CHAPITRE IV
Âdricnne de Noailles, Comtesse de Tessé. — Son genre d'esprit. — Inconvéniens de son caractère. —Marie de Brancas , Comtesse de Rocliefortet depuis Dachesse de Nivernais. — Son éloquence naturelle. — Son parallèle avec Mme de Tessé , par M. de Vaines. — Le soufflet de Mme de Força Iquier.— Le chevalier de Pougens. — Son origine présumée. — Engouement épidémiqae. — Étymologies curienses. — Digression sur les bâtards. — Privilèges des bâtards issus des Princes. — Des économistes politiques. — M. Turgot. — Noblesse de sa naissance et simplicité de ses habitudes. — Lettre de M. de Manrepas et réponse de M. Turgot. — Le Vicomte de ChoiseaL — Lettre pseudonyme écrite par lui. — Le fils de Fauteur est misa la Bastille. — Exil du Vicomte de Choiseul.
Il y a long-temps que je voudrais vous parler de ]^]me ^Q Tessé ( Âdrlenne de Noailles) , mais je me sens toujours arrêtée par les choses qu'il faudrait en dire. Elle est Comtesse de Tessé, femme du chef de ma famille , et puis j'aime les Noailles, et voilà deux raisons pour me retenir. £lle n'a jamais eu d'enfans, la philosophe qu'elle est!.... La maison de Froulay va s'éteindre, et si elle n'était pas la fille de son père et la femme de mon neveu , il me semble que je la houspillerais joliment ! Ce n'est pas qu'elle ne soit digne d'estime sous un certain rapport que les héritiers de son mari doivent considérer comme le
plas essentiel: ne vous y trompez point; mais ce^i qu^elle a toujours été follement déraisonnable par esprit de système , et qu'elle est devenue sceptique 8ur toute espèce de choses , exceptée rinfaillibilité de son jugement. Pendant tous ses débats avec la Duchesse deTInfantado, relativement à JVl'^" de Tott (ce qui serait ennuyeux a vous raconter) (1), je lui disais toujours qu'elle avait eu nécessairement, dans tout cela , des torts dont elle ne pariait pas, et que j'aimais mieux croire è Tinfaillibilité de la Sainte Église Romaine qu'à la sienne. Elle a de la pénétration , du trait, de la finesse d'esprit, mais c'est dans une agitation sans mesure et sans grâce. Sa conversation va toujours en sautillant et bondissant par soubresauts d'impatience ou d'irritation ; et j'avais pris la liberté de faire observer que sa disposition d'esprit était une fièvre nerveuse ; elle se trémousse et démène incessamment avec une vivacité d'écureuil , et votre père disait aussi que son agitation ressemblait à celle que produisent les puces.
Je pense que son défaut de jugement tient principalement à son manque de religion , ce qui toujours est une grande infirmité pour l'intelligence humaine, attendu qu'une personne d'esprit se trouve alors embarrassée dans un chaos d'idées qu'elle ne saurait éclaircir ni s'expliquer raisonnablement. Aveuglé qu'on est sur les motifs qui peuvent diriger
(I) Voyei les Mémoires de M. de Pougens^ qui onl paru peu de temps après la première publication des Souvenirs de jfM de Créquy,
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les personues et les actions religieuses , on y cherche toujours un intérêt , une cause, un mobile étranger à la piété ; on y suppose le plus souvent des intentions tout-à-fait contraires à celtes des personnes dont on veut juger la conduite; et voilà qui fausse indignement Tesprit !
Il est un point de vue plus élevé que ce monde d'où Ton doit regarder les choses de la terre a On de les pouvoir comprendre; mais on a besoin que la révélation divine et la religion vous tendent la main pour vous faire monter jusque-là.
Il y avait trois choses de notre temps que M*"® de Tessé ne pouvait jamais s'expliquer, c'était la profession religieuse de Madame Louise de France, la conversion du Prince de Wurtemberg et les austérités de la Comtesse de Gisors....
