Marie-Antoinette
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voilà. Tétat le plus exact de mes immenses rereniis. Il est vrai qu*à mon arrivée à PétershofT, j*ai trouvé sur ma toilette une bourse remplie d*or, contenant la valeur de 4 à 5 mille roubles ; j'ai vécu sur cette somme pendant six mois, pour joindre Fépoque où les pensions ont commencé de courir ; sur cette somme, il a fallu acheter une voiture, habiller mes gens, m*habiller ; enfin, payer, mois par mois, mon ménage, tellement petit qu*il soit. L'argent, sans que j*en aie jeté un seul sol par la fenêtre, se trouve mangé et celui que j*ai apporté, bien écorné.
Vous voilà au fait, autant que moi ; juges maintenant s'il m'est possible de faire ce que vous voulez. Vous savez quels sont mes revenus ; ma dépense les passe tous les mois ou à peu près, si je me permets le moindre achat; aussi, suis-je d'une raison incroyable et je vous jure que je ne pare pas la cour impériale, qui est la plus belle que j'ai jamais vue. Je vis tranquillement ici ; je ne demande rien ; je crois que la plus parfaite modération est la véritable marque de la noblesse des sentiments et du désintéressement qui m'a conduite ici. Vous connaissez ma façon de penser, je ne suis pas fort occupée d*une grande fortune ; pourvu que j'aie de quoi pour n'être pas à charge, voilà tout ce qu'il me faut, et ce que je souhaite, si je pouvais y joindre de quoi partageri ce serait le vrai bonheur; mais où est-il maintenant?
A Londres, j'avais assez pour vivre, et si la demande de venir en Russie n'avait regardé que moi, (vous vous souvenez de ce que je vous ai mandé alors), je vous jure que je n'aurais jamais osé risquer mon bonheur, ma tranquillité, pour la chimérique espérance de trouver une plus grande fortune. Bien fou serait celui qui se laisserait éblouir par un tel espoir; mais, l'ordre étant commun à ceux qui n'avaient rien, j'ai dû leur faire le sacrifice de mon déplacement. Je ne m'en repens pas, tant que je conserve l'espoir que cette année assurera leur existence. Quant à moi, je laisse çu temps, malgré que je sois si pauvre, que je ne puis vivre avec ce que
j*ai ; je ne demanderai rien pour moi ; je laisse, dis-je, au temps et à la justice à ipe donner ma récompense.
Malgré que vous ayez abandonné Tidée du service ici, je veux vous en donner une petite idée : en calculant votre entrée au service le plus favorablement, vous êtes admis comme général major, vous êtes de la quatrième classe, trois audessous de moi ; l'Empereur vous donne le commandement d'un régiment, au Caucase, sur les frontières de la Sibérie ou bien à vingt-cinq verstes de Pétersbourg ; vous n'y pouvez jamais venir que vingt-huit jours par an, et il y a de telles distances que le chemin emporterait le congé, témoin M. de Langeron, qui commande un régiment à Oufa, sur les frontières de la Sibérie ; mais M. de Richelieu, qui est à Tsareskoslo, à vingt verstes, ne peut pas plus venir ici ; les appointements, soit que vous soyez employé ou que vous restiez sans régiment, sont de deux mille cinq cents roubles, au plus, autrement dit, deux cent cinquante louis ; de plus, le service est excessivement minutieux et pénible, et très peu sûr ; on est réprimandé, rayé pour très peu de chose, je vous jure.
Quant à la guerre, que vous aimez beaucoup, on est sûr de ne la jamais faire ici : l'Empereur me paraît Tavoir en horreur. Quant à la pension de prince d'Empire, je n'en ai jamais entendu parler; quant au rang, il n'existe plus : on ne connaît que rang civil et rang militaire, qui marchent conjointement ensemble.
En tout, mon cher, tenez-vous-en à ce proverbe : loul ce qui reluii n'es! pas or. Maintenant, trouvez-vous si extraordinaire que je ne souhaite pas de vous voir ici ? De plus, le moment est perfide pour les étrangers. Tenez-vous de votre mieux à Naples ; faites- vous-y des amis, comme j'ai eu la bonne fortune de m'en faire à Pétersbourg ; tout le monde qui me connaît, m'estime et me souhaite du bien ; il n'y a, au vrai, que ceux
dont mon bien-être dépend, qui n'y songent pas et qui croient
avoiptout fait pour moi, tandis que, de tous les Français qui
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sont ici, je suis la seule qui n'ait pas demandé d'y venir, et presque la seule qui n'y ait pas acquis un sort fixe par le don d'une propriété.
11 faut ajouter aussi que ma conduite modérée, mon silence, doit leur faire croire que je suis très bien ; car je n'ai pas dit un seul mot qui ait pu leur donner une idée contraire. Je confie tout ceci à votre cœur, et je vous prie d'en garder le plus profond secret : vous gâteriez mes afTaires encore plus qu'elles ne le sont, et assurément, c'est tout dire ; ne vous laissez aller à aucunes confidences vis-à-vis du comte Pouschkinei ; sa mère me témoigne intérêt, mais il ne faut pas parler de ses affaires, le moins qu'on peut ; au moins est-il le mieux ; j'ai prié la comtesse Pouschkine de vous recommander à son fils, comme le mari d'une personne pour laquelle elle avait de la bonté ; il est aussi obligeant que sa mère ; peut-être pourra-t-il vous être de quelque agrément. Adieu, mon cher ; brûlez ma lettre, je vous prie. Le hasard a disposé de nous, courons avec courage toutes SCS chances, en nous remettant à la Providence de l'heureuse issue des choses de ce bas monde. La cour me traite toujours de même. L'Empereur ne m'a pas parlé depuis trois mois. L'Impératrice me parle toujours de choses indifférentes. Madame la princesse de Condé a éprouvé les effets du caractère changeant de S. M. l'Empereur: sa faveur a été extrême; sa défaveur de même. Mettez la plus grande prudence dans votre réponse, pour que je sache si vous avez reçu ma lettre; écrivez que vous avez reçu la lettre de tel quantième.