‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 18 sur 36 · VI. S · texte numérisé non relu

VI. S

Bien altaqaé, bien garanti, notre Curé lui répondit sans sortir de la gravité convenable et dans un style assez admiratif pour ne pas être accusé d'i* gnorance du monde et d'excès de rigidité : il y mêla des vérités sévères, assorties à ses fonctions ainsi qu'à la situation de ce passager sur son département; il ne fit attendre le laquais de M. de Yillette que pendant un quart d'heure et lui fit donner cette réponse.

« Tous mes paroissiens, Monsieur, ont droit à « des soins égaux de ma part; c'est la nécessité « seule qui peut m'obliger à les partager avec mes Il collaborateurs, mais un homme tel que Monsieur t de Voltaire est fait pour attirer une attention par- « ticulière; sa célébrité, qui fixe sur lui tous les il yeux de la capitale de ce grand royaume, et peut- II être l'attention de l'Europe, est bien digne d'atti- « rer, on en conviendra, toute la sollicitude pastorale « et l'attention d'un Curé.

ic Si tout ce que vous avez fuit était nécessaire, ff Monsieur, c'était autant que cela pouvait être « utile et consolant pour vous d«Tns le danger qui « vous menaçait et la maladie qui vous menace en- «r core. Mon ministère ayant pour objet le bonheur « de l'homme, en tournant à son profit les mal- « heurs inséparables de sa condition, et en dissi- « pant, aux lumières de la science et de la foi, les « ténèbres qui offusquent sa raison et qui voudraient « en borner l'exercice dans le cercle étroit de cette « misérable vie, jugez avec quel empressement je

« dois en offrir Tassistance à récrivain le plQ9 re*

fl nommé de son époque, à celui dont le bon exem^

« pie aurait sûrement des milliers d'imitateurs, et

« surtout. Monsieur, dans la circonstance où tous

« TOUS trouvez, circonstance imposante, importante

« à rédificalion des autres, importante à tons les

« principes de la foi chrétienne, sans lesquels la

u société ne saurait être qu'un assemblage de nié-

fl clians et d'insensés, divisés par leurs passions et

« tourmentés par leur incertitude.

« Je sais que vous êtes bienfaisant; ai vous me

« permettez d'aller vous entretenir, j'espère vous

c convaincre qu'en adoptant sincèrement et parfai-

f tement la sublime philosophie de l'Évangile, voua

fl pourriez faire le plus grand bien; vous pourriez

« ajouter a la gloire d'avoir fait parvenir l'esprit

« humain au comble du savoir, le mérite d'avoir

« édifié le monde. La sagesse divine, revêtue de

a notre nature, vous a donné la juste idée du dé-

c vouement et de la perfection, elle en a fonrni le

« parfait modèle, et vous ne le trouverez nulle au-

« tre part que dans la divine personne de notre

« Seigneur Jésus-Christ.

« Vous me comblez de choses obligeantes que je

« ne mérite certainement pas; il est au-dessus de

€ mes forces d'y correspondre et d'y répondre^ en

« agissant à l'envi des savans et beauic esprits qui

ce vous portent avec tant d'empressement le tribut de

« leurs hommages et de leur admiration; le rôle

« qui m'est assigné près de vous, Monsieur, est

« plus modeste, plus sévère et plus utile. Je vous

« offre avec empressement et sincérité mon

« tance et mes vœux pour votre solide bonheur.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

« h deTEBSAG, « Curé de cette paroisse.

• Ce jeudi , onze heures et demie du soir. »

