CHAPITRE III
Hiitoire da philosophe Paul Olavidei. — Roman de sa vie par Gagliostro. — Les négocians espagnols. — Sing;ilier procès entre deux maisons de commerce. — L^Infante Ouraque de Gastille. — Le GomtH d^Aranda. — Maxime de ce diplomate. — Générosité d^un stathouder. -— La ▼érité sur Tinqnisition. «-Ses poursuites contre le Gomte d'Olavidex. — Sentence de cm tribunal. — Gondamnation par le Saint- Office et liste de ses familiers. — Le Gardinal de Brienne. — Les nliqucs en bracelet à la mode d^spague.
Tonte l'Europe, et surtout la France philosophique, était fort occupée de la punition du philosophe Soarez-Olavidez qui venait d'être condamné par le tribunal du Saint-Office. C'est le dernier iugenrient qui ait été porté solennellement par Tinquisition d'Espagne, et l'on verra qu'il ne fut ni meurtrier ni sanguinaire. Dans ces sortes de procès pour hérésie, fausse doctrine ou sacrilège , le rôle des juges ecclésiastiques à qui les lois de l'Église ont toujours interdit de participer à Teffusion du sang humain , s'est toujours borné , quoi qu'on ait pu dire , à vérifier un délit sous les rapports de la doctrine ou de la profanation des choses saintes; les inquisiteurs proprement dits, instruisaient le procès dogmatique, interrogeaient l'accusé, constataient son innocence ou le déclaraient coupable , et s'en tenaient là. S'il avait été condamné pdr l'Inquisition, c'était
SOUVEMRS DE LA HAHQUISË DE CHÉQUY. 61
Tautorité séculière qui venait s'emparer du coupable, afin de le poursuivre au nom des lois civiles; et si l'application des pénalités légales était par trop sévère, c'était, comme on voit , la faute du législateur et non pas celle de Flnquisition , qui n'a jamais ni condamné ni pu condamner personne à mort , à moins de vouloir encourir la peine d'excommunication majeure, ipso facto, dans son président, ses assistans et leurs familiers, aux termes de la Décrétale Missus à Deo, qui a réglé cette matière.
Il est vrai que dans les angoisses et les sombres tourmens où I on était sur les effets du calvinisme, le Roi Philippe II et son successeur avaient établi contre les hérésiarques, un Code de procédure inBniment rigoureux , avec des pénalités qu'on pourrait appeler cruelles ; mais c'étaient des lois civiles appliquées par des laïcs, et non pas des lois religieuses invoquées par des ecclésiastiques : il en est de l'Inquisition comme de l'exécution politique de la Saint Barthélémy, où la religion n'a fourni qu'un prétexte; et du reste, il est à remarquer qu'à l'époque où nos philosophes se sont mis à déclamer contre le Saint-Office et les inquisiteurs d'Espagne , il y avait déjà long-temps qu'on avait adouci la sévérité de ces lois castillanes ; on mettait les hérétiques et les écrivains sacrilèges en prison , ce qui me parait la moindre chose , mais vous pouvez être assuré que depuis longues années on ne les brûlait plus.
Pablo Soarez-Olavidez était le fils d'un riche négociant péruvien , qui recevait des mauvais livres en contrebande et qui s'avisa d'envoyer son héritier auprès de son père (aïeul de Pablo), qui tenait è VI. i
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Cadix un des comptoirs les mieux réputés de l'Europe marchande. Il eut occasion de faire un voyage
à Madrid Mais j^aime mieux vous laisser conter
la première partie de son histoire par M. le Comte de Cagliostro qui , disait-il , en avait écrit le récit 80US sa dictée. Vous savez à quelle intention le Prince Ferdinand deRohap rn'a?aitfaitconfierla pinsgrande partie des manuscrits dudit Cagliostro, dont j'avais traduit les mémoires pour les faire connaître au Roi Louis XVI ; enfin voici la traduction de ce morceau biographique dont j'avais fait l'extrait pour mon prqpre compte , et parce que j'y voyais la peinture d'un caractère intéressant par son originalité, parmi nous autres Français du moins; car j'avais toujours entendu remarquer que l'ancien type de l'honorable commerçant ne se trouvait plus qu'en Espagne où l'on n'entend jamais parler d'une banqueroute indigène. C'est Cagliostro qui va faire parler Pablo Soarez, ; lequel est devenu Comte d'Olavidès et Titré de Castille.
