‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 9 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mme Dubarry et les Barrymore. — Mme de Mirepoix et le Vicomte de Laval. — Arrangement de famille au sojet de Mme Dubarry — Résultat d^un souper dans les petits appartemens de Versailles. — Laharpe chez Mme Dubarry. — Mme de Saint-Jullien , surnommée le papillon philosophe.

— Lecture de Voltaire chez M"»« de Saint - Jullien. -— Brouillerie qui en est la suite. — Lettre d^éloges adressée par Voltaire à Mme du Barry. — Mort du maréchal d'Armentiëres et du Marquis de Ghauvelin. — Pressenttmens du Roi.

— Sa maladie. — Sa mort. — Exil de Mme du Barry. — Rappel du Comte de Maurepas.

J'avais cessé d'aller faire ma cour en >I77>I , et vous en comprendrez la raison que vous ne sauriez certainement désapprouver Je n'ai vu

Mme Dubarry qu'une seule fois pendant la vie de Louis XV, et c'était a la revue de la maison du Roi dans la plaine des Sablons. M*"^ de Mirepoix était dans le même carrosse , à la gauche de cette belle dame , et je demandai quelle pouvait être cette princesse inconnue qui traitait si familièrement la veuve (l'un Prince de Lorraine et d'un Maréchal de France? Le Vicomte de Laval me dit, comme si de rien n'était : — C'est madame la Comtesse du.... Barry; car il eut la délicatesse charmante et la courtisanerie de séparer l'article du nom , pour le bon exemple. — Je tire le cordon ( sans répondre au

Vicomte), etjem^écrie : — Chez moi ! Mon

cocher ne manqua pas de couper cette voiture où se trouvait la Maréchale que je ne saluai point, à qui je n'ai reparié de ma vie , et à laquelle on m'a plu* sieurs fois reproché de n'avoir pas rendu ses révérences. Le Maréchal de Beauvau son frère , et la Maréchale, sa belle-sœur, ne la traitaient pas diFCéremment. Elle était devenue pour sa famille et dans notre société comme une brebis galeuse ; mais elle allait s'en consoler avec le Passe-dix et le Macao du Roi. Pauvre joueuse ! A présent que notre irritation s'est apaisée , nous disons souvent , en parlant de M™® de Mirepoix , son frère et moi : — Que' dommage ! Et c'était le refrain général de son temps; car on ne pouvait s'empêcher de l'aimer, tout en la blâmant avec amertume ; elle avait été pendant quarante ans mon amie la plus intime, et c'est précisément par cette raison là que je lui montrai plus de sévérité.

M"® du Barry me sembla belle à la façon d'une image, ou plutôt des figures de cire, avec des yeux fixes et des paupières mal garnies. Sa toilette était en dehors de la mode , avec la prétention de la diriger ou de la devancer^ ce qui est toujours une enseigne de mauvais goût. Nous la retrouverons vingtquatre ans plus tard à Sainte-Pélagie, la malheureuse , et vous verrez que ses toilettes de prison n'étaient guère moins recherchées que ses toilettes de cour.

Cet imbécille de Vicomte, à qui tout le monde jetait la pierre , avait une étrange manière de se disculper de son obséquiosité. Il racontait que son

père Pavait fait guetter à son arrivée d'Allemagne , pour le faire prévenir qu'il aurait à lui parler d'une chose importante , avant d'avoir vu personne à Paris , et le plus tôt possible 1 II accourut en grandhâ te à l'hôtel de Laval , rue Notre-Dame-des Champs, et voici comment lui parla M. son père (il avait la réputation d'une rigidité sans égale, et du reste, il avait été comblé de faveurs et de bienfaits par Louis XV:) — Vous avez connu, m'a-t-on dit, une jeune personne appelée Mademoiselle Lange... et pourquoi ne me répondez-vous pas ? — Mais , mon — père. . . Eh bien donc? — C'est que. . . — Mais quoi ? — C'est que c'est une personne. . • — Mais c'est une personne dont il est bon de cultiver la connaissance. Elle a épousé M. le Comte de Barry, qui est un gentilhomme de très bonne origine irlandaise , et qui s'est trouvé parent des Lords Barry, Comtes de Barrymore : il a été reconnu par eux ces jours derniers , de sorte qu'on a présenté M™*^ la Comtesse du Barry a Versailles où le Roi la traite avec une bonté particulière ; elle a tout le crédit qu'on peut avoir, ainsi ne manquez pas d'aller lui faire votre cour assiduement et aussi respectueusement qu'il est possible. Je la tiens bien certainement pour une fort honnête personne ; mais , comme il se pourrait qu'autrefois vous eussiez entendu dire quelque chose de malséant et d'injuste à son égard, j'ai voulu vous avertir de sa position nouvelle et de mes intentions, pour que vous ne disiez rien qui soit de nature a la désobliger. J'ai voulu vous prévenir aussi qu'il est question de créer des Maréchaux de France ; ainsi , vous voyez l'intérêt que je puis avoir a vous indiquer