M. de Villette prit la liberté d'intervenir dans la correspondance en répondant , au nom de M. de Voltaire , à M. de Tersac , et celui-ci fit dire à toua les deux que , si l'on entreprenait de faire tourner les choses en mystification profanatoire, il s'abstiendrait d'y participer, et qu'il aurait soin d'en référer à son supérieur ecclésiastique. On s'effraya de celte réplique; on n'osait pas se commettre ouvertement avec un Archevêque de Paris , avec un Prélat tel que M. de Beaumont , et M"'^ Denys s'empressa d'écrire en conséquence. Elle affirmait à M. le Curé que son oncle était hors d'état de pouvoir proférer deux phrases de suite*; mais elle ajouta qu'il avait conservé toute sa lucidité de jugement et d'esprit , qu'il ne demandait pas mieux que d'entrer en conférence avec M. le Curé de Saint-Sulpice , qu'il appelait le bon Pasteur , et qu'elle ne manquerait pas de le faire avertir aussitôt que Tétat du malade pourrait lui permettre de parler, sans provoquer un nouvel accident. Nouvelle et dernière lettre pastorale, à ce que m'a dit M. de Tersac : il écrivit non pas a M'"' Denys, mais à Voltaire , en lui disant

que dans une entreTue dogmatique avec un docteur de Sorbonne, il aurait plutôt Toccasion d'écouter que celle de parler ; qu'il n'aurait a proférer que des monosyllabes , et que , s'il ne pouvait faire que des signes de tète affirmatifs , on s'en contenterait. On ne montra pas cette lettre a Voltaire ; on le séquestra comme un testament olographe; et quand on envoya chercher M. deTersac, c'est qu'il était è la dernière extrémité. Celui-ci refusa d'administrer les sacremens de l'Église; il se mit à genoux au milieu de la chambre ; il y fit à voix basse une prière qui dura sept a huit minutes, et s'en retourna sans avoir adressé la parole à aucune personne de la uiaison.

Tout ce qu'on a dit et publié sur ses discussions théologiques avec le vieux philosophe est de pure invention.

Tout ce qu'on a pu savoir sur les derniers momens de Voltaire , qui n'avaient eu pour témoins que des philosophes, c'est qu'il avait passé deux jours et deux nuits dans une succession continuelle de fureurs, de rugissemens féroces et de saletés horribles. On Teniendait crier de la loge du suisse à rhôtel de Nesie , et les sœurs du Tiers-Ordre qui l'ensevelirent , avaient eu peur de le toucher, tant l'expression de son visage était épouvantable; ce qui , dirent-elles à mes gens , n'est pas ordinaire après la mort.

Quand on eut pris la résolution de le faire partir pour Scellières en chaise de poste, assis à côté de M. Mignot, et suspendu par dessous les bras au moyen d'une corde, ort envoya chercher les mômes

sœurs pour le dépaqueter de son suaire et pour

i'habiiler eu voyageur malade ; mais elles refusèrent

de faire une mascarade avec un cadavre. On alla

jusqu'à leur proposer vingt-cinq louis, et ce fut

inutilement.

On Tenterra donc clandestinement dans un village a quarante lieues de Paris. M. TÉvôque de Troyes fit informer contre Tofficiant, qu'on recon^ nut avoir été trompé par une sorte d'acte en démissoire, attribué faussement à M. de Tersac, On fit défendre à tous les journalistes de parler de la mort de Voltaire et de faire l'éloge de ses œuvres. On défendit aux comédiens de jouer ses pièces, et vpilà tout ce qu'il en fut, parce que la famille Necker avait obtenu de M. de Maurepas que le Gouverne-ment ne poursuivit point les faussaires. Voici la critique de Voltaire en forme d'épitaphe , et l'on m'a dit qu'elle avait été composée par l'abbé Millot, son collègue à l'Académie Française. Je vous dirai, pendant que j'y pense, à propos de cet abbé Millot, qu'il avait le fin génie de l'épigramme latine , et qu'il était tout-à-fait incapable de se moquer de personne en français : disposition singulière et qui me paraissait analogue à celle de M"® de Croûy, qui ne pouvait jamais prier le bon Dieu qu'en patois flamand. L'abbé Millot avait fait un joli jeu de mots sur la mort d'un vieux M. de Fleury, que la Baso<che appelait dur-à-cuire y et qui n'avait jamais eu d'enfans quoiqu'il se fût marié quatre ou cinq fois :

« FLOBUIT SINE FRDCTU, DSFLOftUlT SINfi LITCTU. » Fleurî

sans fruit , et défleuri sans larmes. Ecoutez cette épitaphe de Voltaire :

Ëo tibi dignum lapide Voltariam Qui In poesi magnas , In historia parvus , In pliilosopbia minimiu, In religione nuUus ; Gujus Ingeniuin acre^ Judicium prœcepS| Improbitas summa ;

Gui Arrisere mulierculsj Plausere scioli , Favere prophani; Quem Irrisorem bominum , Deûmque , Senatus , populusque , atbeo-physicas »

iEre collecte Slaiuâ donavit (I).

