Souvenirs de la marquise de Créquy de 1710 à 1803
Courageuse conduite et généreuse fin de M. de Villette — Qnelqiies détails sur Madame Royale et sur les. dernières années de son frère. — Lettre de M^^ de Chanterenne au Comité de salut public. — Observation sur le malheureux sort des émigrés. — Rapports de Fémigration. — Le treize^vendéniiaire. — Anecdote sur IVnfance de Bonaparte. — M^^ Létitia BonaparteàFElysée'Marbqeuf. — Tradition conserTée dans la famille de Marbœuf sur Porigiue des Buonapàrte et leur prétention, h la noblesse. — Observations sur leur généalogie publiée par M. Louis Bonaparte et composée par lui. — Autre, généalogie fabriquée par le roi Murât. — Aliénations mentales. — Mme de Laverdy. — Mme de la Reinière. — Anecdotes.
UAbbé Texier (vous direz peut-être aussi que je ne saurais plus vous parler sans nommer un prêtre^ mais TOUS pensez bien que j'aimais mieux me trouver en relation journalière avec des abbés qu'avec IX. I
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des fournisseurs ou des employés et des législateurs de la Convention?); l'Abbé Teiier s^était réfugié dans l'île Saint-Louis, chez le Vicaire-général qui était alors M. de Malaret, paice que l'Abbé de Dampierre avait été rappelé auprès de M. TArchevéque, afin de s'y reposer après deui années de la plus laborieuse et de la plus périlleuse mission qui fût jamais. J'y trouvai que ces deux messieurs se parlaient avec édification du Marquis de Villette , de sa générosité parfaite à l'égard de tous les honnêtes gens persécutés pendant la terreur, de ses efforts pour sauver la vie de Louis XVI, et surtout de sa fin courageuse. Il était le beau-frère de cet héroïque et malheureux Varicourt, et quand il avait vu que la révolution tournait au crime, il parait que cet homme était grandi de cent pieds. C'était chez lui qu'on avait caché presque tous les vases sacrés de nos paroisses, et c'était peut-être bien dans cet appartement où mourut Voltaire? Cette même chambre aura peut-être servi de refuge à la Croix , de tabernacle à l'Eucharistie? Slot cmx dum volvitur orbis ! Ces deux messieurs me dirent aussi que les régicides avaient conçu contre M. de Villette une telle rage, à cause de son vote en faveur du Roi, que lorsqu'on vint le chercher pour le conduire au supplice et qu'on apprit qu'il venait d'expirer dans son lit, les^envoyés du comité de salut public eurent la barbarie de le faire coutelasser, et de faire déchi-! quêter son cadavre... Il avait un correspondant royaliste appelé M. Coquerel, qui demeurait auprès de Boulogne-sur-Mer ; et c'était à lui qu'il adressait tous les pauvres prêtres et les autres proscrits qui
voulaient se réfugier en Angleterre. Il avançait ou donnait tout ce qu'il Tallait pour des entreprises aussi dispendieuses , avec une charité magnifique^ et les services qu'il avait rendus étaient innombrables. Je vous puis assurer que les dernières années ' de ce M. de Villette ont noblement réparé la frivolité , j'ai presque dit les désordres , de sa vie passée. On nous rapporta sur le Dauphin qui venait de mourir en prison une chose certaine et qui me parut bien touchante : ce malheureux enfant se refusait absolument à parler, et même il ne voulait répondre par aucun signe d'assentiment ou de négation a ce que lui demandaient ses gardiens qu'il évitait de regarder et dont il détournait les yeux avec une persévérance invincible. Il avait pris cette résolution parce qu'il avait entrevu qu'on voulait torturer le sens de je ne sais quelle réponse qu'il avait faite à son geôlier à Tégard de la Heine, sa mère. Il ne s'est jamais départi de cette résolution prodigieuse , et quand il est mort (le 8 juin 4795) il y avait plus de vingtdeux mois qu'on n'avait pu obtenir de lui, nonj seulement de proférer une seule parole, mais de ifaire aucun signe, aucun mouvement, qui pussent être interprétés par oui ou par non.
