ENIGME COMPOSEE PAR LODIS XVIII EN
« Je SUIS un pénible sentier
t Où Tamour fit maint'' surprise^
DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. 4t
Vous pensez bien que je n'avais jamais ni fabriqué ni fait imprimer aucun logogriphe. Quand i) était seulement question d'une charade, je m'écriais et m'enfuyais ; et , quant à l'énigme composée par Monsieur, je vous avouerai que je n'ai jamais essayé d'en trouver le mot. M. de Penthièvre eut la bonté de lui parler de M™« de Créquy, qui n'était pas en humeur et dans l'usage de se prêter à desespiégle^ ries d'écolier , et la première fois que j'allai faire
« Je suis non loin du bénitier
« Quoique je sois hors de Téglise ;
« Je suis féminin , masculin ,
V Douteux en grec , neutre en latin j
« En hébivu je ne le puis dire
« Sans TOUS dévoiler mon secret.
« Avec les mânes je soupire ;
« Je suis voilé , mais indiscret ,
« Et c^est la rage qui m^inspire.
« D'émouvoir j'ai reçu le don.
• Je suis présent à la parade.
« De rénigme j'ai Fabandon ,
t La profondeur de la charade.
i Je sais employer sans abus ^
« L'importance du hiérogliphe ^
« La réticence du rébus
• Et la noirceur du logogriphe.
• Enfin je suis un malheureux ,
« On sylphe , une ruine , une belle y
« Je suis un disque lumineux
« Et je suis une bagatelle.
« Pour deviner, je suis un lynx ;
« Hercule me trouva futile.
• Pour me cacher je suis un sphinx ; « C'est une chose fort utile.
(Note de V Édite wt.ï
ma cour à Versaîllles, Monsieur n'osa pas me dire un seul mot qui pûl me faire songer à sa belle épttro et ses prosopopées de collège. Nous avons toujours été bons amis depuis ce temps-là ; jusqu'à Tépoque (le la révolution , s'enlend ; car un Prince qui nage entre deux eaux, qui sourit à la plébécule, et qui semble incliner du cAté de la démocratie, me parait un homme insupportable.
Monsieur ne manqua pas dWganiser d'autres mystifications, qui lui réussirent beaucoup mieux que celle de notre énigme. Par exemple, il imagina de faire parler dans tous les journaux de Paris d'un animal extravagant pour sa conformation, car il avait, disait-on, des pieds d'autruche et des cornes de buffle , avec une queue de singeet la crinière d'un lion. On en fit graver des milliers d'estampes, et Ton nous écrivait de partout pour nous demander quelques détails sur cette curiosité prodigieuse. Tout le peuple était persuadé que rien n'était plus vrai , ce qui réjouissait beaucoup Monsieur et ce qui m'ennuya prodigieusement. Une autre fois, il fit insérer dans le Mercure de France une sorte de procès ' verbal de la douane de Marseille au sujet de l'ouverture d'une malle où notre consul d'Alexandrie avaitmis des œufs de crocodile, lesquels étaient éclos pendant la traversée, le$;quels étaient sautés sur les douaniers pour les dévorer, etc. Le Journal des Savansse mit à disserter là -dessus, et voilà ce qui nous parut divertissant.
Monsieur faisait joliment les vers : il m'avait envoyé sa traduction de la première épitre d'Horace, que je suis fîchée d'avoir perdue; je ne retrouve ici
que le madrigtil adressé par ce Prince à sa bellesœur ( Madame la Dauphine ), en lui envoyant un éventail, et je crois inuiile de vous le rapporter , parce qu'il se trouve sur toutes les tablettes H).
Je suis obligée de convenir pourtant qu'une des meilleures plaisanteries du monde est une certaine lettre écrite par Monsieur à la Vicomtesse de Lussan au nom de la feue Comtesse deTessé (2), laquelle épître est datée des Champs-ElyséeSj et laquelle est assurément la meilleure critique de cette sorte d^esprit vide et creux , faux et bruyant dont cette Comtesse de Tessé nous avait fatigués pendant soixante et tant d'années de prétentions , de préventions, de précipitations frivoles et d'exclamations glapissantes. Clairaut disait d'elle que c'était le chaos dans le vide et le néant dans l'agitation. On attribua généralement cette belle épitre à la Marquise de Coigny, dont le mauvais genre d'esprit est parfaitement analogue à celui de la défunte, et le plus joli de cette affaire était de voir M"'® de Coigny s'en appliquer les félicitations ironiques et s'en pa-
(i) '1796. Connue je ne sais plus ce que serout devenut's les tablettes avec le quatrain , à cause de la révolution , je vais rajouter en marge, afin de tous en éviter la recherche :
Au milieu des chaleurs extrêmes , Heureux d^amuser vos loisirs , J^aurai soin près de vous d'amener les zéphirs. Les amours y viendront d'eux-mêmes.
