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Uf^ SUUVEMKS
est ct'rtain que la beniité de sa vo!x tient du prodige et qu'il est d'une pâleur élonnanfe, mais il nVn est pas plus mélancolique, et je ne sache pas qu'il soit malheureux du tout ('l). Si vous voulez voirsoii neveu dont il vous parle, à son entrée dans le monde, vous n'avez qu'a sortir dans le jardin, où vous le trouverez qui court après des cerceaux avec mou petit-fils. — Il aura sept ans la semaine prochaine, ajouta la Comtesse de Jaucourt, et le Chevalier Gluck en resta confondu.
M. de Jaucourt vint nous demander quelques jours après si nous trouvions que sa réponse avait été déraisonnable. — Mais ce n'est pas seulement de votre lettre qu'il est question, lui répondit sa mère avec toute raison, c'est de ce que vous allez vous ingénier pour vous moquer de ce brave homme, el surtout de ce que vous perdez votre temps à fabriquer des opéras. Je m'en veux mortellement de ce que vous faites le croque-notes, et si c'était à recommencer je ne permettrais pas que vous apprissiez seulement à connaître la clé de sol. On dit que vous êtes toujours avec des piaillards et des braillards de chanteurs, avec des bassons, des pardessus-de-violes et des tambouriniers qui doivent être les plus sottes gens du monde et qui, du reste, ne valent pas mieux que les acteurs dont vous parlez si bien.
— Il est vrai que les musiciens sont bétes conmie tout, répondit-il avec cet air de sensibilité naïf et
(î) Gharles-Léopold , Marquis de Jaucourt, mort en -1787, élanl devenu Lieutenant -Général et GlieTa'ier des ordres du I^«* ( Note de VÀuteur.)
douloureux qui avait si profondément touché Fauteur d'Iphigénie. Toutes les fois que celui-ci ren* contrait M. de Jaucourt au foyer de Fopéra : — Ah monsieur le Marquis I lui disait-il innocemment, quel malheur que vous ne soyez pas né de manière à pouvoir chanter sur un théâtre I!!
C'était la Duchesse de Saint-A.ignan ( Françoise Turgot), qui Tavait surnommé Clair-de^lune à cause ^ de sa figure qui était d'une pâleur extrême et pourtant brillante^ et c'était aussi pour le distinguer des autres Jaucourt; ainsi, ne croyez pas a une histoire de revenant qu'il avait forgée pour y attacher l'origine de ce même surnom. Tout le monde prenait la liberté de s^en servir en l'adoptant à pleine approbation, tant il était bien applicable a ce beau Marquis, et voilà le danger des sobriquets. M"* de St.-Aignan en affublait tout son monde; elle appelait le Comte de Chabrillan, le groi chai, et M"*® de la Trémoille^ la très molle, surnoms d'assez mauvais goût, comme vous voyez? Je vous conseille de n'en donner à personne et de ne jamais souffrir qu'on TOUS en applique.
A la frénésie pour la musique avait succédé la passion pour la tactique militaire, et la discussion roulait particulièrement sur le plus ou moins d'épaisseur qu'il faut donner aux bataillons quand on les dispose en front de colonnes. Je vous demande un peu ce que cela pouvait faire à l'abbé de la Colinière, ainsi qu'à M"* Cocquinaud de Lustrac et M"*« Tradaine de Montigny?
On avait commencé par s'occuper de cette question-là, sérieusement, pertinemment, entre hom-
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uies, et pour se moquer de la suffisance de M. de Guibert qui Tenait de composer et publier un gros volume ad hoc et inr-quarto, s'il vous plaît; mais comme ce M. de Guibert était devenu plus ou moins a la mode, il y eut de certaines dames entrepre^ nantes et résolues qui, par engouement pour Fauteur du gros livre (et du Connétable de Bourbon), crurent devoir intervenir dans les débats. Ma foi, quand on vit que la première ligne des palissades avait élé franchie par Tabbé de la Golinière et que jyjme Trudaine s'en mêlait, il y eut une irruption générale dans le champ de la tactique! Tout le monde se mit a disserter â perte de vue sur la stratégie; chacun discourait à perdre haleine sur les avantages et les inconvéniens de l'ordre-mince ou de Tordreprofond, et je ne sais plus pourquoi je m'étais déterminée pour Tordre mince? M. dePenthièvre avait supposé que c'était pour éviter de me trouver d'accord avec le Comte de Broglie qui tenait pour l'ancien système, et sans doute il avait fallu quelque motif de cette importance-là pour me décider à prendre le parti des novateurs? — J'avais eu très certainement une excellente raison, comme disait toujours ma tante de la Ferté, mais je ne me la rappelle pas.