(4) « Cette épigramme a eu le sort de tontes les airoeités ^ « Thorreur en est retombée sur son auteur. Son esprit est missi « faux que son âme est atroce; il vaudrait mieux qu^un pareil « empoisonneur public fût un assassin ; ce dernier n'est funeste « qu^à quelques individus , tandis que Tautre peut égarer et « eorrompre des générations entières, et que les effets du poisoa « qu^il a répandu subsistent em-ore après lui. Daas les pays « policés y pour attester la sagesse des lois , de pareilles épi- • grammes mériteraient le dernier supplice, et tout au moins « celui dn carcan! I ! » Celte impréc^ition fougueuse est extraite de la correspondance philosophique de M. Griinm, k Toccasioa d^uoe épigramme contre M. de Voltaire , et Ton voit comment les philosophes du dix-huitième siècle entendaient la tolérance? « Voltaire n'a pas vu tont ce qu'il faisait , » disait souvent Mme de Créquy, « mais il a fait tout ce que nous voyons. • Od trouve dans lei manuscrits du chevalier de Montbarrey ^e

On apprit quelque temps après que l'inipératrice Catherine de Russie avait acheté de M"*^ Denys la bibliothèque de son oncle; ( il devait s'y trouver de belles choses en marge !...) et la sensible héritière de Ferney ne manqua pas de faire circuler dans tout Paris la belle épitre qui suit.

Lettre de S. M. l'Impérairice de toutes les Russies à la nièce d'un grand homme,

« Je viens d'apprendre, Madame, que vous con-

« sentez à remettre entre mes mains ce dépôt pré-

« cieux que M. votre oncle vous a confié^ cette biblio-

« thèque que les âmes sensibles ne verront jamais

H sans se souvenir que ce grand homme sut ins-

ff pirer aux humains cette bienveillance universelle

« que tous ses écrits, même ceux de pur agrément,

« respirent. (// faut respirer après cette longue période

u à la moscovite.) Personne avant lui n'écrivit ainsi

• que lui, il servira d'exemple et de modèle à la

« race future ; ( bonne espérance et belle prophétie I )

« mais il faudrait unir le génie à la philosophie, aux

« connaissances et aux agrémens, en un mot être

« semblable à M. de Voltaire, pour l'égaler ; {voilà

« qui n'est pas contestable): et si j'ai partagé avec

d toute l'Europe, vos regrets, Madame, sur la perte

« de cet homme incomparable , vous vous êtes mise

Mme de Gr^uy répondit un jour , à je ne sais quelle sotto question de Milady Graven ; « Non , Madame , c^était da temp» « d^un roi de France qui s'appelait Louis XV et qui TÎyaitsout « k règ^ne de Voltaire ! • (Note de l'Éditeur.)

DE LA MÂRQUISS DE GRËQUY. Il

t en droit de participer à la reconnaissance que je

fl dois à ses écrits. (Et commmi donc cda. Princesse?

f m vous vendant ces mimes écrits et ses manuscrits ?)

« Je suis, sans doute, très sensible à l'estims et à la

f confiance que vous me marquez , ( Mais c'est trop

• juste , et tout le monde sait combien vous êtes digne

« d^ estime I) Il m'est bien flatteur de voir qu'elles

t sont héréditaires dans TOire famille, et la noblesse

f de VOS procédés vous est caution de mes senti*

f mens à Totre égard. J'ai chargé M. Grimm de

t TOUS remettre quelques témoignages, dont je vous

t prie de faire usage. •

• Signé, Cathbbiiib (4). »

Les témoignages dont elle priait M"*® Denys de faire usage consistaient dans une somme de cinquante mille écus, payable à vue sur MM. Laborde et Laballue , sans compter une garniture de pelisse et des manchons.

