‹ Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803 (volume 3)Chapitre 10 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

M. de Maurepas. — Inconvéniens de son caractère. — Mn»e de Maurepas. — Ses habitudes de langage et d^écononiie. — Retour de son exil. — L^hôtel de Phélippeaux. — Les modes de la Régence. — Le yieux mobilier. — Les Phélippeaux , G^est-à-dire le Duc de la Vrilliëre , le Comte de Maurepas , le Comte dePontchartrain, PArchevéque de Bourges , et le Marquis d^Herbaut, son frère. — Leurs dettes payées par M"^^ de Maurepas. — La Comtesse de Beauharnois et sa famille. — M«n« de Miramion et les Miramiones. — Mylord Goys et Ml'e d'Eon. — Mystification organisée par un ministre. — Le trompeur mystifié.— Les ordres royaux et le respect pour leurs insignes. — Le libelliste Morande. — Une intrigue de Beaumarchais.— Mystification pour un ministre. — L'abbé d'Espagnac et la force do sang. — Plusieurs autres mystifications chei le Duc d'Orléans , chez M. de Tymbrune, etc.

M. de Maurepas ne justifla point du tout la confiance du Roi son maître. Ce vieux ministre de ia régence n'avait rien perdu de son ancienne légèreté, et n'avait acquis aucune sorte d'expérience ; ii avait seulement augmenté de suffisance et de causticité, et comme il se jugeait absolument nécessaire, il se montra d'une exigence intraitaole. J'ai toujours pensé qu'il n'avait guère de religion , mais je crois bien qu'il avait de la bonne foi dans les transactions sociales et de la probité pécuniaire. Il avait

SOUVExNiRS DE LA MARQUISE DE CRÉQUY. i;î*J d'ailleurs une sorte dMnstinct malicieux et d^esprit corrosif, à la manière des Broglie ; et c'était du reste rincapacité dans l'arrogance, et la fatuité dans la décrépitude.

Comme je ne compte pas vous écrire un abrégé chronologique de Fhistoire de France, je ne vous détaillerai pas journellement les fautes politiques et les bévues administratives de M. de Maurepas, dont la folle confiance et Tengoueraent pour M. Necker ont déterminé la révolution française. Je ne compte pas discuter toutes ces grandes questions qui, ne sont que du domaine de l'histoire, et qui demanderaient plus de temps et d'étendue que je ne puis' leur en accorder : je vous parlerai seulement des choses qui seront à ma connaissance. Quand il est, question d'émettre un avis sur un acte politique/ tout le monde ne saurait en parler avec les mêmes détails et la même autorité, ce qui fait que mon récit ne s'accordera pas toujours avec les écrivains de mon temps. Quand il est question de juger un premier ministre, chacun a ses motifs d'indulgence ou ses griefs contre lui ; mais vous pensez bien que M. le Duc de Penthièvre et le Baron de Breteuil auront pu me donner des informations plus certaines et pi us exactement précises que celles que MM. Grimm et Diderot, par exemple, auront pu recevoir de leurs amis. Ce sont les menus détails qui forment l'en* semble, et nous allons commencer par les petites choses.

Le caractère de M™^ de Maurepas, qui était sœur du Duc de la Vrillière, et Phélippeanx de corps et d'esprit, nuisait beaucoup à la considération de son

mari par ses iésineries, sa parole acerbe et sa domi-* nation revéche. Je l'avais beaucoup vue chez sa belle-sœur et ma bonne amie, M™® de Saint- Florentin ; je connaissais fort bien ses défauts , qui ne me déplaisaient «pas trop, parce qu'elle était bies naturelle, et je ne la haïssais pas du tout, parce qu'elle avait un véritable attachement pour moi; j'avais beau la gronder ou la 'rebuter, rien n'y faisait.

