‹ Souvenirs de la marquise de Créquy de 1710 à 1803Chapitre 17 sur 95 · IX · texte numérisé non relu

IX

Il aurait, je crois bien, YOultis^éviterTennui dVn* tendre une complainte , aussi la fis-je courte , et j'en arrivai bien vite à la forêt de Vareilles, aux bois de Valenciennes et à la forêt de Saînt-Pol. H me répondit assez hors de propos (car il répondait à sa pensée du moment plutôt qu'à mes paroles). — Madame , vouloir faire le bien dans un temps de révolution y c'est écrire sur le sable au bord de la mer. Ce qui échappe aux vents est effacé par les vagues. Je ne garantirai pas que ce fussent précisément la ses paroles , mais c'était le sens de son aphorisme à quoi je ne répliquai rien

(// se trouve ici deux lignes à peu près illisibles par suite de la détérioration du papier.,.) ou peut-être en 47^8.

— Celait y reprît Buonaparté, l'année de l'exil de d'Aguesseau. — Avez-vous connu le chancelier d'Aguessem ?

— Je l'ai vu quelquefois , général , il avait été l'ami de mon beau-père".

— Avez-vous connu Dubois et Cartouche?...

— Je le regardai sans lui répondre , et si sévèrement que je m'en élonne encore à l'heure qu'il est. Il sentit de lui-même , apparemment , qu'il était de mauvais goût d'avoir élé déranger et faire appréhender au corps la Marquise douairière de Créquy poiir lui demander des nouvelles de Cartouche , et il me fit un sourire si fin , si naïf et si doux, que j'en restai toute désarmée.

— Laissez^-moi vous baiser la main y dit-il. Je m*étais mise a tirer ma mitaine avec tout l'empressement requis dans une occasion pareille. — Laissez votre

DE LA MARQUISE DE GREQUY. tIS

gmU, ma benne mère y ajoata-t-il a?ee un air de sollicitude eiquise; ensuite il appliqua fortement ses ièyres sur le bout de oies pauvres doigts centenaires et décrépits qui se trouvaient à découvert.

Il m'accorda la restitution de nos bots avec une grâce parfaite , et puis il me parla de la belle et noble conduite du Duc de Créquy-Lesdiguières a Rome, en ajoutant que la France avait eu grand tort de souffrir la destruclion de cette pyramide qui témoignait et verbalisait les réparations que la cour de Rome avait faites à cet Ambassadeur.

Hélas! que me fait aujourd'hui ce beau nom de Créquy que je porterai la dernière, et qu'on écrira bientôt pour la dernière fois dans un sale registre , à côté des noms de tout le monde, et peut-être sur une même page avec celui de Merlin ou de Gasparin?

Buonaparté ne savait pas, ou peut-être ne se rappela-t-il point que^ sur le monument dont il regrettait la démolition, les Corses se trouvaient qualifiés de nation toujours infâme ^ odieuee aux peuples et désormais indigne de servir les rois.

Je ne pouvais non plus m'expliquer pourquoi il m'avait appelée Madame la Maréchale. Mais lorsque j'ai su qu'il disait toujours Monsieur l'Amiral à ce pauvre La Gaiissonnière, qui n'avait jamais navigué que de Calais à Douvres, j'ai pensé qu'il avait apparemment envie de se faire illusion sur la date, l'origine et la nature de son autorité consulaire!

En parallèle avec cette entrevue forcée , je vous recommande la lecture d'un manuscrit que j'ai fait placer au commencement de mon appendice. C'est

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la relation d'une audience accordée par Loois XIV à an vieillard contre lequel il avait eu plusieurs griefs. Vous y remarquerez sans doute une différence bien notable entre les temps et les personnes, entre le» idées el leur expression.

Je viens de faire mon dernier voyage à Montflaux et ma dernière tournée dans mes autres domaines. J'ai fait ce que mon pauvre fils appelait autrefois le grand tour, en allant à petites journées par la Beauce et revenant par le Vexin Normand. J'ai traversé le pays Chartrain , l'Orléanais y le Du^ nois, le Blaisois, la Touraine et l'Anjou, le Saumurois , le Bas-Poitou, la Bretagne et le Maine; et je médisais tristement : — Suis-je en France? Voilà bien mes terres et les ruines de mes châteaux; mais^ sont-ils restés dans mon pays ? et les gens qui les en<^ tourent sont-Hs encore des Français ?

Les châteaux sont démolis , les fermes dévastées et les grandes routes abandonnées a l'entretien des communes qui sont écrasées de contributions. On n'aperçoit dans les villes que des figures insolentes ou malveillantes. On ne vous parle que d'un ton brusque, exigeant ou défiant. Tous l'es visages ont une expression sinistre; il n'est pas, jusqu'aux enfans, qui n'aient un airhostite et dépravé. On dirait que la haine est dans tous les cœurs. L'envie n^est pas satisfaite , et la misère est partout. C'était bien la peine de faire une révolution.

