‹ Souvenirs de la princesse de Tarente 1789-1792Chapitre 31 sur 31 · Hautc-Mame, canton de Vassy · texte numérisé non relu

Hautc-Mame, canton de Vassy

outre une somme égale, pour laquelle je fîs des billets à la banque, payables Thiver suivant; afin de me libérer, ma pauvre mère qui me gfttaii comme son premier-né, quoique femme d'un mérite supérieur, obligea mon père à des sacrifices sur des lods et ventes considérables provenus de Thouars. Mais je dus lui donner ma parole d'honneur de ne plus jouer à l'avenir que ce que j'aurais en poche ; je tins ce serment avec tant de rigueur qu'il finit par ne plus me coûter.

En 1784, je passai, avec le grade de capitaine, aux dragons de Noailles, en garnison à Epinal. J'y tenais état de prince, du moins par le nombre de mes gens et de mes chevaux ; j'y mis encore l'épée à la main, avec un de mes camarades, aussi vif que moi ; c'était là une sotte affaire ; mais deux camarades nous séparèrent et nous amenèrent à une réconciliation cordiale : en ce temps, même en promenade, les ofliciers devaient avoir l'épée au côté.

Durant deux étés, je fis florès aux eaux de Plombières ; j'y faisais courir des chevaux ; j'y courais moi-même contre des Anglais, entr'autres le duc de Bedfort ; ma perte y fut compensée par mon gain ; mais ces élégances me valurent la considération d'une dame alors fort à la mode, plus par son esprit que par sa figure qui n'était que fraîche et spirituelle. Avec mes idées philosophiques sur la beauté des femmes, j'aurais préféré une grisette belle et fraîche à une princesse dénuée de ces réels avantages : je commençais donc par railler les courtisans assidus de cette spirituelle reine de la mode. Elle en fut piquée et jura de m'attacher à son char; elle y réussit, car, sans avoir rien dans le cœur, je profitai des avantages que me faisait sa coquetterie; ce succès d'amour-propre me lia avec elle pour quatre ou cinq ans, sans me faire oublier ma femme devenue alors fort belle, à laquelle je ne pouvais reprocher que de n'avoir pas d'enfants. Elle en eut un dans l'hiver de 1788 à 1790 ; c'était une petite fille qu'on nomma Caroline : j'appris sa mort, au début de

1791, à Turin, ce premier nid de rémigration, où j*avai8 rejoint le comte d*Artois.

Il est inutile, après tant d'autres, de reparler des causes de la Révolution de 1789 et des atrocités qu'elle a commises. J'essuyai cet orage révolutionnaire, durant deux mois, en grinçant des dents ; puis je me décidai, avec mon père et mon frère cadet, à accompagner dans le midi ma mère, déjà fort souffrante de la poitrine. Les médecins, dans leurs tristes prévisions, renvoyaient à Nice, dernier asile des poitrinaires, où ils ne tardent pas à finir. En effet, dans Tété de 1790, nous enterrâmes mon excellente mère. Ce malheur profondément ressenti étendit sur ma vie une teinte de tristesse, non encore effacée.

Quelque temps après ce cruel événement qui avait rappelé de France tous mes frères, Talmond, Charles, le grand doyen de Strasbourg et le prince Louis, mort en 1837 à Aix-la-Chapelle, je laissai aux soins de ce dernier mon père, sur qui veillait encore un vieil ami de la famille, Tabbé d'Arvillars. Pour faire trêve à mon chagrin, j'entrepris le voyage d'Italie ; je me rendis à Turin et me mis en route, avec le chevalier de Puységur, capitaine des gardes du comte d'Artois, qui en obtint un congé ; à la mode anglaise, nous étions dans un corricolo à deux chevaux, sorte de cabriolet à pompe, tandis que mes chevaux de selle étaient montés par mon cocher et mon valet de chambre. Mais, à notre arrivée à Rome, le chevalier de Puységur dut retourner à Mantoue où les conférences s'ouvraient entre le comte d'Artois et l'empereur Léopold ; moimême j'apprenais que mon père avait été ft*appé d'une attaque d'apoplexie ; il s'en était relevé et ne devait succomber à la maladie qu'en mai 1792. D'autre part le comte d'Artois m'avait recommandé de revenir près de lui, à l'ouverture des conférences, afin de prendre ses ordres et ses paquets pour Nice, où s'étaient réunies les personnalités les plus marquantes de la noblesse émigrée en Provence et en Languedoc. Je résolus d'obéir au prince et de revoir aussi mon père ; pour faire les deux courses dans le temps nécessaire à une seule, je galopai

sur un bidet de poste durant quatre jours et cinq nuits, et j'arrivai à Nice, après avoir pris seulement trois heures de repos à Mantoue, tandis qu'on préparait mes dépèches.

Cependant la situation s'aggravait et devenait inquiétante : Louis XVI en fuite était arrêté à Varennes, l'émigration de Turin se disloquait pour aller, comme un essaim bourdonnant, s'abattre à Coblentz : là leur jactance, leur forfanterie, leur inconséquence commencèrent à déconsidérer près des puissances ces émigrés chevaleresques, dignes d'un meilleur sort.

Malgré ma légèreté naturelle et mon caractère irréfléchi, je fus révolté de ce désordre bruyant, de ces intrigues inconvenantes ; pour fuir la cour de Coblentz, je demandais un congé au comte d'Artois, dont j'étais l'aide de camp ; mais je promis de revenir à l'armée du prince de Condé, un mois avant l'ouverture des hostilités.

