‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 4 sur 36 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Le Due de la Vauguyon. — Le Dauphin. — Le Comte de Provence et le Comte d^Ârtois. — Éducation de ces princes. — Parfaite bonté de Louis XVI. — Sa clémence h l^égard do sieur Tbiriot. — Réponse de ce prince k son grand-prévôt de l'hôtel. — Monsieur, frère du Roi. -—Son caractère pendant sa jeunesse. — Son goût pour les mystifications. — Lettre de ce prince au Duc de Penthièvre.— Énigme et madrigal composés par Louis XVIII. — L'animal fantastique et les œufs de crocodile. — La Comtesse de Tessé. — Nouvelle école épîstolaire. •— Lettre pseudonyme sous le nom de ^t<ne de Tessé. — Marivaudage et Grébillonage. — M. de Talleyrand et le style de ses billets. — Le Comte d'Artois adolescent. — Son seul défaut. — Remarque de la Duchesse de Beauvilliers. — Le Cardinal de Rohan. — Sou ambassade à Vienne. -^ Cause de son inimitié avec le Baron de Breteuil. — Mariage du Dauphin. — Portrait de l'Archiduchesse Marie-Antoinette. — Son arrivée en Franoe. — Le mariage , le bal de la ville et le feu de joie. — Présages sinistres. — Acridens funestes. — - La nuit dans un fossé. — Mot de la Comtesse de Gisors. — - Le Prévôt des marchands. — Sa famille. ^*

Nous allons rentrer dans le cercle des affaires gé« nérales , et nous allons parler d^abord de la famille royale ; car tous pensez bien que les petits-fils de France ont eu le temps de grandir depuis la mort de M. le Dauphin jusqu'à celle du Roi. On leur avait donoé pour gouverneur le Duc de la Yauguyon ,

SOUVENIRS DE LA MARQUISE DE CRÉQUt. 33 qui les a parfaitement bien élevés, malgré tout ee qu'on a pu dire (4). On s'en prenait à lui de ce que ces trois jeunes princes n'étaient pas toujours au plus-que-parfait; mais, mon Dieu! n'en est-il pas delà meilleure éducation comme delà dévotion, qui n'a jamais influé sur le fond du caractère? La religion s'applique incessamment à combattre nos défauts ; mais le mieux qu'elle fasse est d'en adoucir les aspérités et d'en arrondir les angles, on pourrait dire. Elle ne saurait détruire en nous le mauvais germe de certaines dispositions originelles , et tout ce qu'elle peut faire est de le comprimer pour en empêcher la fructification. La dévotion participe de l'humeur naturelle et prend toujours le caractère de la personne qui la professe ; aussi paraft-elle se- Tère ayec les uns , indulgente et facile avec les antres. Mais ce qu'on devrait observer équitablement, c'est que , sans la religion , l'homme sévère aurait été plus rigoureux que de justice, et que cette per sonne indulgente aurait eu peut-être plus d'aménité que de raison, plus de bienveillance passionnée que

de charité véritable Soyons aussi bien élevés

que possible , et devenons parfaitement religieux : nous n'en resterons pas moins avec nos défauts ; mais ils ne prendront pas un libre essor, ils n'augmenteront pas de vigueur en conséquence de leur exercice ; c'est un point essentiel aux yeux des théo-

(I) Antoine de Quélen d^Estuer-Ganssade , Dno de la Vauguyon , Prince de Garency , Marquis de St.-Meagrin , etc. C'était un homme d'esprit et de conscience; mais il était ce qu'on •l>|>elait alors antî-phîloioplit , et indé irœ, { Nàm dt l'iul. )

ai SOUVENIRS

logions moralistes , mon enfant ; et du moins les personnes qui vivront autour de nous ne souffriront pas continuellement de nos imperfections individuelles etdesinconvéniens attachés à notre caractère. A moins d^une vocation toute particulière et d'une parfiiite correspondance avec la grâce de Dieu, c'est à peu près là tout ce qu'on peut attendre de fbumanité.