L^aspecl des villages est effroyable autant par le

manqoe de culture que par les traces dlnceudie , mais le matériel des ?illes est plus mécoanaissable eocore. On n'a pas manqué d'abattre partout les vieux remparts d'enceinte avec leurs belles tours et ces anciennes portes qui donnaient quelque chose de particulièrement historique et d'individuel ^ on pourrait dire , a chaque cité. Tout est rasé , si ce n'est l'bôtel-de-Tille , aujourd'hui la maisùn commune, où se tiennent cinq à six malotrus qui représentent le goufernement Français , c'est-à-dire un officier corse y assisté d'un avocat de Montpellier et d'un ancien commis à la chancellerie de France. Ma province est appelée du nom d'un ruisseau. Le calendrier de Robespierre a remplacé l'ère chrétienne. On arrache les fleurs de lys jusque dans les jardins. Le pavillon blanc n'est plus celui de la nation française; il est bariolé de rouge et de bleu, livrée d'Orléans : c'est tout ce qu'on a conservé de l'ancien régime.

Mais je me trompe et je me rétracte» il est resté dans presque toutes nos villes un édifice imposant , dominé par de hauts pinacles , et sur qui tous les yeux viennent s'attacher avec un sentiment d'intérêt ou de curiosité, aussitôt qu'on l'aperçoit du bout de l'horizon.

Il y a li-dedans un homme habillé de violet, comme au xv^ siècle; il y siège en prince; il y parle en maître; on Tappelle Monseigneur, en dépit de la séance du Jeu de Paume. On l'avait troublé dans la possession de son héritage; mais on n'a pu Fempècher de succéder a ses prédécesseurs gaulois ; car il est héritier des temps antérieurs a la monar-

chie, Lo prélat, ce priférif cet homme à part dans ta

civilisation française !

C'est un missionnaire du Pontife universel^ c'est un Evèque institué pas un concordat inévitable entre ces trois républicains qui s'appellent (lonsuls, et le successeur du Pape saint Léon qui fut au-devant d'Attila.

Eternelle juridiction romaine, admirable institution de l'Église de Dieu ! On nous avait annoncé que la barque de Saint-*Pierre allait disparaître et s'engloutir dans l'abîme des flots soulevés par les philosophes de France , et Yoilà que la révolution française n'a pu la faire submerger! Lois du pays , droit du prince et droit des gens, propriétés, monamens nationaux, coutumes civiles, appellations populaires, tout a disparu, tout a croulé sous nos pieds, tout a changé sous nos yeux, excepté la succession de rÉpiscopat. Voyez en France et regardez autour de vous dans nos anciennes villes : y voyez-vous dans les choses et les personnes, y voyez^vous un seul établissement qui puisse intéresser te voyageur? Y trouvez-vous encore un magistrat avec qui l'on puisse entrer en relation d'estime? Un miUtaire , un homme du gouvernement qui puisse rendre la sujétion légère, en imposant un sentiment de conBance et de considération générale? Eh mon Dieu, non ! vous n'y retrouvez que la haute basilique, où vous verrez siéger ce personnage en autorité, qui àii nos très chars frères en parlant au peuple, et qui trûne sous un dais , malgré la constitution de l'an vui : et pourtant c'es^t un Français du iix^ siècle, un sujet de notre gou» vernement républicain ^ cet homme qu'on enceni>e

DE LA MARQUISE DB CRÉQUY. ]47 et devant qui Ton genuOéchît parce quMI est le successeur légitime d'un prélat mérovingien !

C'est parce que. les institoiions humaines sont accessibles aux nouveautés ^ qu'elles manquent de solidité. Nous n'avons plus rien chez nous d'historique et de national, excepté l'Evêque et la Cathédrale ; c'est tout ce qui nous reste des temps passés.

Cette belle église pourra tomber de vétusté , et de pauvreté, sous lesefl'orts du temps on de l'irréligion. D'autres hommes du bonnet rouge ou de la bande noire viendront peut-être déraciner ses fortes murailles ; ils abattront ses campaniles, et la ronce viendra soulever les dalles de ces vastes nefs. La voûte du temple pourra s'écrouler, mais le siège épisGopal n'en restera pas moins dans le sanctuaire, indérectibie , indestructible, €l firmaiusesi in funda-mtnto ewiMis Dei nosiri.

J'ai remarqué dans le caractère ou le procédé général de Buonaparte une foule de choses que j'abhorre, une chose que j'approuve et une chose que je ne comprends pas. Je n'ai pas besoin de signaler ce que je réprouve en lui , mais le motif de mon approbation consista en ce qu'il ne recule devant aucune opposition. H ne faut pas croire que ce soit seulement l'inexpérience ou la faiblesse du Roi Louis XVI qui nous a ç^rdus, c'est par-dessus tout la maladresse et la lâcheté de ses ministres. Lorsqu'on eut le bonheur d'avoir été débarrassé de M. Necker, il aurait fallu procéder tout différemment

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