Son mari, le duc de La TrémolUe
172 (1793-1798) lettres
qui avaient fait la consolation de la vie. Dix jours avant de tomber malade, elle nous écrivit à ma sœur et à moi un petit billet charmant, bien ressemblant à elle ; il avait ranimé toute mon espérance et j'étais convaincue que je la reverrais ; ah ! je suis bien, bien triste, je vous assure, j'ai perdu une bonne et tendre amie, et je conserve une mère pour passer ma vie loin d'elle, au milieu des étrangers. Cette manière d'être est trop triste : combien je voudrais avoir plus de courage que je n'en ai ! Je partirais tout de suite pour la France ; et je suis sûre que j'y arriverais et y vivrais tranquille et malheureuse comme ici, mais certainement moins malheureuse qu'ici, malgré que je serais entourée des tombeaux de tout ce que j'ai aimé ; mais ainsi, j'aurais pour ma consolation et pour me fortifier, le bonheur de vivre pour ma mère, de lui consacrer tous mes moments; enfin, de me rapprocher du seul appui que j'ai dans ce monde, de la seule personne sur laquelle je puis avec complaisance reposer toutes mes affections et tout le bonheur de ma vie, s'il y en a pour une personne qui a eu les liens que le hasard m'a donnés et qu'une si cruelle fatalité a rompus d'une manière si inopinée et si terrible ; car, mon cher, tous les sentiments que vous m'avez vus pour les personnes, existent dans la même force dans mon souvenir et leur perte m'est aussi sensible que le premier jour ; la seule chose qui balance dans mon cœur l'envie que j'ai d'aller en France est l'horreur d'habiter un pays où il a été commis tant de crimes, une ville qui a vu tranquillement périr un Roi, une Reine, leur famille, et des centaines de gens vertueux et bons ; la pensée de respirer l'air empesté par le crime, où le crime seul est heyreux, soulève mon cœur et m'ôte tout courage. Si je finis par aller m'enterrer là, dans cet infâme pays, je voudrais, avant, avoir le seul plaisir qui platt à mon cœur, qu'il regarde comme un soulagement à ses maux, le bonheur de voir et d'entendre sa sœur, dont j'admire et respecte le caractère et la façon noble de penser ; elle est vraiment reine de faits autant que de nom ; je ne 4a connais que par ses
lettres * ; mais ce qu'elle écrit est marqué au cachet de Thonneur et du sentiment ; que le ciel la préserve et son pays ; je sens que tout ce qui m'attachait à sa sœur me porte vers elle et me fait faire les vœux les plus ardents pour elle et tout ce qui lui tient. Je vous crois depuis longtemps à Naples, malgré que vous ne m'ayez rien dit de vous depuis que vous m'annoncez que vous êtes malade. Je vous ai déjà écrit deux fois là ; je ce sais si j'ai eu tort ; je vous ai envoyé la réponse de votre Anglais ; je lui ai payé les trente livres sterllngs ; j'ai sa quittance, et votre frère m'a chargé de quelques petits mémoires en parlant pour l'Allemagne que j'acquitterai quand ils me seront présentés jusque la somme de vingt livres ; après avoir pensé à vous, il est juste que je pense à moi aussi ; vous croyez. bien que depuis le mois de juin 1793 jusqu'en juin 1796 que la reine de Naples a bien voulu prendre part à la situation où j'étais, que.je crois, à vous dire le vrai, elle ne croyait pas être tout à fait ce qu'elle était, il a fallu que j'empruntasse de l'argent pour vivre, j'ai donc des dettes personnelles...
Ma chère princesse, quoique je n*aie point Thonneur de vous connaître, votre attachement à mon infortunée sœur vous rend à mes yeux bien précieuse. Je ne puis me consoler de sa fin tragique et en doute encore. Grand Dieu ! elle qui a été si aimée et qui surtout aimait si passionnément la France et les Français ! Elle en a été si abominablement traitée !
Mais tirons un .voile sur ces horreurs, que mon cœur n'oubliera jamais. Ses enfants, la vei^tueuse mademoiselle Elisabeth, c^est ce que je désirais, au prix de mon sang, pouvoir sauver, et toutes mes pensées se réduisent à celle-là, me paraissant par là de rendre hommage et une preuve de ma tendresse à sa mémoire.
Vous recevrez cette lettre par une amie parfaite et bien aimable
et qui vous est attachée au dernier point Adieu, comptez que je
chéris tous ceux qui ont aimé mon infortunée sœur et qu'en toutes
les occasions je me ferai un plaisir de vous prouver que je suis
votre attachée amie,
Charlotte.
Naples, ce 19 février 1794.
(Archives tTUzèê.)