— Ne vous en tourmentez donc pas, — lui disaisje, et résignez-vous à n'y rien comprendre. Quand on est dans les conditions d'incrédulité phtiosophique où vous vous trouvez , il faut absolument que l'intelligence et la judiciaire en souffrent. Il y a plus de la moitié des choses de ce monde dont vous ne sauriez vous rendre compte, et ce que vous pouvez faire de mieux pour agir conséquemment à votre système^ est de supposer que tous les dévots sont des ignorans ou des fourbes ; c'est une absurdité, j'en conviens, mais grâce à la philosophie qui vous éclaire et vous conduit, vous n'avez aucune autre ressource : j'en suis fâchée pour vous » mais prenez-en votre parti.
Comme elle avait été bien élevée, c'est-à-dire religieusement , elle en conservera toujours et forcément
DE LA MARQUISE DE CKÉQUY. «a
une sorled indécision qui In retiendra dans la témérité de ses jugemens philosophiques; mais voyez ce que doit être la judiciaire d'un roturier et d'une bourgeoise de ce temps-ci ,qui n'ont jamais vu rien de religieux chez leurs parens et qui n'ont jamais rien lu sur la religion que dans les pamphlets de Voltaire ! Ah , pour le coup, la suffisance est prodigieuse! et c'est alors qu'il faut entendre parler des catholiques et ' des prêtres comme s'ils ne pouvaient ôtre que des imbéciles ou des imposteurs. Ces deux accusations-lk ne répondent à rien et n'ont rien expliqué depuis •1795 ans; mais l'ignorance des choses de Dieu entraine toujours l'ignorance des choses du monde, et de certaines choses importantes à bien savoir et fort essentielles à bien observer pourtant; car j'ai remarqué que lorsque les impies interviennent dans les choses dm gouvernement et qu'ils ont à se mêler des affaires religieuses , il en survient toujours une perturbation grave, quelquefois une subversion totale et tout au moins de grands embarras dans les affaires politiques. Il me semble que la constitution civile du clergé , précédée par les empiètemens des parlemens sur l'autorité des Évêques et suivie de la convention nationale , est plus qu'il n'en faut pour appuyer cette proposition.
M. de Vaines, observateur ingénieux, mais dont l'esprit manquait de justesse, attendu que c'était de l'esprit philosophique , avait fait un long parallèle entre la Comtesse de Rochefort et M*"* de Tessé; mais c'était à Tavantage de celle-ci, ce qui n'était juste sous aucun rapport. M"*® de Rochefort était l)elle et grande ; M"*® de Tessé n'a jamais été qu'un
laidron chélif : elle a toujours été noire et maigre, tandis que Tautre était blanche et blonde. La première élait incrédule et troublée, M"*® deRocherort était religieuse et calme ; elle ayait plus d'esprit que de loquacité, ce qui n'était pas le cas de notre parente ; il est vrai que M'"' de ïessé , malgré Texiguilé de sa personne , avait des façons trè^ nobles avec le plus grand air; c'était la seule chose qu'elle tint des Noaitles, et c'était le seul point sur lequel on pût établir quelque similitude entre elle et la Comtesse de Rocherort (I).