(2) MarieJuiie de Béthune de Sully deCharost, belle-mère d^Adrienne de Noailles , aujourd'hui Comtesse de Tessé , doni j« ne vous tien» pas quitte. {Note de V Auteur. )
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vaner injustement. On aurait tellement cru entendre parkr M'"^ de ïessé, ou lire une de ses lettres, que tout le monde s'y serait trompé, si elle n'avait pas é(é morte. M'"' de Lussan en fut ta dupe, au point de se persuader que la défunte avait écrit cette même lettre avant sa mort, et sous la rubrique de l'autre monde , attendu qu'il n'existait plus personne qui fût capable d'écrire avec un pareil agrément.... Voyez donc la sagacité de cette vicomtesse! Monsieur n'a jamais rien fait qui vaille cette lettre ; et je vais la faire copier ici , pour vous donner une idée de la manière de ces dames et de ce que nous appelions le Crébillonage amarivaudé.
Lettre écrite par Monsieur frère du Roi , sous te nom de la Comtesse de Tessé, deuxième douairière, à la Vicomtesse d'Esparbès de Lussan.
Aux Champs-Elysées , ce 25 août.
« Mon enfant gâté, ma Louise, de l'autre monde
« mon orabre vous souhaite une bonne fête. Comme je
« n'ai perdu que la vie, et que la mémoire m'est restée, je
« me souviens que c'est la vôtre , et je vous envoie pour
« bouquet deux caisses de fleurs qui ne feront pas mal
« devant les croisées de votre joli salon bleu , que je ne
« connais pas. Sans y être jamais entrée, je sais qu'iJ
« ressemble à un ciel ; et cela est naturel : telle pro-
« priétaire , tel logis.
a J'accompagne mon bouquet d'une lettre , par les
« raisons que je vais vous déduire ; car j'étais diseuse
« là- haut pour parler à ceux que j'aimais , et je le suis
« Pa-bas pour qu'ils y pensent.
« Je veux que vous me regrettiez , mais que ce soit f saDS me plaindre , parce que je suis daus l'Elysée , <r ma chère enfant. Von est bien Ta. Je me complais h f vous en apprendre les nouvelles.
« On ne m'appelle plus Comtesse j on m'appelle Julie « Tessé, et quelquefois Tessé tout court; je trouvai « cela neuf, mais juste, parce qu'ici Ton n'est rien et 0 tout. Commeut cela ? On est heureuse.
« Savez-vous qui est-ce qui m'a reçue f Lucrèce et « Ninon, J'en ai demandé la raison : on m'a répondu « (elle est simple) : C'est que vous avez tenu un miliei: a entre ces deux fameuses beautés , et vous aviez raison « toutes trois. Lucrèce était folle d'être si sage ; Ninon a était sage d'être folle ; vous n'étiez trop l'une ni trop f l'autre ; mais vous éllez bonnes toutes trois ; et qui a reçoit-on ici ? Les bons.
« Et ce vilain TarçMÎn.^ me direz -vous. Ehl mon « enfant, il n'y est pas. En fait d'hommes , on n'en « reçoit que d'une sorte , de ceux qui méritent le bon- « heur, et non pas de ceux qui l'arrachent. On ne trouve a ici que des gens qui croient le plaisir une sagesse et « aiment la sagesse comme plaisir. Ahl Vicomlesse, « quelle société 1 point d'ingrats et point de roués! On « est aimable parce qu'on Test , et non parce que l'on « cherche à Têtic; on ne quitte jamais, on possède tona jours. Il est vrai qu'on a tout le monde, mais tout ce f monde-la n'est rien qu'un , parce qu'il n'y a qu'un a cœur pour tous.
« On me plaisante sur mon (héatin : c'est Ninon , c comme vous entendez ; mais elle me plaisante pour a rire , et je la désarme en riant; je reponds par la vé- « rite ; et cela prend , parce qu'on l'aime ici.