A cette folie stratégîcale avaient succédé je ne sais combien de folies scientifiques, au nombre desquelles était celle d'un minéralogiste, appelé M. Sage, qui prétendait ressusciter les morts avec de l'alcali volatil , et faire de l'or en barre avec de la terre glaise. L'Académie des sciences avait discuté sur tout ceci très méthodiquement, et Ton créa^
pour ledit M. Sage, une place de vingt mille livres de renie à Thôtel des Monnaies.
Lesystèmede résurrection, découvert par M. Sage, avait été remplacé par le système de M. Dufour , Chirurgien-major à l'École militaire ^ et celui-ci pouvait dispenser de la résurrection , comme vous allez voir. Aussitôt qu'on était malade, il fallait se frotter la peau des jambes avec des orties, et puis se coucher sur un lit, et s'enivrer avec de la liqueur d'absinthe de la Martinique ( et de chez M"*^ Amphoux, s'il se pouvait?) On s'endormait infailliblement , et l'on se réveillait parfaitement guéri, disait lefrater. La Faculté de Paris ne voulait pas approuver ces deux prescriptions thérapeutiques; maison n'a pas vu que le Major Dul'our en ait été renvoyé de l'École militaire, où l'on devait craindre, pourtant, qu'il ne fit frotter les pensionnaires du Roi avec des orties, et qu'il ne fit boire de la liqueur des Jles a de petits garçons. Un fils du Baron d'Arconcey , que M. Dufour avait enivré d'absinthe, en fut si bien endormi qu'il ne s'en réveilla pas. On répondit à ses parents que l'exception prouvait la règle, et l'on donna la croix de Saint-Michel à M. Dufour, à la sollicitation de M. Neckeret de M. de Monthion.
Remarquez bien que la France présentait alors un véritable phénomène social , en ce que la situation matérielle et politique du royaume était calme et prospère , et que tous les esprits s'y trouvaient en agitation. L'habitude du bonheur et de la sécurité, la douceur et Tindulgence du gouvernement, le peu d'intérêt qu'on prenait aux affaires extérieures , et
même a celles d'Amérique, où notre pays se trouvait engagé ; l'oisiveté des gens du monde et le manque de croyance avec le besoin de croire^ enfin la manie d'enthousiasme ou d'engouement qui gagnait toutes les classes, et qui remplaçait chez nous toutes les opérations du jugement, telles que l'examen attentifei l'approbation raisonnable: tout cela, vous dirai^je, ouvrait une large brèche aux folies imaginatives, aux données incompréhensibles, aux explications inconcevables et tout ce qui s'en suit en fait d'absurdités.
Au milieu de ce tourbillon, parut un homme imposant par son air de sécurité fière et de cogitation méditative; un savant, un étranger (ce qui doublait nécessairement son mérite); et de plus, un homme assez jeune et parfaitement beau , ce qui n'y gâtait rien. Cet homme était en possession d'un secret qui maîtrisait tous les corps animés , et qui lui donnait la faculté de remédier à toutes les désorganisations de leur mécanisme, à toutes les causes de souffrance^ à tous les maux physiques . a toutes les pinalUés de la nature humaine; et c'était par un principe universel, occulte, unique, et tellement simple dans son essence et dans le mode de son application , qu'il n'avait pas besoin d'un autre moteur et d'un autre agent qu'un acte de la volonté.
On apprit bientôt que le Docteur Mesmer avait trouvé des adepets, et l'on distingua particulièrement Messieurs de Puységur, de la Fayette, Bergasse et d'Espréménil, parmi ses disciples ses plus fervens. Il s'était logé dans la maison des frères Bouret, place Vendôme , et voici comment on y procédait à l'application du magnétisme.