Dans la jeunesse de M. le Daupbin Louis X, et le XVI*^ du nom comme Roi de France, lequel a toujours été la sagesse et la vertu mêmes , il avait de la timidité , une apparence de brusquerie dans les premiers mouvemens, un peu de gaucberie peut- 6tre, et par-dessus tout de l'irrésolution ; il avait beaucoup de savoir et de modestie ; il était compatissant et juste, économe et généreux ; il était d'une véracité scrupuleuse, et d'une telle sobriété qu'il ne buvait que de l'eau rougie. .Je me souviens qu'où ne^pouyait jamais obtenir de lui de ne pas s'endormir dans son carrosse en revenant de la cbasse , et quand il en descendait au pied du grand escalier, il en avait toujours pour un demi-quart d'heure à chanceler, trébucher et se frotter les yeux. II se trouvait toujours la quelques familiers du Palais-Royal, qui disaient d'un air hypocrite et de manière é pouvoir dtre entendus par les provinciaux et les badauds : — Il eH ivre mort.

C'est une abominable invention, que les d'Orléans ont pourtant trouvé moyen de populariser; et je me rappelle, à cette occasion-là , que, douze ans plus tard , on vint dénoncer à M. le Grand-Prév6t Tinscience d'un individu qui venait de proférer ces

mêmes paroles sur le passage du Roi, et ceci dans la galerie de Versailles : il se trouva que c'était un neveu du philosophe Thiriot , rancien commissionnaire et Tespion de Voltaire. M. de la Suze le fil arrêter, et le Roi , qui le vit passer dans la Oour de Marbre, escorté par des gardes de sa Porte, envoya demander ce que ce pouvait être. — Allons donc I répondit Louis XVI en éclatant de rire; je ne veux pas qu'on emprisonne un pareil imbécile : faites-le seulement conduire en dehors de la grille du château, et qu'on lui dise que je vais boire un yerre de limomide à sa santé. Voyez donc ce tyran, farouche héritier des Clothaire et des Childebert 1 Hélas ! hélas ! ce n'est pourtant pas sans raison que les Rois sont pourvus de la main de la justice et qu'ils sont

armés du glaive de Dieu! 0 le meilleur des

hommes et des Princes ! 0 saint Roi I nous verrons bientôt les déplorables efrets de votre insigne clémence ; vous recueillerez bientôt les fruits douloureux de votre extrême bonté !

MoifSiEUB n'était pas celui des Fils de France que j'aimasse le mieux : il annonçait plus de faculté mémorative que d'intelligence naturelle , plus d'esprit que de jugement et plus de finesse que de véritable esprit, llétaitplussusceptibled'engouement qued'attachement solide; il y avait dans ses airs de dignité quelque chose de factice, et dans son faux air de sérénité je ne sais quoi qui ressemblait à de la dissimulation ; il aimait à parler , et sur toute chose , mais il aimait surtout à conter des gaudrioles , opération dont il se tirait sans précautions oratoires et sans embarras , parce qu'il ne sentait rien. C'était

UA gres pansu qui tous parlait tout uniment des flammes et des feux d'amour, à dii-huit ans, comme il aurait fait des glaces du pôle antarctique ou de la frigidité de la lune. Apprêté ( sans aucune autre 4orte d^arrangement ), il était suffisamment personnel et singulièrement passionné; il était formaliste et cynique. Enfin c'était un drôle de jeune prince, et j'ayaispris la liberté de dire qu'il ya?aitenlui de la Tieille femme et du chapon, du Fils de France et de l'homme de collège. Il a toujours eu Tayersion la plus décidée pour la famille d'Orléans; et j'ai toujours remarqué qu'il était plus judicieux dans ses aversions que dans ses affections. Il a toujours été libéral et magnifique : il aime à donner , et c'est peut-être la principale de ses qualités royales ; mais il aime à donner ayec ostentation , avec un éclat qui frise le scandale, et de manière à faire supposer qu'il ne donne rien pour rien. Cest un calcul, une affectation yani- ,teuse ; et Dieu sait combien la générosité de ce Prince a toujours été gratuite !

