‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 6 sur 36 · SIRE · texte numérisé non relu

SIRE

« Les grands et la noblesse du royaume, honorés, dans

|« tous les temps , de la protection particulière de Votre

.« Majesté et des Rois ses prédécesseurs , déposent avec

t« confiance au pied du trône les justes alarmes qu*ils on t

• conçues. Le bruit s'est répandu<|ue Votre !^1ajesté était

« sollicitée d'accorder un rang à la ma'son de Lorraine u immédialement après les princes de voire sang royal, et a qu'il ayait clé réglé qu*au bal paré, qui doit avoir lieu H pour le mariage de Monsieur le Dauphin^ Mademoiselle « de Lorraine danserait avant toutes les dames de la cour : « honneur si distingué que , dans votre auguste maison , «[ il n est pas même accordé aux branches aînées sur les a branches cadettes, et qu'il ne Ta jamais été qu'aux « filles du sang royal sur les femmes de qualité.

« Ils croient, SIRE, qu'ils manqueraient à ce qu'ils doi- « vent a leur naissance, s' ils ne vous témoignaient combien « une distinction aussi humiliante pour eux qu'elle est « nouvelle ajouterait à la douleur de perdre l'avantage « qu'ils ont toujours eu de n'être séparés de Votre Majesté « et de sa famille royale par aucun rang intermédiaire, et « s'ils ne vous représentaient, avec le plus profond res- « pect les raisons qui s'opposent a des prétentions qui ne a blessent pas moins la dignité de la nation et de votre cou- « ronne que les prérogatives de la noblesse française. Ils se « flattent qu'elles toucheront Votre Majesté, et que sa « bonté ne lui permettra pas de souscrire à une demande (( dont l'effet ne pourrait que mortifier un corps qui a « toujours été le plus ferme soutien de la monarchie , et a qui n'a cessé de prodiguer son sang et sa fortune })onr « en augmenter la gloire él la splendeur.

a II n'y a point d'honneur, SIRC, dont la noblesse fran- « çaise soit plus jalouse que d'approcher de ses rois, et « elle croit défendre le plus précieux de ses avantages « en défendant le rang qu'elle tient auprès de Votre « Majesté. Attachée au trône dès le commencement de la « monarchie, elle n'en a jamais été séparée par qui que ce « soit : c'est un ordre que les Rois vos prédécesseurs ont (< toujours maintenu ; et lorsque François 1*', pour faire « honneur au Duc d'Albanie , frère du roi d'Ecosse, qui « était en France , le fit placer entre un prince du sang

t et un pair du royaume , il crut devoir déclarer que

« c'était pour cette fois seulemeni, en ses cours et con-

« seils, le$ premiers et les plus prochains de sa per-

t sonne, ( 11 recoramauda d'en faire registre. )

<• Les puînés de Clèves, dont la maison précédait en

« Allemagne celle de Lonaine; ceux de Luxembourg,

« gui comptaient quatre Empereurs et sixRoisde Bohême

t parmi leurs ancêtres ; ceux de Savoie , issus d'une

< maison qui régnait souverainement depuis cinq cenis

• ans, se sont conformés à Tordre ancien du royaume ; ils

« n*y ont pris d'autres titres que ceux qui sont communs

« à toute la noblesse , et se sont honorés de marcher au

a rang des comtés, duchés et pairies qu'ils y ont obtenus.

« La maison de Lorraine elle-même a tellement re-

« connu cet ordre qu'elle a voulu se prévaloir de digni-

« tés de l'état pour précéder les princes du sang.

« C'estcet ordre ancien que Charles IX voulut être suivi

« a la cérémonie de son mariage , après la discussion la

« plus scrupuleuse qu^il en fit faire dans un conseil tenu à

« Soissonsen ^ 570. 11 y régla les rangs par Tancienneté des

« duchés,comme avaient fait tous les Rois dans les temps

« passés, et répondit au duc de Nev ers, de la maison de

« Mantoue, qui s'en plaignait, qu'il voulait suivre ce qu'il

« avait trouvé , et qu'il ne pouvait faillir en le faisant.