DE LA MARQUISE DE ClUilQUY 178
II y avait au milieu d'une grande salle un baquet rempli de culs de bouteilles, lequel était recouvert d'une toile verte, et d'où sortaient des gaules de fer avec des robinets et des tourniquets ; toutes ces tiges métalliques étaient courbées en demi-cercle, et ceci donnait au gros baquet l'apparence d'une araignée monstrueuse. Les Mesmerisles étaient là rongés qui- Fun qui-l'autre, et tenant chacun le bout de sa gaule appuyé sur ses yeux, dans l'oreille, aux reins, contre ta poitrine, au creux de l'estomac, à la gorge ; etc., chacun des malades en posture et dispositions très variées, ceux-ci tremblans de frisson, ceux-là couverts de sueur ; les uns dans une agitation frénétique, en convulsions abominables et se roulant par terre , ainsi que les jansénistes de St.-Médard ; les autres en contemplation béatîGque et comme en extase ! Et puis c'étaient des malades qui riaient à gorge déployée, tandis que leurs voisins bâillaient en pleurant, et pendant ceci M. le docteur Mesmer était dans un «oin de la salle à jouer de l'harmonica. Il ne s'en dérangeait que pour venir, d'un temps à l'autre^ appliquer un de ses doigts sur le front des magnétisés qui lui paraissaient avoir besoin d'une action si puissante et si propice I Voilà quels étaient les procédés du mesmerisme et voici la doctrine du système.
Le docteur Mesmer avait débuté dans le monde savant par un ouvrage intitulé dePlanetarum influxu, dont le but était d'établir que les corps célestes ne sauraient manquer d'exercer sur les corps animés, et particulièrement sur le système nerveux , une influence analogue à celle qui dirige et produit leurs
n\ SOUVKMUS
attractions respectives. 11 y parlait également de la propriété des aimans à laquelle il attribuait toutes sortes de vertus pour opérer la guérîson des maliidies. Mais cette association bizarre du neuto<nisme avec la cabale et Tastrologie ne lui valut aucun succès dans son pays. En arrivant dans le nôtre, il y fit paraître un Précis historique et recueil de faits relatifs au Magmtisme animal, et le plus grand nombre de ses lecteurs ne douta pas plus de sa bonne foi que de sa puissance magnétique. Il y disait avoir rendu la vue à M'*'' Paradis (jeune aveugle), ce qui fut démenti par TAcadémie de médecine, et il assurait qu'on pouvait penser pendant trois mois sans langue, ce qui parut inexplicable au point d'y faire supposer quelque faute de l'imprimeur. L'explication du docteur ne se fit pas attendre , et c^était un enchaînement de propositions inintelligibles.
Le fluide éthéré que M. Mesmer avait à sa disposition pouvait être augmenté par la volonté de l'homme et réfléchi par les glaces ainsi que par la lumière (il m'avait semblé que c'était concentré et absorbé qu'il aurait fallu dire), et du reste le même fluide pouvait être communiqué, propagé et appliqué par le son. Il était transportable et susceptible d'accumulation. Toutes les propriétés des substances matérielles et des êtres organisés se trouvaient soumises à l'intention et à la rémission de cet étrange fluide ; enfin Mesmer ajoutait à tout ceci que les êtres organisés sont analogues à des aimans, qu'ils ont des pôles ainsi que des antipathies matérielles, et que leur similitude est si parfaite que le pkéno^
mène dt l'inclinaison même s'y trouve régulièremeni observé.
Les savans trouvèrent que Tabsurdité de cette dernière assertion ne laissait rien à désirer, et relativement au phénomène de l'inclinaison du pôle, on alla jusqu'à dire à M. Mesmer qu'il avait pris, comme le singe de la fable , le nom d'un lieu pour celui d'un homme. 11 ne s'en déconcerta pas le moins du monde; il eut la hardiesse d'adresser à M. de Maurepas, premier ministre, un mémoire apologétique , avec un ultimatum écrit de sa main , dans lequel il demandait au gouvernement français, non pas qu'on fît constater l'existence et l'efficacité du magnétisme, ce qui serait inutile et puéril, osait-il ajouter, tant la chose était notoire et magnifiquement prouvée; mais il demandait qu'on enregistrât les déclarations de toutes les personnes qu'il avait guéries, et qu'on voulût bien lui concéder, en rémunération de ses bienfaits, la propriété de la terre et du château de Surgy, lesquels appartenaient au domaine de la Couronne. Il ajoutait que si l'on foulait marchander avec un homme de son importance^ il allait quitter Paris, sortir du royaume et renverser son baquet en abandonnant tous ses malades à leur malheureux sort.