Je me rendis aux eaux de Spa, autant pour ma santé que pour mon plaisir, et comme elles étaient fort brillantes, je m'y amusai beaucoup. Comme les hostilités n'étaient pas encore ouvertes, je partis pour Paris, afin de m'y procurer de l'argent, avant de passer en Angleterre et de retourner à mon poste. Je retrouvai ma femme, qui, à cause de son dévouement à la Reine et au Roi, détestait Coblentz et me vit avec plaisir partir pour Londres. Je fus bien accueilli à la Cour de Saint- James et dans la haute société, parce que j'étais prince et l'un des hommes les plus à la mode de Paris : le prince de Galles, depuis Georges IV, me prit en faveur, me donna deux de ses meilleurs chevaux de chasse et me mena dans Londres presque partout avec lui.

La déclaration de guerre du mois de mai 1792 me ramena sur le continent : mais j'avais tellement secoué le millier de louis ramassés à Paris qu'il me fallut songer à de nouvelles ressources : je n'avais point d'appointements de la place d'aide de camp du comte d'Artois que je voulais abandonner, ni de celle de colonel des hussards de Salm que le prince Maurice, mon oncle, allait me donner : d'ailleurs comment

hypothéquer sur les biens que la France me confisquait? Heureusement, à quelques lieues de Bingen,où se formait Tannée de Condé, habitaient de bons parents de ma mère, des rhingraves de Salm qui, de la meilleure grâce, me prêtèrent 15 ou 16 mille florins, valant 32 à 34 miUe francs : j*en ai longtemps payé les intérêts et je ne me suis libéré de cette dette que depuis peu d'années.

La campagne de 1792, de pure observation, ne dura que quelques mois : pour tout divertissement, nos avant-postes sur le Rhin entendaient de temps à autre passer quelques boulets républicains. Comme les Prussiens avaient évacué les plaines de la Champagne et que la désunion se mettait dans les conseils des puissances, j*en conclus que nos quartiers d'hiver ne seraient pas inquiétés; je préférai donc Vienne aux villages voisins de Fribourg en Brisgau, et je m'y rendis sur mes chevaux, à petites journées, avec un passe-port du prince de Condé. Par hasard ou plutôt par calcul, je fus rejoint, dès la première couchée, par un o£Bcier d'état-major, le comte Armand D..., dont je ne connaissais pas l'exécrable réputation. Il sut me gagner par son adresse intrigante, son entrain spirituel et me proposa de jouer pour me distraire des ennuis du voyage. Comme je refusais, il me dit connaître une martingale secrète de rouge et noir qui, par une marche régulière, vous permettait de gagner 50 louis par soirée et 1500 louis par mois; en doublant les mises, on aurait doublé le profit, mais toutes les banques ne permettaient pas de ponter si haut. Dès lors, nous fîmes tous les soirs, durant trois semaines, plus de 600 tailles d'essai ; une seule fois, la martingale fût poussée au 6* coup et gagna le V ; elle devait donc, toutes pertes compensées, donner un profit mensuel de plus de 1500 louis. Mais, pour en user, il fallait une mise de fonds de 24, ou mieux de 48,000 livres et il ne me restait que quelques milliers de francs, provenant de l'emprunt conclu avec les rhingraves.

J'aurais dû ne songer qu'à entrer au service de l'Autriche à l'aide de la protection de mes parents, le prince et la princesse

de Stahremberg, et faire agréger ma maison à FEmpire germanique, comme y ont réu6âi*les Rohan. L*Empereur François II m'accueillit avec bonté et soumit ma proposition au conseil aulique qui Tajourna : dans ce pays, il faut du temps pour tout et les affaires ne marchent que lentement.

Je n*avais donc plus rien pour me distraire des propos fallacieux et perfides de mon chevalier d'industrie, qui voulait me faire tirerles marrons du feu.Il m'exposa quelaRévolutionallait tout bouleverser en Europe et ne respecterait que l'argent ; il fallait s'en procurer à tout prix, même par le jeu. Gagné et convaincu, je m'ingéniais à l'exécution des idées qu'on m'avait soufflées. Comme il n'y avait pas de banque à Vienne, il fallait retourner à Londres, mais, ni dans l'une, ni dans l'autre capitale, je ne connaissais de préteur. Mon infatigable spéculateur apprit que le duc de Richelieu, venu comme moi de l'armée de Condé à Vienne, possédait un sabre de hussards, monté avec les diamants de sa femme, d'une valeur de 70 à 80 mille francs. Mon intrigant persuada au duc, simple et crédule, que ce sabre était fait pour le colonel des hussards deSalm, qu'il irait bien avec son uniforme dans les fêtes de la cour ; comme je devais retrouver 600.000 livres de rentes en France, Richelieu n'hésita pas à me donner son arme et à me faire crédit jusqu'à la restauration de la monarchie.

Aussitôt le billet signé et l'affaire conclue, nous achetâmes une voiture de voyage et nous nous mîmes en route, malgré les rigueurs de Thiver. Nous traversâmes l'Allemagne en diagonale pour nous embarquer à Ostende, obligés à de longs détours, dans la crainte de tomber dans les avant-postes républicains. Entre la Saxe et la Hesse, du côté d'Eisenach, avant d'entrer dans la Westphalie et la Hollande septentrionale, les routes étaient fort mauvaises, les ornières profondes, si bien que la voiture versa du côté de mon compagnon, sa main droite brisa la glace dont les morceaux pénétrèrent dans les chairs ; des opérations chirurgicales ne purent le délivrer de ses douleurs et il demeura estropié jusqu'à sa mort.