Sa fin peut avoir été la suite des mauvais traitemens dont on n'avait cessé de l'accabler depuis deux années ; mais il est à remarquer que c'est pféciséiment depuis la mort de Roberspierre qu'on l'a séparé de sa sœur et qu'on a redoublé d'inhumanité contre lui. L'époque de sa mort est précisément celle de l'expédition royaliste pour Quiberon, expédition qui se disposait dans les ports d'Angleterre avec un
appareil formidable ; avec une ostentation si perfide, hélas ! La Convention n'était pas tranquille au sujet de la population de Paris que les chefs de Tassociation royaliste incitaient à se porter au Temple ; aussi le conventionnel Brival avait-il osé dire à la tribune qu'après avoir commis tant de crimes iniUiUs , on aurait bien pu en ajouter un autre qui fût susceptible
de délivrer P assemblée d'une grande inquiétude Le
docteur Dussaut qui soignait le jeune Roi depuis quinze mois , et qui du reste ne pouvait obtenir pour lui, ni médicamens , ni linge, avait fini par dénoncer l'administration du Temple a la Convention , mais il était mort subitement le 4^ juin, et son adjoint, le docteur Choppart , mourut quatre jours après lui , pre'cisément de la même manière. Malheureux enfant royal , précieuse et lamentable victime !
« Chaque jour dans son sein verse un poison rougeur. « Quelles mains ont rempii cette coupe funeste? « Le monde apprit sa fin , U tombe sait le reste.
On commençait à parler d'un espoir de libération pour Madame Royale, en disant que l'Autriche avait promis d'en faire un sujet de négociation ; mais depuis qu'on avait renouvelé le conseil de la commune, nous n'avions plus aucun moyen d'obtenir directement des nouvelles de cette chère Princesse, et c'était un motif de grande affliction pour nous. Le seul document qu'on ait pu nous procurer pendant plus de six moi», fut la copie d'une lettre écrite à la Convention par une madame Chanterenne à qui l'on avait donné commission de lui
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tenir compagnie. Je ne sais pas si Madame Royale en fut satisfaite ; mais comme cette personne avait sollicité la recommandation des plus honnêtes gens de l'époque afin d'obtenir cette permission, tout donne à penser qu'elle avait une intention loyale, et dans tous les cas, voici les termes de son rapport au comité de sûreté générale.
« A la tour du Temple, ce 48 fructidot « an m de la république.
<( Citoyens représentans,
<i Je ne veux pas tarder à vous informer de l'effet « qu'a produit sur Marie - Thérèse - Charlotte la « visite des C""«« Tourzel , admises auprès d'elle « d'après la permission qu'elles ont obtenu du co- « mité. La jeune détenue a reçu ces citoyennes avec « rempressemeot et la joie de l'amitié ; cette pre- « mière entrevue a renouvelé dans son éme des a mouvemens bien naturels d'une touchante sente sibilité que son courage et sa fermeté ordinaires c( ont bientôt surmonté ; j'ai tout lieu de présumer • « que désormais la présence des C""^^ Tourzel ne a produiront plus que Teflet d'une société douce a et agréable à Marie-Tbérèse-Charlotte.
ce Je vous préviens de plus , citoyens représen- <c tans^ que la C"^^ Tourzel mère , m'ayant pressé « vivement de l'informer de la véritable situation « de la jeune détenue touchant les connaissances « qu'elle avait. des malheurs de sa famille , et ne • « pouvant douter que de telles instances ne fussent
e SOUVENIRS
« dirigées par tes conseils du comité , je n'ai pas « balancé de convenir avec cette citoyenne que u Marie-Thérse Charlotte n'ignorait plus rien, « et que c'était moi-même qui l'avais instruite de ^(( la vérité qu'elle désirait et qu'elle avait sollicitée u vainement de moi pendant un mois.
c< Les chagrins déchirans qu'éprouvait Marie- « Thérèse de l'incertitude où elle était plongée sur « le sort de ses parens, la loi pleine d'humanité « que le comité m'avait faite d'adoucir son sort )(( autant qu'il dépendrait de moi; en6n la liberté (( que votre honorable confiance m'avait donnée « de faire et dire ce que je jugerais le plus conveu nable : tout a contribué à me déterminer à ne « plus taireà mon infortunée compagne un secret <( que mon intimité avec elle me rendait chaque jour « plus pénible et plus difficile à garder. J'ai i'es- « poir, citoyens représentans, que ma conduite en c( cette occasion aura votre approbation; je la dé- « sire toujours, et le but de toutes mes actions est u de la mériter.
