de ses hémorragies pectorales, il ne vivait que de purée de fèves, et du reste il était si pleinement rassuré sur son état, que dans une seule et môme journée, il alla se faire de fête à une séance maçonique de la loge des Neuf-SœurSj où le grade de Rose-croix lui fut conféré par M. le Duc d'Orléans. Il fut ensuite assister a une représentation de C Amant romanesque de M'"« de Montesson, chez elle, et finalement il alla souper chez la Maréchale de Luxembourg où je ne m'étais pas souciée de le rencontrer. Il y fut singulièrement aimable pour votre père , auquel il assura qu'il ne manquerait pas de venir me voir le lendemain. Mais il était sorti pour la dernière fois de sa vie : il eut un accès de fièvre ardente avec une forte hémorragie pendant la nuit ; j'envoyai demander de ses nouvelles en représailles de ses complimens, et celles que René Dupont me rapporta furent celles-ci. On ne laissait monter absolument personne et l'on n'en disait pas moins, à la porte de M. de Villette où Ton montrait un bulletin favorable, mais qui n'était signé d'aucun médecin, que M. de Voltaire était

(t) < — Je suis bien aise de faire sa coonaissance, votre coo« Daissance, au lieu de faire connaissance avec elle, et connaissance atec vous.

J^espère que tous aurez soin d'abandonner cette locution vicieuse et ridicule aux Alsaciens, à qui tous les prince» allemands et leurs envoyés tudesques l'ont empruntée.

aussi bien que possible. On supposait dans le quartier quMI était déjà naort, et c'était un bruit prématuré, comme tons allez voir.

M. l'ArcheTéque avait envoyé le promoteur de son officialité pour se concerter avec le malade, et M. de Vîllette était venu se mettre à la traverse en assurant qu'il était hors d'état de pouvoir écrire ou parler. Tous les philosophes étaient dans une angoisse abominable, et pour entraver les négociations de Fofficialité métropolitaine, on imagina d'embarquer et d'embarrasser le clergé paroissial de Saint- Sutpice dans une correspondance avec M. de Voltaire, à l'effet de gagner du temps. Il avait si bien la té(e à lui , Voltaire, qu'il écrivit dans la soirée de ce jour-là ce qu'on va lire, et Ton ne saurait douter qu'il ne fût l'unique auteur de cette lettre où Ton reconnaît ce ton de persiflage honnête et perfide dont cet homme avait le secret et dont on ne savait quelquefois comment se fâcher.

A Ucmieur le Curi de St.^ulpice.

Monsieur,

« M. le M*' de Villette a cru pouvoir m'assurer

«r que si j'avais pris la liberté de m'adresser à vous-

«r même pour entendre ma confession, car ce n'est

« plus de ma déclaration qu'il s'agit, vous auriez eu

« la bonté de quitter vos importantes occupations

<c pour venir auprès de moi, et pour y remplir une

« fonction qui me paraîtrait subalterne, attendu

fc surtout que je ne suis qu'un passager dans votre

« département. M. TabbéGauthier avait commencé « par me faire l'honneur de m'écrire aussitôt qu'il n avait entendu parler de ma maladie, et j'étais « fondé a croire, que demeurant sur votre paroisse, « il était envoyé par vous. Je vous regarde, Mon- « sieur, comme un personnage du premier ordre a dans l'État; je sais que vous soulagez les pau- « vres en apôtre et que vous les faites travailler en « administrateur éclairé, en ministre habile et gé- « néreux ; plus je respecte votre personne et votre « ministère, plus j'ai craint d'abuser de vos extrô- « mes bontés. Je n'ai considéré que ce que je dois « à votre naissance, à votre état et à votre mérite; « vous êtes un général à qui j'ai demandé pour « sauvegarde un soldat, homme d'expérience et de « probité. Je vous supplie de me pardonner d'avoir « ignoré la condescendance avec laquelle vous seriez « descendu jusqu'à moi. Pardonnez-moi aussi l'im- « portunité de cette lettre : elle n'exige pas l'em- « barras. d'une réponse; et vos momens sont trop ce précieux pour que j'ose en désirer. J'ai l'honneur t d'être avec une vénération remplie de confiance « et de respect,

« Monsieur,

« Votre très-humble et trèsobéissant serviteur, Voltaire, « Gentilhomme ordinaire de la chambre da ROI.

t Ce jeudi 14 , è dix hfures après midi.

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