174 (1793-1798) lbttres
Je vous prie de vouloir bien m*envoyer pour maman une lettre où vous ne lui donnerez aucuns noms ; mais je désire et je suis sûre que vous partagez ce désir que vous lui donniez dans cette occasion une marque de votre souvenir et de vdtre respect; j*ai été empressée de lui apprendre vos bons procédés pour moi qui Tont touchée comme moi ; vous voudrez bien prendre le deuil pour quatre mois 1/2 ; et je vous demande de le porter régulièrement, en vous souvenant qu'elle vous aimait beaucoup et que vous êtes le mari d*une femme qu'elle aimait tendrement ; il serait bien aussi d'écrire à ma sœur qui me demande souvent de vos nouvelles et qui est parfaite pour moi ici ; adressez-moi ses deux lettres sous l'enveloppe du bon marquis de Circello ; dans la lettre de ma 'sœur, parlez-lui de madame d'Uzès qui est maintenant aveugle; elle y sera sensible, je suis sûre ; de son fils aîné qui est en Portugal avjsc le comte de Mortemart; de sa fille qui est en France avec maman qui en est fort contente ; j'ai l'air de vous dicter votre lettre ; mais vous savez bien que ce que je dis n'est que pour vous ôter l'importunité d'écrire une lettre où vous- ne sauriez que dire.
Adieu, mon cher, donnez-moi de vos nouvelles, je vous prie; votre fièvre doit être bien loin, j'espère, et je vous crois à Naples ; j'y adresse cette lettre par le marquis de Circello qui est toujours mon aimé bon ami ; je vous demande de vouloir bien m'instruire de ce qui vous intéresse dans votre nouvelle patrie et de croire que, malgré l'éloignement, je prends une part très sensible à tout ce qui peut vous arriver d'heureux. Je crois qu'il est prudent de ne pas publier les bienfaits de la reine de Naples en ma faveur ; peut-être on trouverait mauvais qu'elle s'occupe de soulager les peines d'une étrangère ; gardez-moi ce secret mieux que vous ne me gardâtes, il y a trois ans, un du même genre ; ceci, je ne vous l'ai dit que pour vous prouver que maintenant je n'ai plus besoin que vous vous occupiez de moi : c'est du passé que jQ souhaite que vous vous occupiez...
Adieu encore ; ma longue lettre sûrement vous ennuiera beaucoup ; mais il était nécessaire d*en dire une grande partie ; bonjour.
Londres, le 14 mars 17^.
11 y a certainement bien des mois que vous n'avez eu de lettres de moi, si vous êtes encore à Venise ; car ne pouvant croire la chose possible, j'ai toujours adressé mes lettres à Naples, et même pour la dernière, j'y fus parfaitement autorisée par la Reine elle-même, qui me mandait : « Vous pouvez « maintenant adresser ici vos lettres à votre mari ; les troupes « rentrant dans le royaume, il viendra à Naples. » Enfin, si vous êtes à Naples avant ou même après, celle-ci et les autres que vous y trouverez seront, j'espère, ma justification. Pour moi, c'était du plus loin que je me souvenais d'avoir eu le plaisir de voir de votre écriture ; enfin, sûrement vous avez fait ce qui vous convenait le mieux, et je suis contente. Je ne répondrai pas, mon cher, à toute votre politique. Tout aussi noire qu'elle peut être, tout aussi vraie elle sera. Pauvre Italie ! Malgré que je ne la connais pas, je l'aime ; et tous mes vœux se portent sur votre patrie adoptive et sur la mienne, et tous mes souhaits hâtent le moment d'y aller, pour y trouver le repos et la consolation à mes peines aux pieds de sa sœur bien-aimée.
Pour le moment il paraît que voilà un grand changement
176 (1793-1798) lettres
dans ma destinée : je suis appelée en Russie par TEmpereur. L'Impératrice me récrit de la manière la plus obligeante, et j*ai consenti dans ma réponse d'y aller; moi et la famille d'Uzès devons aller prendre un asile dans ses états. M. et M"^ d*Uzès n'y peuvent aller, j*y vais avec mon beau-frère et son fils. C*est le sacrifice d'un an pour assurer le bien-être de cette famille, et je le leur dois. Je n'ai pas eu le temps de vous consulter, mon cher, il eût fallu trop de temps ; mais j'espère que votre raison vous guidera comme mon cœur me guide dans ce moment, et que vous approuverez que je fasse cette démarche pour assurer l'existence de cette famille, dont la position est des plus malheureuses. Je ne me suis conduit dans cette affaire que d'après les conseils de mes bons et excellents amis, M.,et M"^ de Circello, et ce sont eux qui m'ont tracé mon devoir. J'ai promis à M. et M°>« d'Uzès d'y aller ; et aussitôt que la mer sera ouverte, je m'embarque. M<^ de Circello a eu la bonté d'expliquer toute cette affaire à la Reine ; mol je lui ai écrit aussi.
