‹ Souvenirs de la marquise de Créquy de 1710 à 1803Chapitre 18 sur 95 · IM SOUVENIRS · texte numérisé non relu

IM SOUVENIRS

qii^on ne l'a faii. Il fallait se rappeler que six mois' après la mort de Louis XllI y le Cardinal MaKarii^ avait déjà fait treize concessions au parlement de Paris, et je suis persuadée que si le Roi s'était trouvémajeur à répoque de ces concessions, el que ce fût à lui qu'on pût les attribuer raisonnablement, il n'aurait jamab pu rétablir son autorité royale. J'ai toujours remarqué, l'histoire a la main , que dans les temps de révolution , ce sont les concessions qui perdent les souverains concessionnaires. Les grandes affaires ne se conduisent pas autrement que les petites , et c'est le plus entêté qui réussit infailliblement. Sans en aller chercher des exemples ailleurs que chez nous et pendant les derniers siècles , il est aisé d'observer combien la persévérance de nos souverains leur a profifté sous les règnes de Henry IV et de Louis XIV. S'il est vrai que Buonaparlé veuille régner, je m'explique une partie de sa conduite, mais voici la chose que je n'en conçois pas.

Buonaparte a bien de la bonté de vouloir se rapprocher de la haute noblesse qui ne lui sera jamais utile a rien. Héritiers de leurs pères, la plupart de nos grands seigneurs ont été élevés sans piété ; ils ont commencé à vivre trop jeunes. Incapables d'exercer Tantorité du Prince , ce sont des races énervées dans la domesticité, dégénérées pour l'intelligence, usées pour la domination. Pourquoi n'est-ce pas un homme de la haute noblesse qui a surgi pour exterminer la révolution? Pourquoi parmi les nobles qui se sont distingués par un dévouement généreux et pour la capacité, ne s'cs(-il pas trouvé un seul grand seigneur? Enfin , pour-

quoi tous les grands seigneurs qui ont figuré dans k révolution ne s'y sont-ils fait remarquer que par la déloyauté de leur conduite ou leur manque d'intelligence?

Buonaparte est un ambitieux qui voudra faire le conquérant , et vous verrez que ceci ne profitera guère a la France. Depuis que la Savoie nous est acquise et que la Belgique nous est revenue (car eh vérité, l'héritage de Marie de Bourgogne est une branche de notre couronne de lys), le territoire fran^is est bien assez vaste ! si nous voulions Tétendre au-delà des Alpes et du Rhin , ce serait un État gigantesque et qui serait en dehors des belles proportions» II y a les mêmes conditions pour faire un beau royaume que pour être un beau roi ; pour être un homme parfaitement bien fait , il ne faut pas avoir plus de cinq pieds sept pouces

Quand Buonaparte enrichit ses créatures , c'est à la manière des fleuves débordés qui fertilisent les derniers champs qu'ils viennent couvrir aux dépens des terres qu'ils ont ravagées. Il paraît qu'on n'obtient pas toujours sa faveur avec dés sentimens honnêtes et des habitudes honorables, et voilà pourquoi ses marques de prédilection ne sauraient faire supposer aucun autre mérite que celui de la soumission. C'est un personnage qui me semble en état et résolution de parvenir à l'exercice d'une autorité prodigieuse, mais rappelez-vous ce que je vous eu prédis; Buouaparte est un protecteur à la baguette^

150 SOUVENIKS DE LA MARQUISE DE CHÊQUY. un régulateur à coups de sabre, et vous verrez que les favoris de cet arrogant soldat « ses principaux mandataires avec ses familiers et les autres importans de sa création, ne pourront jamais obtenir dans l'opinion publique aucune sorte de consistance , aucune espèce de considération personnelle.

Je pense que les impiétés et les scandales de la Régence, les œuvres du philosophisme et les dernières années de Louis XV avaient opéré la dissolution de la France, et qu'elle avait besoin de se renouveler dans un bain de son propre sang. Je crois fermement que la Providence a suscité Buonaparté pour exterminer les égorgeurs et dissiper les illusions révolutionnaires. Je crois bien que la tète pourra lui tourner comme a son devancier Roberspierre, et je -pense que les enfans de Saint Louis nous seront rendus après cette exécution providentielle. Vous verrezque Buonaparté n'en profitera pas long-temps. Dieu sait si cet 'homme de victoire et d'absolu vouloir ne se méprendra pas sur la mission qu'il a reçue, et s'il n'en sera pas rudement châtié. Qu'est-ce que la victoire aux yeux des vaincus? Qu'est-ce que la force à la place du droit? et qu'est-ce que la gloire I d'un homme en face de ses contemporains?

Les lauriers sont un parfait symbole; ils ne donnent que de l'ombre, et c'est tout au plus.

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