cette façon d'agir. Il a été convenu que votre frère , le Marquis , prendrait parti contre cette dame , ce dont il se tire le mieux du monde et très naturellement: c'est une chose arrangée , parce qu'il est bon de songer à M. le Dauphin ; vous avez moins de consistance que votre frère , parce que vous êtes le. plus jeune et que vous passez pour étourdi , ce qui me semble un motif de sécurité pour vous , n'im-'. porte ce qu'il en arrive. J'aurais eu le désir et Tin-; tention de rester dans une sorte de neutralité qui. convient à mon âge ainsi qu'aux habitudes régu-; Hères de toute ma vie ; mais nous sommes bieneni-' barrasses, votre mère et moi, parce que le Roi nous u fait rhonneur de nous désigner pour un souper dans ses cabinets , où nous avons l'inquiétude de nous trouver avec M"* du Barry. Vous ne sauriez imaginer le chagrin que cela fait à votre mère : elle en est malade et n'a fait autre que d'en pleurer depuis deux jours et deux nuits ; mais j'ai beau me creuser le cerveau , je n'y trouve aucun remède ; il faudra que votre pauvre mère y vienne , et c'est une grande affliction pour nous.

Ce qui résulta du souper dans les cabinets, c'est que la mère du Vicomte y fit si triste mine à M*^ du Barry, qu'on s'empressa de la rayer de la liste des petits appartemens : mais ceci n'empêcha pas le mari d'obtenir un bâton de Maréchal de France. Ce dernier personnage était à peu près aussi recommandable et aussi considérable que peut l'être un homme qui manque absolument d'esprit ; on n'en parla que pour le disculper en disant bonnement . • — C'est qu'il est si bête ! exclamation qui suffit

toujours à la malignité. La Maréchale était la yertn même : on attribua cet unique faux pas dans sa démarche à la douceur et la faiblesse de son caractère ; mais il est à remarquer que ce fut la seule dévote à qui Ton eut à reprocher un pareil acte de complaisance.

M. Laharpe avait fait jouer mille ressorts pour être admis à faire une lecture en présence de M™® la Comtesse. M. de Brissac arrangea cette grande affaire, et Laharpe arriva chez elle, une de ses tragédies à la main ; c'était les Barmicides, et M'"^' du Barry commença par s'écrier dès la première scène : — Ah! que c'est beau ! comme c'est beau! que c'est donc beau ! 1 ! lUais avant la fin du premier acte, elle se mit a bailler comme une huître. Ensuite elle interrompit la lecture en disant quelle serait bien

aise de revoir quelque chose sur le cahier Elle

y jeta les yeux , toujours en bâillant : — Ayez la complaisance de me lire seulement les dernières scènes, dit-elle à M. Laharpe en lui rendant son manuscrit avec un aimable sourire Figurezvous l'humiliation de ce vaniteux personnage et la colère de ce poète irascible !

Ceci me rappelle une autre lecture qui avait pensé brouiller Voltaire avec M"*» de St.-Jullien, laquelle était beaucoup plus occupée du souper qu'elle devait nous donner que de la tragédie de Tancrède. Un valet de chambre était arrivé sur la pointe du pied pour attiser le feu, et pendant qu'il était baissé auprès de sa maîtresse, on entendit qu'elle lui disait à l'oreille : — A-t-on pu se procurer des oreilles de sanglier? — Ahl tant mieux, j'en suis

bien aise! Ensuite elle le rappela de l'autre bout d.; la chambre, en criant: — Botard I Botardl... Mais Botard était, déjà trop loin pour rentendre^ et le Marquis de la Tour-du-Pin s'élança pour le ramener auprès de sa tante. -^ Dites donc qu'on les serve en menus-droits, et qu'on n'oublie pas d'y faire une

sauce ayecde la moutarde au vin doux Voltaire,

ayez lat bonté de continuer. — Ayez donc la bonté de

continuer. — Âhl Madame... de la moutarde!

lui répondit ce philosophe outragé, qui roula son manuscrit et s'en alla sans vouloir achever sa lecture , et sans vouloir attendre sa voiture , malgré toutes les excuses et les coquetteries de M'"^ de St.- JuUien. Ce fut une brouillerie sérieuse, et M""® de Mauconseil, assistée de M. de la Tour-du-Pin, son gendre, eut bien de la peine à réconcilier Voltaire avec son papillon philosophe (i).