Enfin nous arrivâmes à Londres, où un banquier me prêta 50,000 francs sur mon sabre : j*en mis 42,000 en réserve ; le reste, joint au prix de la vente de mes chevaux laissés à Vienne, me permit d'acheter de belles et bonnes bêtes de chasse : je pus ainsi me rendre aux invitations du duc de Bedfort et chasser avec lui, toute la saison, à Woburn Abbey. Avec mon habitude de tout voir en rose, j'étais convaincu de gagner bientôt 1500 louis par mois ; je croyais donc pouvoir m'abandonner à cette bonne vie qu'on mène dans les châteaux anglais : la chasse au renard devint pour moi une passion. J'avais refusé, Tannée pré cédente, les offres du duc d'Athol, mon parent, qui m'aurait mené dans les montagnes d'Ecosse où l'on tue tant de cerfs et de gros gibier : je perdis l'occasion de visiter les Highlands, avec un couple de doubles poneys que m'aurait prêtés mon parent.

Cependant mes quatre chevaux de prix me menaient du Hampshire, où résidait presque toujours le prince de Galles, dans le Bedfordshire, à Woburn Abbey, propriété du duc de Bedfort, où sont les plus belles chasses au renard : nos distractions n'étaient guère raisonnables, car auprès du prince de Galles l'ordre du jour était de boire sans cesse, si bien qu'à mon coucher je manquais d'aplomb sur mes jambes.

Je rentrais à Londres, comme tous les chasseurs au renard, dans le courant de mars 1793 ; je rentrais au milieu des élégances et des plaisirs de Londres qui étaient dans tout leur éclat. J'y devins fort à la mode parce que j'étais l'un des favoris du prince de Galles. Dès mon arrivée à Paris, à la fin de 1791, je lui avais été présenté dans un petit dtner, chez mes amis, le duc et la duchesse de Piennes; il était si enchanté de mes modes arrivant de Paris, que, le lendemain matin, je dus lui envoyer mon valet de chambre pour le coiffer comme je l'étais ; il essaya une paire de boucles de souliers que la veille il avait trouvées jolies sur mon pied ; on lui porta en même temps la nouvelle forme des chaussures de Paris. Je passai donc un printemps fort agréable jusqu'au jour où, dans un grand bal, la nouvelle de la déclaration de guerre de la Ré-

publique française vint me surprendre aux côtés d*une belle personne, qui accueillait avec émotion mes propositions galantes ; ce fut pour moi le signal du départ.

Débarqué à Ostende, je passai par Bingen où se formait Tarmée de Condé et où mon oncle Maurice réunissait les hussards de Salm, et j*arrivai à Coblentzoù Tentourage du comte d'Artois me fît un crime de mon voyage en Angleterre. Je demandais audience au prince qui me reçut avec humeur et refusa ma démission d*aide de camp. Louis XVllI (Monsieur) fut plus bienveillant et me permit de retourner sur-le-champ auprès de mon oncle Emmanuel de Salm. Le comte d'Artois me tint rigueur jusqu'à son sacre, où il me refusa, malgré sa promesse, le cordon bleu pour le donner au duc de Luynes, mon cadet à la Chambre des pairs, qui n'avait pas, comme moi, porté le sceptre et la couronne aux obsèques de Louis XVIII : la promesse était formelle pour les quatre pairs qui, à cette cérémonie, avaient porté les honneurs. Furieux de cette infamie, je courus à Reims, chez le duc de Doudeauville, le priant de dire au roi que je ne méritais point pareil traitement: j'allais, disais-je, vendre mes biens et ceux de ma femme pour passer en Autriche ; je ne voulais plus de son cordon bleu, en attendant un autre qui valait mieux : en effet, quelques jours après, je reçus du roi de Bavière le cordon de Saint-Hubert qui ne se donne qu'aux princes et descendants de souverains. Le duc de Doudeauville m'écrivit delà part du Roi qu'on s'était mépris et me promit le premier cordon vacant ; je le reçus deux mois après, sans beaucoup de reconnaissance, comme l'on peut croirei

Mais revenons à mon arrivée à Londres, en compagnie de mon spéculateur estropié et du précieux sabre, père nourricier de la fortune. Je fus aussitôt entouré d'intrigants des deux sexes, bien connus du comte Armand D..., tous désireux de plumer le pauvre pigeonneau qui se livrait de si bonne grâce. Madame Lartigue, jolie femme de Bordeaux, vint à moi avec son beau-Mre Sicard et son amant en titre, M. de Tilly,

qui avait remplacé, à «a grande rage, mon chevalier d'industrie. Ils me trouvèrent bientôt une maison et un cuisinier qui promit de prendre à ses frais la moitié de ma dépense, mais

Joublia ses conventions, et me contraignit de nourrir chaque jour six ou sept personnes à mon domicile, devenu une véritable caverne de voleurs. Je présentai à deux ou trois banques de jeu le comte Armand..., comme Tun des gros joueurs de la partie de la reine Marie-Antoinette, pour Ty faire bien accueillir. Je lui fis donner une grosse somme par le banquier pourTexécution de sa martingale et partis pour chasser le renard avec le duc de Bedfort. Quand je revenais à Londres pour assister au passage du rouge et noir, le comte ou son aide de camp Sicard gagnaient, ou à peu près, leurs 50 louis par soirée, mais bientôt ils perdirent et tout mon crédit chez le banquier y passa. Je m^empressai de me défaire de ma maison, je congédiai cuisinier, servantes et parasites : la perte n'était que pour moi : le comte Armand D..., malheureux en apparence, avait su remplir sa bourse. Pour liquider ma situation et repasser sur le continent, je vendis 14 chevaux de chasse, dont plusieurs avaient une réputation, au Tattersall de Londres. Mon essai de la martingale avait été désastreux : le préteur me réclama, à diverses fois, 58 mille francs; j'en payais 90000 au duc de Richelieu avec les intérêts : c'était une perte sèche de 148000 francs, dont je ne fus débarrassé qu'en 1824.