y a Quel titre, SIRE , pourraient vous présenter Mes-

« sieurs de Loi raine qui pût changer un ordre si respec-

« table , qui put donner le droit de se placer entre Votre

a Majesté et les grands du royaume , et d'abaisser au-

« dessous d'eux les premières dignités de la nation , les

« dignités dont ils se sont eux-mêmes servis afin de pou-

« voir décorer , élever déplus en plus et finir par exalter

« leur maison ; dignités par lesquelles ils ont cru devoir

R précéder les princes de votre sang, qu'ils ne pouvaient

« incontestablement précéder par Idur naissance? S'ils

« ont joui de quelques préférences momentanées sur les

• grands du royaume, c'esl dans les temps où la favenr « et les circonslances leur assuraient le succès de toutes « leurs prélenlions : doivent-ils les faire revivre dans des « temps oîi la sagesse et la justice de Votre Majesté font « le bonheur de ses sujets et la gloire de son règne?

a La grandeur des premières dignités dans tout et t 9 marque celle des naiions, et la grandeur des nations fait « celle de leurs rois. De là vient, SIRE, qu'aucun de nos « voisins ne souffre que des étrangers, niôme souverains, « aient chez eux la préséance sur les grands de rÉlat. « Aucune Duchesse, en Angleterre, ne voulut céder le « pas, en -16^0, h laDuchesscdeModène^qui y menait sa a fille (depuis Reine d'Angleterre) pour épouser le Duc a d'York; les grands d'Espagne n'ont jamais fait àuxDucs a de Lorraine d'autre honneur que celui de les laisser « asseoir a Texirémité du même banc qu'eux; MM. de « Lorraine n'ont pu obtenir à la cour de Vienne même, « où règne le chef de leur maison, d autres honneurs que « ceux qui sont communs à tous les princes de FEmpii e.

a Les grands de votre royaume, SIRE, "ne sont point a inférieurs à ceux de tant d'états , qui regarderaient « comme une offense pour eux et ponr leur nation la « prétention de les précéder chez eux. Ce serait douter « de la prééminence de la France en Europe que de « donter de la prééminence de ceux qui, aux termes 0 de vos ancêtres, font partie de son honneur el du H propre honneur de ses rois,

« La noblesse française ne le cède et ne doit céder, i SIRE, k aucune noblesse du monde , à raison de son « ancienneté*, par l'éclat de ses actions , et par les grands « hommes qu'elle a produits. Elle compte parmi ses an- « cêtresdes Rois, des Empereurs et d'autres souverains ; a elle y compte des maisons à qui leurs alliances ont « ouvert des droits sur plusieurs trônes de l'Europe ; elle « ne connaît en un mol au dessus d'elle que le sang de

• ses rois , parce qu'elle ne voit que dans ce sang au- « gtiste ceux qui, par les lois de la monarchie, peuvent f devenir ses souverains.

t* Ce sentiment qui fait le caractère propre de la na- <i tion , et qui , dans la nation , distingue surtout votre a noblesse ; cet amour inaltérable pour nos Rois, que les « vertus de Votre Majesté ont encore augmenté, ne nous « i^nd que plu9 sensibles aux moindres atteintes que Ton fl peutdonner au rang que nous avons toujours tenu près « du trône; mais, SIKE, votre bonté et voire justice nous a rassurent. SI Votre Majesté a bien voulu donner des « preuves de sa complaisance dans une occasion qui fait

• le bonheur et Tespérance de toute la France , elle ne

• voudra pas qu'un si beau jour soit une époque de dou- « leur pour la noblesse française, et daignera dissiper ses « craintes en déclarant que son intention est de conserver « l'ordre établidans le royaume depuis le commencement « delà monarchie, maintenu par tous ses prédécesseurs, « et dont elle a voulu elle-même , en ^ 7^ 8 , garantir la « durée, en consacrant par ses propres cdiiç les anciennes « constilutiom de cet état, qui ont donné aux premiers

• officiers de la couronne, auprès des rois, le rang îm- « médiat après les princes du sang. Elle comblera de re- « connaissance les plus fidèles et les plus soumis de ses « sujets, ainsi qu*uoe noblesse qui n'est pas moins prête « que ses ancêtres à sacrifier sa vie et ses biens pour la « défense de sa patrie et la gloire de votre couronne.

