SEIGNEUR D'ANDILLY
TO0CHAIIT LA RÉCEPTION QUE LE RoT LUY FICT ,
lorsqu'il sortit DE PoRT-RoiAL ,
POUR ALLER REMERCIER Sa MaJESTÉ DE LA GRACE
DONT ELLE TENAIT d'hONORER LE MaRQUIS
DE Pomponne (\),
A prêts que le Rot cust desciaré, lesixiesme jour de septembre 1672, qu'il avoit bien voulu faire choii de Monsieur de Pomponne pour remplir la charge de secrettaire d* Estât, vacquante par la mort de Monsieur de Lyonne, et par la démissIoQ de son fils. Mon ieor de Beray, quy en aroisteo la sarYivance, pkisieu< s pef*
(^) Cet intmssant et eu ripnx opuscule inédit estprovpnu Hps papiers de mon oncle, le Bailiy de Froulay, Grand-Pri«ur de Malle. {Note de M'»' de Créquy.)
M^ones ayant dlct à Sa Majesté que je ne manquerois pas de voi»loir aller lui rendre de très humbles remerciements d'une ai graude grâce, et Sa Majesté ayant répondu qu'elle le permettroit, il n'y eut pfes Heu de retarder à m'acquiter de ce devoir.
Ainsyje dixième jour du même moix, je fus à Versailles avec Monsieur de Bartillat, mon intime amy, à quy Sa Majesté (se souvenant que c'étoit luy qui luy avoit parlé le plus souTeat et avec le plus d'instance pour faire revenir mon fils de son exil^ avoit eu la bonté de dire que dans cette occasion elle se r^ouUsoit avec luy {{).
Lorsque nous arrivasmes, le Roy ailoit tenir son conseil; mais Monsieur de Bartillat luy ayant dict que j'estois là« Sa Majestj lai respondit : a Amenez-le moy. » H n'y avoit avec elle dans la galerie que Monsieur Roze, secrétaire du cabinet, qui se retira (2). Ainsi nous demeurâm s seuls. Monsieur de Bartillat et moy» av c Sa Majesté.
Lorsque je voulois lui faire mon compliment, elle prit la parole d'une manière si obligeante, qu'elle m'ouvrit le cœur et oie donna cette grande liberté pour lui parler, qui dura tout ie temps de cette longue et favorable audience. Sa Majesté me dit donode prime-ab -rd : » Il ne falloit pas une moindre occasion que « celle-cy pour vous faire sortir de vostre solitud , 0(i quelque <( retiré que vous fussiez, on n'a pas laissé de parler de vous « et beaucoup 1... Mais je vous vais donner une autre joye, c'est «< que vous verrez votre fils plustôt que vous ne le pensez, car je c luy ay mandé de revenir le plus viste qu'il se pourra. »
{i) Nickolas Jehannot, Chevalier, Seigneur de BaAilIat et auitres lieux , Surintendant des finances , Tlirésorier général et chef du conseil de la Keyue-iuëre; lequel estait homme d'es« prit et grand homme de bien. (iV^ole du G, Prieur de Froulay }
(2) On na aaoroyt faire parler un Monanfue avec aoe ai grande noblesse et plus de simplicité , avec tant de bonté pa« ternelle et tant de justesse en faict d^expression , que ne faisoU le Président Rose y et* Ton peut dire de la collection des lettres qu^il avoyt escrites au nom du feu Roy que c^est une suite de chefs-d'œuvre. ( Nou de G. Prieur de Froula^.)