— Mon Dieu I faut-il quej'cye eu du guignon pour aller m affectionner a une mauvaise comme vous, qui me malmène sans fin ni cesse et sans rime ni raison, me disait-elle dans son beau langage du temps de la régence, car elle et M. de Richelieu s'étiient perpétués dans cette affectation de vulgarité qui était devenue pour eux une seconde nature. — Vous criez sus m/oi farce que f tracasse y h ce que vous dites, et que j'ruchonne toujoux; mais quèque vous voudriez, poursuivait cette drôle de femme en se revèchant , quèque vous voudriez que j'aurais pris l'habitude de faire à Pontcliartrain , quarante années durant par lettres d' cachet, sinon de m'en rechigner, d' grogner tout le monde et d' ménager pour payer nos dettes avec celles de M. de Pontchartrain^ qui fait C Salomon, de M. de la Vrillière, que dieu confonde!... et puis celles de (Archevêque de Bourges, qui fait r bâtir des châteaux pour son imbécile de frère; et jusqu'à M. le Marquis de Phélippeaux, qui se trouvait avoir des dettes. C'est que Yen ai payé pour onze millions, si vous plait, tout en lésinant comme vous dites; et j'avais tout d' même cent treize domestiques à payer et cent dix-sept personnes à nourrir tous les jours I C'est indigne à vous de jeter la

pierre à moi, qui vous aime tant I Riez donc, riez donc! . . • Vous tCavez ni cœur, ni foye, ni mou, ni rate !

En arrivant dans son vieux palais, nommé Phôlel de Phélippeaux, rue de Grenelle, après quarante ans d'absence, elle y trouva des meubles un peu fanés, comme vous pouvez croire, et c'était d'autant plus que les contrevens et les volets de toutes les chambres étoffent restés ouverts pendant tout ce temps-là. C'était en exécution d'un ordre que M. de Maurepas avait donné en s'en allant, et que la femme de charge avait cru devoir exécuter au pied de la lettre, lequel ordre consistait à tenir les yolets ouverts et les persiennes ouvertes, afin que le ministre ne trouvât pas les appartemens humides à son retour de Versailles (où son beau-frère et son cousin-germain, M. le Comte de Saint-Florentin , Duc de la Vriliière, l'attendait avec une lettre de cachet à la main). M. de Maurepas s'y trouva pris au trébuchet et ne songea pas à donner contre-ordre. La femme de charge était morte après avoir donné les mêmes instructions et transmis la même ordonnance à ses enfans qui lui succédèrent, et quand les Maurepas rentrèrent chez eux, il se trouva que toutes les tentures et les meubles qui étaient a portée des fenêtres étaient complètement décolorés, tandis que la dégradation dans les couleurs allait en se ravivant insensiblement jusqu'au fond des chambres. C'était comme un effet d'optique, et rien n'était plus singulier, sinon les reproches que la Comtesse en faisait à son mari , qui riait toujours des colères de sa femme.

Il est bon de vous dire que dans la grande salle

au nord, il y avait un certain meuble de cent pièces qui n'avait eu rien à souffrir du soleil, mais qui n'en sentait pas moins son ancien temps, car il était composé d'un assemblage de petits morceaux de velours de toutes sortes de couleurs, lesquels étaient coupés en triangles, et se trouvaient encadrés par un cordonnet en fils d'or, qui recouvrait toutes les coutures et qui brochait sur fe tout comme une espèce de grillage. Je crois bien que ce meuble était contemporain du Phélippeaux d'Henri III, qui était le grand-père du Chancelier dePontchartrain, ce qui n'empêchait pas la Comtesse de Maurepas de chercher à s'en défaire , afin d'en acheter un autre à la dernière mode, supposait-elle, et c'est-àdire à larges raies de velours vert, alternées atee des bandes de tapisserie blanche à petites figures : elle avait cette élégance-là dans l'imagination. — J'y mettrai jusqu'à deux mille pistoles, disait-elle, et voyez la belle somme pour meubler toute une galerie !