Mon cousin de Breteuil s'était entiché, je n'ai jamais su comment ni pourquoi, du magnétisme animal. Il intervint dans la négociation , et fut se placer officieusement entre les prétentions du magnétiseur et les épigrammes de M. de Maurepas, de manière à ce qu'on fit proposer à Mesmer, au nom du Roi, devinez quoi, mon pauvre Enfant... C'était
vingt mille livres de renies viagères , &vec un traitement annuel de douze mille livres, un logement au Louvre, et le cordon noir de Saint-Michel, avec le titre de médecin consultant pour Sa Majesté! On lui demandait seulement d'ouvrir un cours de magnétisme et d'y former trois élèves à la pratique de ses admirables procédés.
Gomment voudriez-vous qu'une monarchie puisse aller avec des injustices et, tranchons le mot, des extravagances pareilles à celles-ci? heureusement pour la bonne réputation du ministre de la maison du Roi (Baron de Breteuil) que le docteur Mesmer se trouva tellement choqué de l'incivilité de ses propositions et de sa lésinerie, qu'il ne daigna seulement pas lui répondre, et qu'il partit brusquement pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, emmenant plusieurs de ses malades avec lui : c'était les plus dévoués et les plus dociles : mais on ne manqua pas d'observer que ce n'était pas les moins riches. Un habile avocat, nommé Bergasse , parut alors sur la scène ; il entreprit d'obtenir un dédommagement public en faveur de Mesmer, et pour le consoler du mauvais procédé de M. de Breteuil, il imagina d'ouvrir à son profil une souscription de cent actions à cent louis la pièce. C'était cependant à condition qu'aussitôt que la liste serait remplie, M. le Docteur aurait la charité de révéler toute sa doctrine, afin que la nation française, en première ligne, et l'humanité souffrante, en général , pussent être salutairement éclairées sur la mystérieuse organisation du baquet rempli de culs de bouteilles, sur les bons effets de l'application du doigt magnétique, et particulièrement sur l'em-
ploi de l'harmonica dans les cas de surdité, car on assurait que la Marquise Lecamus lui devait sa guérison radicale (4).
Le docteur allemand préleva tout au moins cent cinquante mille écus sur la crédulité parisienne , au moyen de la souscription de M, Bergasse, et F Avocat-Général au parlement de Dauphinë, qui s'appelait M. de Servan , fit paraître une brochure de sa composition, dans laquelle il nous conseillait d'ériger des statues sur les places publiques en l'honneur de M. Mesmer. Il aurait demandé des temples , s'il avait osé. Le fougueux d'Espréménil , assisté du M*» de la Fayette, allait pérorant et déclamant contre la superficialUé du vulgaire et pour l'infaillibilité du magnétisme ; et c'était , je vous assure, avec autant d'enthousiasme et d'opiniâtreté qu'on les a vus déblatérer, pendant le reste de leur vie , contre les institutions surannées, en faveur de la liberté qui nous a procuré le régime de la terreur (2).
(1) Qaant à Marguerite Lecamus , Marquise Lecamus et nièce du Cardinal Lecamus , Évéque de Grenoble, je tous dirai que son mari fut le premier gentilhomme français qui s^avisa d^appliquer un tilre seigneurial sur son nom de famille et sans prédécession d^un article datif. Quand on lui demondait des nouvelles de son Marquis. — J^en suis excédée, et surtout pendant la nuit , répondait-elle , mais jVspère bien que le magnétisme mVn délivrera ! Elle avait entendu qu^on lui parlait de son rliume et non pas de son mari , tant elle avait été bien guérie par l'harmonica ! ( Note de VAuteur. )
(2) Antoine Mesmer, qui se qualifiait premier médecin du Landgrave de Ht-sse et de S. A. le prince de Heuss , est mort • SU'oiU en \ 81 5, Agé de 82 ans. ( Note de VÉdOewr. )
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L'engouement désordonné pour le magnétisme avait été la première aberration de ces têtes mal faites, et l'on a remarqué que presque tous les principaux révolutionnaires avaient été Mesméristes passionnés.
Il faut vous dire à présent comment le peuple de Paris ne resta pas en arrière des gens du monde en fait d'enthousiasme pour les prodiges.