« Les preuves de bonté que j'ai déjà reçues du « comité, m'enhardissent, citoyens représentans, c( à en solliciter de nouvelles; je vous demande H d'être la première à informer Marie-Thérès&- « Charlotte de son sort; j'ose aussi vous exprioder « positivement ce que j'ai déjà témoigné au citoyen a représentant Kervélégand; c'est le désir de rester (( auprès de la jeune détenue, quelle que soit sa des* « tinée. Si ces deux demandes sont indiscrètes^ <c j'en demande pardon au comité en l'assurant que « mes vues sont pures, et que sans égard au vœu
ft de mon cœur, ma raison saura se conformer sans c( effort et avec soumission à la volonté et la décision fc du gouvernement.
« Salut el frôlernilé.
(( HiLLAIRE ChàNTERENNE ('I). »
Vous savez sûrement que Madame, fille de France, a fini par élre échangée contre huit Français qui n'étaient certainement pas des plus iroportans parmi les sujets du Roi son père.
Ces illustres captifs de l'Autriche avaient nom Camus, Bancal, Quinette, Burnonville, Lamarque, Maret et Huguet-Semonville. Il y faut ajouter encore ce Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, qui était devenu législateur après avoir fait arrêter la famille royale à Yarennes, et c'était le cas de se rappeler la réponse du Duc d'Albe à cette dé* putation de douze Bourgmestres et de vingt-quatre Ëchevins hollandais qui venaient s'offrir à lui pour otages, en échange des Comtes de Horn et d' Egmont : — J'aime mieux deux saumons que trente-six grenouilles.
Les personnes envoyées par la cour de Vienne pour recevoir Madame à la frontière de France et pour l'accompagner, ne voulurent jamais permettre à aucun émigré français de parler à l'orpheline du Temple ni même de s'approcher d'elle. Ils les repoussaient avec la rudesse des Pai^dours et des Talpachs, et parmi ceux qui se croyaient à Tabri
(I) L'éditeur est en possession de cette pièce inédite J écrite eu duplicata par Mai« de Ghaoterenne et signée par elle.
i SOUVENIRS
d'une pareille interdiction , soit à cause de leur rang, du nom qu'ils portaient , de leur grade militaire , et même à raison de leur âge , il y en eut qu'on menaça de leur donner des coups de sabre y et ce furent Messieurs d'Havrincourtet de Bethisy, notamment.
J'ai beaucoup souffert à Paris pendant sept années; mais je n'échangerais pas ces sortes d!angoisses-là contre rassujétissement à l'étranger , contre les misères et les humiliations, contre les ou« trages et les colères de l'émigration ! Qui n'a su l'odieuse conduite de la maison d'Autriche et de la maison de Saxe à l'égard de nos Princes? Qui n'a pas souri de mépris en lisant cette insolente inscription qu'un prince allemand avait Tait placer à la barrière de son parc.
— // est défendu aux vagabonds, aux juifs et aux émigrés d'entrer dans ce jardin (1). H est vrai que les émigrés riches étaient admis presque partout; mais
{i) Cesi aiosi que le chantre de la Pitié flétrit le caractère et la conduite du Landgrave de Hesse-Cassel :
« D^autres ont des jardins , des palais somptueux ,
« Le inonde entier vient voir leurs parcs voluptueux :
« Mais des pas d'un Français Ton n'y voit pas Fempreinte.
« On craindrait que ces pas n'en souillassent i'enceiote.
a Ah I les jardins pompeux et ces vastes palais
t Valent-ils un des pleurs taris par des bienfaits !
« Tombez devant ce luxe , altières colonnades y
« Croulez , fiers chapitaux , orgueilleuses arcades ;
« Et que le sol ingrat d'un ingrat possesseur
• Soit sec comme ses yeux et dur comme son cœvf
on était sans pitié pour ceux qui se trouvaient sans ■ressources.