— Vous devriez me rendre nn service^ et voyezvom bien cette nouvelle mariée? me dit-elle un soir, en me montrant la C'^^ de Beauharnois qui venait d'arriver dans cette grande salle , — Vous devriesi bien aller vous asseoir à côté d'elle et lui faire entendre quelle devrait acheter notre grand meuble d'id, qui est de cent pièces , four ewvoyer dans son château de» Roches en Poitou , que son mari va faire remeubler. Dites- lui donc finement que ce serait superbe à la cam^ pagne , et faites-lui penser que nous consentirions peut-être à le lui céder, parce que MM. de Beanharnois sont jjarens des Phélippeaux d Herbaut, par les Nesmond, du

côté de celle A/™<' de Beauharnoi$ de Miramion , qui a fondé les Miramiones; — Mais dites-moi donCy vous gui savez (oui, n est-elle pas sanctifiée? il me semble quelle a été sanctifiée?

— Ma bonne Comtesse , lui répondis-je , c'est à moi que vous venez proposer d'aller faire la revendeuse de vieux meubles, la brocanteuse en friperies, et l'engeôleuse de jeunes femmes , en Thonneur de la Bienheureuse Marie de Miramion I £str-ce que Tair de Pontchartrain vous a tout-à-fait

— il //on«^ s'écria-t-el le, voilà Notre dame la P fin-cesse à points d* Espagne qui va monter sur son grand cheval de Navarre! Dirait^n pas que ce seraU une coquinerie que je lui demanderais? Ah, terrible femme t est-y permis d'être si moqueuse et si chicaneuse avec ses amis I

Si j'en parlai quelque temps après à M"® de Beauharnbis, ce fut à propos d'une autre combinaison mercantile du Marquis de Beaupréau , son vieux oncle, et nous en rimes de grand cœur (4).

Pour vous donner une idée de la futilité de ce premier ministre, il suffira de vous dire qu'il oi^a«> nisait, pour se divertir , des mystifications contre sa vieille femme. Il y avait dans la société financière et tout a fait en dehors du monde, un persoa-

(1 ] Françoîse-Marie-Mouscliard de Ghaban, Comtesse de Beaubarnois et des Rocbes - Baritant. Je la voyais souvent cbez la Comtesse de la Toar d'Auvergne et la Marécbale d'Aubeterre ,' qui étaient ses cousines-germaines. Depuis Tabolition des titres de noblesse, elle est connue sous le nom de Mme Fanny de Beaaharuois. C^est une aimable personne , et j^aurai Toccûsion de reparler d'elle. ( Note de V Auteur, 4797.;

nage appelé M. Goys, qui avait le plus grand talent pour la pantomime grimacière et celui de contrefaire tout le monde en perfection ; il imitait supérieurement bien les Anglais, et les jeunes gens l'appelaient, à cause de cela , Milord Goys. M. de Maurepas voulut s'en donner la récréation , il invita quelques personnes à souper , parmi ses plus intimes ; il eut soin de fermer sa porte à tout le reste du monde, ensuite il alla dire à M*"^ de Maurepas que la chevalière d'Eon \iendrait lui faire une visite avant souper.

— Je ne veux point d'ça dans mes salons I C'te

virago l et aventurière! Est-ce que la titivous

tourne? Allons donc, fi donc I voulez-vous bien

Mais que Qu'est-ce que?...,... Mais que?

Bou-rou-blou-blou

— Ma foi, Comtesse, lui dit son mari, j'avais cru vous faire plaisir en invitant cette Chevalière pour vous en donner la représentation comme d'une curiosité ; elle était venue me présenter un placet , j'ai cru bien faire, et tout ce que je vous demande est de la traiter avec un air de bonté

— Pour celui-là, f vous en souhaite I allez donc faire des politesses à cUe vilaine fille l etj' vous promets bien que j' vas la recevoir si poliment et si tendrement que vous ne la r verrez (T la vie chez moi I et bou-rou^blou-biou, toute la soirée.

Quant à bou-rou-iblou-blou , je vous dirai que c^était l'onomatopée littérale et la mélodie notée par M. de Pezay, pour imiter les grogneries de M>"^ de Maurepas , quand elles n'arrivaient pas à bon terme , •! quant à M. de Pezay, je vous dirai

que c'était un des estimables protégés de liî. de Âlaurepas.