On ne savait ce que pouvaient devenir journellement tous les cochers , les palefreniers, les marmitons , les garçons de cuisine et surtout les laquais de la ville. On n'en pouvait garder à l'antichambre, et quand on les envoyait quelque part , ils n'en revenaient point. Les maîtres d'hôtel en perdaient la tête; et comme la même chose arrivait dans presque toutes les maisons, on avait fini par en parler dans le monde, où personne ne savait à quoi cela pouvait tenir.
Il était arrivé d'Alsace un prodigieux médecin , qui guérissait toute espèce de maladies par la simple imposition d'une de ses mains. Il ne recevait pas d'argent; mais il était convenu que les personnes qui pouvaient payer , donnaient quelque chose en s'en allant, et suivant leurs moyens, à une grosse fille qui se tenait toujours derrière la porte. Le peuple assurait que ce médecin distribuait aux pauvres du quartier l'argent qu'il avait reçu par ce moyen. Il avait été s'établir dans une maison de la rue des Moineaux, sur la butte Saint-Roch, et c'était là que toute la livrée de Paris tenait ses assises. Les femmes du peuple y jouaient un grand rôle, et je Yous assure qu'elles auraient mis en lambeaux
toute personne qui se serait permis de douter du pouvoir de ce charlatan. La mère de mon garçon d'office , par exemple , avait amené chez cet homme une de ses filles qui était boiteuse de naissance. Il lui toucha les hanches et lui ordonna de marcher sans béquilles. La boiteuse obéit et tomba sur le nez ; mais la mère s'écria que sa fille était une entétée qui ne voulait pas marcher comme tout le monde ; elle entra dans une furieuse colère , elle se mit à lui casser ses béquilles sur le dos, et pour que la malade pût s'en retourner , son frère fut obligé de lui en aller chercher une autre paire (de béquilles). Le médecin désapprouva Temportement de cette bonne mère ; mais tous les laquais et toutes ces femmes qui couvraient la butte , et qui virent la jeune fille s'en aller comme elle était venue, lui dirent que c'était sa faute, et peu s'en fallut que tout le monde ne la battit pour la punir de sa mauvaise volonté.
Vous imaginez bien que l'autorité fut révoltée de ce qu'il y avait un homme à Paris qui faisait muser les laquais et qui dérangeait les cuisiniers. C'était bien autre chose que les inconvéniens du magnétisme! Mais, pour écarter un soulèvement populaire, ce qu'on avait toujours grand soin d'éviter sous le gouvernement de nos rois, paternellement, et pour ne pas avoir à sévir contre le pauvre peuple de Paris, qui est la plus stupide engeance de la terre, et qui du reste est la plus atroce et la plus infâme canaille de l'univers, on se crut obligé d'user d'artifice : on fit déguiser des hommes du guet qui furent prier le médecin de venir avec eux chez M^^^ la Ma-
Téchale de Noailles qui voulait le consulter , et que ses infirmités retenaient chez elle. On le mena cbci un commissaire de police du quartier Saint-Denis , qui le fit monter dans une cariole et conduire à dix lieues de Paris, avec injonction de n'y rentrer jamais. On trouva chez lui près de vingt mille francs en petits écus , pièces de vingt-quatre et de douze SOUS) que M. le lieutenant de police ordonna de laisser a la disposition de la grosse fille.
Ce qui fit le plus grand honneur au magnétisme fut la mort du docteur Deslon , son second prophète. D^une constitution robuste, et âgé seulement de quarante ans, ce médecin supportait à lui tout seul , depuis Thègyre de Mesmer, toutes les fatigues de la superintendance et des opérations magnétiques. Il en avait supprimé l'harmonica , dont il ne savait pas jouer; mais il avait ajouté le somnambulisme au mesmerisme, et c'est un grand bénéfice. Une somnambule , interrogée par lui sur une douleur . qu'il éprouvait au creux de l'estomac, lui répondit qu'elle y voyait une cause de mort certaine et prochaine; que c'était un point noir, exubérant et putrescent. (La somnambule était une paysanne de Chatou). Elle ajouta que la grande quantité de fluide magnétique , que ce docteur absorbait et qu'il diri-> geait sur ses malades , avait l'inconvénient de lui corroder le système nerveux , de lui allumer la bile et de lui décomposer le sang , d'où venait qu'elle lui donnait le conseil de se baigner souvent et de ne magnétiser personne avant le retour du printemps, ni surtout pendant la canicule où Ton allait entrer. Cette fille ne lui laissa pas ignorer qu'il ne vivrait
pas deux mois sMI ne suivait son avis , dont il ne tint compte ; et le docteur Deslon mourut effectivement six semaines après (1).