Voyez pourtant l'effet du crime et du remords, et voyez la lâcheté du vice I La Czarine , veuve de Pierre III, cette femme courageuse, cette princesse victorieuse et législatrice, avait peur de nos phijosophes. Elle en était réduite a les soudoyer, a flagorner platement une sotte bourgeoise, afin d'acheter les

(t) M. Grimm , illustre correspondant de cette impératrice h Paris , n^a pas cru devoir publier cette barbare et tartare épltre , mais vous pourrei dire à ceux qui douteraient de sa réalilë , ^tt'eile avait été recueillie par le continuateur de Bachaumont.

tNoêedeVAuimur.)

louanges, la protection vénale, et tout au moins ie silence de ces méchans écrivains. Pour un motif ou pour un autre, il est à remarquer que tous les souverains étrangers (cVsl-à-dire ceux du nord de l'Europe) en faisaient autant. 11 est à remarquer aussi que tous les souverains qui ne sont pas catholiques ont la même affectation de prévenance universelle, de générosité sentimentale , de simplicité ridicule et de bienveillance hypocrite. Si je ne vous ai pas entretenu successivement du Roi de Danemark et du Roi de Suède , du philosophe Joseph TI , du Prince Henry de Prusse et du Comte du Nord, c'est tout uniment pour ne pas réveiller en moi les sentimens d'impatience et d'irritation qu'ils me causaient à Paris. Tout ce que je vous dirai sur ces illustres voyageurs , c'est que la gaucherie de leur enthousiasme et de leurs adulations pour de misérables écrivassiers nous faisait soulever le coeur* — Mon Dieu , disait l'Abbesse de St-Àntoine, alors Mademoiselle de Beauvau , comme tous ces Princes philosophes ont l'air fade et comme ils sont doucereux 1 On dirait qu'ils vous poissent aux doigts et que ce sont des Rois de pâte de guimauve (4).

(I) ■ M. Glérisseau, Parchitecte, ayant eu Thonneur de trayailler pour S. M. rimpératrice de Russie , s^était imagiDé qu'à ce litre , M. le Comte du Nord ne pouvait se dispenser de l'accueillir avec la distinction la plus marquée. Ayant été invité à se trouver dans la maison'de M"»^' de la Reynière avec tous les artistes qui avaient contribué h la décoration de cette belle demeure, le jour où M. le Comte du Nord devait y venir, — M. le Comte, lui dit-il en Pabordant, je me suis fait écrire plusieurs fois inutilement à voire porte.

Il ÎHUi que je vous parle d'une singulière discus- »ioii que Tlmpératrice Catherine et sa chancellerie des affaires étrangères avaient entrepris de soutenir contre Topinion publique. Elle a duré longues années ; je n'ai jamais voulu prendre parti pour ou contre , et je vais me borner à vous rapporter les trois pièces du procès.

Les nouvelles à la main avaient publié Tarticle suivant (qui n'avait surpris personne) , en Tannée 177^ :

« Madame d'Aubans vient de mourir dans sa jo- «r lieraaisonde Vitry, près Paris. Elle paraissait t âgée de plus de quatre-vingts ans. Elle habitait

H j'y suis retourné pour avoir Phonneur de vous voir et je « ne TOUS ai jamais trouvé. — J'ensuis fâché, monsieur Clé- • risseau : j*espère que vous voudrez bien m'en dédommager. a -^ Non , M. le Comte , vous ne m'avez pas reçu parce que vous « n'avez pas voulu me recevoir, et c'est très mal a vous , mais « j'en écrirai à Mme votre mère. —Je vou^ prie de m'excuser, tr je sens, je vous assure , tout ce que j'ai perdu.,.. On avait « beau le rappeler à lui-même ; la confusion de M"*^ et de M. de « la Reynière était à son comble , on ne pouvait l'empêcher de f poursuivre , et si l'on n'était parvenu à le mettre dehors , il « gronderait encore. Ce n'est pas la première querelle de M. Glé- « risseau avec des létes couronnées; il en a eu une avec Vïim- « pereur qui ne le cède guère à celle-ci. o Ce passage est extrait de la correspondance lilléraire et philosophique de M. le Baron Grimm , et quand on pense que ce même Comte du Mord est devenu l'Empereur Paul , on ne saurait assez admirer les efforts qu'il avait dû faire ^ afin de se plier à ce qu'on prenait alors pour les mceurs de la France. Je suis fâchée qu'il n'ait pas ▼u notre manière de procéder avec les philosophes et les Clé. risseau , ce farouche Autocrate ! ( Note de V Auteur, j