Sa femme alla se mettre à son tresset comme une véritable fée Grognon , et quand son huissier vint amener auprès d'elle et lui nommer M"® d'Eon , elle ne leva seulement pas la tête. La Chevalièro avait approché de cette table en faisant mille rêvé renées et force complimens les plus respectueux pour Madame la Comtesse de Maiirepas, qui lui répondit sans la regarder, — C'est bon, cest bon, Manrselle; allez vous asseoir au coin du feu pour vous sécher les pieds.

La Chevalière alla s'établir auprès de la cheminée, où tout ce qui se trouvait dans la chambre, à Texception des trois joueurs de tresi^et, s'était rassemblé pour écouter les plus sauvages et les plus étonnantes choses du monde qu'elle y débitait avec une hardiesse inconcevable. La Comtesse faisait semblant de ne rien entendre , et quand on vennit lui en rapporter quelque chose, elle y répondiiil paisiblement — Je ne vois pas dans toul ça le mot pour rire, et je ne comprends rien à M, de Maurepas qui a l'air de s en amuser?

Quand la demoiselle eut tout-à-fait désespéré de se faire écouter par la dame du logis, elle se mit à crier comme une louve, en disant mille sottises, et notamment qu'elle était saisie d'une colique abominable et qu'elle allait sûrement faire iino fausse couche avant de pouvoir sortir du salon. Elle ajouta comme en pleurant, qu'elle était grosse de cinq à six mois, sans pouvoir dire si c'était du Tait de Msr |e Duc de la Vrillicre ou de M. de Phé- V. 9

1 i6 SOUVENIRS

lippeaux, TArchevôque, parce qu'elle ignorait loque! des deux? C'était, disait-elle, à ce propos-là qu'elle était venue présenter à M. de Maurepas une requête contre ses deux parens, qui Tavaient séduite éi déshonorée! EnCn elle se mit a protester que son accident proviendrait certainement de son affliction, pour se voir aussi mal accueillie par M"*® de Maurepas; ce qui Pavait tellement humiliée, blessée et désespérée qu'elle en mourrait de chagrin I —

— Ayez pitié de ma situation!.... s'écria-t-elle en se traînant â genoux sur le tapis.

M'"*^ de Maurepas posa froidement ses cartes, et chacun fut bien étonné du beau sang-froid avec lequel elle se mit à dire à cette chevalière agenouillée,

— Monsieur d'Eon, mam selle d'Eon, ou plutôt monsieur ou milord je ne sais plus comment, si j'étais que de Monsieur le Comte de Maurepas, je vous ferais meUre à la porte à cau^e de votre insolence, et surtout pour avoir osé parler comme vous l'avez fait devant nous, de M. l'Archevêque de Bourges, notre neveu ! — Je nai iamais été, dit-elle aigrement et précipitamment a son mari, je n'ai jamais été si malicieuse et si ricaneuse, mais j'ai toujours été plus fine que vous, grand ridiculiseux d'co-d'indcs! — Si vous laissez continuer cette vilainie, je vas m'en aller me coucher sans souper!

M. de Maurepas s'en tenait les côtes à force de rire, et du reste, M. de Maurepas riait toujours de tout ce qui pouvait arriver. Singulière infirniiti* pour un premier ministre et pour un octogénaire !

M. Goys s'esquiva précipitamment; le ministre fit rouvrir sa porte, et toute la cour arriva pour se ranger, comme à l'ordinaire, autour du tresset de