a Je suis né d'une ancienne famille de commerce n originaire de Valence, à Potosi de la Plata , en H 4725, mais je ne restai pas long-temps dans notre « comptoir d'Amérique, succursale de notre comp- « toirde Cadix. Mon père avait su que je m'étais (( emparé d'un livre français que je m'essayais à « déchiffrer ; il se trouva que c'était un Traité pbi- « losophique sur l'existence de l'âme des femmes , « et l'auteur était d'avis que les femmes étaient « animées par une sorte d'esprit analogue a celui « du démon* Ce volume était arrivé chez nous, en « .pacotille» 6t l'auteur de tei ouvrage avait nom le
Révérend Père Bougeant. Ma mère avait déjà rendu son âme, à Dieu j'espère^ el la consoienoe de son mari s'alarma tellement des mauvaises dispositions qu'il me supposait,, qu'il prit le parti dijm'envoyer en Europe auprè» de son père, à lui y lequel était, comme vous savez, un dés plus riches' négocions de Cadix. J'étais âgé pour lors de 17 à -18 ans.
« Mon grand-père Soarez a toujours été d'humeur défiante et rigide, il exigeait que je de fusse occupé que de ses affaires^ et ne permettait pas que je prisse la moindre part aux divertissemens de mon âge; ainsi je n'allaisjamais au spectacle, et le dimanche, je n'étais jamais pour rien- dans ces agréables parties champêtres ou maritimes , qui sont toujours si goûtées dans nos' villes' de commerce , et qui dédommagent un peu les malheureux négocians de la fatigue et des: ennuyeux travaux du reste de la semaine.
• Cependant, comme l'esprit â naCurellemenC besoin de variété , je cherchai mon délassement dans la lecture, et pour cette fois, ce ne fut pas dans celle des livres philosophiques , mais dans les romans nationaux. Le goût que j'y pris me donna la plus grande disposition pour la tendresse; mais comme je sortais fort peu, et que je ne voyais jamais d'autres femmes que ma grand'mère et sa duègne (a moins que ce ne fût dans les églises et dans les rues), je n'avais pu trouver aucune occasion pour disposer de mon tendre cœur, et je n'étais encore amoureux que de l'amour.
« 11 arriva que mon grand-père eul quelques ré* clamations à poursuivre auprès du Conseil suprême des Indes, et c'était une bonne occasion pour me faire connaître à nos correspondans de Madrid. Il m'annonça son intention de m*ex« pédier en Castille, et je fus enchanté d'aller respirer le grand air, en dehors des grillages de notre comptoir et de la poussière de nos magasins. « Lorsqu'on eut disposé toutes les écritures et les documens indispensables pour mon voyage, mon grand-père me fit entrer dans son cabinet et me tint ce discours :
« — Je TOUS ai déjà dit que je vous regardais comme mon principal héritier, et qui plus est, comme si vous étiez mon associé! Vous saurez que Madrid est une place de commerce où les négocia iis ne sont pas comme ici les premiers de la ville ; j'ajouterai qu'ils ont besoin d'une conduite prudente et bien réglée pour ne pas y compromettre la dignité d'une profession qui contribue si puissamment à la gloire et la prospérité de leur pays.
« Voici trois préceptes que vous observerez fidèlement , sous peine d'encourir mon indignation.
« Premièrement, je vous ordonne d'éviter la compagnie des Nobles. Ils croient nous faire beaucoup d'honneur lorsqu'ils nous font la révérence et nous adressent quelques mots de politesse; il ne faut pas les entretenir dans cette illusion-là. Vous pensez bien que notre crédit, ou, si- vous voulez, notre mérite, est toul-à-fait
m indépendant de ce que peut nous dire un Titré m de Casttlle ou un Chevalier de Calatrava.
i Secondement, je vous ordonne de vous fairo t appeler Pablo Soarez tout court, et non pas Don f Pablo Soarez-Olavidez. Le titre de Don n'ajoute
rien à la gloire d'un négociant, qui consiste ex- « clusivement dans Tétendue de ses relations corner merciales et la sagesse de ses entreprises.
f Troisièmement, je tous défends de porter Té- « pée; TOUS devez vous rappeler que l'honneur M d'un négociant consiste tout entier dans son « exactitude à remplir ses engagemens; et c'est « pour cela que je n'ai jamais voulu vous laisser « prendre une seule leçon d'escrime.
