‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 24 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Desrues et ion procès. — Qaerelles sur la musique. *- Les Lullistes et les Ramistes Les Gluckistes et les Piccinisten. — Le Marquis de Jaucourt , surooinmé Clair -de- Lune, — Remarque sur les sobriquets. — Aventure de M. de Jaucourt avec le Chevalier Gluck , et l'opinion qu'il avait des musiciens. -^ Système de Vordre profond et de Vordre mince, — Folies scientifiques. — M. Sage et son système de résurrection par l'emploi des alcalis. — M. Dufouret sa liqueur d'absynthp.^- M. Mesmer et son système de guérison par Tinflupucedes planètes. — Le inaguétisnie animal. — Le général Lafayette , disciple de Mesmer. — Le baquet magnétique. — > Procédés du mesmérisme et son système. — Négociation de Mesmer avec le gouvernement français. — Son départ et souscription qu^oii ouvre à son profit. — Les adeptes. — M. de Puységur, M. Bergasse et M. SeiTan. — Le Marquis et la Marquisa Lecamus. — Le docteur Deslon. — Sa mort. •— Les cataleptiques. — M 'le de Bourgneuf. — La pensionnaire de Montmartre. — Système actuel du magnétisme et du somnambulisme.

Si les Éditeurs du Recueil des Causes Célèbres n'avaient pas enregistré le procès du fameux Desrues, je ne manquerais pas d'en faire un chapitre de mes souvenirs, aGn de vous faire admirer la justice du ciel. On ne saurait espérer que Taction de la Providence empêche Texécution de certains crimes qui sont commis sur la terre, parce que le mal faire est dans la nature de Thommc, et que

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rhommc est libre; mais j^ai toujours vu que les criminels étaient punis, mon Enfant, visiblement pour le plus grand nombre , et quelquefois découverts d^une manière si miraculeuse qu'il aurait fallu is'opiniâtrer dans Taveuglement , pour ne pas y reconnaître la main de Dieu. Lisez le procès de cet abominable hypocrite , et lisez-le avec attention , je vous le recommande.

Quand on fut ennuyé des querelles sur la grâce efficace et sur le formulaire , où la majorité du public ne comprenait plus rien , parce qu'elle avait perdu la foi et parce que Tinstruction théologique lui manquait , on s'était mis a disputer sur la musique , et ce fut avec d'autant plus de violence et d'emportement que le sujet de la querelle était plus frivole et plus étranger à ceux qui s'en mêlaient. L'horreur d'un Quesnelliste pour un Conformiste ne saurait donner aucune idée de celle d'un Lulliste pour un Ramiste , et ceci dura jusqu'à l'irruption des Gluckistes et des Piccinistes qui vinrent se ruer les uns sur les autres et se prendre aux cheveux y jusque dans les balcons et le parterre de l'Opéra. Ce fut à la première représentation d'une pièce intitulée la Bonne Fille y et depuis ce moment -là tous les esprits furent agités par la discorde. Elle était à domicile dans tous les cafés et les colysées, dans les jardins publics , et jusque parmi les politiques de l'arbre de Cracovie, à la petite Provence en automne, ou dans la salle des Cent-Suisses en cas d'orage. La discorde s'était introduite au bureau de M"® Lespinasse, sanctuaire de la philosophie moderne; à l'Académie française, où personne n'au-

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rait pu dire quelle différence il y avait entre un bémol et un dièze ; et jusque dans le salon de musique de M. Trudaine, où tout le mondechantait faux. Les meilleurs amis et les amans se brouillaient, les parens se fuyaient, les enfans se battaient; les bons dîners , dont le meilleur effet a toujours été celui de produire une indulgence réciproque , ne produisaient plus que de la colère ou la plus sombre défiance ; enfin , les bureaux d'esprit étaient devenus des arènes où Ton s'acharnait contre la séduisante Ârmide, ou la malheureuse Iphigénie du Chevalier Gluck, qu'on voulait absolument sacrifier à la Bonne Fille du Signor Piccini et vice versa»

On ne demandait plus : est-il janséniste? est-il molinisle? — est-il encyclopédiste ou dévot? — est-il pour l'ordre profond de M. de Mesnildurant , ou pour Vordre mince de M. de Guibert, auteur de ht Tactique moderne?