M*"® de Maurepas, dans sa grando salle a deux cheininéeSy et sur les cent pièces de son meuble en arlequin. Vous pensez bien qu'il ne fut pas plus question de Milord Goys que de sa tentative en mystification, sur laquelle il avait toujours été convenu de garder le silence. Ce fut M*^^ de Maurepas qui ui^en fit le récit un ou deux jours apr&, en me di* sant que ce qui Tavait en^péchée de s'y laisser tromper, c'est qu'elle avait remarqué du coin de Toeil que cette prétendue chevalière d'Eon ne portait pas la croix de Saint-Louis, ce qui Tavait éclairée suffisamment. — J'ai tout d' suite pensé qu'on n'avait pas vouht compromettre me croix qui est sous le vocable d'un SaiîU (et qui est la croix d'un ordre royal), sur un farceur et pour attraper l' monde, ce qui serait une abominable prostitution que M. de Maurepas n'aurait pas voulu souffrir chez lui,

— Mais je le crois bien, répliquai-je, il est Chancelier des ordres et Ministre du Roi I N'est-ce pas lui qui a fait mettre le comédien Brizard en prison, .parce qu'il avait profané la croix de St-Michel en l'appliquant sur sa poitrine en plein théâtre?

— Mais à propos d' croiçc, me dit-elle, est-ce que votre oncle le Bailly n'a pas encore gagné son procès contre les comédiens qui s' déguis' en Chevaliers de Malte?

— Si fait, si fait, répondis-je; il a poursuivi cette affaire au nom de son ordre, et le Maréchal de Richelieu nous a bien promis que, si les acteurs du Théâtre-Français s'avisent d'arborer la croix de Malte, ils peuvent être assurés d'aller coucher au Fort-rÉvèque.

ttS SOUVENIKS

— Oh tant mieux ! tant mieux ! reprit-elle \ on n'a jamais vu des incongruités ni des scandales comme sur ks théâtres de cetemps-ei (4).

Cn iibeiiiste appelé Morande ayait fait contre M. de Maurepas une œuvre de son métier ; cepremier ministre en fut averti par le sieur Caron de Beaumarchais, qu'il envoya courir après le pamphlet et son auteur, par toute la Hollande et TAngleterre. On eut le bonheur de pouvoir atteindre Morande et celui de pouvoir acquérir son manuscrit pour la somme de 48 mille livres. On (Il constituer quatre mille livres de pension sur le trésor au profit dudit Morande, et M. de Beauniurchuis (qui n*a pas tonjours été bien riihe) en gagna six mille écus pour sa peine et les autres frais de sa négociation. Ce prétendu libelle était un tissu de niaiseries les plus insipides. C'est une mystification qui doit compter parmi toutes celles que ce Beaumarchais a fait subir à M. de Maurepas dont il était un des confidens les pins favorisés.

C'était le beau temps des mystifications, et Ton n'entendait parler d'autre chose. M. Dejean mystifiait toute sa famille en dictant de son lit un testament en sa faveur, comme s'il avait été son oncle moribond, M. Chalut. Ceci pensa finir parle tabouret et la marque, pour M. Dejean»

M. de Verjjennes et M. de Ca^tries furent my^lifiés par M'"" de Lamothe qui préludait ainsi à tou-

(t) Louis-Gabriel de Froulay, Grand Croix, Grand-Baiily ci Général des ç.ilërc8 de Malte, était alors Ambassadeur de la Relij^ion près la cour de Fraiirc. {Note de l'Auteur.)

DE LA MARQUISE DE CRËQUY^ }r.>

tes ses intrigues pour le vol du fameux collier, et qui recueillit plus de vingt mille écus de la crédulité (ie ces deux ministres. On verra que, s'il n'en fut pas r.iit mention dans le procès du collier, ce fut par ex- ( es d'égard et de complaisance pour ces bons mes- ^ leurs.