Je vais en Russie sans aucunes prétentions quelconques pour moi, ainsi je serai toujours libre ; je ne souhaite, ne veux et n'aime que les bienfaits de la reine de Naples. Ceux-là seuls plaisent à mon ccèur ; mais il ne faut pas se refuser à changer la position de ces vertueuses gens, qui sont si bons pour moi et si reconnaissants de ce que mon amitié pour eux me fait entreprendre. Voici les véritables mots de sa Majesté l'Impératrice : « Votre bonheur fait l'objet de nos sollicitudes ; aussi suis-je chargée par l'Empereur de vous offrir un asile « et un petit établissement dans l'une des provinces de son « empire, où vous et votre famille trouverez la paix et la tt tranquillité dont vous avez été si longtemps privées. » De plus, le comte de Choiseul-Gouffier me mande qu'il ne m'a fait plus tôt part des intentions de S. M. t., parce que l'Impératrice a voulu elle-même m'apprendre les bontés de l'Empereur ; qu'il aurait écrit de sa part, et par son ordre, à M. le duc d'UzèSy s'il ne voulait me laisser le bonheur de lui annoncer
DE hk PRINCESSE DE TARBNTE 177
moi-même ce qu*il pouvait espérer. Je tous demande de supplier la Reine de prier M. le duc de Serra-Capriola, son ministre en Russie» d*avoir de rintérèt et de la bonté pour moi. Je ne serai pas fâchée qu'on sache là d'avance que je suis protégée par la Reine de Naples ; ce que je connais de lui m*assure que c'est un homme très bon et très senriable. Êcrivez-moi encore une lettre ici, après la réception de celle-ci, et ensuite sous le couvert du duc de Serra-Capriola à Saint-Pétersbourg. N'est-ce pas étrange, mon cher, que la destinée me porte là? Je crois encore rêver, mais c'est cependant bien vrai que je serai en Russie avant quatre mois. Dites*moi que vous approuvât mes motifs et ma résolution ; alors je partirai beaucoup plus contente, car de toutes manières il faut que j'aille; l'engagement est trop pris de tous cêités, et votre éloignement est trop grand.
Maintenant que je vous ai parlé de mes propres affaires, ou plutôt de celles des autres, il faut que je vous parle des vôtres. J'ai fait prévenir Trépied que vous aurez besoin de lui ; il est à Paris et se porte bien. Dans sa dernière lettre maman m'en parle, elle est du 12 février. Elle me dit : « Pendant que j'étais <c aujourd'hui à table, j'ai su que Trépied était dans la maison ; «r j'ai attendu que j'en Aisse levée pourle voir, et il était parti.» Votre frère* n'estplus ici, apparemment il vous l'aura mandé; je n'en ai pas entendu parler depuis son départ, et je ne suis pas sans inquiétude, surtout avec la croyance que j'ai qu'il est allé en France. Enfin ne dites rien à personne de ceci ; c'est peut-être une erreur ^e ma part de le croire là encore, mais je suis très fondée à croire qu'il y sera, s'il n'y est pas déjà ; et tout ce qui s'y passe relativement aux tentatives des mais du Roi m'effraye pour lui. Ses motifs sont bons, je suis sûre ; j'espère que ses actions le seront autant, et pour lui et pour celui qu'il veut servir. Son zèle me paraît très louable.
1. Le prince Louis» dont il sera parlé ci-après, ainsi que le prince de Talmond, son neveu, et Tabbé de La TrèmoIUe, frère du duc.
178 (1793-1798) lbttrbs
et on est bien heureux dMnspirer tant de confiance ; sHl y a du bonheur et de la gloire à servir son Roi heureux, il y en a encore beaucoup plus à s^exposer pour servir son Roi malheureux et U>andonné.