« Si vous contreveniez à l'une ou l'autre de ces « trois obligations , vous encourriez par là toute « mon indignation ; mais il en est une quatrième « a laquelle vous devez obéir sous peine d'encou- « rir, non-seulement mon indignation , mais en- « core ma malédiction, avec celle de mon père et « celle de mon grand-père, lequel était votre bi* A saleul et le respectable auteur de notre fortune. « Le point dont il s'agit est de n'avoir jamais, di- « rectement ni indirectement, aucune espèce de « communication volontaire avec la maison des • frères Ferraz, banquiers de la cour.
« Cette défense pourra vous surprendre, attendu «r que les frères Ferraz jouissent de la meilleure « réputation , et je dois ajouter qu'ils justifient « pleinement leur bonne renommée d'opulence et « de probité; mais vous ne serez pas étonné de ma «'recommandation lorsque vous saurez quels sont
oa SOUVENIRS
«[ nos griefs contre eux; et voilà pourquoi je veux, t en peu die mots, vous faire l'histoire de notre « maison.
a L'auteur de notre fortune fut Domingo Soarez, « qui, après avoir passé sa jeunesse à courir les « mers, prit une part considérable dans Tapalte ic des mines du Pérou, dont nous conservons la ic seizième, (elle est manipulée par votre père avec tt intelligence,) ensuite de quoi Domingo vint s'é- « tablir à Cadix et fonda sur ladite place une maiff son de comlïierée sous la raison Soarez et côm- « pagnie.
« En conséquence de son entreprise, il- rechercha « Tamitié des principaux négoeians de TEspagné; « les Ferraz jouaient déjà dans ce temps-là un assez « beau rôle, et mon aïeul Domingo ne manqua « pas de les informer de son intention pour entrer « avec eux dans une suite de relations et d'opérations « lucratives; ils lui répondirent de la manière la ff plus bienséante, et pour entrer en affaires^ il fit « des Tonds sur Anvers en tirant sur la maison « Ferraz.
tt Jugez quelles furent la surprise et l'indignation « de mon grand-père lorsque sa traite lui fut rena voyée avec protêt ! Il est vrai que, par la poste « suivante, il reçut une lettre remplie d'excuses. « Ruiz Ferraz lui mandait qu'il s'était trouvé à u Saint-Ildefbnse auprès du ministre, et que la let- <( tre d'avis ayant été retardée de quatre jours, son « premier commis n'avait pas cru devoir s'écarter « de la règle invariable du comptoir. Ruiz Ferraz (c ajoutait qu'il n'y avait sorte de réparations aux-
ff
DB LA MARQinSB DE CRÉQUY. 67
< quelles il ne youlût se prêter ; mais Toflense èlail fc faite : Domingo Soarez rompit tonte espèce de « commerce avec les Ferraz, et en moarant, il.rea commanda à son fils de ne jamais entretenir au- « cune relation avec eux.
« Luiz Soarez, mon père, obéit pendatit long- « temps à la volonté du sie» ; mais le malheur des temps et les nombreuses banqueroutes occasion- « nées par les guerres de la Succession, qui dimi- « nnèrent inopinément le nombre des maisons de fl commerce, le forcèrent, e» quelque sorte (il ne « m'appartient pas de le juger rigoureustement), à a correspondre avec cette première maison de Ma- « drid ; il ne tarda pas à s^en repentir, ainsi que a vous en conviendrez bientôt.