iVl. le Duc d'Orléans venait de mystifier M. Quat remère (au Palais-Royal) , en Ty faisant recevoir Chevalier du Bain par un Duc de Cumberland qui n'était autre chose que M. Goys. Ceci manqua devenir très sérieux , parce qu'on avait fait prendre un biiin froid à ce vieux académicien , ce qui lui £t avoir une fluxion de poitrine au mois de décembre. 'Joute la ville était révoltée d'une pareille marque d'inconsîdération pour une personne et pour une famille aussi notables dans la plus ancienne et la plus haute bourgeoisie de Paris ! M. de Maurepas lie sut trouver nulle autre chose à faire que d'en- \oyer à ce pauvre mystifié le cordon noir de M. de Buffon qui venait de mourir, et ce fut en y joignant des paroles extrêmement aimables de la part du Roi , avec prière d'excuser son cousin d Orléans et ses familiers, pour la légèreU de leur conduite. C'était Vinhumanité, V indignité qu'il hilaii dire ï On ne saurait excuser Tinsolent dévergondage et la barbarie de ces dissolus à l'égard d'tm vénérable homme à qui son âge avancé ne laissait plus ses facultés de jugement et de présence d'esprit.

A propos de cette maladie des mystifications, qui avait tous les caractères d'une épidémie, je vous (lirai que l'Abbé d'Espagnac (celui qui s'était révolté contre M. de Meillan) avait fait un traité sur la force

du nang dam îe$ familles. C'était un ennuyeux livre ^^ et son auteur était d'une cupidité si sordide et si dénaturée , qu'il avait vendu les papiers de famille de ses neveux , dont il était tuteur, à un nouvel enrichi qui s'appelait Despanat.

M. de TvDibrune avait envoyé prier l'Abbé d'Espagnae à souper chez lui , dans une petite maison qu'il avait auprès de l'École militaire , et c'était un lieu que je ne saurais qualifier. Quand les hommes les moins sévères et les jeunes gens les moins timorés en parlaient devant nous , c'était en échangeant entre eux des* regards de mépris , et l'on a dit qu'il s'y passait des choses analogues aux réunions philosophiques d'Ermenonville.

La compagnie ne se composait pour ce jour-là que de M. lé Duc d'Orléans , de Miiord Hamilton , de MM. de Saisseval , de Boisgeslin, de Sillery, du Crest y de la Touclie-Tréville , et de mon neveu de Lauzun , qui nous raconta les nouvelles de la soirée.

L'Abbé commença par demander le nom d'un vieux seigneur étranger qu'il ne connaissait pas, et qui se tenait tristement assis au coin de la cheminée? On lui dit que c'était le Duc d'Hamilton , Premier Pair d'Ecosse et Chevalier de Tordre du Chardon. Il demanda curieusement s'il était riche? et Lauzun lui répondit : — D'où venez-vous donc pour ne pas savoir qu'il est plus riche que le Roi d'Angleterre? Ensuite il se mit à lui parler d'autre chose, mais le Duc d'Orléans vint le reprendre en sous-œuvre, en disant que ce misérable Hamilton n'avait aucune idée philosophique^ que c'était une pauvre tête , et qu'il voulait absolument se laisser mourir de chagrin

DE LA MAUQUJSE 1>E CRÉQUY. ih\

parce quMI avait perdu sa femme et tous ses enfans.

— Ahl la douceur et la force des liens du sang

s'écria TAbbé. — Mais, Monseigneur en parle bien à son aise , interrompit le Marquis de Boisgeslin , et s'il était dans la même position que ce malheureux Anglais... — Mais comment peut-il être si malheureux , avec une si grande fortune, interrompit le d'Espagnac? — Mon Dieu, Monsieur, lui répondit l'autre avec un air de reproche et de surprise , comment pouvez- vous parler de la sorte , après tout ce que vous avez écrit sur la force du sang ! — Mais

enfin — Laissez donc! — Mais encore —

Allons donc, vous dis-je; allons donc, Monsieur TAbbé ; comment poufez-voiis être étonné qu'on ait du chagrin quand on a... — Mais de quelle espèce, et quW-ce qu'il a donc? — Il a, morbleu ! il a que tous ses lima du sang ont été rompus 1 qu'il est resté le dernier de toute sa famille , qu'il n'a conservé aucun parent de son nom , et que les fils de sa sœur unique, qui devraient être ses héritiers, sont deux

scélérats! que voulez-vous qu'il fasse de son

immense fortune? Est-ce que vous voulez qu'il s'amuse a bâtir des églises?