Voici la copie d'une lettre adressée par ce grand homme à M"""" du Barry ; et, comme la mort de Louis XV arriva peu de temps après, je ne fus pas étonnée d'apprendre que Voltaire était désespéré de l'avoir écrite.

« Madame y

« Monsieur de la Borde, qui est assez heureux pour avoir l'honneur et le bonheur de vous faire souvent sa cour, m'a, j'oserai vous rassurer, comblé de joiel car

(I ) Cette anecdote est rapportée dans les Mémoires de M, de Pougens, à qui Mme de Gréquy Pavait racontée. Cet ouvrage , nouvellement publié , contient plusieurs détails intéressans sur la personne et la famiHe de Mme de Gréquy. ( Note de VÉdiU)

il m'a dit que tous lui aviez ordonné de m'embrasser de votre part, et des deux côtés.

Quoi 1 deux baisers sur la fin de ma yie ; Qael passeport vous daignes m'envoyer t Deuxl c'en est trop , adorable Egérie; Je serais mort de plaisir an premier I

« 11 m'a montré votre portrait; ne vous offensez pas. Madame la Comtesse; car j'ai pris la liberté de lui rendre les deux baisers avec un transport de passion que mon profond respect avait grand' peine à tempérer.

Tons ne ponvez empécber cet bommage , Faible tribut de quiconque a des yeux : C'est aux mortels d'adorer votre image ; L'original était fait pour les Dieux

« M* de la Borde m'a fait entendre plusieurs morceaux de Pandore : ils m'ont paru dignes de la protection dont vous honorez le compositeur. La faveur accordée par vous, Madame, aux véritables talens est la seule chose qui puisse augmenter Téclat dont vous brillez. Daignez , Madame , agréer Thommage et le tribut d'admiration d'un vieux solitaire, dont le cœur n'a presque plus d'autre sentiment que celui de la reconnaissance, etc.

« Voltaire, i

L'Évéque de Senez, dont je vous ai parlé, avait prêché devant le Roi sur un texte rigoureux, car c'était ff Malheur à celui par qui le scandale arrive! » et Ton remarqua que ces paroles sévères avaient fait beaucoup d'impression sur Tesprit de S. M. V. 8

Le Maréchal d'Armentières et M. de GhauTelin avaient été frappés de mort subite en présence du Roi, dans son cabinet (>!), et Ton découvrit que ce prince en avait conçu les pressentimens les plus sinistres.

M™* du Barry s'occupa de lui procurer des distractions bien dignes d'elle et bien indignes de lui, comme on peut croire Il alla s'enfermer à Trianon pendant quelques jours, et Ton apprit avec effroi qu'on venait de le transporter à Versailles parce qu'il avait gagné la petite-vérole. La première chose que fit S. M. quand elle fut établie dans son appartement, ce fut d'ordonner qu'on n'y laissât pas entrer M. le Dauphin ni sa famille ; ensuite elle dit à M. de Duras : — Je vous prie d'envoyer prévenir la Duchesse d'Aiguillon qu'elle me ferait plaisir d'emmener la Comtesse du Barry hors du château : je craindrais qu'elle n'y fût insultée, ce qui serait fort injuste, attendu qu'elle n'a jamais fait de mal à personne. J'ai peur qu'on ne la rende malheureuse, et je la recommande à votre attachement pour moi.

Jamais le Roi ne s'était exprimé de la sorte ; on

(t) Louis de Gonflaos-Brienue des Empereurs d^Orlent, Marquis d'Armentiëres , Maréchal et Vice-Âmiral de France , Ghe« valier des Ordres , etc. , né en ^7^^ , mort en -J774.