Monsieur, Comte de Proyence, ayait toujours pris plaisir à se moquer du monde ; mais , comme il ne pouvait se moquer ouvertement de ses officiers ni des autres courtisans, parce que le Roi son grandpère et le Roi son frère aîné ne l'auraient pas souf» Wt, il se moquait du public autant qu'il pouvait. Il 4yait d'abord entrepris de mystifier les abonnés du Menuredc Franceen y Taisant insérer des logogriphes et des énigmes sans mot ; mais , si les Œdipe de la province et de l'Ile Saint-Louis s'en rebutèrent , ce fut sans en rien dire; et, comme il ne s'ensuivit ni discussions ni contestations, ce fut Monsieur qui s'eo

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trouva mystifié. En l'année >I776, il avait pris la peine de composer une énigme à mon intention et de me l'envoyer par M. le Duc de Penthièvre; mais ceci pensa devenir une affaire sérieuse, attendu que ce dernier voulut en porter plainte au Roi , et que j'eus grand'peine a Tapaiser sur une chose qu'il avait la bonté de considérer plus sérieusement que je ne l'aurais fait moi-mémé, en la qualifiant de familiarité choquante. M. le Duc de Penlhièvre n'admettait pas qu'on pût agir légèrement à mon égard; et c'était pour ce Prince une affaire de dignité personiielle , attendu qu'il n'avait tenu qu'à moi de l'épouser, après la mort de la Duchesse Marie de Modène. Mais j'avais passé la quarantaine et j'étais son ainéede quinze à seize ans; aussi fus-je tellement choquée de sa proposition qu'il me potesta, les larmes aux yeux, de ne jamais retoucher cette cordelà. Vous verrez qu'il ne m'a pas tenu parole aussi rigoureusement que je l'aurais voulu. Mais revenons à Monsieur, frère du Roi. Il est bon de vous prévenir qu'en 4776 il n'était âgé que de dix-neuf ans : et voici la copie de sa lettre k M. de Penthièvre ;

« Mon Oncle et Cousin , et je puis ajouter mon bon et « cher ami, je vous envoie Ténigme en question , pour « que vous la remettiez à son adresse, et je ne doute « pas qu'elle ne soit aisément devinée par Madame de

« Créquy qui Singulier nom que celui de Créquy,

i qui ne se trouve pas commode pour écrire Thistoire « généalogique ou des anecdotes sur celte famille , à f moins d'employer souvent les mots lequel, laquelle < et lesquels, au lien du qu qui viendrait perpétuelle- « ment se placer après le nom d^ Cré'iuv, ce qui ferait V. 3

« des qui-qui fâcheux pour les oreilles délicates. Bour- « bons-bons ne vaudrait guère mieux pour l'euphonit^ , « mais ceci ne revient plus aussi souvent que par Uî t passé : les écrivaios philosophes et les poètes de ce a temps-ci ne nous gâtent pas. Les Montmorency sont

« si vous savez bien quoi , que nos auteurs con-

« temporains n'en parlent jamais , ce qui ne leur est u pas nuisible , et tant s*en faut ! Mais laissons la gram- « maire et revenons à cette commission dont je vous ai « prié de vous charger. Veuillez bien dire à M™» de « Créquy que j'ai découvert qu'elle était l'auteur de <i ce fameux logogriphe des Étrennes mignonnes , el « que je la prie d*y faire insérer cette énigme-ci à la u suite de ses estimables productions. C*est une admia rable chose , au moins , que ce logogriphe de M™* de « Créquy ! Quelle fécondité chimérique et quelle ingé- « nieuse obscurité ! que de mystères ! que j'envierais u les ressources de sa muse , si je pouvais être jaloux « d'un talent sans pareil el que je proclame hautement « en toute occasion pour supérieur au mien I N^est-il « pas vrai , mon Cousin , que notre genre d'esprit n'est « pas apprécié ce qu'il vaut ? Les personnes vulgaires ne « peuvent se douter de tout ce qu'il en coûte d'efforts « pour bien torti'Ier une énigme, et c'est à qui dira I le plus de mal de notre occupation favorite. Heureux I si la critique ne s'étendait pas injustement jusqu à I nos personnes!... Convenez aussi que, k la réserve « de nos productions , a M"™^ de Créquy et a moi , il ne u paraît plus rien que de pitoyable ; et , depuis la mort