• levons ai déjà dit que noi!» avionâ" parte « rexpbitation de^ mineur du Pérou, et Cette cir- « constance mettant entre nos deux ètablissemens t force lingots^ n^tfs atiioiils pris^ Thabitude de les « employé]^ a nos paiemens, qui, moyennant cela, « n'éf>rouvaieifit jamais les variations du change. A « cet effet, nous avions fait confectionner des caisses « en bois de cèdre qui contenaient chacune cent <c Kvres d'argent ; ce ^i, comme vous sravez, repréa sente à peu près de^ux mille sept éént crnquâtite- « sept piastres fortes et sit réaui. Tous afvéz pu Voir » encore et vous avez dû reâiafqtfer quelqùes-ones « de ces vieilles caisses siu magasinf n® 77. Vous « aurez vu qu'elles étaieftt solidemfênt garnies en « iér, et j'ajouterai qu'elles étaient munies de ca- « chets plombés à la marque de nfofre comptoir. « Dans ce temps* là, chacun se moquait, dans tous
(8 SOUVENIRS f( les pays, de certains banquiers et négocians anm glais, qui se donnaient les airs d'avoir des arec moiries. EnBn, chacune de ces caisses avait son « numéro général de série et son numéro d'ordre a particulier; elles venaient en Europe et retour* a naient aux Indes, ou s'en allaient en Orient, sans « que personne eût jamais songé à les faire ouvrir (c pour en vérifier le contenu ; ce qui témoigne assez « qu'on les recevait dans tous les pays du monde « avec une confiance parfaite, et ce qui prouve aussi (c qu'elles devaient être assez connues par lesnégo- « cians de Madrid.
« Cependant il arriva qu'un Vice-Roi du«Mexia que ayant à faire un remboursement à la (C maison Ferraz , y fît déposer quatre de nos « caisses , et que le principal caissier les fit nonce seulement ouvrir, mais qu'il en fit essaver l'arec gent
ee Lorsque la nouvelle de cet outrageant procédé
« parvint à la bourse de Cadix, mon père en res-
ce sentit la plus vive indignation ! A la vérité, par
« la poste suivante, il reçut une lettre d'Antonio
(( Ferraz, fils de Ruiz, lequel alléguait, pour s'ex-
c( cuser, qu'il avait été mandé à Valladolid où se
a trouvait la cour, et qu'à son retour à Madrid, il
ce avait sévèrement blâmé la conduite de son pre-
ce mier caissier, lequel, étant Français, ne connais-
ce sait pas encore les coutumes d'Espagne à l'égard
ce de la maison Soarez et compagnie.
ce Mon père ne se contenta pas de ces excuses,
« il rompit tout commerce avec les Ferraz, et en
« mourant, il me recommanda par-dessus toute
m chose de n'avoir avec eux aucunes relations de « commerce.
« Pendant longues années, j^obéis à Tordre de ce mon père et je m^en trouvai bien, mais par une « circonstance imprévue, je me trouvai dans un a rapport indirect avec les Ferraz et vous verrez ce ce qu'il en résulta.
« Quelques affaires m'avaient obligé d'aller à ff Barcelone où je fis connaissance avec un certain « Livardez , négociant retiré des affaires et vivant « de ses capitaux, qui du reste étaient considérables. « Ce vieux homme avait dans le caractère quelque • chose de rangé, d'exact et de préoccupé, qui « convenait au mien. Notre liaison était déjà for- » mée lorsque j'appris que Livardez était l'oncle a maternel de Sancho Ferraz , alors chef de cette « maison. J'aurais dû la rompre, mais je ne le fis et point, hélas! et je crois devoir vous confesser « que je n'en tins compte, en disant^ à part moi, « qu'il n'était pas de cette famille.
« Par un beau soir, en nous promenant sur le « port de Barcelone , après avoir causé sur les o chances a courir et les bénéfices à présumer dans « les armemens pour les Antilles, Levardez me « dit que , sachant avec quelle intelligence je fai* « sais le commerce des Philippines , il y voulait a mettre un million de piastres a titre de com- « mandite.
« Je lui représentai qu'étant l'oncle des Ferraz, €( il devrait avoir eu l'idée de leur confier ses fonds « plutôt qu'à moi.