Par excès de lâcheté politique, il y eut une ordonnance de rArehiduc Évêque de Munster pour interdire le séjour de son domaine épiscopal à tous les émigrés qui auraient fait partie de l'armée des princes français; et pour accorder au Cardinal de Montmorency la permission de s'arrêter sur cette terre inhospitalière, on avait exigé de ce Grand Aumônier de France, une déclaration par écrit, de ce qu'il n'avait jamais servi dans l'armée de Conde.
Un autre potentat du S. Empire ne voulait admettre aucun émigré sans lui faire jurer qu'il n'avait jamais porté les armes contre la république françait^e ^ et du reste il est assez connu que le Duc de Wurtemberg écrivait aux commissaires de la république en ces termes-ci (pendant le congrès de Rastadt) : « On n'a pas à me reprocher d^ avoir donné un verre a d'eau h un émigré , ei quant aux ci-devant princes « de la famille de Bourbon, s'il en est entré dans mes « étais , tordre d'en sortir leur a été notifié tout aussi- <i tôt , et suivant la règle que j'en avais prescrite à l'a-- « vance. »
Les Anglais étaient bien étonnés, de ce que tontes les Françaises émigrées n'étaient pas des femmes de mauvaise vie , et de ce que tous les prêtres catholiques n'étaient pas des scélérats. Le Prince de Kaunitz disait un jour à M. de Breteuil : — Ce qu'il y a de plus extraordinaire au monde, c'est la quantité de choses que les Anglais ne savent pas ! Le Due d'Harcourt avait cru devoir m'écrire afin de me sermonner sur ma résolution de rester en
fO SOUVENIRS
France, et pour me conseiller d'émigrer en Angleterre. — C'est un pays, lui répondis-je, où je n'irai jamais établir mon domicile : il me semble que je m'y déplairais pour en mourir ; il y a trop d^Anglais!
En fait de bonne histoire de l'émigration, je yous dirai celle d*un gentilhomme gascon dont le Baron deBreteuil et M'"<^ de Boufflers ne pouvaient jamais se parler sans éclater de rire.
Il étatt parti , pour émigrer , des environs de Saint-PauUde-Fenouillede, avec une pièce de six francs; mais à la vérité,, c'était dans une cariole attelée d'un cheval , avec une femme qui était la sienne, et quatre enfans dont le plus jeune avait environ six mois. Il arrive tout droit à Saint-Pétersbourg , avec sa pièce de six francs intacte et ses quatre enfans en bonne sanié , ce qui prouve qu'il avait du savoir-faire. Gomme il n'avait été question de s'arrêter nulle part, on leur avait donné par tout pays toute sorte de facilités pour passer outre. C'était avec un excès d'obligeance et d'empressement inimaginable, et ils disaient qu'ils avaient fait un Yoyage charmant
Voici qu'on vient me dire que l'Abbé Texier m'attend dans mon salon ; il faut tourner court à mon histoire, et je vous dirai substantiellement que M. de Breteuil, accrédité par Louis XVJIl auprès de l'ia pératrice de Russie, avait sollicité (pour ce gascon) la permission d'aller s'établir sur le Caucase. On lui donna de l'argent pour acheter des pioches et des bêches , et deux ans plus tard il envoya une caisse remplie de superbes fourrures à M. de Bre-
DE LA BIARQUISB DE CRËQUY. 11
teofi, afin de reconnaître sa protection. Il y en avait an moins pour quarante mille liyrea. Il avait fait une fortune immense; il avait déjà marié Palnée de ses filles avec un prince de TYmirette, et voilà Tbistoirede M. Linès deLinas de Magnoae. Je reprendcai la plume après être sortie de mon tourbillon d^abbés sexagénaires et de douairières.
J'ai peur que le temps ne me manque avant de pouvoir atteindre mon but; ainsi, je iaihse aux bistoriens futurs de la révolution le soin de vous parler du 48 fructidor et surtout du 43 vendémiaire, réaction jacobine où Buonaparte a fait mitrailler les plus honnêtes gens de Paris. Il a fait tuer de mille à douze cents personnes environ, pour son coup d'essai; c'éfait un apprenti terroriste à la suiie de Barras, et c'était la première fois qu'on eût entendu parler de ce personnage.