Je vous dirai que M""® de Rochefort était une intéressante et curieuse personne, et c'est curieuse à bien observer que je veux dire. £lle avait toujours aimé le Marquis de Mancini , aujourd'hui Duc de Nivernais, et c'était un sentiment réciproque entre ces deux enfans qu'on avait mariés chacun de leur côté, sans que la Marquise de Céreste et le Duc de Nevers (mère de l'une et père de l'autre) en vou* lussent prendre le moindre souci. Le petit de Mancini , qui était joli comme un ange , épousa malgré qu'il en eût, la sœur du Comte de Maurepas , riche héritière ; et M}^^ de Brancas , qui était belle comme
(I) Marie-Julie-Thérèse de Brancas-Céreste , veave de Jean- Anne- Julien de Larchan de Kerradio du Liscoët , Comte de Rochefort en Penihièvre et de Lyniac. Elle a épousé en secondes noces Louis-Jules-Mançini Mazarini, Duc de Nevers et. de Ni- Ternais , Prince de Vergagne et de l^Ëmpire , Patrice romaiD , Pair de France , Grand d^Ëspagne et Noble Ténititien | Vnn des Quarante de PAcadémie française). Il était ?euf d'Hélène-Angélique Phélippeaux de Pontchartrjin , mère de Mmes de Gisori et de Brissac. ( Note de V Auteur.)
tin cistre, épousa le plus tristement du monde un Seigneur bas-breton qui ne disait pas quatre paroles en quarante-huit heures. On prétendait qu'il ne savait parler qu'en celle cambrique et en latin , mais toujours est-il que je ne lui ai Jamais entendu dire autre chose en français que : — Non , Monsieur ; et — Oui , Madame.
Tandis que son mari vivait , M"* de Rochefort n'allait jamais à Thôtel de Nevers , et jamais elle n'a voulu recevoir M. de Nivernais du vivant de sa femme. C'est quand ils se sont retrouvés l'un et l'autre en liberté de s'épouser, qu'elle a fléchi dans sa rt^le de conduite et peut-être aussi dans son dépit amoureux, car elle avait gardé rancune à M. de Nivernais pendant \A ans. Je crois bien que de toutes les personnes que j'ai connues ou rencontrées, M"*^ de Rochefort était la plus proche de la perfection? Toujours douce et modeste , bienveillante et soigneusement polie , elle était habituellement silencieuse; mais pour peu qu'elle fût émue de parler avec effusion , ce qui ne manquait pas d'arriver sur toutes les choses de cœur et de générosité, c'était alors un Démosthènes en paniers, un Cicéron femelle, et la chair de poule en avait pris au fameux Gerbier ! C'était , disait-il , un jour qu'elle avait été le consulter et lui parler pour la Comtesse de Forcalquier, à qui M. son mari venait d'appliquer un soufflet qui flt grand bruit. Depuis la tragédie de Pierre Corneille et la vengeance du Cid , aucun soufflet n'avait eu autant de retentissement que celui de M™« de Forcalquier, qui, comme on sait, voulut absolument le rendre à son mari parce que les ayocats
86 , SOi;VENlRS
86 refusaient à sa poursuite , et qu'elle ne savait quen
faire. Elle m^écrivait un jour (M*"® de Rochefbrt ,
alors de Nivernais), à propos de la mort de ma
fille:
• Les nœuds du sang et de Tamitié nous ont « unies depuis l'enfance et la douleur que tous « éprouvez a redoublé ma tendresse pour vous ; si « vous n'êtes pas la sœur de mon corps, vous êtes u la sœur de mon cœur, de mon choix et de ma « volonté I »
Quand elle écrivait ou parlait dans Témotion d'un sentiment de pié(é, de compassion charitable ou d'affection, qui chez elle étiiit toujours noble, pure et vraie, elle en disait continuellement de cette force-là, et c'était, dès l'âge de quinze ans, la même chose. On n'a jamais rien vu de si merveilleusement beau que cette belle jeune femme (elle est morte à 54 ans), qui vous subjuguait en vous éblouissant d'un regard magnétique, et qui vous entraînait victorieusement dans la conviction par un torrent d'argumentations solides et de métaphores imprévues, hai'dies, toujours naturelles et quelquefois naïves à surprendre : et puis c'étaient des images attendrissantes , avec des paroles inouïes et des mots brillans et bien enchâssés qu'on voyait étinceler sur le fond du sujet comme un rubis dans Tor de la bague. Cet honnête Gerbier n'en pouvait parler sans admiration , et je vous assure que ;la chaire et le barreau de mon temps n'ont rien montré d'égal à l'éloquence de cette Comtesse de Rochefort. M. de Nivernais disait qu'il avait trouvé le quatrain suivant dans un vieux livre de sa biblio-
DE LA MAUQUlSt DU CUl'X'tY. 87
thèque, mais je pense quil avait bien pu le composer lui-môme, è riionneur et gloire d« Marie- Julie de Brancas.