• A Paris , le 7 mai 4770 , etc. »

Le Roi répondit à peu près en ces termes à M . I^Evéque de Noyon :

a La danse , aux bals de ma cour, est une chose qui 0 ne saurait tirer à conséquence , attendu que le cloix

« des danseurs et des danseuses n'y dépend qu^ de ma a volonté. Je ne veux rien changer à ce qui s'y pratique « habituellement; mais, si je voulais marquer quelque « distinction sans conséquence a Mademoiselle de Lor- « raine à roccasion du mariage de mon pelil-fils avec « une autre Princesse de Lorraine, Archiduchesse d'Au- « triche , il me semble que personne ne saurait en êti e .« blessé ni surpris. Je compte sur la soumission de la il noblesse de mon royaume , et surtout dans une cir - « constance où je désire, où je compte fêler une alliance « qui fera, j'espère, et n'eu doutons pas, le bonheur « de ma famille et la félicité de vos enfans (4). »

Cette réponse du Roi ne satisfit aucunement la majorité des réclamans, qui complotèrent de ne pas aller au bal de la cour. La plupart d'entre eux n'étaient pas d'étoffe à s'y trouver invités ; mais ils ne s'en donnèrent pas moins la belle apparence du refus. La pirincesse Charlotte dansa son menuet immédiatement après LL. AA. SS. , et le Marquis de Villette en fut profondéoïent courroucé. Voilà tout ce qui résulta de la susceptibilité de ces gentilshommes et de leur insurrection contre la croix de Lorraine.

Je me rappelle que M. de Lafayetle était dans les plus irrités, et qu'il vint m'entreprendre et m'atmquer un jour, à l'hôtel de Tessé, sur la tiédeur ' que je paraissais mettre à celte grande affaire. — Me prenez-vous pour une grue? lui dis-je. Apprenez que si j'avais des réclamations à faire signer à mon

{\) A rÉvéque Je Noyon; et ceci parut une épi jramme contpe le choix d'uD mandataire ecclc8iasti<|ue.

fils contre les princes lorrains, ce ne serait pas à l'occasion d'un bal , mais à propos des promotions et des processions de Tordre du Saint-Esprit, où nous les voyons précéder nos maris, nos frères et nos en- ^fans, sans en rien dire. On leur donne à 25 ans le cordon bleu que les seigneurs français ne peuvent obtenir avant 55 ans, aux termes des statuts ; nous les voyons mettre leur chapeau lorsque le Roi se couvre 'y et nous ne pensons pas à réclamer contre ces prérogatives. Vous nous dites curieusement que MM. de Lorraine les ont obtenues dans un temps où leurs prétentions ont été favorisées par les circonstances, mais on pourrait faire ainsi l'histoire de toutesles prérogatives; et, du reste, j'aimerais mieux faire cause commune avec cette maison-là qu'avec des bourgeois parvenus, comme il y en a dans vos signataires. Laissez-moi donc tranquille avec la Princesse Charlotte et son menuet»

11 faut vous dire que, dans cette année 4770, les Champs-Elysées n'étaient ni plantés ni percés, que le pont Louis XVl n'existait pas , que le quai des Tuileries n'était qu'un sentier de hallage , et que cette rue Royale qui conduit de la porte Saint-Honoré sur la place de Louis XY n'était ni tout-à-fait bâtie, ni alignée, ni pavée. Toute la partie septentrionale de la même rue, qui vient aboutir sur le boulevard, était encore obstruée par de vieilles maisons à moitié démolies ; et , de plus , on avait pratiqué , pour la construction d'un égout, un fossé très-large et très-profond , qui se prolongeait dans toute la longueur de cette rue projetée.

Vous voyez donc qu'il n'existait alors que deux V. 4

issues pour arriver sur ia place de Louia XV ot pour en sortir, c^es(-à-dire la route de Versailles, (avenue du Cours-ia-Reine) , et ladite rue Royale , qui avnit absolument la forme et tous les inconvéniens d'un entonnoir. En réjouissance du mariage de Monsieur le Dauphin , le Prévôt des Marchands (c'est toujours M. Bignon) avait eu l'ingénieuse pensée d'établir une foire sur le boulevard du Nord ; et, de peurqu'on ne le soupçonnât de vouloir accorder aux marchands forains quelques exemptions favorables a raison de la circonstance, il eut soin de faire afficher et proclamer à tous les coins de rue que cette foire ne serait pas franche. Il espérait apparemment que le loyer de ces boutiques équivaudrait à ses frais d'artifice et d'illumination. Voyez la belle économie pour la ville de Paris, qui n'avait pas moins de 28 millions de rente !