Je ne saurais pourtant vous dire que je n'avais jamais oui parler de la famille des Buonaparte, et je me rappelle assez bien, parce que je me souviens de tout, que M"*® de Marbœuf étant malade et se croyant mourante, et tous ses amis s'étant concertés avec sa sœur de Lévis pour aller lui tenir bonne compagnie (I), j'y fus appointée pour mon compte f
(1 ) La Marquise de M arbeuf et la Maréchale de Lévis , sa soeur, étaient filles d'un riche armateur de Nantes , appelé M. Michel , a qui Ton avait fait obtenir des lettres d^annoblissement , pour que ses deux filles pussent être qualifiées NoBLEsDamOISELLES) dans leurs contrats de mariage. Eiles avaient eu chacune huit millions de dot. Mme de Lévis nWait rien acquis eo fait de maoières aristocratiqoes , et Mi^c de Marbeuf n^avait conservé rien de bourgeois. (Note de l Éditeur,)
et mon tour de rôlq au ZA décembre de je ne sais plus quelle année, par exemple? mats ce devait être sept ou huit ans avant 89, car nous étions encore en petits paniers, et je vois d'ici nos petites robes de Batavia mandregore et blanc. (Rien n'était si joli que ces robes flambées!)
J'étais donc à l'Elysée-Marbœuf et dans la serre chaude, en téte-à-tête avec cette chère femme qui buvait de l'eau de pommes, et qui déraisonnait sur le rhume, le catharre, les bronches et les tubercules, au point de m'en impatienter. On vient lui dire que madame.... (un nom qui semblait inouï) était débarquée dans son antichambre afin de lui souhaiter une bonne année.
— Que le bon Dieu la bénisse et me délivre de sa visite! Dites donc que si je reste à TÉlysée c'est pour ne recevoir personne et parce que je ne fais que tousser. Pourquoi vient-elle me relancer jusqu'à rÉlysée?... — est*ce que je ne vous ai jamais parlé de cette madame bonne ou mal à parlé?:
— Malaparté, vous dites? je crois que c'est Bonaparte, plutôt.... et pour ne savoir que nous dire elle .se mit à me faire écouter que c'était une femme de condition soi-disant, passablement belle, infiniment pauvre, avec qui son mari, M. de Marbœuf, s'était lié de connaissance en assez grande familiarité pendant qu'il était gouverneur de Corse (4). M"« de
0) Il y a quelques années que M. Louis Bonaparte, ez-roi Âe Hollande , a publié les mémoires de sa ^ie , et Fauteur entre en matière en faisant une généalogie pour sa famille , car il serait aussi par trop piquant de ne pas être noble après- ayoir
DE LA MAHQUISE D£ CRÊQUY. il
Marbœuf ajouta que cette famille Corse vivait à Paris, soit à Marseille, au moyen d'une pension sur les gabelles, et sous la protection de ce galant Marquis. Je dois TOUS dire qu'elle n'en parla pourtant pas de manière a me faire supposer que cette M™* Bonaparte ne fût pas une honnête personne; et comme cette Marquise avait autant de sagacité jalouse et de rigorisme, que de franc-parler avec moi, je suis bien assurée que là supposition contraire est une calomnie de mauvais goût, de mauvais lieu , faite après coup , et forgée par inimitié politique. On est toujours soupçonné de mauvaise conduite par les malhonnêtes gens, et qui dit soup-
ëté roi. Il est certain qu^il existait dans la Toseane une ancienne famille du même uom , mais elle n^a jamais Toalu reconnallre les Napoléons poar ses cousins. M. Bonaparte , le père , était greffier du tribunal d'Ajaccio , quand on assimila le conseil supérieur de Corse à nos cours souveraines. Malitre Charles Buonaparte , greffier dudit conseil , pris alors les titres de Noble homme et d^Ecuyer, à Pinstar des greffiers de nos parlemens , et cette qualification d'Ecuyer, que la bienveillaoce d^un gouverneur de Corse a su faire valoir, était le seul titre Jes Bonaparte à la protection de nos Rois quand ils ont reçu les bienfaits d'une éducation gratuite. M. Louis Bonaparte rapporte dans ses mémoires , avec un sérieux incompréhensible , que lorsque son frère épousa rArcbidui-hesse Marie-Louise , l'Empereur d^Autriche avait dit : Je ne la lui donnerais pas si je ne savais que ia famiSle est aussi noHe que la mienne.