« Plas que par fa icte en toute chose, « La grâce , en sa parole , est joiacte & la yigopur, « Et l'éloquence ësclot de ses lesvres de rose , • Gomme sort un bon fruict d^une agréable fleur. •
Voici que le parallèle de M. de Vaines nous a conduits bien loin de M">® de Tessé, dont l'éloquence avait toujours le caractère d'un transport au cerveau, avec son paroxisme nerveux dans la régioo du cœur et de l'estomac. Ses accès d'enthousiasDie donnaient la fièvre d'impatience , à ce que disait le Duc de Penthièvre, et son engouement avait toujours quelque chose de si peu naturel et de si laborieux qu'il me faisait suffoquer.
Ce fut chez elle et par elle que je fis connaissance avec le Chevalier de Pougens , autre enthousiaste (sans fièvre), lequel était fort à la mode à l'hôtel de Tessé, ce qui ne dura pas long-t«mps. M. de Pougens ne manquait ni d'esprit ni d'instruction ; mais il était naturellement débonnaire, et quand il voulait faire de la malice^ il était niais. Il a toujours été fort imbu des idées philosophiques, et s'il est aveugle des yeux du corps, il ne Test pas moins des yeux de l'esprit. Sa bienveillance est universelle , et son besoin d'approbation générale est presque toujours si mal appliqué que cela dégénère en infirmité de jugement. On le verra confondre et mélanger, dans la banalité de son enthousiasme hétérogène et de
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8«8 affections disparates, Monsieur, Comte de Provence et les d'Orléans; le Figaro Beaumarchais, côte à côte avec son ennemie jurée, Mademoiselle d^Eon ; M. de Lafayelte et TAbbéMaury ; Gagliostro, TArchevèque d'Alby, l'Abbé Grégoire et le Duc de Penthièvre avec le peintre David et deux héros vendéens. Ajoutez à tout ce monde-là le général Buonaparte et le Duc d'Enghyen , Montgolfier, le pasteur Marron , M"™® du Boccage et M"" Tallien , Madame Pipelet et YOtregrand'nière; enfin, la sous- Prieure de Sainl-Cyr, qui est une fille d'esprit, et le général Kociusko, qui est une sorte d'imbécille. Il en est des sentimens d'estime et d'affection, comme des objets de capacité matérielle, qui perdent toujours en intensité ce qu'ils acquièrent en superficie. La sensibilité du Chevalier couvrait trop d'espace, et se répandait sur trop de gens pour lui laisser la faculté d'éprouver un sentiment d'amitié profonde et d'honorable préférence. Il avait, comme ditle peuple, un cœur d' hôpital où tout le monde était admis ; aussi , n'élais-je pas infiniment sensible à la haute considération qu'il montrait pour moi. Il est à noleraussi que, dans cette société de l'hôtel de Tessé où presque tout le monde avait le cœur vide et la tête creuse, ce bon M. de Pougens était devenu la matière et l'objet d'une espèce de maladie contagieuse en fait d'engouement. M«»« de Tott avait commencé par s'engouer de cet intéressant et malheureux infirme, à elle toute seule. Son engouement fermente, éclate, et se communique à M™« de Tessé, qui le fait partager a sa nièce, M"»^ de la Fayette, laquelle y fait participer son cher époux, qui l'ino-
cute a M*^^ de Simiane, et celle-ci le reporte a son frère aîné, FAbbéde Damas, qui ne manque pas d'en faire part à TAbbé de Montesquiou, lequel est, comme on sait , une fameuse commère en fait de prônerie; de sorte que voilà tout le faubourg Saint-Honoré qui se trouve saisi d'engouement pour le Chevalier de Pougens. J'avais annoncé que c'était une de ces épidémies qui ne traversent pas la rivière, et ma prédiction s'est TériOée.