£n concordance avec celte foire sur le boulevard de la Madeleine et ses barraques éclairées de petites lanternes qui firent le plus misérable effet du monde, M. Bignon avait choisi (préférablement à tout autre lieu) la place de Louis XV pour y faire tirer un feu d'artifice ; et, comme il ne voulait pas se relâcher de ce qu'il appelait son droit de police et d'autorité prévôtale, il avait écrit à M. de tartines de se tenir tranquille, et il avait fait dire à Bontemps qu'il eût à rentrer son pont tournant des Tuileries, parce qu'il ne voulait pas avoir la responsabilité de ce qui pourrait arriver dans le jardin pendant le reste de la nuit. Grâce a ta ^prévoyance de M. Bignon , M. Bontemps fit tourner le pont des Tuileries, ce qui fut encore un inconvénient pour le public, et

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le feu de joie iie réussit pas autrement bien que le reste. Au lieu de se communiquer aux pièces d*ar* tifice, il embrasa la charpente, et ce fut un incendie formidable. On s'empressa d^envoyer chercher les capucins et les pompiers avec leurs pompes, qui ne pouvaient arriver que par la rue Royale ; ainsi vous pouvez imaginer l'engorgement et le surcroît d'embarras qui s'ensuivit.

Les ordonnateurs de cette fête auraient dû prévoir que le peuple qui viendrait par le boulevard ne manquerait pas de se diriger duc6té de la place où l'on devait tirer le feu d'artifice, et que la foule qui se trouverait sur la place ne manquerait pas de vouloir se porter, aussitôt que le feu serait terminé, du c6(é du boulevard où se tenait la foire de M. Bignon. Ces deux colonnes opposées devaient inévitablement se rencontrer et s'entrechoquer, dans ce défilé, sur le versant d'une excavation profonde et 8ur un terrain couvert de gravois , de moellons , de S4)lives et autres matériaux de forte construction. Jugez ce qu'il en advint lorsque les trains des pompes et les cavaliers du guet eurent entrepris de fendre la presse I Ce furent des femmes et' de malheureux enfans qu'on écrasait dans la foule, et qu'on renversa dans ce grand fossé de la rue; c'éiaienl des vieillards abattus et foulés aux pieds des chevaux, des gens qui se débattaient contre les filous et qui tiraient l'épée contre des voleurs; enfin c'étaient des soldats aux gardes qui faisaient faire place à leurs officiers, ou bien à leurs maîtresses, à grands coups de sabre. On n'a jamais poussé des hurlemens plus atroces , et c'étaient des cris d'angoisse à fen-> dre le cœur !

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Mon carrosse était panrenu jusqu^à ta porte dt> Garde-Meuble par la rue Saint-Florentin, où la befle maison de la Duchesse de Tlnfantado se trouvait en construction, ce qui faisait que celte voie n'était pas trop praticable; et, comme il était attelé de six chevaux, je n'y voulus pas monter de peur d'augmenter les embarras du moment. J'ordonnai qu'on en dételât quatre, et voilà mes gens qui se mirent à me faire je ne sais combien de ramages à propos des harnais: — Et si les chevaux restent dételés, on les battra , Madame , et le monde est assez méchant pour les blesser ou les voler. ... — Qu'on les enlève ou qu'on les estropie , j^aime cent fois mieux les perdre que d'écraser personne ou d'inquiéter qui que ce soit.... Sur eette entrefaite, un flot du peuple me sépara de mes gens, et me souleva et si bel et si bien que je me trouvai transportée sur le bord du fossé du château , comme la sainte maison de Lorette, et sans avoir mis pied à terre. Ici j'étais en gjrand danger d'être écrasée contre la balustrade ; mais j'avisai par bonheur un petit escalier de planches, au moyen duquel je descendis prudemment, lestement et résolument au fond de ce fossé. J'allai m'abriter sous une tonnelle de vigne, où je rendis grâce à Dieu de ma présence d'esprit , c'est-à-dire de sa protection signalée. Je m'assis sur un petit banc , je récitai mon rosaire, et j'attendis le point du jour avec assez de tranquillité d'esprit. Passé trois heures du matin , je n'avais plus entendu d'autre bruit sur la place que celui des patrouilles du guet ou (les gardes- françaises , et j'avais eu quelque velléité de remonter jusqu'au niveau de la balustrade aliu