En février 1793, j'habitais la ville de Bedfort, dans une maison louée en commun avec le duc et la duchesse de Piennes, le duc de Mouchy et le tomte de Belsunce ; j'y reçus mon Arère Louis, auquel j'abandonnai la place de colonel commandant les hussards de Salm, tout en y conservant le titre de colonel à la suite. Mon frère, contre ses intérêts, m'engagea à ne pas donner ma démission ; mais je cédai aux conseils de la mauvaise fortune qui m'entraînait à ma ruine.

Je n'avais plus avec moi que mon valet de chambre français, quand les horreurs de 93 vinrent me rendre malade et épou-

vanter TEurope. Ma première femme avait failli être massacrée comme la princesse de Lamballe dont elle partageait la prison. Plus tard, sa mère, la duchesse de Ghâtillon, la sauva des massacres de septembre, à prix d'argent. Elle venait d'arriver en Angleterre et logeait à Richemond avec son amie, mademoiselle Faniani (depuis lady Yarmouth), dans une maison du duc de Queensbury, père occulte de la demoiselle. Celle-ci était liée avec le comte de Belsunce qui m'informa de cette double arrivée. Je rejoignis sur le champ ma femme, qui avait autant d'esprit que de caractère. Elle fut consternée de mes sottises, me les reprocha amèrement et finit par me proposer son argent. Je n'acceptai pas, car elle en avait ellemême besoin pour exécuter ses grands projets. Le comte et la comtesse du Nord > que nous avions beaucoup connus à Paris chez la duchesse de La Vallière, grand'mère de ma femme, avaient été informés de sa belle conduite et de son héroïque attachement à la Reine ; ils lui offrirent en Russie un asile digne d'elle et l'envoyèrent chercher sur une frégate russe qui la débarqua à Gronstadt, d'où elle se rendit à Pétersbourg. Peu de jours après, elle était nommée dame du Portrait de l'Impératrice, grande faveur pour une étrangère, et recevait de l'empereur un don de quelques milliers de paysans. Elle aurait pu avoir davantage, mais le prix que le Tzar mettait à ses libéralités n'aurait pas convenu à ma femme dont la grande fortune fut arrêtée dans son essor. Elle en avait assez pour vivre estimée dans ce pays où elle mourut en juillet 1814.

Je n'étais pas au bout de mes maladresses : le Parlement d'Angleterre venait de décréter la levée de plusieurs régiments de cavalerie étrangère, quand je passais sous les fenêtres de madame Fitz-Herbert ; le prince de Galles y était ; il me vit et m'appela : « Mon cher prince, me dit-il, j'ai une bonne nou-

1. Le tzar Paul I et la tzarine Maria Feodorowna (née Sophie- Dorothée de Wurtemberg).

velle à vous donner ; je vous nomme colonel propriétaire du premier régiment de cavalerie légère qui va être levé pour le compte de TAngleterre, vous entrerez à notre service. » Ma réponse fut assez sotte : « Monseigneur, je suis pénétré des bontés de Votre Altesse Royale, mais je suis engagé d*honneur avec monseigneur le Prince de Condé et je dois lui demander son agrément. » Le prince de Galles pftlit de colère et me dit : « Puisqu'il en est ainsi, prenez ce que je viens de vous proposer comme non avenu ; qu'il n'en soit plus question : je vous souhaite du bonheur. > Sur ces mots, il me tourna le dos, me laissant anéanti de la sottise que je venais de commettre.

Je partis d'Angleterre, débarquai à Ostende et retombai à Bruxelles, malade et léger d'argent ; un ancien et fidèle ami, Archambauld de Périgord, me remonta le moral et m'indiqua le moyen de sortir d'embarras. Mon cousin, le prince Emmanuel de Croy (Solre), était alors à Bruxelles et pouvait me prêter 1000 louis sur la succession de ma mère, dont les biens en Brabant valaient 300,000 francs. Dès le lendemain, je les hypothéquais aux mains de mon cousin qui me compta la somme. C'était assez pour me tirer d'affaire, ainsi que mon frère Louis, auquel le colonel Nesbitt venait de souCQer la levée d'un régiment de chasseurs au service anglais. Nous partîmes ensemble pour Vienne où nous obtînmes une nouvelle audience de l'empereur François II ; il nous proposa le grade de lieutenant-colonel dans les régiments de Saxe et de Berchiny, autrefois au service de France ; mais pour l'agrégation de notre maison au Corps Germanique, il nous renvoya au conseil aulique et au prince de Mettemich ; celui-ci me fit entendre qu'il fallait faire venir des capitaux de France, à l'exemple des Rohan, et acheter un fief immédiat en Empire.

C'était impossible, puisque la République française avait séquestré tous nos biens. Mon frère, découragé, s'abattit, comme un oiseau fatigué, à Hambourg, chez une vieille et noble tante, comtesse deBentinck, fort riche et proche parente du roi de Danemark. Comme elle n'avait que des parents

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éloignés en Angleterre, lord Bentînck et sa famille, son neveu, durant plusieurs années, fut presque le maître de la maison. Mais le prince Louis ne sut pas se faire aimer de sa vieille tante ; sa morgue était au-dessus de toute idée, son cœur glacial, son caractère roide et immobile. Aussi, à la mort de la comtesse, il ne retrouva à la porte de la maison que son petit paquet d'émigré. Rentré en France en 1802, il épousa la princesse de Saint-Maurice (née comtesse de Langeron).