(i Qu'est-ce que le monde .^ lui ai-je dit : un théâtre <( de marionnettes , où il faut que chacuu joue son rôle. « Qui est-ce qui le fixe ? Tétat et l'âge : quand on est
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« jeune , fraîche et belle , son directeur c'est son ami ; c< qiiaud on n'est plus ce ({u'on était , son ami c'est son (c dtreitcur ; c'est pour soi qu'on a le premier, on a le u second pour les autres. Mais que préféreriez- vous ? « Louise! Pourquoi cela? C'est qu'elle est bonne, et « qu elle a de quoi devenir meilleure.
a A propos, petite libertine , vous allez donc à Saint- « Orner pour Taire tourner toutes les têtes?... Et la
« vôtre? Ah 1 il est aimable Je ne crains rien et ne
« vous désapprouve pas.
« Ecoutez-moi , chère enfant ; dites bien des choses « de ma part à Madame de Boulaiuvilliers. Un des a grands torts de votre bas monde , c'est d'oublier « trop vite les morts : elle ne Ta pas , je lui en sais gré; « je l'aimais là-bas ; je l'aimerai ici.
a Vous avez aussi une voisine, Madame la Comtesse <x de Beauharnois , dont on raffole dans ce pays -ci ; <t elle n'y est pas encore , tant mieui ! nous aimons <c que les bons vous restent , parce que vous n^en avez « guère.
a Nous avons aussi Dorât , célibataire qui la chante « du matin au soir , et elle le mérite , je le sais , car a elle a de l'esprit comme un ange et une âme comme a dans ce monde-ci. Dites-lui, pour lui faire plaisir , a que sou ami est très heureux. Il y a ici deux acolytes a qu'on lui a donnés pour raisons : c'est Anacrcon et « Fontenelle; il marche de pair avec l'un, et rend déjà a l'autre sensible ; c'est un miracle, mais il l'opère.
a Et ces prudes, comme j'en ris! et ces femmes qui a venaient souper chez moi pour qu'on dit d'elles . « Elles vont là... Mais je ne ris pas de tout le monde » a au moins.
« Quoiqu'on ne fasse point d'enfans ici, on s'inté- « resse beaucoup aux mères qui s'amusent à faire des a Amours; vous en connaiss> z une , n'est-ce pas? Elle
« I ime en an ; elle a raison. Parle-t-on de son air : ou «i dit charmant , son esprit charmant; encore son cœur a intéressant y rime juste; la voila, c'est Lussan. En- « voyez-la-moi dans un siècle : je la placerai ajuprcs de « Rousseau ; son écuyer sera Cliaulieu ; elle brûlera lurt « et fixera Tautre.
« Et le cher Baron de Tott , qu'en faites-vous ? Mille " excuses , quand vous le verrez : je Tai maltraité sur <( ma fin , mais je me mourais, c'est la le cas de radoter.
a Que diriez-vous, ma clière enfant, de ce vilain * t Abbé de Modène, qui est venu frapper ici? Un brutal , « un débauché 1 Fi donc T horreur ! Voisenon Ta chassé « comme profane ; mais nous guettons TAbbé de Demis.
« Adieu, chère enfant; ménagez - vous. Je ne vous « attends que dans soixante ans au plus tôt , parce qu'il « faut être assez la-bas pour mieux goûter le bien d'ici.
a Plus qu'un petit conseil , et je vous laisse : soyez «( jeune sans crainte de vieillir ; vieillissez sans crainte tt d'être jeune ; restez bonne comme vous êtes aimable ; « soyez aiinaute pour être aimée. Le bonheur dans le « monde, le voici : seniir, et bien placer ce que Ton sent.
« Je vous éciirai au jour de Tau.
a TESSÉ, rajeunie et heureuse. »
On dit que, lorsque M. de TalJeyrand se recherche et qu'il veut faire l'ajjréable en écrivant, il y a quelijiie chose de celte faclure-là dans son style. On s'en est moqué comme de juste; il a voulu s'en corriger, mais il aura beau faire, il n'écrira jamais correctement ni agréablement; il est de l'école de Crébillon.