On se demandait : est-il du coin de la Reine ou du coin du Roi? et Ton accueillait les survenans bien ou mal , en conséquence de la réponse. Il en est résullé des méchancetés abominables : les enfans de M*^® de Yalbelle (c'est-à-dire Athénaîs et Gertrude , aujourd'hui Comtesses de Beauvoir et de Tilly), avaient mordu le petit d'Ilavrincourt parce qu'il était Piccinisle; et du reste, je vous dirai que ces deux petites de Vnlbelle étaient si méchantes, qu'elles mor* ditient les oreilles des chiens , et qu'elles allaient donner des coups de pied aux chevaux. On ne s'en douterait guère aujourd'hui, vous en cooviendrez; mais retournons à la musique. M. votre père avait lait passer Lauzun pour un Gluckiste auprès de

B|n« de Blot, qui ne daignait plus jeter les yeux sur lui. — Vous deyrîez bien m'expliquer votre conduite où je ne comprends rien, lui dit-il un jour en lui tirant le bout de son gant par la pointe, à dessein de l'impatienter ; mais elle se laissa déganter en se reculant , plutôt que de l'honorer d'un mot de réponse, et je croirais assez que c'est pour un oo deux motirs de ce genre-lé que je me suis enrôlée sous la bannière du compositeur allemand ; car je suis Gluckiste, et je suis bien aise de tous en prévenir. N'en plaisantez pas.

Les deux antagonistes» les plus passionnés Tun contre l'autre, étaient MM. Arnaud et Marmontel, tous les deux encyclopédistes et célèbres philosophes. Ils se faisaient une guerre impitoyable, et se reprochaient des choses monstrueuses, à propos de rivo' IfUion musicale et de musique fixée,

— Mais, mon bon Dieu! disaient avec raison le Père Garasse et M. Riballier, ces Messieurs nous accusaient d'intolérance, quand il était question des vérités les plus importantes et les plus utiles au genre humain ! Voyez donc comme ils se persécutent et comme ils se déchirent entre eux pour les choses du monde les plus futiles. Est-ce que l'objet de leurs disputes est plus facile à saisir que les maximes de la théologie dogmatique ? Est-ce que leurs explications sont plus satisfaisantes que les nôtres, auxquelles ils ne voulaient pas accéder parce que l'exigence de leur raison ne s'en contentait pas? Les philosophes ont toujours agi comme leurs devanciers et leurs amis les protestans ; ils ont crié, pendant longtemps : liberté générale, indulgence abso-

lue et tolérance universelle ! mais , quand ils en arrivent à Tapplication de leurs principes, on les trouve toujours astucieux et persécuteurs.

Écoutez une aventure du chevalier Gluck. Il nous disait un jour, à Thôtel de Tessé, qu^un jeune homme de la plus belle physionomie, mais dont l'air était prodigieusement triste, était arrivé chez lui pour lui présenler, avec son hommage, une p/irtition d'opéra qu'il avait composée sur le sujet d'Orphée déchiré par les bacchantes. Le poème et la partition ne râlaient pas grand'chose a son avis, mais il avait trouvé que la voix du jeune homme était si parfaitement belle et son expression tellement brillante ou attendrissante, avec à-propos, que ce grand compositeur en était resté saisi d'étonnement et d'admiration. Ce n'était pas des sons humains, disait Gluck, c'était comme un fluide élbéré qu'aurait épanché sans effort une source profonde et pure. — Prodigieux artiste! dit-il à ce jeufie homme en l'embrassant avec enthousiasme, la Providence a marqué votre destination naturelle ; entrez au théâtre, et vous serez le plus admirable chanteur qu'on ait jamais entendu ! — Monsieur, lui répondit le jeune homme avec un air modestement contrarié, je ne me soucierais pas beaucoup d'être comédien...— Commentdonc, Monsieur, qu'est-ce que vous dites là , lui répliqua le directeur de l'Opéra français ; ouvrez les statuts et les archives de l'Académie royale de musique, et vous verrez que c'est un théâtre où l'on peut chanter sans déroger. Si vous suivez le conseil que je vous donne, je vous promets d'abandonner tous mes travaux pour ne