J'ai vu cette somnambule , et je Tai consultée par simple curiosité d'abord , et puis dans un sentiment qui n'était pas du tout l'opposé de la confiance. Elle avait dit à M°"® votre mère , en présence de moi , que sa maladie provenait d'une humeur rhumatismale , combinée d'un appauvrissement de la lymphe et fortifiée d'un restant de dépôt laiteux; rien n'était plus véritable , et la tisane indiquée par elle était un chef-d'œuvre de combinaison médicale , au dire de Marjault, du vieux Lebègue et de l'avis du docteur Sallin, grand ennemi du magnétisme, ainsi que chacun sait. Elle y prescrivait cependant une chose dont les trois médecins ne pouvaient s'expliquer la propriété curative , et c'étaient des feuilles de coudrier. On essayait de n'en pas mettre dansia tisane, et lama* ladenes'en trouvait pas si bien ; on en remettait dans la tisane, et la malade s'en trouvait au mieux. Je ne voulais pas la consulter pour mon propre compte, mais on m'en obséda si fortement que je finis par lui confier une de mes mains qu'elle s'appliqua sur l'estomac (auniviau dupUxus solaire, disait-elle);ensuite elle ferma ses yeux avec un air de satisfaction dont je lui sus tout le gré possible, et cinq minutes après elle se mit à dire en souriant, — parlez-moi deçà.
(i) Charles Deslou , Docteur Régent de la faculté de médecine de Paris et premier médecin ordinaire de Mft' le Comte d^Artois. Il mourut, ainsi que le rapporte M^ne de Créquy , ie 2< août i 786. ( Note de l'Éditeur, )
f^ SOUVEMUS
— On n^a jamis vu si bonne disposition. — Vous vivrez cent ans. — Si vous buvez davantage et ne TOUS chauffez pas , tous ne serez jamais malade.
Cette fille était âgée de trente-quatre ans ; elle ne savait pas lire et n'était jamais sortie, jusque-là, de la basse-cour de M"'^ de Maupeou (la Chancelière). C'était la créature la plus simplement ingénue qui se puisse trouver. Quand elle était dans son état naturel, on n'aurait pu tirer d'elle une seule parole, ne dirai pas scientifique , mais correctement prononcée , et du reste il est assez connu que M. de la Mothe-le-Vayer ne pouvait regarder en plein jour par sa croisée sans éprouver des verliges et sans frémir, tandis qu'il allait courir toutes les nuits sur les toits de rtiûtel de Maupeou , comme un chat maigre. Mais c'était par un effet du somnambulisme naturel, et reste à savoir comment le magnétisme a le pouvoir de provoquer et la propriété d'ii^i/tser, comme disait M. Darcet, cette disposition phénoménale? Je ne vous en puis donner aucune explication : je n'en sais pas plus que vous ; mais ne croyez pas que j^aîe été la dupe d'une comédienne.
Dans Tétat présent du magnétisme, on a supprimé le baquet et les tiges métalliques; mais la croyance au Ouide a survécu dans Tesprit de certains adeptes à la puissance de Tharuionica , et la plupart des magnétiseurs attribuent simplement l'action du magnétisme à l'action de la volonté. J'ai vu magnétiser M™* de St.-Julien , M. de la Gorce, et M"»* Lecamus par M. de Puységur. M. de la Gorce, aussitôt qu'il fut touché, tomba dans le somnambulisme et parla comme un insensé, ce qui n'était certaine-
ment pas son habitude autrement que dans un pareil état de crise. M™« de Sl.-Jnlien fondit en larmes et fit des sauts de carpe, avec des cris de chouette, et laM^*^ Lecamusqui ne s'endormit pas, resta comme une bûche, a peu près dans son état naturel.