Pour moi j*entrai en relations avec Taimable marquis del Gallo, ambassadeur de Naples à Vienne, qui m'offrit le grade de colonel aide de camp de son souverain, avec 8 ou 10000 francs d'appointements. J'acceptai, sans réfléchir que je renonçais tacitement aux protestations de ma famille, légitime héritière du royaume de Naples. On ne voulut pas me reconnaître mon titre de prince de Tarente, et l'on me traita comme un grand d'Espagne ; sans doute j'avais TExcellence, mais, à cAté de moi, des principicules allemands étaient traités d'Altesse et ne me nommaient que Signor Principe, comme le petit-fils d'un marchand de poissons, assez riche pour acheter ce titre. Dans ma première entrevue avec le général Acton, ministre favori de la reine Caroline, plus puissant que le roi Ferdinand, j'entrevis qu'il aurait fallu pour lui plaire être son chef de sbires : tout voir, tout entendre, puis tout raconter. Si j'y consentais, je serais colonel du régiment de Macedonia (ou des Albanais) en garnison à Naples, ramas de coquins toujours prêts à des complots révolutionnaires qu'il faudrait démasquer. Je ne voulais pas être le chef de police de ce satrape atrabilaire, au visage dur et tyranique ; je lui fis entendre, après le dîner, que le marquis del Gallo m'avait parlé du grade de colonel aide de camp du Roi, avec un commandement dans le corps auxiliaire employé en Lombardie. Le lendemain, je fus reçu en audience par le Roi et la Reine qui furent des plus gracieux; deux jours après, j'avais mon brevet et partis rejoindre en Lombardie les cinq régiments de cavalerie que

commandait le prince de Cuto. Ce vieux général s*en tint avec moi aux politesses les plus banales et les plus froides. Il me regardait, à tort, comme Tespion du général Acton et semblait prendre à tâche de me prouver que j'étais aussi inutile à ses côtés que la cinquième roue à un chariot ; il ne m'employait en rien et quand je lui demandais chaque jour ses ordres, il me répondait invariablement : Rien du tout ; nienle a failo. Je partageais sa table avec ses deux aides de camp, mais elle était plus que médiocre, car c'était un ladre vert. Je dus donc me retourner du côté du premier aide de camp de Beaulieu, le chef d'état major Radetzky, qui me flt meilleur accueil.

Chez les Autrichiens, j'étais très bien vu, regardé un peu comme un volontaire, mais non comme étranger ; comme colonel d'Etat major d'un corps auxiliaire, on me donnait souvent de la besogne à la chancellerie, car j'écrivais également l'allemand ou l'italien. En outre, dès qu'un détachement était envoyé quelque part avec chance de voir des coups de fusil, je ne manquais pas de l'accompagner. C'est ainsi qu'en 1795, encore sous le commandement du général de Vins, je me suis trouvé à deux affaires d'avant-poste, dans les montagnes de la Rivière de Gènes, près de Vado. Un volontaire est toujours bien vu à l'armée, quand on lui reconnaît du zèle et l'envie d'apprendre le métier, surtout s'il est sans prétention ni jactance.

En 1796, peu de temps après que le général Beaulieu eût remplacé le général de Vins, l'armée française forga les lignes sardes de Mondovi, et l'armée autrichienne se vit obligée de commencer à Nice de la Paille la retraite, dite la retraite de Beaulieu, à travers toute la Lombardie, jusque de l'autre côté de l'Adige. Cette retraite faite avec prudence et habileté en face de l'astre naissant du général Buonaparte, n'aurait rien coûté à l'armée autrichienne, sans la faiblesse du général de Beaulieu pour son gendre et aide de camp, le baron de Melcamp ; celui-ci lui persuada, contre l'avis de tout ce qui avait

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du bon sens à Tannée, de défendre au pont deLodi le cours de TAdda, qui était guéable à 500 pas au-dessous ; j'ai retrouvé depuis comme collègue à la Chambre des Pairs le général Beaumont (de la Boninière), qui ce jour-là avait passé à quelque distance de moi, avec un corps de cavalerie, auquel il avait fait passer le gué; il vint prendre à revers les batteries autrichiennes de la tête du pont, qui de front furent enlevées par une autre colonne française, malgré le feu qui Tavait décimée. Je n'ai jamais vu une action de guerre si meurtrière, sur un seul point. La batterie de la tète de pont et deux autres, à droite et à gauche, faisaient un feu convergent de 26 pièces de canon ; à chaque décharge, c'était un ravage épouvantable, tellement qu'après la seconde on doutait que les Français pussent pousser en avant ; mais rien n'est impossible à notre enthousiasme, comme l'on sait ; ils vinrent à bout de s'emparer de toutes les batteries, après avoir tué sur leurs pièces tous les canonniers ; c'est une justice à rendre à ces braves gens. Le général que je vis à cheval sur le pont, derrière ces enfants perdus, ne m'a pas paru être Buonaparte, mais, autant que la fumée me permettait de distinguer, Âugereau ; du moins cela ressemblait-il à ses portraits.

Pendant ce passage du pont qui peut-être ne dura pas 20 minutes, je fus chargé de porter l'ordre au régiment napolitain del Principe^ alors en bataille, à peu de distance, derrière les batteries, de diriger une charge, dans la plaine, sur un corps de tirailleurs français, qui avaient passé le gué avant la cavalerie ; je ne manquai pas cette occasion de charger avec eux comme volontaire et de distribuer quelques bons horions sur les têtes de ceux qui venaient de me manquer, sans leur donner le temps de recharger. Ce fut dans cette occasion que je passai peut-être à moins de cent pas du général Beaumont, qui me dit depuis à la Chambre m'avoir reconnu, mais n'avoir pas voulu se déranger de sa ligne pour venir m'attaquer.