Glande-François Ghauvelin , Seigneur du Marquisat de Grosbois , ancien Ambassadeur de France à Gènes, etc. La république de Gènes Tavait fait inscrire au livre d'or de sa noblesse en 4755, ce qui fit tant de peine au vieux Prince de Monaco, Noble génois , qu'il en mourut d'a|>ople;ûe eu apprenant cette fâcheuse nouvelle. (Note de V Auteur, )

DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. Î3r»

augura que ce pouvait être un fâcheux symptôme, un signe de mort prochaine, et M. de Duras envoya dire au Grand-Aumônier ce qu'il en pensait. Le même Duc de Duras sortit ensuite de la chambre du Roi, dont il avait fait laisser la porte ouverte et s'avança jusqu'au milieu de la salle du conseil où se tenaient les Princes et les courtisans ; auxquels il fit une salutation profonde, en disant à très haute voix et de manière à pouvoir être entendu de S. M. : — Messeigneurs et Messieurs, je vous prends à témoin que le Roi demande à voir M. l'Abbé Man- .doux, Confesseur ordinaire de Sa Majesté.

Après une séance d'une demi-heure avec cet ecclésiastique à qui Mesdames, filles de France, avaient fait dire à l'avance de ne pas s'éloigner du château, Louis XY eut une conférence particulière avec le Cardinal Grand-Aumônier, à la suite de laquelle Son Éminence ordonna d'aller chercher le Saint-Sacrement et de préparer ce qu'il fallait pour donner l'extrême- onction. Avant d'administrer le viatique à S. M., le Cardinal de la Roche- Aymon vint chercher toutes les personnes qui se trouvaient dans la première salle, et quand elles furent entrées dans la chambre du Roi, il se prit à dire en fondant en larmes : — « Messeigneurs et < Messieurs, quoique le Roi ne doive compte de ses a actions qu'à Dieu seul, il n'en est pas moins fâché « d'avoir causé du scandale à ses sujets ; il me « charge de vous déclarer qu'il en éprouve une • contrition douloureuse, un repentir sincère; il « m'ordonne de vous protester en son nom que, si « Dieu lui laisse la vie^ il ne veut plus vivre désor-

« mais que pour le bonheur et l'édification de son « peuple, pour la manifestation de la foi chré- « tienne et pour la gloire de notre sainte religion. « Unissons nos prières à celles du Roi pour demander (t à Dieu le pardon de ses péchés , le bienfait de la pé- « nitenceetia prolongation des jours de Sa Majesté. •

La châsse de Sainte Geneviève avait été descendue, et le peuple affluait dans toutes les églises, et principalement celle de Notre-Dame, pendant les prières des quarante heures qui ne purent sauver la vie de ce malheureux prince , dont les tristes jours étaient comptés. On a dit que TEvéque de Senez s'était réveillé brusquement au milieu de la nuit, et qu41 avait sonné son valet de chambre en lui disant de rester auprès de son lit jusqu'au point du jour. Quand ses amis cherchaient a le questionner, il en éprouvait une contrariété visible et détournait toujours la.conversation ; mais ce que j'ai su par M™® de Gisors, c'est qu'il avait cru entendre proférer à son oreille avec un accent lamentable : — Malheur à celui par qui le scandale arrive! et qu'il avait dit à f^on valet : — Le Roi vient de mourir ; prions pour le repos de son âme.

Le premier acte que le Roi Louis XVI ait fait de son autorité royale, ce fut d'exiler M"* du Barry au monastère de Pont en Brie, et le même jour il écrivit en ces termes à M. de Maurepas, qui avait passé les deux tiers de sa longue vie dans l'exil {4) :

(I) Jean.FrpdérickKhéIippeaax, Comte de Maarepas et Yveline et de Pontch^rlrain , né en 1751, mort en 1781. Si eette copie de la lettre du Roi diffère etseatielleonent de

DE LA MARQUISE DE CnÉQUY. UT

« MoDS le Comte de Maurepas, dans la doakor qui « m'accable et que je partage a?ec tout le royaume, j'ai i de grands devoirs à remplir : je suis Roi , et ce mot « dit assez quelles sont mes obligations. Mais je n'ai que « vingt ans, bélas! je n'ai pas les lumières et Texpéi rience qui me seraient nécessaires , et de plus , je ne « puis communiquer avec aucun des ministres, parce i qu'ils ont tous vu le feu Roi pendant sa dernière < maladie. La certitude que j'ai de votre probité , de « votre connaissance des affaires et de votre prudence , « m'engage à vous dire de venir m'aider de vos con- « seils. Revenez donc le plus tôt qu'il vous sera posd aibie à la Muette où je vous attends , priant Dieu , « monsle Comte de Maurepas, qu'il vous ait en sa sainte • garde.

« LODIS. i

celle de certains annalistes, ce n^est pas la faute de ma Terffion , car je la tiens directement de la Comtesse de Maurepas , Marie Phélippeaux de Saint-Florentin , laquelle est morte eo 4 794 âpée de 89 ans. ( Noté ie VÀutwsrJ

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