Le général Murât , qui n'avait lè-dessus la possibilité d'aucune illusion , avait également fait faire beaucoup de recherches aux généalogistes napolitains, et les auteurs de la ComMssUàMaestosa avaient fini par découvrir qu'il descendait des Planlagenets , par des Dauphins d'Auvergne et les anciens Vicomtes de Murât , Jeurf agnats. (Note de VÉditeur.)
çon (de leur part), dit toujours accusation foronelle.
M. de Penthièvre et mon oncle le Baîlly me disaient toujours : — Comment pou ves-TOus vous accommoder si parfaitement bien de cette bonne Marquise en si grande intimité ! M*"^ de Marbœuf est malade imaginaire et quinteuse, elle est jalouse, elle est exigeante, ennuyeuse... • Et je répondais en les interrompant : — Je Taime comme elle est.
Je n'ai jamais pu me décider à démentir les im-perfections visibles ou les défauts réels de mes amis, et quand j'entrevois que le raisonnement y défaudrait, c'eat avec mon sentiment pour eux que je les plastronne. Il n'en peut résulter aucune discussion ; il n'y a pas là de contestation possible; on n'aigrit point ses adversaires; on ne les force pas à persister, à s'opiniâlrer dans le dénigrement, et vous pouvez compter que nos amis s'en trouvent beaucoup mieux que d'une apologie maladroite.
Comme je m'ennuyais véritablement ce jour-là, il me prit fantaisie de rompre le téte-à-tête, au moyen de cette Buonaparté, que la maîtresse de la maison voulut bien faire introduire, et qui nous apparut escortée d'une légion d'enfans mal habillés.
Il y avait dans cette couvée d'oisillons corses un petit garçon qui venait de pleurer, car il en avait les yeux tout rouges, il avait Tair de dévorer ses larmes, et me voilà qui m'ingénie, pour passer le temps, d'en parler à M™* sa mère, avec un air de sensibilité bienveillante, en la questionnant sur le motif de cette affliction....
DE LA MARQUISE DE GRÊQUY. ïh
— Madanal dit-elle en baragouinant avec unegroasa voii, e ùun pUi mondroL...
. M'^'' de Marbœuf était au supplice; et comme je ne m^en inquiétais pas autrement, je me fis raconter de point en point comment toute la famille sortait de chez TÉvéque d'Autun (M. de Marbœuf); comment cet orgueilleux écolier n'avait jamais voulu aller baiser la main de Monseigneur TËvêque, et comment il avait été soufflette par sa mère aussitôt qu'ils avaient été remontés dans leur fia«re.
— E ouna (esta de fer, Madamal Je ne contrarierai sûrement pas la glorieuse mère du citoyen Buonaparté, et je pense bien que c'est le piii monsFtro qui sera devenu le mitrailleur de Saiat-Roch et du Pont-Tournant.
Je vous dirai qu'indépendamment de cette multitude de personnes qui ont perdu la vie dans la révolution, il ï a nombre de gens qui ont perdu l'esprit. Je me souviendrai toujours de cette bonne M"*® de Laverdy, qui ne déraisonnait sur aucun sujet hormis sur la confiance que les honnêtes gens devaient porter k M. Roberspierre. £lle avait perdu la tête en apprenant, dans sa prison, la condamnation de son mari (l'ancien Contrôleur-général); lloberspierre avait fait, deux jours auparavant, je ne sais quelle dissertation fallacieuse où l'on avait cru démêler des intentions rétrogrades en fait dé pénalité sanguinaire, et la pauvre femme en était restée la. Elle est morte longtemps après, sans savoir que son mari avait péri sur l'échafaud ; ce que M""® de la Briffe, sa digne et tendre fille, a toujours trouvé moyen de lui dissimuler jusqu'à la fin. Rien
n'était si contrariant et si pénible que d'entendre cette bonne veuvq invoquer le patronage et la protection de Roberspierre pour son mari, que Roberspierre avait fait guillotiner.