36 SOUVKNIKS

ee village depuis longues années, et n'était pas sortie de chez elle depuis la mort de M. d'Argenson qu'elle avait été visiter é Versailles , où tout le monde ne manqua pas de Tobserver avec curiosité. Elle ne laisse point d'héritiers naturels , et son testament désigne la Duchesse de Holstein pour sa légataire universelle. Il se trouve que cette princesse n'existe plus , ce qui cause un grand embarras à M . l'Abbé de Sainte-Geneviève, exécuteur testamentaire de M*"® d'Aubans, dont il ne sait comment remplir les dernières intentions , parce que les héritiers de la Duchesse de Holstein ne lui sont pas connus , et que le fisc s'est présenté pour recueillir cet héritage au profit du Roi , en vertu du droit d'aubaine. L'Abbé de Sainte- Geneviève a eu l'honneur d'obtenir une audience de Sa Majesté , à la suite de laquelle est arrivé Tordre de cesser toute espèce de poursuites fiscales. On fait en ce moment la vente du mobilier et des autres effets de M"""" d'Aubans qui , comme on sait , ne voyait et ne recevait jamais personne que son directeur et M. l'ambassadeur de l'Empire. Une grande foule de curieux se porte journellement a Vitry, pour assister à l'inventaire d'une personne et d'une maison , dont l'attention publique était si fortement préoccupée depuis si longtemps. Voici une pièce qui nous a été communiquée par un seigneur étranger, dont les informations partent de bonne source , et dont la sincéritA n'est pas suspecte.

9 Personne n^ignore que le Czar de Moscovie ,

t Pierre I^*^, avait un fils qui était le plus méchant

« des hommes y et qui avait épousé la Princesse

« Charlotte de Brunswick, sœur de Tlmpératrice

« Elisabeth , femme de Charles YI.

« Le caractère du Gzarowitz ne fut pas adouci par

« l'amabilité , la vertu , les grâces et l'esprit de cette

<r princesse. Il la maltraitait souvent; et, chose in-

f croyable, il essaya de l'empoisonner, et récidiva

« ses tentatives jusqu'à neuf fois; mais elle fut

« heureusement secourue, si bien à propos et avec

(« tant de dévouement , de sollicitude et d'efficacité,

n par son médecin , le docteur Sandick , qu'elle n'en

ff perdit ni la vie ni la santé. Le Czarowitz était

n amoureux fou d'une demoiselle russe de la famille

<f Nariskin, qu'il voulait épouser, et dont l'ambi-

« tion n'était pas douteuse. C'était , du reste , une

<v créature aussi perverse et aussi barbare que lui.

M Ce monstre , voulant consommer son crime à

•f quelque prix et de quelque manière que ce fût,

ff s'emporta un jour jusqu'à frapper la Princesse

« Charlotte , et lui porter de si furieux coups de

« pied dans le ventre, qu'elle en tomba évanouie

a et noyée dans son sang. Son Altesse Royale était

« grosse de huit mois.

« Ses femmes et ses officiers accoururent, et le

« Czarowitz partit aussitôt pour aller s'enfermer

« dans une maison de campagne > étant bien per-

« suadé qu'il apprendrait sa mort le lendemain.