Les Français, une fois maîtres des batteries, les retournèrent contre l'armée ennemie, dont l'arrière-garde, par la faiblesse

du général Beaulieu, avait été laissée à la disposition de son gendre, comme soutien, si TalTaire eût réussi ; la retraite s^opéra avec promptitude, sur la route de Crémone, pour rejoindre le quartier général ; mais les derniers régiments, entr'autres les Hongrois de Tarchiduc Antoine, perdirent bien du monde. Heureusement, la nuit arrivait ; les Français ne surent pas tomber assez promptement sur cette arrière-garde, qu*ils auraient infailliblement écharpée avec leur cavalerie.

Par cette mésaventure, la retraite se continua toute la nuit ; on ne prit que le temps indispensable au repos des troupes, jusqu'à ce qu^elles fussent cantonnées derrière le Mincio ; ce n*était que pour reprendre haleine, car le Mincio n'était pas plus défendable que TAdda; pour une armée décidée à n'attendre Tennemi que dans une bonne position, il fallait arriver à TAdige. Derrière le Mincio, le général Beaulieu avait établi son centre et quartier général à Valeggio, sa droite à un village dont j'ai oublié le nom, et sa gauche commandée parle général Colli, à Goito. Dès le lendemain, après toutes les mesures prises, pour défendre le passage à Valeggio, si on voulait Vy tenter, le chef d'Etat Major Radetzky me dit qu'il n'était pas tranquille ; qu'on n'entendait pas parler des Français, et que dépendant ils ne pouvaient pas être à plus de 4 ou 5 lieues de nous ; ces diables-là avaient toujours le secret d'avoir de bons espions, tandis que les Autrichiens, même en pays ami, n'en avaient que de mauvais. Je ne pus m'empôcher de lui répondre : « Parbleu, je le crois bien ; ils les payent « au poids de J'or, mais les fusillent sans pitié, à la moindre « apparence de trahison ; et vous voulez les avoir pour quelques « florins, augmentés de coups de bâton au moindre méconc< tentement! »

11 se mit à rire et me demanda de faire le lendemain une pointe en éclaireur de l'autre c6té du Mincio, pour inspecter les avant-postes de troupes légères, qui devaient se replier sur Goito au cas de l'arrivée des Français ; en même temps je lui rendrais un compte exact des positions et intentions de nos

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adversaires. Un peu avant la pointe du jour, je montai à cheval, avec Luigi-Pinedo, aide de camp du vieux commandant napolitain, qui m^avait demandé de m*accompagner dans cette reconnaissance. Comme je né pouvais en une seule fois faire la tournée entière, je me décidai pour le côté le plus intéressant, celui de Taile gauche, à Goito, où la rivière pouvait être guéable. En effet, à moins de 2 lieues de Valeggio existait un gué qui nous était parfaitement inconnu, tandis que les espions des Français les en avaient déjà informés ; dans cette même matinée, une heure après mon passage, leur colonne y arriva comme un trait, effectua son passage sans obstacle, et tomba à Fimproviste sur le quartier général à Valeggio ; Beaulieu comptait sur les avant-postes laissés au delà du Mincio, et n'avait pas pris toutes les précautions désirables ; en effet, dans la nuit, un major hongrois d*un beau nom de ce payslà, commandant tout le cordon d'avant-postes, jugea à propos, sans aucun ordre du quartier général, de replier ses vedettes, de telle sorte que les Français arrivèrent au fleuve, sans avoir rencontré un visage autrichien.

Depuis une demi-heure j'étais à Goito, et j'y faisais mon rapport au général GoUi, quand arriva au triple galop un officier de uhlans, le comte Hardegg ; il nous annonça que les Français étaient tombés sur Valeggio, d'où le quartier général, avec perte de quelques hommes et prisonniers, s'était retiré en assez bon ordre sur Villafranca, pour regagner Gambarani, où les Autrichiens avaient jeté un pont sur l'Âdige ; il portait l'ordre au général Colli de se replier dans cette direction avec les troupes qu'il commandait.

Avant d'aller plus loin, je dois citera la tète des prisonniers de Valeggio, l'inoffensif commandant napolitain qui, avec l'aide de camp resté près de lui et trois ou quatre officiers de ses complaisants, se hftta d'offrir son innocente épée aux premiers Français qui vinrent de son côté ; il fut envoyé à Turin avec sa troupe dorée. Le général Colli fit à l'instant relever tous les postes et se replia en bon ordre sur Villafranca, où nous arri-

vftmes à la nuit, accompagnés par la fusillade presque continuelle des tirailleurs français sur lesquels nous exécutâmes quelques charges individuelles, par escadrons ou demi-escadrons, avec des hussards hongrois et le bon régiment napolitain des Dragons du Roi, commandé par le brave prince de Hesse-Philipsthal. Un quart d'heure avant l'arrivée à Villafranca, je fus par Colli dépêché à Radetzky pour lui faire mon rapport. Là, tout était dans une grande confusion, les soldats, à peine arrêtés, essayaient de prendre leur repas, avant d'opérer le passage de TÂdige : dans un bivouac à peine simulé, des piquets étaient plantés pour tenir les chevaux, ou suspendre quelques marmites ; la halte ne pouvait durer que deux ou trois heures.

