‹ Souvenirs de la marquise de Créquy de 1710 à 1803Chapitre 16 sur 95 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'Âbbé Boarlier, Évéque d^É?reuz. — Négodatioas officieuses de M. de Talleyrand. — Visite de Tauteur au premier consul. -» Motif de cette démarche et son résultat. — L'auteur va visiter une de ses terres.-^ Aspect d'une protînce de FOaest. — Prévisions de Taoïeur sur l^avenir de BuoDaparte* — Fin de l'ouvrage.

Si VOUS ne m'aviez pas , ce qu'on appelle tourmentée relativement à ma visite aux Tuileries, je n'en aiirajs certainement rien écrit. Je conviens qu'il n'en serait resté aucune trace, mais je ne vois plus personne autour de moi qui pût avoir à le regretter £nGn , je vous l'ai promis : j'ai toujours tenu ma parole, et comme je n'ai pas de temps à perdre pour m'acquitter de celle-ci, j'entre en matière.

L'Abbé Bourlier (i) vint me dire un jour à propos de rien, que M. dcTallleyrand conseillait à tout le monde de se rapprocher du gouvernement répu-

(I) Jean-Baptiste Bourlier , depuis Évéque d'Evreui. On a dit qu'il avait été précepteur de M. de Talleyrand , qui l'aurait fait appeler à l'épiscopat pour imiter cette coutume des Lords suglais à regard de leurs anciens précepteurs. Je vous puis dire, eo faveur de TÉvéque d'Évreus , que M. de Talleyrand n'a jamais eu d'autres précepteurs que les régens du collège et du séminaire où il a été élevé gratuitement. Son père, son oncle et

156 souvEmies

J)licain et de solliciter des audiences du premier consul y afin d'en obtenir la restitution des bois séquestrés. (/ÎUH

Je lui répondis que M. de Tailteyrand devrait bien commencer par nous restituer Thûtel de Créquy, rue d'Anjou, où demeurait autrefois mon fils, et que ce bienveillant ecclésiastique avait acquis nationalement en vertu des lois de la république, à raison de l'émigration de ma belle-fille ; car c'est là que demeurait alors cet évéque d'Autun , et c'est long-temps après qu'il a revendu cette charmante habitation à un Anglais nommé Crawford. Vous n'ignorez pas que le Baron de Brjeteuil est mon plus proche parent, et qu'il se trouve mon principal iiéritier depuis que j'ai perdu mon fils et mon cher petit-fils : le Baron de Breteuil était d'avis que j'écrivisse à Buonaparté, et je finis par surmonter ma répugnance. Il est impossible d'imaginer et d'exprimer tous les efforts que m'avait coûté cette démarche!...

On m'annonça, deux jours après, le colonel (le ne sais plus comment), aid&'de-camp du premier consul, et voilà que je vois entrer un grand jeune homme qui me fait trois révérences en s'inclinant jusqu'à terre, et qui me dit, avec un air et du ton

Farchevéqae, avaient ^té pWt comme lai daot un collège k (itre de BouT9ierB, 11 est assez curieux que les éducations gratuites de Robespierre , de l'abbé de Talleyrand et de fivona- )>arte, aient été le produit delà charité monarchique , et que ce soient précisément les Rois fret thtrêHmi qui en aient fait lec frais. ( NeU de VAvAmr. )

les plus respectueux , que le premier consul désire me voir et qu'il m^atteudra le surlendemain à deui heures après midi.

Je restai confondre ! Je répondis que j'étais bien âgée y bien affaiblie, mais toutefois que j'y ferais mon possible ; et puis j'envoyai chercher le Baron de Breteuil en grand'hàte, afin d'ayoir son avis sur un pareil guet-apens.

L'avis du Baron fut qu'il ne fallait pas manquer à l'invitation du chef de la république, attendu qu'il restituait les bois confisqués. Il ajouta qu'il avait déjà demandé à voir également M"^^ de Coislin, qu'il avait fort bien traitée, et la Princesse de Guénienée, qu'il avait appelée Votre Altesse et pour laquelle il avait agi plus obligeamment et plus justement encore, en lui restituant sa forêt de Lorient. Il est à savoir que ces dames avaient eu grand soin de garder le secret sur leurs visites au premier consul , et rien n'empêchait de nous conduire avec la même discrétion.

J'avoue que la curiosité finit par me prendre, et, finalement, il fut convenu que j'irais à l'audience du général Buonaparté, mais qu'on n'en parlerait à qui que ce fût, pas même a M'"^ de Matignon et de Montmorency.

C'était le ^2 novembre, le consulat venait de s'installer dans les Tuileries , et ce pauvre château me parut terriblement dépenaillé. Je m^étais fait apporter en chaise , et je me fis descendre à la porte du dernier salon, comme le Mascarille de la comédie de Molière, ou, si vous l'aimez mieux, 'comme ia Comtesse de Saint -Florentin chez la Reine Marie

138 SOUVËNiHS

Leczinska. Il est bon de vous dire que, faute de robes comme on en aurait mis autrefois on comme on en porte aujourd'hui, j'étais habillée comme à mon ordinaire, c'est-à-dire avec ma jupe et mon grand casaqutn de taffetas carmélite, ayant le coqueluchon du nikéme avec la mantille pareille. On lui annonça la cUoymm Créquy , et me voilà tète à tête avec le conquérant des Pyramides.

Il me regarda pendant une ou deux minutes avec un air de méditation qui finit par avoir un faux air d'attendrissement. Ensuite il me dit avec une expression que j'appellerais presque filiale, «~ J'ai désiré vous voir ^ Madame la Maréchale..., mais, il reprit tout aussitôt d'un air capable et passablement impertinent : J'aî voulu vous voir. Foas avez cent ans.