Le procédé du magnétiseur ne me sembla pas précisément scandaleux, comme on le prétendait; mais il me parut tout-à-fait dépourvu de bienséance. Il était assis devant ces dames ^ ses pieds touchant les leurs; ses regards enfoncés dans leurs yeux, en serrant fortement leurs genoux entre les siens : il leur tenait les mains appliquées dans les siennes, au grand ouvertes, avec les quatre pouces et les doigts majeurs en correspondance immédiate, à dessein d'influer sur le battement des artères à Tunisson : c'est la raison qu'il en donnait, et voilà ce qu'on appelle se mettre en rapport. Ensuite le magnétiseur promena doucement ses mains, à partir de 1^ tête aux pieds, sur toutes les parties du corps de ces dames, en ayant soin de s'arrêter pendant la valeur d'une minute à chaque articulation des membres, et lorsque le sujet magnétisé fut supposé par lui devoir être suffisamment pénétré de Uuide, i| administra ce qui s'appelle le magnétisme à grands couranSy ce qui consiste dans un mouvement à distance opéré largement avec les deux mains ouvertes et les doigts écartés, laquelle action est dirigée de la tête aux pieds avec la plus grande accélération. Ceci produisit un même effet sur ces trois personnes, dont les visages devinrent absolument décolorés, et qui prièrent le magnétiseur de s'arrêter parce que la plante des pieds leur brillait» M. de la Gorce ajouta VI. 8
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que 868 jambes Maient éclater comme deux gargcMsêes. M. de Puységur y remédia fort aisément en leur soufflant sur la figure, qui reprit tout aussitôt sa carnation naturelle , ensuite il administra ce qu^il appelait des passes en définitive, et le plus beau résultat de la séance fut de me faire tomber dans une attaque de nerfs , la première et la dernière que j'aie éprouvée, depuis soixante et seize ans que j'ai Técu, jusqu'à présent. M"*® de St. -Julien se trouva parfaitement guérie d'un horrible mal de tête. M. de la Gorce , qui ne s'était fait magnétiser que par curiosité) n'en éprouva ni bien ni mal, excepté la contrariété d'avoir battu la campagne en si bonne compagnie ; enfin M'"* Lecamus n'en fut pas moins sourde , et vous conclurez de ceci tout ce qu'il vous plaira.
Je ne doute pas que Mesmer ne fût un charlatan , et je pense que sa combinaison du baquet, avec ses tringles de fer et son harmonica , n'était que du charlatanisme; mais je ne saurais douter de la réalité d'un phénomène appelle Magnétisme et dont Mesmer a découvert l'existence.
J'en ai vu de prodigieux effets que je suis bien assurée d'à voir jugés froidement, sans complaisance, et sans prévention ; mais l'utilité du Magnétisme ne m'est pas démontrée , et son danger me paraît manifeste.
Je ne saurais nier que sur certains individus et dans certains cas, son efficacité puisse agir salutairement, en apparence; mais j'ai remarqué que la plupart des hommes étaient insensibles à l'action du magnétisme, et j'ai connu grand nombre de
femmes auxquelles il faisait toujours et dans tous les cas un mal affreux (4).
Je ne sais pas et je ne saurais savoir s'il est vrai que le magnétisme est un remède assuré dans toutes les maladies atoniques, et je ne dirai pas qu'il ne soit salutaire aux individus chétifs ou débilités; mais ee que je sais fort bien, c'est que son emploi m'a paru très dangereux dans les maladies inflammatoires, et tellement dangereux qu'il a déterminé des morts subites en pareil cas. Voilà ce que je vous garantis et dont je vous avertis.
Quant aux phénomènes du somnambulisme, je vous dirai qu'ils n'avaient rien d'incroyable pour moi, parce que j'avais passé mon enfance à ouïr parler de somnambules à Montivilliers, où les Demoiselles d'Houdetôt tracassaient toutes les nuits et sautaient quelquefois par les fenêtres a6n d'aller grimper aux arbres, et nager dans les étangs du parc au cœur de l'hiver.
La cadette écrivait comme un chat quand elle était réveillée; sa troisi^e sœur avait une fort belle écriture, mais lorsque la contagion du somnambulisme l'avait gagnée, et pendant que les autres étaient a lutiner dans les bois, ladite sœur cadette, appelée M^i® d'Épronville, se mettait à l'ouvrage et faisait la besogne de tout le monde, en imitant si bien l'écriture de chacune de ses sœurs (à tâtons) que la maîtresse de classe et la propriétaire du cahier ne pouvaient plus recon-
(4) Eii>6rtœ rrede Robert».
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uaitre la ligne <l*écriture où Ton s'était arrêté la
veille.