A peine avais-je eu le temps de manger un morceau, ce que je n'avais pu faire depuis 4 heures du matin, que Radetzky me donna la mission délicate et pénible de reconnaître de nuit notre route jusqu'à l'Adige, en s'assurant où étaient amis et ennemis. Notre aile droite n'avait pas encore rejoint, et le désordre était tel que les corps étaient emmêlés les uns dans les autres ; au milieu de la nuit, on ne savait plus si les bivouacs, dont on voyait les feux, étaient autrichiens ou français. Nous en étions entourés ; un d'entre eux attira mon attention, à peu de distance du chemin qui menait au pont de Gambarani. Il n'y avait plus à badiner; il fallait le reconnaître d'une manière positive. Comme je n'avais voulu prendre avec moi que mon ordonnance, je lui fis garder mon cheval ; puis en me glissant à plat ventre, sans le moindre bruit, à travers les pieds de vignes, je parvins à quinze pas d'un feu de bivouac français ; ils avaient deux ou trois blessés avec eux, juraient et sacraient contre les Autrichiens en disant qu'ils les f...dans l'Adige. En effet, il n'en étaient pas loin ; mais nous étions encore de force à le passer. Cependant, comme il était important d'opérer prudemment ce passage, en évitant une attaque de nuit, c'est-à-dire une terrible bagarre, l'ordre fut donné d'observer le plus grand silence ; on pri^ à l'instant, dans un ma-^

gasin de fourrages, de la paille pour entourer les roues des canons et des voitures ; tout fut prêt en moins de deux heures ; et, grftce à la taciturnité allemande, la colonne de 9 à 10 mille hommes, avec ses pièces, ses caissons, ses voitures du train, passa sans être entendue, à moins de 300 pas du corps d'armée ennemi; quand le jour parut, nos derniers hommes étaient passés, et le pont de bateaux presque entièrement replié sur la rive gauche de FAdige. Cétait là une barrière derrière laqueUe on pouvait dormir en repos ; je ne me souviens plus du nom de Tendroit où nous retrouvâmes le quartier général de Beaulieu ; le comte Radetzky lui rendit de moi un compte très avantageux, et me cita de la manière la plus^flatteuse dans ses rapports à Vienne.

La campagne était terminée : je transmis au maréchal de camp Ruitz, brave et honnête Espagnol, Tordre de conduire la cavalerie napolitaine en Tyrol, dans la vallée de Méran et d*y prendre ses quartiers d'hiver. J'obtins moi-même un congé pour rétablir ma santé ; je visitai Lausanne, Turin et Venise ; puis, au mois d'avril 1797, je ralliai mon corps de cavalerie que j'accompagnai jusqu'à Naples, le long de l'Adriatique.

Là, j'appris qu'un rapport d'aide de camp m'accusait d'avoir déserté mon corps à l'afîTaire de Valeggio ; le roi Ferdinand et son ministre me reçurent très froidement à Caserte. Inquiet, je demandai une audience particulière à la reine Caroline ; je lui proposai d'écrire au général Radetzky pour confondre mes calomniateurs. Elle repartit que lés certificats n'étaient faits que pour les domestiques et qu'elle me croyait sur parole. Grâce au témoignage de don Luigi Pinedo qui m'avait accompagné dans ma reconnaissance, je parvins réellement à me disculper près des souverains et de leur ministre. Je végétais à Naples jusqu'en 1798; j'étais sans emploi, l'Autriche refusant désormais le concours de son allié, le roi de Naples. Mais la reine Caroline, conseillée parlady Hamilton, résolut d'attaquer pour son compte les Français qu'elle détestait, à cause de l'exécution de sa sœur Marie-Antoinette. Elle demanda aux

Autrichiens un général ; on lui envoya Mack, dont la réputation était assez problématique ; il forma un camp de 36,000 hommes à San Germano, dans les Abruzzes, et m*y donna le commandement d'une brigade subordonnée au prince de Hesse Philipstal, brave, mais brutal et grossier; il m*avait pris en antipathie, parce que je partageais avec lui les faveurs d*une petite Milanaise. Outre ma brigade, il en commandait une autre, ainsi qu*un régiment de cavalerie aux ordres du duc Caraccioli de Rocca Romana, le plus bel homme que j*aie jamais vu. Durant notre marche sur Rome, le prince de Hesse nous laissait le soir poster les hommes à notre guise, s'enfermait avec sa coquine et nous envoyait ses ordres par un insolent domestique. J'obtins de la reine de changer de corps et de passer sous le commandement du chevalier de Saxe, mon ami intime. J'en allai prévenir par ironie mon grossier prince de Hesse qui me tourna le dos, sans mot dire. J'arrivai près du chevalier de Saxe au milieu de la nuit et je m'étendis sur un matelas ôté de son lit.