Ce pauvre aveugle était journellement préoccupé, disait-il au moins, d'une composition gigantesque, et qui n^allait guère à sa taille; ouvrage immense et qu'il avait intitulé : Trésor des Origines et Dietionnaire grammatical et raisonné des élymologies gênéraies de la langue française. Je pense bien qu'il n'en a jamais composé que ce long titre, et comme il allait toujours s'informant, ruminant ou dissertant sur les élymologies, je lui dis un jour qu'il devrait bien consacrer un chapitre à la transformation du nom de Guillot, en celui de Franquetot. — Je ne vous comprends pas, répliqua-t-il ; et pour lors je lui traçai , d'après mon oncle le Bailly , l'historique de cette métamorphose , dont voici l'ordre et la marche.
MM. Guillot de Coigny désiraient pouvoir se rattachera la famille des auciens seigneurs de Franquetot, dont ils avaient acquis la terre. Ils commencèrent par faire de leur nom de Guillot, Guil- TOT, et puis DE QuiiTOT, ce qui n'avait pas déjà si mauvaise mine; ensuite ils écrivirent leur nom db Fraiïc-Quïltot , DE Fhancqdestot , et finalement DE Faanquetot. Ce dernier résultat fut représenté par
eux comme étant la conséquence et la suite inévitable de ces contractions pour abréviation, qui ar* rivent toujours progressivement dans la marche des siècles et celle des langues, où les mo4s de racine barbare tendent continuellement a s^adoucir ei simplifiant leur orthographe et se débarrassant des letXres superflues (c'est principalement des consonnes). Tout ceci n^avait pas ditré plos de quarante-deux ans. On les avait laissés faire, attendu que c^étaitbien égal à tout le monde, ^*t quand ils en sont arrivés à ce nom de FaAJHQiiETOT, ils s'en sont tenus là.
On avait dû croire et Ton avait toujours cru que le Chevalier de Pougens était fils naturel du Prince de Conty, Louis-Français !*"', mais ensuite on aurait voulu se persuader et nous faire croire qu^ii était fils de la Duchesse d^Orléans, sœur de c. prince, et c'était dans un intérêt pécuniaire et par un esprit de calcul intolérable, à mon avis. Toujours est-il que c'était M. le Prince de Conty et M""^ de Guimont qui se croyaient son père et sa mère. Le nom quMI porte est celui d'un fief mouvant de la Dui'héde Mercœur en Auvergne ; c'était la maison de Bourbon-Conty qui le pensionnait, qui l'avait fait élever et qui l'avait pourvu d'un bénéfice ecclésiastique à la nomination de ses princes; enfin je puis affirmer que M. le Prince de Conty, Duc de Mercœur, avait fait signifier judiciairement au Bailly de Froulay que Marie-Chartes-Joseph, Sieur de Pougens, était son fils naturely et qu'il demandait pour lui le titre et la croix de Chevalier de Malte, en vertu de ses droit et prlrilèi/t' de uaissattcs. Le
DE Là marquise DE GBÉQUY. 9f
Grand-Mattre ne manqua pas d'envoyer la croix de son ordre an jeune Pougens, sur le rapport de mon oncle, attendu que les récognitions ^l^un prime de maison souveraine équivalent toujours à des actes de légitimation ; et c'est d'où provient cette maxime de notre ancien droit coutumier, Nul bâtard ne saurait être débouté de noblesse, s'il est reconnu pour issu d*un prince. « Les Rois, dit un autre adage, ne <c sauraient faire en bâtardise que des Seigneurs « et nobles Dames ; les Princes de race souveraine « ne font que des Gentilshommes et simples Da- « moiselles ; mais les bâtards de tous les autres « nobles ne sauraient être que des roturiers ou des » bourgeoises, à moins que leurs parens n'obtieii- (( nent pour eux des lettres de légitimation et d^a- « noblissenient » (ce que les souverains ne refusaient guère aux grands seigneurs). Ce privilège royal et principal, applicable aux bâtardises, est un bénéfice d'exception qui ne m'a jamais choquée ni surprise; et comme ce sont les Rois qui font les lois civiles^ je trouve assez naturel que les souverains législateurs ne fassent pas des lois restrictives au détriment de leur postérité. Je n'ai rien su de M"*** de Guimont, si ce n'est qu'elle ne sortait jamais du château de Tlsle-Adam, et que la douairière de Conty l'avait en exécration. On disait que c'était la veuve d'un Écuyer de celte Princesse.