« Malheureusement pour cette Princesse , le Czar

« Pierre était alors dans une de ces tournées qu'il

• a faites par toutes les contrées de l'Europe. Éloi- VL 5

gnée du Gzar et de sa famille , se Toyant livrée à la haine et à^ la brutalité d'un prince féroce, maître absolu dans une cour esclave , au moment de succomiber par le fer ou par le poison , enfin , ne pouvant fuir parce qu'elle était gardée dans son appartement comme dans une prison , et ne pouvant non plus écrire à ses parens, parce que sa correspondance aurait été saisie, S. A. R. trouva sûrement que le seul moyen de se soustraire a la tyrannie du Czarowitz , était défaire semblant de mourir et de se faire passer pour morte ; moyen qui lui fut suggéré , dit-on , par la comtesse de Warbeck , née Comtesse de Konigsmark, laquelle employa bea ucoup d'arge n t pour gagner les femmes de la Princesse , et pour obtenir de son médecin et de son gentilhomme de la chambre , de certaines dispositions qui ne permettraient pas de reconnaître la vérité relativement au corps humain qui remplacerait celui de S. A. R. « M""" de Warbeck , Dame hanovrienne, alliée de la Princesse Charlotte, s'en fut annoncer au Czarowitz la mort de son épouse. Elle aperçut aisément qu'il en éprouvait une joie féroce. Il prescrivit de l'ensevelir promptement et de Tinhumer avec le moins de cérémonie possible. On dépécha des courriers par toute l'Europe, et toute l'Allemagne porta le deuil d'une petite servante du Palais de St.-Pétersbourg.

« La Princesse se sauva pnr les soins de la Comtesse de Warbeck, qui lui donna pour la conduire en Suède un vieux domestique de con- Oance; ensuite elle vint se réfugier à Paris, où

« elle espérait avec raison pouvoir se cacher avec « moins de difficulté ; mais ayant conçu des in* « quiétudes au sujet d^un secrétaire du Prince « Courakin, Ambassadeur du czar, qui Favait re^ « gardée d'un air observateur. et surpris, elle par«- « tit brusquement pour la Louisiane, accompagnée « de ce domestique, qu'elle faisait passer pour son « père, et d'une femme livonienne dont personne « ne pouvait entendre le langage, et qui ne pou- « vait d'ailleurs commettre aucune indiscrétion , « parce qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Tout « donne à penser aussi que cette femme ne la con-> t naissait pas autrement que pour être la fille « de cet Allemand , qui :portait le nom de « Wolf.

« A son arrivée dans cette colonie française , « elle excita la curiosité de tous les habitans. S« <c fortune avait Ta pparence d'une honorable médio- (f crité. Sa conduite.était non-seulement régulière, « mais édifiante, et M. Févéquede Québec en fit « l'objet d'une remarque dans une de ses dépèches « a M. de Maurepas.

« Un officier français, nommé le (Chevalier « d'Aubaos, croit la reconnaître. H avait été deux a ans plus t6t solliciter de. L'emploi à Saint-Peters- « bourg, et quand il était allé par curiosité dans . « la chapelle du palais, l'air mélancolique et malm heureux de S. A. R. l'avait tellement frappé, que « son image lui était incessamment présente. Tout « incroyable que lui parait cette vision, il ne peut « douter de sa réalité. Il a la prudence et la dis- « crétion de n'en rien témoigner à la princesse.

« mais il cherche à se rendre utile au vieux M. Wolf,

« lequel avait manifesté le projet et l'intention d'é-

« tablir une habitation coloniale. Le jeune officier

« se charge de tous les arrangemens préliminaires;

« il fait réaliser une centaine de mille francs qu'il

« avait de patrimoine, en Champagne, où sa fa-

« mille est réputée pour considérable; il achète

« des terres et des esclaves ; enfin, il organise et

« dispose un établissement de culture en société.