L'Abbé s'éloigna sans dire une parole, en se retournant du côté du vieux richard, et s'en approchant par une suite de circonvolutions prudentes , avec un air affriandé comme un gros reptile ; mais l'Anglais , qui était absorbé dans son profond chagrin , ne lui donna pas signe de vie, et l'on aurait dit une cruche de terre au coin du feu ; il avait une inconcevable figure, à ce que nous dit Lauzun.

Pendant que l'Abbé procédait en silence à son

J5l SOUTEMUS

opération de magnétisme on d'incantation , un des compagnons se mit à crier : — M. d'Espagnac, Monseigneur voudrait vous parler, M. d'Espagnac!... M. d^Espagnac!.... et le vieux milord avait bondi sur son siège aussitôt quMI avait entendu proférer ce nom-là. L^Abbé fut obligé de s^éioigner du Ducd'HamiJton, bien à contre-cœur, et Ton s'arrangea de manière à Tempécher de retourner auprès de la cheminée jusqu'au moment du souper.

On avait placé M. d'Espagnacen face du seigneur «écossais qui ne mangea point et qui ne cessa d'at- Ivuher sur lui deux gros yeux fixes , persévérans et ] profondément scrutateurs. Il en résulta d'abord de Il surprise , et puis de l'embarras , de la contrainte vi de la gêne avec un profond silence, en dépit des efforts que M. de Tymbrune avait l'air de faire pour égayer ses convives cl pour alimenter la conversation.

— Le Duc d'Orléans buvait et mangeait sans parler, en regardant toute la compagnie d'un œil offensé» lie ses yeux qu^il avait obliques, éteints et lâchement courroucés; car le regard de ce d'Orléans était une liorrible chose (^)! — Il est impossible d'y tenir, iimrmura-t-il au bout d'une heure, et je n'entends lien à ce diable de souper que nous faisons

Le Duc d'Hamilion se mit alors à tousser pour se dégourdir les organes de la parole; ensuite il se mit

(I) C'était Louis- Philippe Égalité, |er du nom; tout le monde a pu remarquer que le regard de M. ton (ils esl le miroir fle sa bellf âme et He la francliise de son crarlère.

C Note de V Auteur, ^07. }

è parler en anglais mêlé d^un certain dialecte écossais ) que M. le Duc d'Orléans comprenait aisément, comme vous pouvez croire, et dont M. deBoisgelin, qui savait tout , fut chargé de faire la traduction pour le reste de la société.

— a Milord désire savoir si Monsieur l'Âbbé d'Es- « pagi^ac est de la même famille que Madame la « Baronne d^Espagnac qui se trouvait à Strasbourg « pendant l'hiver de Tannée 4744 à 4745. »

— Mais c'était ma mère , ma propre mère ! . . .

— « Milord oserait-il se flatter, peut-il espérer V que Madame d'Espagnac aura bien voulu parler « à Monsieur son fils d'un gentilhomme anglais qui « s'appelait alors Sir Arthur Scott?... »

— Ah! je ne saurais Mais effectivement , j«

crois me souvenir Mais oui, oui vraiment! maman m'a parlé de Milord Artusco; je me rappelle très bien ce nom-là, et même elle m'a toujours parlé de Milord Artusco dans les termes les plus... Enfin je me souviens très bien qu'elle m'a parlé très souvent de Milord Artusco...

— a Milord-Ducd'Hamilton, autrefoisSir Arthur « Scott , demande a savoir, au sujet de Monsieur « l'Abbé d'Espagnac, une chose de la plus haute « importance! il espère, il conjure, il supplie Mon- « sieur l'Abbé de vouloir bien répondre avec fran- « illise, en conscience, ingénuement et loyalement « à cette question-ci , — quel âge avez-voos? «

— J'ai quarante-quatre ans. . . , répondit M. d'Espagnac avec une émotion toujours croissante, en itppuyant la main sur son noble cœur afin d'en comprimer les palpitations, et en fixant deux ^eux

a( tendris sur un gentilhomme anglais qui avait connu

sa mère en 1744

— a Monsieur l'Abbé d'Ej^pagnac neferait*il au- « cune difficulté pour en donner sa parole d'hon- « neur, en présence de son Altesse Sérénissime? »