Nous étions à Bracciano, à quatre lieues en avant de Rome, vers la Toscane. Tout à coup les Français surviennent, enlèvent les grand'gardes et repoussent nos avant-postes, composés d'un demi bataillon d'infanterie légère avec ses pièces et d'un demi escadron du régiment del Re, Au milieu de l'obscurité, je ne retrouvai plus nos généraux dispersés dans des granges ou des baraques ; enfin je ralliai un bataillon, un demi escadron, deux pièces de canon et je me portai sur la route de Monterosi : le village fut évacué par les Français après deux coups de mitraille et nous y entrâmes par trois côtés. Avec bien de la peine, nous rassemblions des vivres pour nous et du fourrage pour nos chevaux, quand l'ordre fut donné de marcher sur Civita Castellana et de rallier la colonne du comte de Damas ; le lieutenant Carillo, chargé de faire diversion, perdit les deux tiers de ses hommes. Nous arrivâmes donc à portée des Français, isolés, mourant d'inanition. Les paysans nous guidèrent à travers les forêts et nous

donnèrent des provisions ; mais il fallut battre en retraite sur Viterbe, pour nous rapprocher de Rome et de notre quartier général. Tout à coup un feu de tirailleurs mit le désordre parmi nos soldats ; ils s'enfuirent aux cris de : FranceBi, Francesi t cavaUeriQt cavaUeria ! Le colonel Fardella les arrêta heureusement par le feu d'une batterie ; un bataillon de Calabrais, bons tireurs, les décima ; enfin une charge de cavalerie que je dirigeai avec le chevalier de Saxe acheva de les disperser. Mais celui-ci reçut à bout portant un coup de feu dans le ventre ; il tomba de cheval et sa monture, s*échappant, jeta le désordre dans nos rangs ; en voyant ce cheval blanc sans maître, les Napolitains s'écrièrent : Le général est mort ; sauve qui peut ! Fardella ne put mettre ses pièces en batterie, parce que les muletiers coupèrent les traits de leurs chevaux. Bientôt ce fut une débandade générale ; les soldats tiraient sur leurs officiers qui tentaient de les ramener au feu ; seule la colonne du comte Roger de Damas couvrit la retraite de ces Iftches qui ne s'arrêtèrent qu'à 20 milles en arrière, sur la route de Naples.

Sur l'ordre du chevalier de Saxe, je me rendis à Rome pour y faire mon rapport au roi Ferdinand et au général Acton ; ils m'écoutèrent avec assez d'indulgence et m'envoyèrent me reposer. J'avais le délire et presque un accès de fièvre chaude, quand la lecture d'un journal populaire, vendu au ministre, vint augmenter mon malaise : j'y étais accusé de trahison et rendu responsable de la déroute de Civita Castellana. C'en était trop ; je congédiai mon aide de camp, mes domestiques, et j'envoyai ma démission au général Acton par une lettre assez outrageante : je préférais, lui disais-je, être soldat en Vendée que brigadier sous un ministre tel que lui. Je sortis de Rome en compagnie d'un hussard hongrois, passai par Orbitello ; puis, longeant la Méditerranée, j'arrivai à Florence. Mes amis, le bailli de Crussol, ancien capitaine des gardes du comte d'Artois, et ma cousine, la marquise de Grollier, n'osèrent me recevoir et m'envoyèrent loger à la grande

auberge Vanini. Un postillon, perfide et bossu me dénonça au ministre de Naples, le duc de Sangro, qui me fit arrêter par l'intermédiaire du prince d'Âvella. Je fus conduit à la citadelle de Livoume, sous la garde du général Raselli qui me laissa libre sur parole. Je fus ramené de là, comme un prisonnier d'Etat, jusqu'à Palerme, en Sicile, où la révolution * napolitaine avait rejeté le roi Ferdinand. Il m'était favorable ainsi que la reine Caroline, qui me donna une lettre de recommandation pour le roi de Danemark ; mais le ministre Acton était le plus fort ; il me fit embarquer pour Trieste, d'où je pouvais gagner la Vendée, comme j'en avais manifesté le désir.

Arrivé dans ce port, je pris la poste et ne m'arrêtai qu'à Hambourg, prés de mon frère le prince Louis ; il fut désolé de mes fautes, mais me plaignit plus qu'il ne me blâma. Il me mit en relations avec son ami le baron de Frotté, avec lequel je passais en Angleterre, pour débarquer sur les côtes de Normandie. Durant deux mois, je fis la guerre en flibustier, recevant des coups de fusil dans mes habits et dans mon chapeau. Comme Napoléon, premier consul, voulait pacifier Vendéens et Chouans, je vins à Paris avec un aide de camp de Bourmont,pour essayer de me rattacher à quelque chose. Un ami de collège, originaire de Fribourg en Suisse, me cacha durant deux ans ; en 1803, j'entrai, comme général major, au service du grand duc de Baden, dont j'étais parent.

Lors de la révolution de 1830, j'étais, avec mes enfants, à Voisin, terre de ma femme, à une lieue de Rambouillet, lorsque Charles X y arriva avec les débris de la garde. Je fis demander au Roi des ordres ; il me fut répondu qu'il n'y avait plus rien à faire, et que je devais me rendre à la Chambre des Pairs. C'est ce que je fis sur-le-champ, avec la plus grande peine, en traversant l'avant-garde des révolutionnaires parisiens. Ne pouvant plus rien pour la défense de Charles X, je crus de mon devoir d'aller offrir, comme volontaire, mes services au nouveau Roi, pour défendre encore la couronne*

Sans expliquer en détail ma conduite, je peux dire avoir prouvé mon véritable amour pour la patrie et mon dévouement sincère à un prince dont le gouvernement constitutionnel, aussi éminemment sage que ferme et légal, a su préserver la France des horreurs de Tanarchie, et lui conserver en Europe la considération et le rang qui lui appaitiennent.

Dès lors, ma vie a été trop ordinaire pour que je veuille la repasser en détail. Un seul jour a marqué pour moi, celui du 14 septembre 1830, où je dus à Tamitié du pauvre Ârchambauld de Talleyrand-Périgord la main de M^ Valentine de Serrant, délicieuse et angélique créature, à qui je dois tant de bonheur. Ici, je m'arrête, dans Tinsuffisance de pouvoir peindre comme plie le mérite cet ange de bonté que j*adorerai jusqu*à mon dernier soupir.

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