• de notre pauvre confrère M. Ramelin , on n'a pas su

• sur tes bonbons ni dans le Mercure un seul rébus « qui ressemble à rien ni une chaïade qui ait figure « humaine. Je vous avouerai avec une franchise qui me « coûte beaucoup, dont je n'use guère, mais que je crois « devoir k Mme de Créquy a titre de collègue , je vous « avouerai que le mot de son Hirnier logogriphe me

DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. s»

• paraît merveilleusemeDt introuvable. Après un début « si lumineux , j^ai presque pleuré de la voir se dérober « a mon empressement en s' enveloppant de milte re- « plis. J'en ai pourtant démêlé deux ou trois mots j mais « ils me paraissaient si diablement disparates que je « ne saurais en former un tout qui ait l'air de quelque « chose. Voilà le comble de Tart logogriphique , et votre « illustre amie peut se vanter d*en avoir reculé les f limites. On aurait bien voulu me faire entendre que f ce mot était peut-êire buffet d'orgue ou Sardanapàle , « a la couronne près; mais j'ai vu le piège... et mon a premier n'est jamais mon entier. Mon Dieu ! mou « Cousin , comme cette fin de charade , appliquée à uu « logogriphe , est bien une formelle contravention deuos a lots , qui n*a pu s'opérer sans une raison majeure 1 « Mais quelle est cette raison? voila ce que j'ignore. Peiit- « être , me suis-je dit, est-ce un nom propre extraor- 0 dinaire qu'il faudrait chercher dans Talmanach de a Gotha ; peut-être est-ce un objet que la pudeur ne « permet pas de désigner d'une manière palpable ; peula être est-ce un être de raison. Mais non , mon Cousin, « non , cela serait barbare; et, malgré les licences de a iioti e code énigmatique , il ne saurait être permis k a M'"' de Créquy de surprendre ainsi la conûance et la « bonne foi de ses nombreux lecteurs. En vérité, le a logogriphe m'intimide ; je n'ose m'élever jusqu'à sa « hauteur, et je veux me borner à i énigme : elle est « plus simple dans ses allures ; elle est mieux assortie à « mon caractère enjoué qui n'a i ien de fallacieux ; et , c du reste, il est encore assez glorieux de s'en bien tirer ; a une bonne énigme ne se trouve pas souvent dans le « pas d'un mulet , comme dirait le Comte de Brionne ;

• car enfin, mon Cousin, qu est ce que l'énigme? C'est 0 une agréable opération de Tesprit par laquelle on veut a faire entendre une petite chose, qu'on ne veut pas dire « parte qu'elle n'en vaut pas la peine. Eh bien , je trouve

f encore d'autres avantages a faire des ënigmes : d'abord « on prend Thabitude de ne jamais parler tout-k-fait , a ce qui nous évite une foule de reproches ou de tracas- « séries journalières , sans compter la perte du tero))s « ( qui fuit toujours , comme vous savez ) ; en outre , « on se rend profitable aux autres par des façons mysf térieuses qui exercent Tesprit des personnes ; enfin « j'ai cru remarquer , en voyant notre cousin de Saxe , « qu'une réserve honnête embellissait prodigieusement 0 un jeune prince, et, depuis ce temps-la , je ne dis « plus rien qu'à moitié. Je n'aurai pas la fausse mo- « destie de vous parler humblement de mon petit ouf vrage ; car M"^ de Créquy, qui a le coup d'oeil très f sûr et très prompt, ne manquera certainement pas de « le juger favorablement du premier coup d'œii. Je me < recommande, au surplus, pour la prompte insertion « de mon énigme à Tobligeaiice que je dois supposer à 0 notre cousine et votre amie , puisqu'elle accompagne f d'ordinaire Tesprit et les talens.

< Puissent les Dieux inconnus , protecteurs du double « sens, verser abondamment sur vous tous les trésors « d'une éloquence mystérieuse I puissent-ils vous con- « server les yeux du Lynx, le voile d'Isis et les bandelettes a d'Horus, qui mourut vierge , k ce qu'on dit ! puis- « sent -ils vous accorder une longue suite de demi- « jours, les faveurs d'une ombre douteuse et quel- » ques nuits allégoriquos (I). Je vous proteste sans « métaphore , etc.

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