' « Dans la familiarité qui s'ensuit avec M*""® Wolf,

« il avoue qu'il croit la reconnaître, et le premier

« mouvement de cette jeune femme est celui du

« désespoir; mais se rassurant sur l'expérience

« qu'elle avait faite de la prudence naturelle et de

« la disciétion de M. d'Aubans, elle lui fait jurer

a qu'il en gardera le secret le plus inviolable, et

« finit par se rassurer. Quelques mois après, les

u gazettes d'Europe annoncèrent la catastrophe

« qui venait d'arriver en Russie, et dont le dé*

« nouement fut la mort du Czarowitz. La Prin-

« cesse, sa veuve, était morte civilement, elle se

« trouva honteuse et découragée de tout ce qu'il

« fallait faire et de ce qu'il faudrait subir pour

« rentrer dans sa possession d'état. Enfin, le sen-

« timent passionné qu'elle inspirait au Chevalier

« d'Aubans n'avait pu échapper à sa pénétration,

« car il ne s'en cachait plus, il était partagé peut^

« être ; et pour surcroit d'embarras, le vieux do^

a mestique venait de mourir, après avoir testé en

« faveur du Chevalier auquel il avait , de concert

« avec la Princesse, légué sa moitié d'habitation.

« Elle n'avait plus que lui pour confident, pour

DE LA MARQUISE DE CBËQLY. 4t

« consolateur, enfin elle en fit son mari , et la « voilà femme d'un capitaine d'infanterie dans les « troupes de la Louisiane.

« Ne possédant pour tout bien qn'une plantation « de trente à quarante nègres; environnée de gens « de toutes couleurs et de mauvaise nature, et dont « la plupart étaient la lie du genre humain, comme « il arrive ordinairement dans les colonies noua velles; oubliant parfaitement qu'elle avait eu 0 pour mari l'héritier présomptif d'un empire li- « mitrophe de la Suède et de la Chine , que sa sœur « était Impératrice et qu'elle était fille d'un souve- « rain, elle ne s'occupait que de son mari, avec a qui elle partageait tous les soins qu'exigeait leur « habitation. Ce tableau est peut-être le plus roa manesque et le plus singulier qui puisse être pré- « sente aux yeux de l'univers.

« M*°^ d'Aubans devint enceinte , et mit au « monde une fille dont elle fut nourrice, et à qui « elle apprit l'allemand avec le français pour qu'elle «pût se [souvenir un jour de sa double origine, c Elle a vécu dix ans dans cette situation, plus « heureuse assurément qu'elle ne l'avait été dans a le palais des Czars, et peut-être plus contente f que sa sœur sur le trône des Césars teutoniques.

« Au bout de ces dix années, M. d'Aubans fut « attaqué d'une fistule, et la Princesse, alarmée tt sur le succès d'une opération qui n'était pas famia Hère aux chirurgiens dn pays » voulut revenir à « Paris pour y faire traiter son mari, qu'elle y • soigna comme l'épouse la plus tendre. Il avait « fallu vendre leur habitation coloniale, et lorsque

a la guérison du Chevalier Tut assurée, ils songèrent

« a garantir à leur fille une honnête aisance : les

• fonds qu'ils avaient apportés d'Amérique n'étaient « pas suffisans pour les raésurer sur l'avenir , et le « mari se fit recommander aux directeurs de la

< compagnie des Indes, afin d'obtenir un emploi

• qui lui permit d'économiser le revenu de ses a capitaux.

ce Pendant qu'il était à sollttitter, M*** d'Aubans « allait quelquefois se promener aux Tuileries avec « sa fille, et ne croyait plus risquer d'ètre^reconnue « de personne ; il arriva qu'un* jour elle y causait « avec sa fille , en allemand ; le Comte , depuis a Maréchal de Saxe , était venu s'asseoir demère « elles , et quand il entendit parler la langue de a son pays , il s'approcha d'elles ; M*"*^ d'Aubans « leva la tète» et le Comte de Saxe en recula de ff surprise etd^effroi. La Princesse Charlotte ne fut « pas la maltresse de lui cacher son trouble; le t Comte de Saxe y mit une expansion si remplie « de cordialité et si loyale , qu'elle ne put lui dissia muler la part que sa tante avait prise à son aveni turé^, et ce fut en lui recommandant bien d'en a garder le secret le plus profond.

• 14 le pi^omit sous la réserve de le confier uni-

< qnement au Roi dont la discrétion parfaite et la « générosité sont assez connues. M""* d'Aubans y « consentit à la condition qu'il ne le dirait que dans tf trois mois , et le Comte de Saxe en prit rengageai ment. £lle lui permit de venir quelquefois chez « elle , mais sans suite et pendant la nuit, afin d'é- « viter les remarques de ses hôtes et de ses voisins.