Je ne \ous parlerai pas encore aussi longuement
48 SOUVEMnS
de M. ie Comte d* Artois , avec qui j'avais moins de relations qu'avec ses frères, parce qu'il était le plua jeune , et parce que mon (ils avait la survivance du grand ofGce de son beau-père dans la maison de Monsieur. Cet enfant royal était rempli de vivacilé, , d'esprit, de bonté naïve et de grâce naturelle. Oii en rapportait continuellement des gentillesses ou de^ preuves de sensibilité parfaite ; je vous assure qu'il était devenu pour toute la France un objet d'adoration , et c'est assurément la personne de la famille royale que les d'Orléans ont eu le plus de peiiie à dépopulariser, comme disait Mirabeau. La Duchesse de Beauvilliers, qui grognait toujours, ne trouvait pourtant qu'un reproche à lui faire ( en trois parties): c'est à savoir qu'il avait toujours un pied sur rétrier, qu'il avait toujours la cravache à la main, qu'il avait parfois la main trop légère. Dans quelques années d'ici je vous parlerai de son duel avec un prince du sang , et vous verrez si le Duc d'Orléans , frère de la Duchesse de Bourbon , s'est conduit misérablement dans cette occasion-là. Notre cousin le Prince Louis , depuis Cardinal de Rohan , fut envoyé comme Ambassadeur extraordinaire à Vienne; mon parent le Baron de Breteuil, Ambassadeur ordinaire à Vienne , eut le dégoût de s'y voir éclipsé par le Prince Louis. Il arriva d'Allemagne avec la rage dans le cœur; il fut créé ministre de la Maison du Roi , ce qui l'encouragea dans son esprit de vindicte; au lieu de l'apaiser et quand je vous rendrai compte de cet horrible procès du collier, qui m'a donné tant de soucis et d'afflielion , vous y trouverez l'effet de celte belle rancune de
M. le Baron contre le Cardinal de 'Rohan. Vous verrez tout ce que ia considération de la Reine et la réputation du clergé français en ont souffert ! Je n'y saurais penser encore aujourd'hui sans irritation. J'ai eu bien de la peine à m'en réconcilier ayec M» de Breteuil. — Ne me parlez jamais de la féro* cité de YOtre conduite envers ce Prince-Évêque, lui dis-je après sept années de brouillerie. Je vous l'ai pardonnée, j'en conviens; mais jedésirequeDieu vous la pardonne un peu mieux que je ne le saurais faire ! J'ai trouvé dans les lettres que j'ai conservées du Prince Louis un portrait, ou si vous voulez une esquisse de l'Ârcliiduchesse Marie -Antoinette. 11 est assez mal écrit , comme tout ce qui provient des gens du monde , et particulièrement des grands seigneurs de ce temps-là ; temps de contagion philosophique et de confusion dans les intelligences , misérable temps , où l'arrogante afféterie d'un Grimm et d'un Chamfort , où les sensibleries et les niaiseries de MM. d'Arnaud-Baculard et Marmonlel , assistées des boursoufflures à la Diderot et des platitudes à la Sédaine , avaient tout-à-fait dénaturé le bon sens, le bon style français et le bon goût , qui n'est que l'expression du bon sens. Du reste, il était Cdèlement vrai, ce portrait à l'ébauche, il avait le mérite de ia ressemblance , et c'est pourquoi je l'ai gardé.
« L'Archiduchesse - Dauphine est d'une taille propor- • tionnée à son âge , maigre sans sécheresse ni disgrâce , « ainsi qu'une jeune persoline qui n'est pas totalement « formée. Elle est parfaitement bien faite , et tous ses « mouvomons agréables Ses cheveux sont d'un blond pur
60 snî'YENins
• olccrtain, et qui n'a pas le moindre reflet dft hasardé, ni
* tirant sur le roux. Ils sont bien plantés ; les sept pointes « y sont visibles, car on la coiffe en les relevant a la modo « actuelle , mais il est à craindre que son front ne vous « paraisse trop dégarni C'est par suite d'une manie de sa « gouvernante qui aime à voir un grand front , je sup- (t pose , et qui faisait serrer le front do cette princesse « avec un bandeau de laine qui lui a ronge les cheveux. « Elle a donc le front un peu grand , mais irès beau ; la « forme de son visage est d'un ovale parfait , un peu « allongé; des sourcils ai^issi fournis qu'une blonde peul « les avoir, mais d'une nuance plus foncée que ses che- « veux, et les cils d'une longueur charmante. Ses yeux « sont bleus sans être fades , et jouant avec une vivacité « pleine d'esprit. Son nez est aquilin , un peu trop affilé « par le bout peut-être, mais il en résulte une impres- « sion de délicatesse et de distinction, ce me semble. Elle « a la bouche petite et vermeille comme une cerise ; les « lèvres épaisses , et surtout Tin férieure, qu'on sait