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de leur demander assistance; mais je fus reteiuiu par une sorte de sentiment que je ne soupçonnais pas en moi. La vieillesse est quelquefois embarrassée, sans être timide, et surtout lorsqu'elle est aux prises avec un sentiment féminin, c'est-à-dirs avec une sorte de délicatesse, ou, si Ton veut, de coquetterie naturelle. Il me sembla qu'avec des soldatSy et de jeunes soldats peut-être, mon apparition pourrait leur donner des idées impertinentes pour moi y et par exemple, celle d'une vieille sorcière qui serait sortie de sous terre afin de leur sauter aux yeux. Je craignis qu'ils ne se moquassent de moi quand ils verraient mon visage ; il me parut au-dessous de moi de solliciter du secours à prix d'argent ; car enfin , pensais-je en marmottant mon chapelet, ôtez-moi le nom, les titres et la fortune, et vous verrez chacun de ces garçons-là sauver, de préférence à moi , une grosse servante , au lieu de songer à me tirer (l'embarras. Les vieilles gens ont si mauvaise grâce à redouter l'abandon, la souffrance et la mort ! C'est la raison qui me fit patienter sans rien dire ; et je crois bien que , si j'avais eu quarante ans de moins , j'aurais agi tout autrement. 11 parait que, pour dissiper les idées prestigieuses et pour faire des réflexions philosophiques, il n'est rien de tel que de passer la nuit dans un fossé. Aussitôt que le jour parut, c'est-à-dire à trois heures et demie du matin , j'escaladai mon degré de planches, et, quoique je ne fusse chaussée qu'en mules ^ j'arrivai sans malencontre à l'hôtel de Créquy, où tout le monde était dans la désolation. (Votre bonne Dupont en prit une jaunisse qui lui dura deux ou trois mois.) Ce-

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main, il eut l^aUention de se présentera TOpéra cTaii^ a grande io^e de la ville , a6n de montrer qu'il nierait ni blessé ni embarrassé de sa position vis-à-vis du public. Je vais avoir Thonneur de vous parler de M. Bignon , Seigneur de Lile-belle-sur-Seine et Préy^t des Marchands de la bonne ville et cité royale de Paris.

Il avait la préoccupation continuelle et Tambition d'être parent d'un certain Jérôme Bignon qui Horissait au milieu du dix-septième siècle : passonslui cette prétention-là. On avait commencé par le destiner à Tétat ecclésiastique; mais tous les autres Bignon furent enlevés par une épizootie, ce qui fit qu'on s'empressa de le marier avec une demoiselle herbagère. Je ne me souviens pas de son nom, qui ne signifiait rien ; mais toujours est-il que c'était la plus contentieuse et la plus effrontée commère du pays de Gaux. Les niaiseries qu'il avait dites et les bêtises qu'il avait faites au séminaire de Saint-Sulpice y fournissent encore à la récréation des tonsurés ; témoin celle de l'examen théologique, que je ne vous rapporterai pas afin de ne pas tomber dans les redites et les ravauderies de M ""^^ Doublet et de M. Bachaumont (^). Il est une autre anecdote absolument

{\) Voici comment cette vieille anecdote est racontée dans les Nouvelles à la matnde la Présidente Doublet : « L'Abbé Bignon « s'était donc collé contre la porte afin d'écouter et profiter de « ce que répondrait PAbbé de Damas qui passait pour un sa • « yant. — Mais, lui demanda ce maître fou d^évéque de Senlis , « si , après la consécration , il allait tomber dans le calice une t mouche, et, par exemple, une araignée^ qu'en feriez -vous? — • Monseigneur , je tâcherais de l'avaler ainsi qCie les saintes

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inédite et qne Tabbé Cochin nous racontait à peu près toutes les fois qu'il était question de M. Bignon ; c^est encore une historiette de séminariste, et la Yoici. Il y avait deux jeunes curés du diocèse de Paris qui avaient écrit au supérieur de Saint-Sulpice pour le questionner sur deux cas de conscience : un d'eux s'inTormait quel était pricisément Vàge indiqué par les canons pour une femme qu'on admettait dans un presbytère à titre de gouvernante; et l'autre demandait s^il était permis de porter perruque et de cacher sa tonsure en officiant , lorsqu'on était sujet à des fluxions sur les yeux. Le supérieur y répondit catégoriquement, et donna ses consultations à l'abbé Bignon pour ; mettre les adresses des deux curés comme elles se trouvaient an bas de leurs lettres. Celui-ci commença par prendre lecture des pièces afin de connaître l'affaire, à laquelle il procéda le plus méthodiquement du monde. Ce fut ijvec tant de jugement que celui qui s'informait de la gouvernante reçut pour réponse qn'il la fallait