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m'occuper que de votre opéra d'Orpliée, et c'est dans cette pièce-là que je vous ferai débuter. Vous avez l^air si profondément sensible et si mélancolique, que vous souffrez certainement de quelque peine du cœur, je n'en saurais douter. Soyez assuré qu'on peut trouver dans les grands succès d'amour-propre et principalement dans ceux du théâtre, une consolation puissante, et tout au moins une distraction salutaire, contre les regrets et les

ennuis d'une passion malheureuse Le jeune

homme ne voulut entrer dans aucun détail personnel et demanda seulement quelques jours de réflexion.

ic Monsieur le Chevalier, lui répondit-il au bout d'une huitaine, il me faut renoncer à voir mon Orphée sacrifié par les Ménades et honoré par vos accords sublimes. J'ai fait mon possible pour l'étendre jusqu'à trois actes, ainsi que vous me l'aviez conseillé, mais il n'y a gagné que de la bouffissure ou du vide enflé, qui ne vous satisferait certainement pas. C'est à quoi s'est écoulé tout le temps que j'ai perdu depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir.

« J'avoue, Monsijeur, que le seul désir de ne pas vous contrarier m'avait fait promettre de réfléchir à la proposition de me vouer au théâtre. Je sais que les philosophes ont l'air d'estimer les comédiens, et je trouve que ce talent n'est pas moins rare que celui du peinlre ou du poète. Je sais qu'un homme qui l'exercerait avec honneur ne serait pas indigne d'estime, et que certaines maisous qui sont ouvertes à ceux qui se distinguent

dans cette profession, très lucrative depuis quelque temps, doivent leur paraître un dédommagement pour celles qui leur restent fermées; Paccueil des personnes du premier rang devant les indemniser du mépris qu'on leur porte ailleurs. Il est superflu de vous citer ici les représentations de Sainte-Assise, où Mo»" le Duc d'Orléans joue péle-môle avec des acteurs à gage, en opposition avec rh6tcl de Créquy, où Ton a refusé d'admettre M. Dugazon pour y lire une pièce de comédie de M™*^ de Louvois, attendu qu'on aurait été forcé de l'y faire asseoir. »

« Je suppose tous ces brillans avantages assurés à mes talens futurs, et ma raison vous cède, mais vous ne vaincrez pas mon cœur. J'ai une mère et des sœurs sous le joug de l'opinion vulgaire. Tout gothique et tout suranné qu'il soit, ce préjugé donnerait la mort à celle de qui je tiens la vie. J'ai un neveu. Monsieur, et le malheureux jeune homme se trouverait privé, à son entrée dans le monde, de «on appui le plus naturel, et du fruit des conscib que j'aurais perdu le droit de lui donner avec autO' rite. Mes deux sœurs q\ii sont mariées, rendues malheureuses, et celle qui ne l'est pas, dans l'impossibilité de trouver un parti sortable, et qui puisse convenir à ses vœux... voilà. Monsieur, les coups dont je frapperais ma famille, et il n'est pour moi nul succès de vanité personnelle, ni gloire de talent, ni acquisition de fortune, que je voulusse acquérir a pareil prix »

— Mais c'est de l'écriture de Clair-de-lune ! m'écriai-je ; c'est une lettre du Marquis de Jaucourt; il

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