« — Je ne me soucie pas , répondit-il , de faire
o des affaires avec mes parens et surtout avec les
« Ferraz à qui je compte laisser toute ma fortune,
a Ce serait m'exposer à des embarras pour la ren-
<t trée de mes valeurs, avec des retards ou des
« procédés ruineux et des délicatesses qui me seraient
« insupportables. Il me parla si raisonnablement
a qu^il sut me persuader, et d'autant mieux que,
« par-là , je n'entrais véritablement dans ailcnne
f relation d'affaires avec les Ferraz. Enfin de
« retour à Cadix , au moyen du million de ce bon
« Livardez, j'ajoutai un navire aux deux autres
ff que j'envoyais aux Philippines » après quoi je n'y
« pensai plus.
« L'année suivante, il arriva que le pauvre Li-
é vardez mourut, et Sancho Ferraz m'écrivit
« qu'ayant trouvé sur les registres de son oncle
« qu'il avait placé un million chez moi , il me
«f priait de le passer à son ordre. J'aurais pu l'ins-
« trnire de nos conditions à l'égard de la comman-
« dite> mais je ne voulais rien avoir à démêler
« avec les Ferraz , et je renvoyai le million pure-
« ment et simplement.
« Mes vaisseaux revinrent des Philippines au
« bout de 27 moisetmon capital avait triplé; il
• devait donc revenir encore deux millions au dé-
« funt Livardez ou ses ayans-cause ; il me fallut
« entrer forcément en correspondance avec ces^en-
« nemis héréditaires, et je leur écrivis qu'ilsavaient
« à tirer sur moi pour deux millions.
« Voilà que ces gavaches me font répondre que
« le capital réclamé par eux comme héritage de
« leur oncle étant encaissé depuis deux ans , il en
• résultait que c'était une affaire finie et qu'ils ne « Youlaientplusen en tendre parler....
« Vous pensez bien que je dus considérer ce i^efus « des Ferraz comnie une sorte d'insulte ou tout a^i « moins comme une impertinence ; car c^était abso- « lument comme s'ils avaient voulu me faire un don « gratuit de ces. deux millions. J'en parlai d'abprd « à quelques négocians de Cadix , mais ils préten» « dirent que les Ferraz avaient raison , et quMIs « étaient en droit de refus , par la raison qu'on ne « doit jamais participer au bénéfice d'un capital « encaissé. Moi je soutenais et .je m'offrais à prou- « ver que le capital de Livardez était réellement fr demeuré sur mes vaisseaux , et qpe s'ils avaient « péri , corps et biens , j'aurais eu droit à me faire « rendre le million que j'avais remboursé préala- « blement ; mais je vis bien que le nom des Ferraz « en imposait, et que si je demandais. une junte « de négocians , leur parère me serait défavorable. « J'allai consulter plusieurs avocats. Ils me di- « rent:
n A^ Que les frères Ferraz ayant retiré ce capi- « tal, au mépris de la condition commanditaire, « et contrairement à la volonté de leur oncle dé- « funt , et que moi , son associé pour la comman- « dite, ayant employé le million suivant Tintçption « dudit oncle , le dit capital était légalement ,,po$i- .« tivement et incontestablement resté sur mes « navires.
« 2o Que le million encaissé par les Ferraz était t un million qui différait absolument d'origine, « attendu qu'il était provenu de ma caisse , et que
« ledit million ne pouvait être considéré judiciai- « rement comme ayant aucun rapport avec celui de « Livardez. Mon premier avocat me conseilla for- • tement de faire assigner les Ferraz à Taudience « de Séville, et je n'y manquai pas. J'ai plaidé « contre eux pendant six ans; il m'en a coûté « soixante mille piastres fortes; enfin j'ai perdu « mon procès devant le conseil suprême deCastille « et les deux millions me sont restés;
« J'ai d'abord eu l'idée d'en faire quelque fon- « dation charitable, mais j'ai eu peur que le mérite « ne s'en trouvât réparti sur ces maudits Ferraz. « En attendant, quand je fais mon bilan général » « a la fin de chaque année , je mets toujours ces « deux millions de moins dans mon actif.