J'ai vu dans le bourg de St.-FaI, auprès du château de M™^ votre mère, une cataleptique, appelée M^'^ de Bourgneuf, qui passait huit mois de Tannée couchée sur le dos sans manger, sans boire et sans faire aucune espèce de mouvement. Sa respiration n'était pas sensible à l'oreille, et son expiration ne marquait pas sur le miroir. Elle se réveillait subitement au bout de son accès; elle vivait pendant cent vingt et un jours a la manière de tout le monde, et retombait en catalepsie pour deux cent quarante et deux jours, bien comptés; ce qui s'est exécuté périodiquement pendant sept aiinées consécutives, et jusqu'à sa mort, arrivée le 4 octobre ^763.
J'ai vu la cataleptique de l'abbaye de Montmartre, et j'ai vu comme tout le monde, ou j'ai cru voir, au moins; car, en vérité, dans une vision pareille, il est permis de suspecter le témoignage de ses propres yeux, de ses oreilles et de sa judiciaire humaine! J'ai cru voir, il m'a semblé, ou ne doute pas, et nous avons dû croire que cette pensionnaire de Montmartre avait non pas lu, si vous voulez, mais aperçu, devant nous, les yeux fermés et par te$tomac,\e contenu de deux lettres pliées, fermées et cachetées, que M. Bergasse ve nait d'écrire dans une autre chambre, sous la dictée de la Maréchale de Ségur et de la Comtesse de Virieu qu'il n'avait jamais ni vues ni connues, auxquelles il n'avait jamais écrit, ni fait parler; el qui du reste n'auraient pas voulu se prêter à de»
DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. ISr
piperies dont cet honnét6 M. Bergasse était incapable pour son propre compte. On avait d'abord appliqué les deux billets cachetés sur la poitrine de la cataleptique; elle demanda qu'on les lui posât sur le creux de Testomac, l'un après l'autre ; elle commença par nous dire qu'il s'y trouvait une ligne absolument illisible, en conséquence d'une rature dont on n'avait pas eu la précaution d'étancher l'encre avant de fermer un de ces billets, et ceci, dont on ne s'étiit pas aperçu , fut trouvé ponctuellement vrai lorsque nous ouvrîmes celte lettre. Nous fumes témoins de plusieurs autres phénomènes dont on a dressé procès-verbal, et vous en trouverez la copie dans mes papiers; mais les membres de la faculté de Paris ne voulurent pas en entendre parler; ils ont toujours pour les cataleptiques une abomination sans égale, attendu qu'ils ne savent qu'en dire, et parce que les docteurs ne doivent ignorer de rien.
Les phénomènes du magnétisme ne sont pourtant pas moins avérés que ceux de l'état cataleptique et du somnambulisme, et ceux-ci n'ont d'autre avantage sur celui-là que d'avoir été connus des natu* ralistes anciens, ce qui fait que les docteurs modernes n'osent pas s'inscrire en faux contre la notoriété publique et sempiternelle. Mais la découverte du magnétisme est récente, et voilà pourquoi les savans proprement dits ne veulent pas convenir de sa réalité. Je ne parle ici que pour son existence et non pas en faveur de son utilité, prenez-y bien garde et résumons-nous. La plus grande partie des humains n'est pas accessible aux effets du magnétisme. L'application magnétique et di«
138 SOUVENIRS DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. recte est plus souvent nuisible aux malades qu'elle ne leur est salutaire. Tous les individus qui sont organisés de manière à recevoir l'impression du magnétisme, ne sont pas susceptibles d'entrer en état de somnambulisme. Tous les somnambules magnétiques ne parlent pas; tous ceux qui parlent ne sont pas clairvoyans : la plupart de ceux qui distinguent leur état avec lucidité, n'ont pas la même aptitude en faveur des autres malades; enfia les plus clairvoyans ne le sont pas toujours, et les somnambules qui font payer leurs consultations ne sont presque jamais de bonne foi.
Le peu que je viens de vous dire au sujet de ces trois phénomènes de la catalepsie, du somnambulisme et du magnétisme , est tout ce que j'en sais; mais je suis persuadée que ceux qui vous en diront plus que moi n'en sauront pas davantage.
Il faut savoir ignorer , mon fils; il faut s'y résigner humblement avec un sentiment de résolution soumise. Il faut dire é son intelligence humaine , ainsi que TÉternel à TOcéan révolté : — « Tu n'iras pas au-delà de ces rochers où j'ai marqué ta limite; ici tu briseras l'orgueil de tes flots. »