Âqnoy )e respondis dans les termes les plus respectueui pour lay témoigner une juste reconnoissance : je dis entre aultres choses, que d'aultres princes pouvoient donner de grandes charges, mais que les donner d'une maniesre qui les relevoist eor core infiniment au-dessus de ce qu'elles estoient par elles-mêmesestoit une gloy e qui luy estoit réservée, et dont nulles paroles ne pouToient eiprimer combien j'estois touché ; que j'osois assurer Sa Majesté, qu'outre la fidélité et la passion pour son serTîce, quy étoient et dévoient estre héréditaires en mon fils, j'espérois que Diea lui feroit la grâce de la servir avec tant d'application et de détachement de son intérest propre, qu'elle n'auroit point de regret à l'avoir comblé de ses laveurs. Sa Majesté me dict : « Voua
• oubliez à parler de sa capacité, tout le monde me félicite et me « remercie du choix que j ay faict de luy. » La suite m'engagea à dire sans affectation que le feu Roy son père m'avoit fait l'honneur de me faire ofErir à Béziers, en 1622, la charge de secrettaire d'état vacant par la mort de Monsieur de Sceaux, en donnant qoatre vingt mille écns de récompense à ses héritiers, et que je n'aroys pas été assez hardy pour les donner. Sa Majesté me respoodit : « Il en coustera davantage à vostre fils, mais cela nedu- « rera guère, et je le sauray tirer d'embarras... »
Le Roy me dict ensuite beaucoup de bien de mon fils, et il termina par ces propres paroles : c Quand vous n'auriez nul aultre « contentement et aultres satisfactions que d'avoir un tel fils,
• TOUS devriez vous estimer très heureux ; et comme il faut com- « meneer par Jnen servir Dieu, pour bien servir son Roy, je ne
• daubie point qu'Une satisfasse à tous ses devoirs ( I ) . »
Sa Majesté me dict ensoite, d'une maniesre dont je ne saurois assez bien eiprimer la grâce et la délicatesse : « Au res'e, j'ai un avis à TOUS donner qui vous est important, car il regarde vostre conscience, et je crois qu'il pourroit mesme y avoir sujet de vous confesser , c'est que vous avez marqué dans la préface de l'histoire de Josephe que vous aviez quatre-vingts ans, et je double qne l'on puisse, sans vanité, montrer que 1 on soit capable de faire à cet aage on si grand et si bel ouvrage ? •
('l) Allusion au jansénisme de toute la famille \mauld. ( Note de M"^" de Créquy.) IX. lu
1&4 PIÈCES AJSTIFICATIVES.
La sqUc do disooars me fit dire à Sa Majesté, cela étant veou à propos, que je me plaignais de ce qu'entre tant de jostes louanges qa'on lui donnoit, il y en avoit une sur laquelle on n'appuyoit point asseï, qniestoit à l'égard des duels. Le Roy me répondict simplement : « On m'en loue beauc<:up; » et je lay repartis : Ooy« Sire, on tous en peut louer, mais non pas, ce me semble» autant que le mérite une aussy grande grâce que Dieu vous a faite d'arrester ce torrent de sang qui entraisnoit dans Tabysme une si notable partie de Tostre noblesse ; à quoy il a ajousté une autre grâce dont Vostre Majesté ne sauroit aussy trop le remercier, quy est d'avoir donné la paix à l'Eglise : car l'Eglise, Sire« é(ant le royaume de Jésus-Cbri^t, c'est une beaucoup plus grande gloire à Vostre Majesté de l'avoir pacifiée que si elle avoist donné des loix ft tout Tunivers. » Ce que Sa Majesté me témoigna -chreatiennement et fort bumblement recevoir.
Elle me dict qn'aussitost que j'étois entré, elle m'aroist reconnu. Je respondis au Roy que je ne pouYois assez m'en étonner, puisqu'il y avoit vingt-huit ans que je n'avois eu l'bonneur de le Toir, depuis que la Reyne, sa mère, le tenant par la main dans la gaUerie du Palais Royal, j'a^ois eu l'honneur de parler pendant fort long-temps à cette grande princesse. Sur quoy le Rpy me dict avec un air de bonté profonde, et plusieurs aultres fois encore durant cet entretien : • La Reyne ma mère vous airaoit beaucoup. »
Sur ce qu'après je dis ces paroles à Sa Majesté : « Tout ce qae « je pois foire en l'aage où je suis. Sire, pour reconnaître les « obligations dont mon fils et moi vous sommes redevables» c'est a de oontinner, dans ma solitude, à souhaiter qu'en suite de tant • d'actions qui doivent éterniser la mémoire de Vostre Majesté, « Dieu porte ses jours si advant dans le siècle à venir, qu'il n'y c ait pas moins de sujet d'admirer la durée que la gloire de son > règne. * Sa Majesté me respondict : i Vous me voulez trop de
Après je la snppUay de me dire si elle me permettôit d'user de la mesme liberté avec laquelle le Roy, son père, et la Rejne, sa mère, avaient toujours eu pour agréable que je leur parlasse. Elle me répondict à cela d'une manière si obligeante, que je ne craignis point de lay dire : « Sire, pour ce quy regarde mon « fils, Vostre Majesté l'a tellement comblé de ses bienfaicts, qu'il
• oesepeat rien désirer daTtntager nak pow noy» Sire, j'«d-
• Tone qae pour élre pleinement eonteot, il me reste nae cbose « à souhaiter. — Dites laqneHe, me répoodiot le Roy. — L'ose^ « rai-je dire, lui repartis-je. » Oui, me réplitjna Sa Majesté.