On ne me reprochera pas d'avoir profité de ce qu'il est convenu d'appeler les abus de l'ancien régime. Je n'ai jamais eu ni pensions ni faveurs de la cour, je n'ai jamais sollicité les bienfaits du Roi ni
les secours de l'État pour aucun individu que f aie pu soulager par moi-même , et tous pourrez vérifier que le cinquième de mon revenu se trouvait employé de cette manière-là ; enfin je n'ai jamais ni poursuivi ni fait poursuivre aucune personne en justice, a moins que ce ne fût sur mes terres, en ayant la précaution de me faire tenir au courant des procédures, afin de les arrêter lorsque la charité Texigerait. C'était là ma règle générale, et avant nos procès contre les Lejeune qui voulaient s'emparer de votre nom , et contre Nicolas Bezuchet qui voulait me faire traîner à Téchafaud, ce qui élait certainement le cas de se regimber, je n'ai jamais sollicité la punition de personne, excepté du Vicomte de Cboiseul , et voici comment.
Ce Vicomte était un petit diffamé très malveillant et maldisant, ce qui n'est jamais difficile; mais il était malfaisant quand il pouvait l'être ('l). Apparenment qu'il m'en voulait parcequ'on ne le laissait jamais entrer chez moi ; et toujours est-il qu'il alla se vanter d'avoir contrefait mon écriture et ma signature en écrivant le billet suivant à M. Turgot.
« Aussitôt la présente reçue, ne manquez pas, « mon cher monsieur, de donner une place de « finances, et c'est une bonne place, entendez-vous « bien , à ce brave garçon dont le nom se trouve ff effacé, mais c'est égal. Je ne l'ai jamais ni vu ni
(I) Arnould-Louis-César deClioiseul, Vicomte de la Bautme , aucun Colonel du réfjimeul de Poitou, né à Versailles en 4755 , mort à Paris en 4828. (NotedeVKdUewr,!
« connu , mais je sais quMI est joli garçon. Il est
a frès bien recommandé de la part d'une personne
« que je n'ai jamais ni vue , ni connue , mais elle
« en répond , et du reste , c'est ma cousine de
« Breteuil qui m'a envoyé celle requête pour vous
« la faire tenir. A raison du cousinage, ayez
« l'obligeance de m'écrire que vous ne le pouvez
« pas , afin que je puisse montrer votre lettre à la
« Baronne. »
FBOULLAI-CRÉQUif.
M. Turgot me répond ; je n'y comprends rieri ; Lauzun s'en mêle, voire père se fâche, M. de Richelieu (doyen de Nosss^s les Maréchaux) nous rend le service de faire mettre mon fils à la Bastille, et le Duc de Choiseul a l'obligeance d'envoyer M. le Vicomte, avec son régiment, dans les Antilles, où il est resté de cinq à six ans. C'est la seule fois de ma vie que je sois intervenue dans une poursuite de lettres de cachet pour exécution d'emprisonnement ou d'exil.