]^me ^Q Valentinois était devenue folle à licur, M"* de Caslellane était en démence, et M. de Lomagne idem. M""® de Saint-Julien a décidément perdu la triste raison dont elle avait tant de fois abjuré l'empire (^1), et M*"® de la Reynièreest tombée dans un état d'ingénuité qui la rend tout>à-fait di- Terfissante. On n'eût jamais supposé que le régime de 95 aurait opéré cette révolution-là.
— Ma foi, dit-elle en grasseyant et nasillant languissamment , c'est pas la peine de se gêner depuis cette révolution, et je dis à présent tout ce que je pense. Que je suis fâcbée que la Vicomtesse de Narbonne n'ait pas été guillotinée!
— Mais pourquoi donc, Madame? et comment pouvez-vous convenir d'une chose pareille
— Ah , je ne demande pas mieux que de vous dire mes raisons ; c'est que , d'abord , je suis ennuyée d'entendre parler d'elle
— Mais comme elle est environ du même âge que vous,, elle aurait peut-être la même chose a vous reprocher?
(4 ) Cette épigramme de Fauteur est allusive à une des chansons les plus populaires du XVllie siècle :
« Triste raison , j'abjure ton empire ; « Toi seul , amour, tu peux nous rendre heureux: « Viens , Tais passer dans le cœur de Thémire « Toute Tardeur dont m^eoflamment ses yeux. »
— Ah dame, c'est qu'en outre qu'elle est excédante, elle m'a fait une impertinence en 85, à l'hôtel de Souhise, et j'aurais tant voulu qu'elle eût été massacrée dans les prisons ! Vous savez qu'on a déporté l'Abbé d'Albignac , et j'en suis bien contente, il était si ennuyeux I
— Et m'sieux vot'fils, qu'est-ce qu'il est devenu dans tout ceci? lui demanda M"*® de Coislin , qui n'a jamais été meilleure que M™« de la Reynière , mais qui n'est pas devenue si franche.
— Mon fils, répondit l'autre en bâillant, il a sa fortune à part , et je n'en ai pas oui parler depuis long-temps. Quand Dieu m'a fait la grâce d'avoir le malheur de perdre Monsieur de la Reynière, on est venu me dire que mon fils avait été noyé à Nantes, mais cela n'était pas vrai, malheureusement, car vous savez que les pères et les mères héritent de leurs en fans depuis la révolution ; et comme il fait un si mauvais usage de sa fortune, je voudrais bien l'avoir pour moi toute seule!
— C'est que vous n'avez pas d'idée de ce garçon-là , nous disait M. de la Vaupalière ; il est
avide et méchant, il est colère, il est glouton Je
ne confiais rien de si mortifiant que d'avoir un enfant pareil, et sa pauvre mère en est désolée...
—Mais je le crois bien , lui répondis*je , elle avait couvé un œuf de Paon , il lui est éclos un Dindon I
— Ce que je désirerais par dessus toute chose en ce moment-ci, disait-elle un jour à M. de Chevreuse , ce serait que la Duchesse de Fitz-James mourût I
It SOUVENIRS
— Âh ! Madame la Reynière , allons donc , vous n'y pensez pas!... el puis c'est une si bonne femme I
— Je le sais bien, mais c'est parce que je louerais Tappartemenl qu'elle a dans ma maison à M™« de Brunoy qui n'est pas malade et qui descendrait tous les soirs pour faire ma partie. — C'est qu'elle a voulu faire un bail , elle a un bail , voyez-
Yous, et je je — Ah, j'espère qu'elle \a
bientôt mourir !
Le salon de M«« de la Reynière est devenu le palais de la Yériti, comme dans le conte allégorique, et rien n'est aussi tristement curieux que d'y. lire ouvertement dans son mauvais cœur et son égoisme dénaturé.