• — C'est, II» dis-je alors, qne Yostre Majesté me fasse Thon* c nenr de B'aimer an peu. » En achevant oes parotes, je hiy voolos embrasser les genoiilr, mais ee grand Priooeme flsl l'honneor de m'embrssser d'ane maniesre qoy deroit acheter de me combler de tendresse et d^obKgation.
Je pris ensnyfe eongé dn Roy qoy vonlnt bien me dire alors ; > Je préteods qne ce ne soit pas la demiesre foix qne je tons ▼erray. » Etsnr ce qne je lui respondis qu'il ne me restoit qu'à prier Bien ponr elle dans ma solitude. Sa Majesté me dict : « Cela ne dépendra pins de tostre mescbant Tonlcyr, et si tous ne me veoes visiter quelque foix, je ponrrai bien tous envoyer quérir d'autorité. »
H fnst dict anssy plusieurs antres choses, dans cette longue entrevue, qne je ne saurois vous rapporter, attendu que j'étois si attentif à ce que Sa Majesté me faisoit l'honneur de me dire, d'une insniesre qui me touchoit également le cœur et l'esprîtj et que fétois également si attentif à lui respondre, que ma mémoyre en étoit comme suspendue. Monsieur de Bartillat estoit Ini-mesme si touché de ce qu'il entendoit dire à Sa Majesté, quMl advoue, malgré sa préoccupation, n*en avoir pu retenir la plus grande partie.
Apres estre sorti de chez le Roy, nous allasmes. Monsieur de Bartillat et moy, chez Monseigneur le Dauphin, qui me reçut favorablement. Quand la Reyne fut habillée, je lui allai faire ma révérence, et Sa Majesté me fit l'honneur de me parler avec une bouté nompareille.
Le Roy, après avoir tenu conseil, allant à la messe avec cette grande foule de personnes de qualité qui l'accompagnent toujours , comme je parlois à Monsieur Le Tellier (i), proche de la chapelle. Sa Majesté me fit l'honneur de me démeshr dans cette foule , en me faisant un signe de teste et des yeux , avec on soaryre finfloiment doax,
H) Michel Le Tellier, Ghaaoelier de Fraaee et père An Marquis de Loovois.
Sa Majesté oommaoda eosnyte à Monsieur Bontemps, eaplteiiie de Versailles, de me reteair à disner, et elle me fit l'iionnenr de m'eoToyer de ses frnicts par Monsieur de la QaintiDie (i). Le Roj aysnt tesmoigDé à Monsieur de Bartillat qa*il seroit bien aise que je Tisse jouer les eaax » dont la beauté fa sans doute au-delà de tout ce que l'on peut imaginer. Sa Majesté eut la bonté d'ajouter: « Mais comme la Reyne veut les fuire voir à un Seign^ ur de son • pays , qui va prendre possession du gouvernement d'Anvers , « et à sa femme , je crains qu'elle n'y aille tard , et que cela mel- « tant Monsieur d'AndiUy daos l'humidité du soir, il ne s'en- « rbume. »
La Reyne, en compagnie de cette grande dame espagnole, alla donc le soir voir jouer les eaui. Comme le carrosse de Monsieur Bontemps, dans lequel j'estois, ne ponvoit pas daos une si longue file arriver aussitost que Sa Majesté aux endroits où elle mettoit pied à terre , elle avoist la bonté d'envoyer un de ses pages pour me faire advanoer; et lorsqu'on Ot jouer les jects de la grotte » elle me commanda de me mettre tout contre la portiesre du carrosse où elle estoit, afin que je ne fasse point mouillé.
U faudroit un trop long discours pour vous rapporter tontea les particularités de cette journée , si extraordinaire pour un solitaire « et si loDgue que nous ne fusmes de retour à Paris qu'après dix heures du soir.
Je vous assure que sans vous, il n'y en auroit en rien d'escript. Je me serois conteoté d'admirer, dans ma retraite , les éminenies qualités du Roy, que je n'aurois pu croire si grandes que je les ny reconnues, qaoi que la renommée m'en ait rapporté, ei quoi quo mon fils m'en ait pu dire; je vous advone qu'elles m'ont touché! de telle sorte que , quelque extraordioaire que soit le bieofaici dont il a honoré mon fils, j'estime infiniment plus tant de circonstances obligeantes dont il lui a plu de l'accompagner. Oserai-je adjouster que, depuis mon retour, la satisfaction que Sa Majesté a bien voulu tesmoigner avoir eue de moy, ne cède aiilcunement à tout le reste ?
(1) Directeur général des jardins, Tergers , fruitiers et pat sagers des maisons royales. Il a laissé un livre utile et fort agréable pour U grAee du style et pour sa nsiveté.
{Note de W^ de Créqmif.^
P]£GES JUSTlFlCATiYES. 1&7