être le « trait distinctif de la maison de Bourgogne. N'admirez- « vous pas que ceci ait pu se perpétuer jusqu'à nos jours, « depuis la Duchesse Marie-la>Grande , c'est-à-dire pen- « dant trois cents ans? C'est la moindre portion de son « riche héritage. Ah ! Louis XI , Louis XI , qu'avez-vous « fait là ! La finesse de sa peau tient du prodige, sa bîan- « cheur est éblouissante ; elle a des couleurs naturelles et « bien placées , qui perdront beaucoup à être couvertes f parle rouge, qui ne les vaudra pas. Son port est celui a d'une personne qui sentqu'elle est Archiduchesse et fille « des Césars. Sa physionomie est très variée, mais toua jours très noble. Sa dignité naturelle est tempérée par fl sa douceur, naturelle aussi, et par la simplicité de son « éducation. Je ne crois pas que les Français puissent se « refuser, en la voyant, à un sentiment mêlé de ten- « dresse et de profond respect. •
DE LA MARgi;iSE DK CUÎîlQUY. 51
Je vous ai déjà parlé Hes pronostics qui Tinrent nous attrister autour du berceau de Louis XVI, et le courrier qui meurt de sa chute, et TaumÔDier qui ne peut ondoyer Tenfunt parce que la mort vient le saisir, et les nourrices qui meurent, et le Hoi qui 86 reproche de lui avoir donné ce nom de Duc d(? Uerry qui porte malheur! Il en fut ainsi pour l'arrivée de TArchiduchesse IMarie-Antoinettie. A la frontière, en quittant sa cour allemande, elle remarqua les tapisseries de la couronne qui garnissaient la tente où venait de s'effectuer son échange : c'était des scènes de carnage , et notaaiment le massacre des Innocens et celui des Machabées , ce dont elle n'osa parler, mais ce qu'elle montrait en pleurant. La femme d'un valet de garde-robe et sa sœur, qui servaient aux Atours, trépassèrent sous la même lente et dans la même soirée. On dit à cela que c'était de leur faute , et pour avoir mangé des champignons; mais elles n'en moururent pas moins. Voyons maintenant les réjouissances de la ville de Paris, et dites-moi s'il est permis de croire aux mauvais présages.
Votre père était malade , au point de ne pas quitter son appartement. On avait pensé que je devais correspondre à l'attention des Messieurs de rh6tel-de-ville , qui nous avaient adressé deux invitations pour y souper avec LL. AA. Royales; c'était l'avis de M. de Penthièvre, et ce fut celui de la Comtesse de Marsan Ainsi je surmontai je ne sais quel trouble et quel sentiment d'effroi que j'en éprouvais dans l'àme avec plus d'angoisse et de ténacité qu'aucune autre sorte de pressentiment. Je
6a SOUVENIRS
me fais habiller et coiffer, suivant la bienséance de mon âge et selon mon habitude , en mère Bobie ; je me fais ajuster un pied de rouge et mon plastron de l'ordre de IVlalte , en vertu de porte-respect, avec la croix teu tonique de St-Jean-Népomucène, en vue de faire ma cour à l'Archiduchesse ; et me toi là sans brillans ni perles , en simple robe grise et sous une coiffe noire , au milieu de cette foule enrubannée et même endiamanié€y pourrait-on dire. Les bourgeoises et les échevins n'en revenaient pas. Lauzun dit à mon fils qu'on s'était beaucoup intrigué pour savoir mon nom, et qu'il avait entendu dire que j'étais la pnncesse de Malle.
Après m'avoir fait ia politesse de m'iuviter a souper à l'Hôtel-de-Ville, il paraît que M. le Prévôt des Marchands n'avait pas eu celle de s'en souvenir ; et, comme on n'y savait où me placer ni que faire de moi , le greffier de la ville entreprit de me faire asseoir a table avec les inspecteurs-généraux d'armée; ce que je n'acceptai certainement pas, vous pouvez m'en croire; et ceci me faisait un certain plaisir, à dessein de m'en retourner bien vite après ayoir salué LL. A A. Royales, et pour aller me divertir de ces formalistes qui m'avaient forcé ia main ; mais je n'eus pas la satisfaction de cette petite vengeance : M. de Talaru se mit à dire que M. le Dauphin ne s'asseyerait pas si M™® de Créquy ne se trouvait pas convenablement bien placée ; mais toujours fut-il que je n'aurais pu trouver place à la table de M. le Dauphin si ma nièce de Tessé ne m'avait cédé la sienne; et voilà de ces déconvenues qui ne manquent jamais d'arriver aux fêtes de la ville. Je
me souviendrai toujours de la Duchesse de Fitz- James qu'on y voulait absolument conduire auprès (lu Maréchal de Lowendal, pour lui chauler des couplets sur la prise de Bergop-Zoom , en lui soutenant qu'elle avait une voix superbe, et parce qu'on la prenait pour M"»" Lempereur, la femme du joaillier.