tt Vous voyez, mon fils , si j'ai de bonnes raisons « pour vous interdire toute espèce de rapports avec « une maison par qui la nôtre a souffert des con- « trariétés si nombreuses et si mortifiantes! »
A présent moi, soussignée Victoire de Froulay, douairière de Créquy, je vous dirai que M. d'Aranda m'a certifié que ce débat judiciaire entre les pointilleux Soarez et les honorables Ferraz était la chose du monde la plus véritable, et sur tous les points du rapport ci-dessus qui fut publié dans plusieurs journaux du temps, et notamment dans la Gazette deLeyde, au mois de février 4747. Ce fut là un bon exemple à mettre sous les yeux des Hollandais, ajoutait le Comte d'Armda qui avait été plénipotentiaire d'Espagne en Hollande, où leStathouder Guillaume avait fait vendre la vache et la couchette d'une pauvre femme qui lui devait quatre
DE Là marquise DE GRËQUY. U
florins, c*est-à-dire, enTÎron sept livres et neuf sous de notre monnaie. — Noble Prince d'Orange! honorable et généreuse famille !
Je ne suivrai pas le charlatan palermitain dans le reste de la biographie du Segnor Don Pablo Soarez y Olavidez y Brandariz, dont le père avait obtenu par le crédit du Marquis de FIorida-Blanca, ce qu'on appelle en Espagne un titre de Castille. Cagliostro supposait qu'en dépit des injonctions de son aïeul, il était devenu passionnément amoureux de la fille aînée de Sancho P^erraz, et que les frères de cette jeune personne avaient entrepris de le faire battre en duel, étant persuadés qu'il n'agissait ainsi que par esprit de vengeance et pour déconsidérer leur maison de commerce. L'érudition de M. d'Aranda n'allait pas jusqu'à la fin de ce roman , et je nesais ce qu'il en faut croire; mais, quoi qu'il en fût de M. d'Olavidez et de son mépris pour la malédiction de son bisaïeul Domingo Soarez qui avait pris une part dans l'apalte des mines, après avoir parcouru les mers, toujours est-il vrai qu'il était venu s'établir à Paris avec sa femme, la Comtesse Ouraque Dardarada-Los-Rios, qui ressemblait à une grande épingle noire (i). On les
(4 ) On trouve d&us les historiens espagnols une chose assez curieuse au sujet de ce nom d^ Ouraque, qui est celui d'une sainte wisigothe. Ce«t que le Roi de Castille Alphonse le Noble, avait une iille de ce nom-là qu'il aurait voulu faire épouser à noire Roi Louis VHI , surnommé Cœur-de-Uon. Cette Infante de Castille était Tainée de ses trois sœurs ; mais Philippe-Auguste ne voulut pas que la femme de son fils portât ce vilain prénom VI. 5
apercevait quelquefois à l'hôtel de Clioiseul; mais on ne se souuait pas de les voir chez soi, parce que la Duchesse de Tlnfantado ne les recevait point, et surtout parce qu'ils allaient trop souvent chez les d'Holbach et la demoiselle Lespinasse. Ib allaient aussi chez Dalembert, et recevaient Diderot; ce qui était la plus mauvaise compagnie possible pour des Espagnols, et ce qui paraissait effrontément philosophique.
Aussitôt que M. d'Aranda fut nommé Président du conseil de Castille, il fit revenir son ami d'Olavidez en Espagne, afin de lui confier la direction d'une colonie qui s'appelait la Carlotle, et qu'on voulait établir dans la Sierra-Morena. On apprit, quelques années après, qu'il avait été pourvu de l'Intendance de Séville : mission de confiance, et témérité qui scandalisa beaucoup les vieux Castillans ! Au reste, M. d'Aranda proférait souvent un apophthegme qui suffirait pour mettre à l'abri , dans ces sortes de nomination, la responsabilité morale du Roi Charles III. — El si, el no suon del ministroy disait-il ; El como y el quando, del oficial; La mesa y el papel, de la nadon; La pena y la tinta, del Rey, Le oui ou le non viennent du ministre; le quand et le comment, du commis; le pupitre et le papier, de la nation ; le Roi n'y met du sien que la plume et 1 encre. Je me souviens d'avoir entendu dire qu'en recevant le paquet qui devait contenir sa nomina-
d^Ouraqiie;il fit écrire au Roi son neveu qu'il aimerait mieni U Princesse Blancbe, sa fille cadette; et celle-ci fut h mère de Siîiui-Louis. (Noie de VÀuteur.)