Si le billet en question n'était pas de votre grand'mère de Créquy,il était de votre grand'mère de Simiane , et ce petit de Choiseul, qui n'avait aucune sorte d'esprit, n'avait fait autre chose que de le copier.
Je m'aperçois que je ne vous ai encore rien dit fcur les économistes qu'il ne faut pas confondre avec les encyclopédistes. J'ai toujours eu l'intention de vous parler de M. Turgot, lequel était un véritable ami pour votre père et pour moi. Mais \q n'ai pu retrouver les notes que j'avais écrites à son sujet ,
ei bien m'en fâche (^l) ; il était mon parent éloigné par les d'Ësclots (ce qui n'est pas, comme tous pouvez bien le penser , mion quartier de prédilection), ma4s il ne s'en prévalait jamais. Je lui Taisais toujours adresser mes billets de part à lamcnn, je prenais ses deuils de famille et je mie rappelle très bien que je lui écrivis à l'occasion du mariage de mon fils pour lui demander son consentement, T 11 arrivasit tout aussitôt chez nous pour y faire visite, ou quand il était dans son intendance de Limoges, il nous répondait courrier par courrier ; mais ses formules étaient purement et simplement celles d'une affection respectueuse : il a toujours eu l'air d'ignorer que nous fussions parens, et quand votre père lui disait quelques paroles sur l'air âa cousinage, il inclinait sa tête, en répondant avec un air sévère et froid que ce serait bien de l'honneur pour lui ! .Sa famille est très noble et très ancienne en Basse-Normandie: on aurait pu supposer qu'il agissait de la sorte , avec nous, par simplicité modeste. Mais j'ui toujours pensé que c'était par excès de fierté.
Je vous ai déjà dit que M. de Maurepas fut l'au-
(I) Anne -Robert Turgot, Marquis de Soumonts, Baron d^Ëslrepagny , Seigneur de Ghangy, Gourcelles , Ânvry, Cbastenay, La Combe et autres lieux ; Commandeur de Tordre du St.-Èsprit , Conseiller du Roi en tous ses conseils , ancien Gon- ' trôleur- Général dvs finances et ministre d*état de S. M. , né en 4727, mort en 4784.
« Parmi tous les gens qui s'o-^-cupent de nos affaires , disait « le Roi Louis XVl , je ne connais que M. Turgot et moi qui « aimions véritablement le peuple français. (Note de X^ÉdiU)
teur de sa disgrâce, et suivant la coutume de Versailles, il écrivit à M. Turgot un billet de condoléance au moment de son départ du ministère, celui-ci répliqua brusquement au premier Ministre ; il en fut blâmé, il en eut beaucoup de regret, ce me semble, et quoi qu'il en fût, voici les deux billets en question.
LHire de M. de Maurepas à M, Turgot.
« Je m'empresse. Monsieur, de vous témoigner « toute la part que madame de Maurepas et moi « prenons à l'événement qui vous concerne, et « nous vous prions d'agréer l'assurance et l'exprès- « sion de nos sentimens les plus particulièrement « dévoués.
J'ai l'honneur d'être, etc.
LE Comte de Maubefas.
Versailles, ce 12 m» i.
Réponse de M. Turgot.
« Je ne saurais douter. Monsieur, de toute la « part que vous avez prise à l'événement qui me con- « cerne, mais je vous dirai que, lorsqu'on a servi son « maître avec fidélité, sans lui dissimuler aucune « vérité utile, sans avoir à se reprocher ni faiblesse, « ni fausseté, ni légèreté, ni dissimulation, ni fri- « volité volontaire, on peut se trouver éloigné de
« la direction d'un grand ministère, sans honte et
« sans crainte, je dirai presque, sans regrets.
« Il me semble qu'il ne saurait être question de « madame de Maurepas dans tout ceci.
« J'ai l'honneur d'être avec les sentimens que je « vous dois et que je vous porte depuis longtemps, « Monsieur, etc.
A. R. Tracor.