« espèces , et si j^y sentais trop de répugnance pour poutoir « la consommer ainsi qu'il se doit, je la prendrais au bout d^ine « épingle et je la brûlerais à la flamme du cierge. — G^est bon « à sayoir , se dit le petit Bignon , que rÉvéque ne voulait pas « admettre dans les ordres ; et, comme il avait entendu qu^on re- « moait à la porte , et qu'il se douta que Pautre avait écouté T Abbé « de Damas, il lui dit, pour se moquer de lui : — S'il entrait ino- « pinéraent dans IVglise un eue , et qu'il allât boire Teau du « bénitier, que feriez-vous ? — Monseigneur, réponditce mignon

• Bignon, je tacherais de Pavaler, et, si j'y sentais trop de rcpu-

• goance pour le consommer , je le prendrais avec une épingle « et je le brûlerais à la flamme du cierge. Il paraît que révéque « ne put s*en taire avecle Cardinal de Noaillcs. » (SotedeVÉdù.l

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courts^ brum et painl frisée, et que celui qui parlait de ia perruque apprit qu'elle devait être âgée de <juaraïUe ans pour le moins.

Il paraît que son expérience des cas réservés l'avait rendu prodigieusement scrupuleux. Il avait pour héritier présomptif un jeune Bignon qui servait dans la marine y et qui tomba chez lui comme une bombe en lui disant : — Bon jour, mon oncle. J'arrive d'Amérique, où j'ai pensé faire naufrage au milieu d'ufie tempête infernale. Je ne savais plus à quel saint me vouer, et j'ai promis que vous vous feriez Minime ou Lazariste , a votre choix. C'est un vœu que j'ai Çaïi à votre patron saint Jérôme : ainsi voyez ce que vous aimerez le mieux. — Qu'est-ce que vous avez fait là, monsieur! Vous êtes un garçon joliment téméraire !... £t le Toilà qui s'en va bien vite à l'Archevêché pour y consulter les promoteurs et les officianx^ qui lui dirent : — Tenez-vous tranquille et laissez-nous tranquilles.

On fut obligé de lui faire quitter sa charge de l'Hôtel-de- Ville avant l'expiration de ses trois années prévôfales; et c'est pour l'en dédommager que les JVIaurepas l'ont fait nommer grand-maltre de la librairie du Roi , autrement dit premier gardien de la Bibliothèque Royale à Paris. M. de Maurepas , qui ne pouvait s'empêcher de goguenarder, lui dit une fois : — Bignon , mon ami , vous voilà placé commodément : c'est une belle occasion pour apprendre à Hre.

On nous disait, le printemps dernier, qu'ayant eu les jambes enflées et croyant mourir, quoiqu'il eût conservé le meilleur appétit possible, il avait fait

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venir sa péronnelle de femme au bord de son lit pour lui confesser et lui demander pardon d'une iaule dont il s'était rendu coupable. — Vous croyez que j'ai toujours été vertueux , mais ce qui vous con- ^ndra, lui dit*il en sanglotant, c'est que je vous ai fait une infidélité, il y aura quatorze ans Tété prochain, pendant la canicule; et je ne mourrai pas tranquille si vous n'avez pas Tindulgence et la charité de me le pardonner. Cette cauchoise lui répondit en pleurnichant qu'elle avait grand besoin de pardon pour elle-même, attendu que, jalouse comme elle était de son aimable époux, et s'étant aperçue de ce qu'il venait de lui avouer, ce qui l'avait rendue furieuse, elle lui avait fait prendre un poison lent qui serait la cause de sa mort. Elle a pourtant soin d'ajouter qu'il n'en mourra pas de celle fois-ci, et la vertueuse dame s'échappe en étouffant de rire.

Je vous paraîtrai peut-être bien dénigrante et bien acerbe à l'égard de ce pauvre M. Bignon ; mais pensez donc que j'étais restée pendant plus d'un quart d'heure à rHôtel-de-Ville avant de m'asseoir à table et sans savoir si j'y trouverais place , et debout, toute droite, avec la main sur le dossier d'un fauteuil !... Voyez la belle position pour la veuve de votre grand'père, et voyez si j'ai pu manquer d'écouter et de retenir tout ce qu'on disait contre ce IPrévôt-des- Marchands !

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