Malgré que, je dois vous Tavouer, j*entrevoie beaucoup de difficulté dans le projet que vous avez, je souhaite qu*il réussisse ; je le souhaite du fond du cœur. Il faut vous avertir que vous et le pauvre abbé êtes sur la liste des Émigrés, que Talmond ni votre autre frère n*y sont pas. Rien n*est vendu, il est vraii mais je ne sais si M»^ de Talmond a réussi comme elle souhaitait; dans sa dernière lettre, elle me paraissait très mécontente. Votre projet devoir Trépied en Suisse avant tout me parait le plus sage, et je vous engage fort à y tenir; cet homme, étant toujours resté là, est très à portée de vous donner de bons et sûrs renseignements. Je passe ma vie avec le ministre du Roi à Paris; c'est un homme tout à fait agréable et de bonne société. Il arrive de Portugal, où il était employé, et ne séjourne ici que quelques moments. Quant à votre idée d'aller en France comme Napolitain, elle est impossible, mon cher, car il faudrait être naturalisé avant tout ; et certes à Paris un nom napolitain ne sera pas un passeport pour un homme qui est aussi connu que vous. Quant à être attaché à la légation, c'est une autre affaire qui peut avoir des désagréments pour vous, sans danger personnel. Pardon, je voua dis tout ce que je pense sur ce que vous me dites dans votre lettre. 11 faudrait avant de rien résoudre, il me semble, savoir par Trépied, en le faisant venir en Suisse, ce que vous pouvez raisonnablement espérer, et comment il vous serait possible de tirer un bon parti de la position où vous vous trouvez. Mais toute entreprise sera très délicate, car un homme qui vient demander ce qui est à lui ne paraîtra à leurs yeux qu'un usurpateur de leurs biens : il ne peut et ne doit être accueilli que par mille et miUe difficultés. Si je sais, avant de quitter ce pays-ci, quelque chose sur votre Ibère, je ne manquerai pas de vous en instruire .exactement.
Je puis VOUS dire une chose bonne, parfaitement bonne pour vous. Un Poitevin, ami de Thomme de Thouars, j'ai oublié son nom, m*a dit qu*il avait de fortes raisons de croire qu*il avait soustrait beaucoup de vos titres. Cet homme a été plusieurs fois en France, et pour la dernière fois avec le malheureux Sérens. Il est lui même habitant de Thouars, et sa femme et ses enfants y sont restés. Ce même homme m'a amené l'autre jour un Poitevin, qui a fait toute la guerre de la Vendée avec votre trop malheureux frère et qui ne le quitta qu'après la déroute de [Savenay], que tout le monde fut obligé de se sauver, entr'autres lui. S'il eftt suivi ce jeune homme, il se serait sauvé ; un autre le persuada qu'il connaissait mieux les côtes, il le crut et il fut pris et jeté dans les prisons de Rennes. Il a répondu comme un Dieu à son interrogatoire ; il a été à la mort, qu'il a subie, à la porte de votre château de Laval, avec le plus grand courage. J'ai écouté les détails avec un grand intérêt; j'aimais Talmond de tout mon cœur et sa mémoire m*est très chère.
Adieu, mon cher, voilà une lettre immense, mais j'avais beaucoup à dire. J'attends avec impatience votre réponse pour ces pierres. M. et M°^ de Circello vous remercient et me chargent de leurs compliments pour vous ; pour M"* F. je ne lui ai rien dit, mais je suis aise que vous commenciez de penser que vous devez quelques politesses à quelqu'un qui a empêché votre femme de mourir ; ce à quoi, il faut me pardonner ce mot, vous l'avez condamnée sans beaucoup de soucis. Adieu encore, je vous embrasse de tout mon cœur.
180 (1793-1798) lettres
Londres, l« 16 mai 1797.
Dites-moi pourquoi, mon aimable petite sœur, vous n*avez jamais répondu un seul mot à la lettre que maman vous a remise de ma part? Pourquoi ne m*avez vous jamais fait dire que vous Tavez re^ue ? Pourquoi m*avez-vous privée du plaisir de voir que vous m*aimez toujours? Hélas ! ma petite sœur, il faut être avare de mes plaisirs ; j*en ai peu maintenant, mais, je le sais, ma sœur que j*ai connue, ne peut m'avoir oubliée, plus que moi je ne Tai oubliée ; je la juge au moins par mon cœur, qui garde un souvenir aussi tendre que durable de ce qu^elle fut pour moi, dans ces temps où nous étions heureuses sans nous en apercevoir ; dans ces temps où, habituées à une réunion charmante, nous ne savions pasTapprécier en comparaison de ce que nous souffrons maintenant par les privations et les peines attachées à Tabsence. Savez-vous combien d*années se sont écoulées depuis que je n*ai eu le bonheur de vous voir ? Pensez-vous à tout ce que j'avais alors qui m'attachait à une existence que je traîne maintenant assez misérablement, loin de la seule personne * sur laquelle j'aiedes droits naturels T -> Sûrement, ma chère, elle vous aura dit quels sont aujourd'hui mes projets. J'essaie par un grand sacrifice de donner quelque prix à mon existence, en me servant de la bonté et de la sensibilité de l'Empereur et de l'Impératrice de Russie, pour assurer un sort favorable à la famille d'Uzès. Je vais