« Enfin la veille du jour où en conséquence de leur f convention y il devait se trouver libre d'en parler n à Louis XV , il se rendit chez la. Princesse afin de « s'y recorder sur ce qu'elle pourrait désirer plus ce particulièrement de LL. MM., mais il apprit par « h maltresse de la maison.que M"*® d' Aubans était i partie depuis plusieurs jpurs pour l'île de Bourbon a dont son mari avait obtenu la Majorité. Le Comte

• de Saxe alla sur-le-champ rendre compte au Roi f de. celte aventure inouie. S. M. envoya chercher

• M. de Machault, et devant le Comte de Saxe ,. de « qui l'on tient ces détails , et sans expliquer à son a ministre par quels motifs il agissait de la sorte , « le Roi lui ordonna d'écrire au gouverneur de l'île fl de Bourbon pour qu'il eût à traiter M""^ d' Aubans « ayec toute la faveur et la considération possible. 0 Quoiqu'en état de guerre avec l'Impératrice Reine ff de Hongrie , Sa Majesté lui écrivit de sa main a pour l'informer du sort de sa tante et des ordres « qu'elle avait fait donner au sujet de cette Prinfl cesse. Marie-Thérèse écrivit au Roi pour le re- « mercier et fit écrire à M""^ d'Aubans par le Prince

• deKaunits (le Maréchal de Saxe a vu la lettre) , fl afin de l'inviter a Tenir habiter les Etats d'Au-

• triche, mais en lui imposant la condition d'abanfl donner son mari dont le Roi de France se réserfl vait de prendre soin. La Princesse Charlotte ne

• voulut pas accepter cette condition , et resta pai- « siblemeot à Bourbon jusqu'à la mort de son mari, « c'est-à-dire jusqu'au mois de septembre 4755. fl Elle avait eu le malheur de perdre sa fille quelfl ques années auparavant, et ne tenant plus a rien

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a dans ce monde, elle revint a Paris en 1756, « M. le Maréchal de Richelieu peut témoigner « qu'il est allé, de la part du Roi , lui faire plusieurs « visites à Thôtel du Pérou , rue Taranne. Elle y « logeait, lui dit-elle, en attendant qu'elle eût fait « choix d'une communauté religieuse où elle se « proposait de viyre dans la retraite, uniquement « occupée de ses derniers malheurs , les seuls dont « elle conservât un souvenir douloureux. Mécon- « tente de n'avoir pu obtenir un logement qu'elle « avait arrêté dans le couvent de Belle-Chasse, et « se sentant le besoin de respirer un air libre et pur, ff elle se résolut à fixer sa résidence à la Meulière « de Vitry, qu'elle acheta cent douze mille francs « de M. le Président Feydeau, en Tannée -1737. « L'Impératrice Reine lui a payé jusqu'à sa mortune « pension de 45 mille livres, dont cette excellentes u personne employait les trois quarts au soulage- « ment des pauvres, ainsi qu'on l'apprend de M. le « Curé de Choisy. C'est M. l'Ambassadeur impérial « qui a fait les honneurs et conduit le deuil à ses « funérailles, et c'est M. l'Abbé de Souvestre, ,« Aumônier du Roi, qui est venu dans l'église « paroissiale de Choisy, pour y faire TolBce etTab- « soute , par ordre de S. M. »

Voilà ce qui nous fut débité dans tout Paris, sans réclamation ni contestation d'aucune autorité française et d'aucun personnage étranger ou régnicole. On devait penser naturellement que si ce récit n'avait été qu'une fable, il n'aurait pas manqué de se trouver démenti par ordre du Lieutenant de Police, et tout au moins par le Maréchal de Richelieu qui

DE LÀ MâKQUISË de GRÉQUY. 45

86 bornait à répondre avec un air distrait à ceux qui l'interrogeaient : — Akl itf"»« d'Àubans... Je ne sais pas trop. .. Jene vous dirai pas. . .

Ecoutez maintenant la réplique orficielle de la grande Catherine.

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