M™« la Comtesse de Toulouse et M"® de Carignan , légitimé de Savoie, furent assises au plus près de Monsieur le Dauphin, ce qui ne pouvait mécontenter personne. L'illégitimité française à la droite du Prince , et l'étrangère à sa gauche , ainsi que de raison. Ma place était à côté de Monsieur , qui mangea de grand appétit , suivant sa coutume , et qui n'en parla pas moins agréablement. M. le (lonite d'Artois n'était pas à ce banquet, et je ne .sais plus pourquoi. M""^ de Tessé n'avait pas man-. que de profiter de la bonne occasion pour s'envoler à tire d'aile et s'en aller souper au coin de son feu. Plût a Dieu que j'en eusse fait autant I car en m'en retournant^ à deux heures du matin, je fus accrochée par un équipage à la livrée d'Orléans, sur le Pont-au-Change, et mon carrosse y fut culbuté sur un monceau de pavés. Un de mes chevaux ne pouvait s'en relever , mon cocher avait l'épaule démise et j'étais couverte de contusions. Vous pouvez bien supposer que mon carrosse était en mauvais état ; mais je ne voulus pas monter dans celui qui m'avait renversée (bien qu'il fût à yide), et je fis dire à ces manans du Palais- Royal que ce serait une marque de confiance et de familiarité que je ne orendrais certainement pas avec M. le Duc d'Or-^
léans. Ce fut M^'' du Poulpry qui me tira d'affaire, et qui me lit coucher au fond de son vis-à-vis. Elle était dans cette voiture avec sa mère la Présidente de Confolens, qui la prit sur ses genoux; et lorsque j'arrivai chez moi, il se trouva que je m'étais évanouie, cç qui ne dura pas moins de cinq à six heures.
Vous dire â présent comment il se fit que, huit jours après, je me laissai conduire au feu d'artifice qui fut tiré sur la place neuve, à l'entrée des Champs- Elysées, c'est une chose inexplicable, autrement que par les supplications et les persécutions du Maréchal de Brissac, gouverneur de Paris, pour qui MM. de la ville avaient eu l'attention de réserver cette grande colonnade où se trouve aujourd'hui le garde-meuble (1). Avant de continuer mon triste récit sur ce prétendu feu de joie, je vais vous parler d'une discussion qui s'émut à Versailles à propos du bal de la cour , et qui me parut d'une impertinence outrée.
On avait appris ou cru savoir que c'était M'^ de Lorraine, fille de M"® de Brionne et sœur de MM. de Lambesc et de Vaudémont, c'est-à-dire Princesse du même sang que l'Archiduchesse-Dauphine, qui devait danser le menuet immédiatement après les Princesses de la famille et du sang royal. C'était une distinction qui n'aurait eu rien d'intolérable; et, par ma foi! les Princes et Princesses de Lorraine (*n possédaient bien d'autres , auxquelles on avait
(1) C^est le ministère de la marine, depuis le {lillaije du Garde-Meuble , en 4792.
ea le temps de s'accoutumer ! On ajoutait que le Roi n^ayait accordé ceci qu'à la sollicitation du Comte de Mercy, TAmbassadeur impérial, lequel en aurait fait la demande formelle au nom de Tlmpé* ratrice-Reine , ce qui n'avait pas plus de vraisemblance que de vérité. Voilà MM. les Ducs et Pairs en fermentation de résistance, en projet de révolte, pour ainsi dire , et les voilà qui s'adjoignent qnp quarantaine de gentislhommes opposans, parmi les. quels on voit figurer M. de la Yaubaiière et M. de Villette, afin de représenter l'ancienne noblesse, apparemment. Le premier Pair, Archevêque et Duc de Reims , ne voulut pas entrer dans un pareil tripotage ; mais on s'assembla chez M. de Rrogiie, Evêque de Noyon , et Comte et Pair de France en cette qualité; enfin M. de Clermont d'Amboise y rédigea la pièce suivante (il y parait à la benaté du style) ; et M. de Noyon s'empressa d'aller présenter ce factum à Sa Majesté. C'était une dissertation sur un menuet : voyez donc l'heureux à-propos et la belle convenance de la faire présenter par un Kvèque ! Enfin voici le chef-d'œuvre en question , que votre père ne voulut pas signer. Je ne me serais jamais consolée de voir son nom sur une telle pancarte, avec un pareil entourage.