lion de premier ministre (c'était à Jossigny chez ma belle-fille, au milieu de la nuit), il commença par baiser avec un air de profond respect, le sceau royal des Espagnes et des fndes, et puis il se mit à dire, en déposant la dépêche auprès de son lit^ sans la décacheter : — io mismo diran magnana : Elle dira la même chose demain mâtin. Il aTait de Tesprit â merveille, et ceci n'a pu l'empêcher de faire des sottises en quantité, par la raison qu'il était devenu philosophe économiste. Mais retournons à la poursuite intentée par T Inquisition contre le protégé de M. d'Aranda.
On avait procédé pendant six mois à Tinstruction de son procès, et le seul rapport de son affaire ne dura pas moins de quatorze séances. Les principaux griefs étaient au nombre de 240, et furemt appuyés sur les déclarations et TafOrmatiou de 78 témoins.
Ayant été convaincu (par l'Inquisition) d'hérésie blasphématoire et de profanation sacrilège, il fut condamné (par TOydor et son tribunal sécutier) à huit années de réclusion dans un couvent. Il fut prescrit de l'y faire jeûner, pendant la première année, tous les vendredis de chaque semaine, à moins qu'il ne pût en souffrir sous le rapport de la santé, ce qui serait soumis à la décision d'un médecin, nommé par le Majordome de S. M. Catholique et payé par la couronne de Castille, ainsi qu'un directeur expérimenté qui serait désigné par le Patriarche des Indes, et qui ne perdrait pas de vue le condamné Pablo Soarez-Olavidez , en ayant soin ée l'entretenir dans un sentiment de résipiscence et de contrition. Le même tribunal ordonnait à ce direc-
•m SOUVENIRS
teur inconnu, de fortifier son pénitent par le bon exemple, et de Tinstruire attentivement sur tous les points de religion qu'il aurait ignorés ou pu méconnaître. H enjoignait aussi de lui faire réciter ses prières quotidiennes avec une régularité scrupuleuse, et de lui faire lire le Guide des pécheurs du Révérend Père Luiz de Grenade. Il devait réciter à genoux, tous les dimanches, un credo; voilà pour les prescriptions judiciaires, et voici pour le reste de sa punition.
H fut déclaré déchu de ses privilèges de noblesse, incapable de posséder aucun emploi delà couronne ou charge publique, privé de son titre majorai et castillan de Comte Olavidez , ainsi que de la croix de l'ordre de Sant>Iago. Défense à lui d'user dorénavant et jusqu'à la fin de sa vie , quand il aurait fini ses huit années de clôture , d'aucun habit en soie, velours, ou tissus d'or et d'argent; comme aussi de galons , broderies , pierreries et bijoux de métal. Défense à lui de porter des armes non plus que des armoiries; de voyager à cheval, et d'approcher à la distance de moins de 50 milles de toutes les maisons royales en Espagne, ainsi que de la cité de Séville et de celle de Lima, où il avait reçu le grade de Docteur ès-iois. Ses biens furent saisis et confisqués, au profit du Roi , ce qui va sans dire, et ce qui dénote assez l'origine de cette pénalilé fiscale.
Après avoir entendu ladite sentence à genoux ,
tenant à deux mains une torche «n cire verte , et
. dans son costume habituel^ sans la chasuble à croix
* de Saint-André, ni le san-benito, ce qui n'était plus
d'usage et de costume pénitenciel, à ce qu'il parait, on le reconduisit au palais du Saint-Office , où les docteurs de Tlnquisition reçurent son abjuration solennelle , ayec sa profession doctrinale et catholique, en 28 articles, sur lesquels ayaient porté son interrogatoire et sa condamnation.