— Pas lout-à-fait peut-être, mais j'en approche beaucoup.

— Quel âge avez-vous au juste ?

— Il me prit envie de rire à raison d'une interrogation pareille et surtout à cause de sa forme impéralive.

— Monsieur, lui répond is-je en souriant (comme on peut sourire à mon âge , hélas ! et peut-être ne s'aperçut-il pas que je souriais ), je ne saurais vous dire au juste mon âge. J'étais née dans un château du Maine

— Ah! oui, dit-il en m'interrompent brusquement , de votre temps les registres de l'état civil étaient mal tenus ou même n'existaient pas. Et puis il réprit sèchement en forme d'interrogatoire et comme aurait fait un juge d'instruction :

— Où logez^auB ?

— A rhôtel de Créquy.

— Ah diable!... etdansqudquaiiUr?

Je ne pourrais m^expliquer cette fantaisie de s'informer ou je logeais , moi présente ; mais on dit que c'est une sorte de curiosité qu'il montre pour tout le monde, et de plus, vous allez voir qu'il avait pour me faire lui répondre ad rem une petite raison qu'il croyait politique; enfin je lui dis que c'était rue de Grenelle, a l'ancien h6tel de Feuquières.

— Rue de Grenelle , vous avez eu hier U avanl^hier du bruit dans votre quartier (A). En avez-^ous eu peur ? C'était pour le prix du pain.

— Les insurgés n'étaient pas nombreux^ m'at-on dit, et je ne m'en suis pas inquiétée.

— // ny aura pas d'émeuies possibles sous mon gouvernement I pas d'émeutes sérieuses l mais des criail' leries , je ne dispos ? — La France n^en est pas moins heureuse et satisfaite I — Une faut pas s'y tromper : quelques mauvaises piailleries ne prouvent point le mé^ contentement général. — Le bonheur ne va pas tapager dans les rues; une poignée de mécontetis ou de malintentionnés a l'air de quelque chose ^ mais ce nest rien! K est-ce pas vrai?

— Oh ! sûrement: trois femmes qui crient font plus de bruit que trois mille hommes qui se taisent.

— Ce que vous dites là est très bien?,., savez-vous que c'est très bien ce que vous dites là ? et je lui ré* pondis tout doucement , comme aurait fait Coli-

(4 ) II appelait mon quartier^ la me de Grenelle ao Groa-Gaillou.

nette é la cour. — Vou8 avez bien de la bonté ,

Monsieur.

— Fottf connaissez le dnlevant Prince de B

\Que pensex-vous de lui ?

— Vous me faites là , Monsieur, une question bien délicate et bien directe , mais heureusement qu'elle n'a rien d'*embarrassant pour moi ; je ne le connais pas assez pour en penser grand'chose.

— On me l'avaii beaucoup vanté. C'était sans Tois&n, Si c'est un sage y il est bien sot I

— Si c'est un soi y lui répondis-je, il est bien sage 1 et le Toilà qui se prend à me dire avec un air de protection militaire, et tout crûment: — Vous naivez pas mains de sagesse que d' esprit l

Comment trouvez-vous cette observation sau^ grenue sur ma sagesse? a moi , la plus intime amie de M. de Penthièvre , et de M™« de Gisors , et de M"'^ de Marsan ! Pauvre soldat, il ne savait seulement pas les illustres noms de ces personnes avec qui j'avais passé ma vie dans ce même château dont il usait comme du sien . L'Elysée Marbœuf et les Malaparté me traversèrent l'esprit, mais je m'en détournai comme de mauvaise pensée. — Voilà qui n'est pas bien sage, me dis-je, et puisque vous avez tant fait que de vous résoudre à venir ici , ne songez qu'à vos bois,... chassez le serpent...

Gomme il faisait un temps de giboulées som* bres, avec des éclaircis lumineux, des averses et des coups de vent inattendus : — Je suis fâché de vous avoir fait soktir aujourd'hui , il fait un temps arbi- TiuiBE, me dit-il en riant, et en ayant l'air d'appuyer avec intention sur ce dernier mot. Il me dit

DE LA HARQUISE DE GRÉQUY. lU

aussi : — iYout voyons souvent «fie femme qui of farente ayec vous.

— Qui donc cela ? repartis-je avec un air de surprise' y et d'un ton familier dpnt il ne s'aperçut pas.

Il me répondit comme s'il avait accouché de quelque chose de bien gros , que c'était M°>* de Mirande.

— Je ne savais pas que nous fussions parentes ? ie suis Duchesse de Mirande en Espagne ; c'est peut-être à cause décela qu'elle s'y sera trompée?... Mais la 6gure de ce premier consul avait pris un air de si grand courroux , que je fus fâchée d'en avoir tant dit ; car, au fait , je ne voulais ni bien ni mal à cette gasconne.

— Vous avez vu Louis XIV I poursuivit-il avec un accent d'élévation et presque d'exaltation. — Avez* vous vu Pierre-'le Grand , Madame la Maréchale?

Je n'ai pas eu cet honneur-là, j'étais dans

ma province...

— Je sais que vous avez iU amie avec le cardinal de Fleury ; est-il vrai qu'il ait espéré faire avoir ta couronne impériale à Louis XV ? Louis JK a-^t7 eu des chances pour être élu Empereur ?

— Mais, général, on pensait que la choseaurait parfaitement réussi sans la mauvaise foi du roi de Prusse , à qui M. le Cardinal n'a jamais par* donné d'avoir osé manquer de parole au Roi.

— Frederick étaU plus habile que Fleury^ mais pas plus fi» l il était fin le vieux Fleury. — Avez-^ous souffert des lois révolutionnaires? me demanda-t-il alors en prenant un air de sécheresse et de distraction.

Page 1