« Je la donne y je tous la donne, Milordl j'ai quarante-quatre ans! quarante-quatre ans!... »

Et voilà TAnglais qui se met à crier : — 0 v6 été

« VÉRITABELMENTE LÉ FILZ ET l'hÉRITIERE DÉ MOA QUB

« vos AURÉE TOUTE MON FORTUNE ! 1 ! 1 1 » Et les voilà qul se précipitent dans les bras l'un de l'autre et qui se mettent à se reconnaître , à s'embrasser et se pâmer d'attendrissement. — Ah! la force du sang I disait l'Abbé d'Espagnac ; — ce que c'est que la force

du sang! Nous ne nous étions pourtant jamais

vus; voyez quelle émotion j'éprouve! Allez,

Messieurs , il n'y a de sentimens vrais que les sentimens naturels; je ne veux plus reconnaître et je ne connais plus que les sentimens naturels et vrais, les sentimens vrais et naturels manifestés par la force

et par la voie du sang ! Ah ! quel coup du ciel!

Je ne m'en doutais guère Je ne me serais guère

douté ce matin que cet excellent, ce vénérable Mi-

lord Artusco , qui était Tami de ma mère et qui

certainement ; et encore qu'il aurait eu le nial^

heur d'avoir perdu tonte sa famille , excepté ces deux

K*élérats!

L'Abbé d'Espagnac finit par en tomber en syn- < ope; on fut obligé de l'inonder d'eau froide , et quand il eut repris connaissance, il apprit avec un piii de contrariété que M. son père était allé se concIkt dans un hôîel garni , où il donnait rendez-vous

DE Là marquise DE GRËQUY. 155

à soQ Gis naturel pour le lend^nain matin. M. du Crest lui remit une petite boite que ce Milord avait par hasard dans une de ses poches , et qu'il avait laissée pour ce cher Abbé , comme avancement d' hoirie, car il avait dit à ces Messieurs qu'elle était pleine de diamans. Ce d'Espagnac avait bonne envie de forcer le coffret dont la petite clef n'était pas à la ««errure; mais on lui fit des reproches ou des observations qui le décidèrent â prendre pa.tience, et M. du Crest le ramena chez lui dans un trouble et dans un délire de joie qu'on ne saurait exprimer. — Vous savez que c'est pour déjeuner qu'il vous attend : n'oubliez pas de vous y trouver avant dix heures , et n'oubliez pas aussi de lui faire ouvrir

récrin

Il se fit annoncer le lendemain , passé midi , chez M. le Duc d'Orléans qui le fit attendre pendant deux heures et qui sortit malhonnêtement par une autre porte, ainsi qu'il avait coutume de le^faire. L'Abbé d'Espagnac alla successivement chez tous ces autres Messieurs qu'il ne put réussir à trouver chez eux pendant plus de trois semaines ; enfin il eut le bonheur de rencontrer le Duc de Lauzun qui se promenait au Cours- la-Reine avec votre père.— Est-il possible, lui dit-il , que je n'aie pas encore pu vous rencontrer et que vous n'ayez voulu répondre à aucune de mes lettres!... Il parait que M. du Crcf^t n'avait pas bien retenu l'adresse de Milord Hamiiton ; car on ne le connaît point du tout dans celle maison de la rue du Colombier qu'il m'avait indiquée. — A propos, savez-vous ce qu'il y avait dans cette petite boite?

— Mais des pierreries , je suppose , et tout ait moins des perles.

— Pas du tout ; c'étaient des pilules de rhubarbe avec du soufre : elles avaient une odeur infernale.

— Je vous dirai sérieusement , répondit M. de Lauzun , que je n'en suis pas surpris. Je vous conseille de ne plus vous occuper de cet homme la ; c'était un imposteur. On n'a jamais pu savoir ce qu'il est devenu.

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