En conséquence de cet acte de soumission religieuse, il fut absous de l'excommunication qu'il aurait encourue s'il avait persisté dans ses erreurs dogmatiques, et sa réconciliation fut opérée suivant toutes les formalités suivies dans la primitive Église, ainsi qu'elles sont ordonnées dans les saints canons. On a soutenu philosophiquement qu'il avait été battu de verges , mais ceci consista seulement da«s l'application de la vindicta^ baguette blanche, dont quatre assistans lui donnèrent cérémonialement et légèrement de petits coups sur les épaules pendant qu'on psalmodiait le Miserere mei, Domine!
En entendant prononcer cette partie de l'arrêt qui le dépouillait de son titre de Castille, il eut une syncope et tomba de dessus la sellette ; on le releva baigné de larmes, on lui fit boire du vin d'Alicante mêlé de jaunes d'œufs et de poussière de sucre candi (cordial de tradition pour le Saint-Office), et d'après l'amertume de ses gémissemens , on dut augurer favorablement de son repentir. Ses erreurs étaient nombreuses et des plus extravagantes ; il ne voulait pas croire à la nécessité de pratiquer le vi** précepte du Décalogue , non plus qu'à l'existence d'un mauvais principe et d'une éternité malheu- ^ reuse. On avait saisi le Dictiotmairc' philosophique < de Voltaire, adressé par la poste, sous son couvert,
et la fioleiice de ses déportemens contre le clergé régulier et séculier de l'Andalousie, méritait ecrtaineoient la punition la plus exemplaire. Voici la liste des principaux personnages qui furent convoqués et rénnk solennellement pour assister au procès et signer la sentence du Saint-OfGce. Le Cardinal Patriarche des lûdes et Grand Inquisiteur; douze juges de l'ordre de Saint*Dominique; douze Docteurs de TuniTcrsité de Salamanque, assista*ns des Dominicains; le Duc de Grenade, grand Maréchal de la sainte Inquisition pour la foi ; le Duc d' Albe , Porte-bannière du Saint-Office ; les Ducs de Frias , de Hijar et d' A branles, Grands d'Espagne et familiers de rinquisition ; le Marquis d'Avis , le Comte de Mora et le Comte de la Corogne, Titrés de Çastille ; sept Gonseiilers des deux conseils suprénies et deux Conseillers des ordres royaux ; le Premier-Official de la guerre ; l'Abbé réguher de Saint-Martin et celui de Saint-Basile , assistés de quatre religieux de leurs congrégations; le Prieur de FËscurial; deux Trinitaires ; deux Pères de la Mei-cy ; le Supérieur- Général de l'ordre des Capucins ; quinse chanoines gradués en théologie, et Gnalement cinq Chevaliers de l'ordre royal de l'Immaculée Conception, dit de Charles III. On voit que tout cela n'était pas des gens sans consistance, et tout donne à penser qu'iis n'étaient pas non plus dépourvus d'honneur et d'équité. «
Cette victime de l'intolérance et de l'ignorance a trouvé moyen de se libérer de la prescription du jeûne pour le vendredi, ainsi que de l'obligation du €redo pour le dimanche , car on ferma les yeux sur sa
DE LA MAHQUISE DE CBÉQUY. 79
ftiito et son embarquement auprès de Gibraltar. A la sollicitation du Cardinal de Brienne, autre philosophe , Olavidez a fini par obtenir la restitution de ses biens confisqués , ainsi que la permission de séjourner en France, et du reste il avait eu la précaution de s'y constituer, longtemps avant son procèSy une rente de quarante-cinq mille écus, en viager , et la moitié réversible sur la tète de son Ouraque. Celle-ci n'avait pas été jugée condamnable , et n'en resta pas moins la Comtesse d'Olavidez et Brandariz, avec des reliques de sa patronne dans les médaillons de son collier et de ses bracelets. Elle s'arrêtait et s^interrompait quelquefois subitement au milieu de sa conversation pour baiser ces petits reliquaires en faisant le signe de la croix et marmottant des patenôtres. Ils étaient d'un pays où les choses et les gens vont toujours à l'extrême. — J'ai trouvé , disait mon oncle de Tessé, qu'il y avait deux sortesde gens en Espagne, tous ceux qui ne sont pas athées font excommunier les guêpes et les chenilles de leur jardin.