- La Duchesse de Bétbune ('l ) est venue me confier qu'elle avait envie d'aller se faire carmélite^ en Espagne , parce qu'elle a eu le malheur de perdre son aumônier qui était un vieux capucin borgne , et tout le monde se fait des contrariétés , par le temps qui court. Je vois souvent M. du Roure, un digne et bon vieux seigneur qui est beaucoup plus jeune que moi , mais qui n'en bat pas moins la campagne. 11 se plaint souvent de sa fille, la Vicom^ tesse du Roure , et c'est , je crois , sans raison , ear assurément c'est une des femmes qui s'attachent k
(4) Gabrielte île GàasIiUon-Ghastilloa , ▼euT« de Maximi lien iV, Duc de Béthume et de Sully, Souyerain Prince d^flenrichemont et de Boisbeile, Marquis de Lens, Comte de Mont> gommerry, Villebon , GourTÎlIe, etc. , mariée en 4749, et morte à Paris Pan dernier , cVst-àdire en 4 802. {Note de VAutewr.)
plus à complaire à leurs parens et lears apis. — Ma fille ne comprend pas, me vient-il dire avec une régularité désespérante, elle ne comprend pas qae je puisse avoir besoin d^un gentilhomme ! — Ma fille me refuse un gentilhomme, elle a ce couragelà!.... Mais j'ai pourtant Thabitude d'avoir un gentilhomme, et voyez donc si c'est la peine de s'en passer? on peut en avoir un pour cinquante écus par mois, et même un bon gentilhomme !
— Croyez-vous, ceci lui dis-je? il me semble qu^ils devraient être enchéris depuis 92?
— Ah c'est bien possible , à cause qu'on en a tant tué ; mais on pourrait bien aller jusqu'à deux ceuts francs pour un gentilhomme qui jouerait au trictrac , et surtout s'il avait la croix de Saiot- Louis?
Nous sommes à la recherche d'un gentilhomme à cinquante écus par mois. Il y en a d'un entretien plus dispendieux, et surtout quand ils sont jeunes, à ce que dit la douairière de Monaco (qui ne saurait se passer d'un Ecuyer de main) (i).
(I) Marie-Gatberine Brignolé des Dact de Gènes , ^&ant d'Honoré de Goyou-Grimaldi , Scaverain Prince de Monaco, Rocquebrune et Manthoa, Doc de Valentinois, etc. Je vous ai déjà dit qu41 était mort de douleur en apprenant qnW ▼enait d'inscrire le nom dn Marquis de GhauTelîn sur le Livre d'Or de Gênes. Vous voyes qu'il était susceptible , et d^autant plus que sa qualité de Noble-Génois était la moindre de ses perfections (nobiliaires |. II avait conçu des attentions de M. le Prince de Gondé pour Mme de Monaco , une telle rancune , qu^il avait fait ériger dans ta ville princière un monument ^ disons le mot propre , un gibet , o& Pon voyait suspendue Pef-
figie d*ttn certain valet de chambre qu^il accusait d'avoir favorisé la correspoudance de ce bon prince avec sa femme , et qu'il avait fait juger à Monaco par ses justiciers, en conséquence d'un pareil forfait. Comme on avait su qu'il voulait faire enlever ce valet de chambre, on lui fit dire que, s'il avait ]e malheur d'attenter à la liberté d'un sujet du Roi, on l'enverrait par-devant la cour des Pairs , qui s'en prendrait à sa duché de Valentinois ,. de sorte qu'il n'os&t passer outre. Mail aussitôt que ce mannequin commençait à se détériorer , M. de Monaco le faisait habiller tout à neuf, on lui rajustait un tour de cheveux et l'on repeignait sa figure de bois , qui ressemblait au condamné de manière à s'y tromper, dhait-on. Le tout se trouvait enrichi d'une inscription circonstamUelle , ainsi qu'on dit au Palais , et cet époui irascible allait regarder ce i>eau monument tous les jours * c'était devenu son but de promenade. Mine de Monaco ne s'en embarrassait guère , et je trouve qu'eUe avait grandement raison, puisqu'elle n'avait rien a se reprocher; mais je pense bien que , s'il avait pu l'attirer à Monaco , il lui aurait fait couper la tête? (Noie de l'Autetfr. )
La P^e douairière de Monaco, devenue Princesse deCondé , est morte pendant l'émigration au château de Wanstead , en Angleterre , en i 806 , âgée de 69 ans. / Note de VÉditeur, )