‹ Souvenirs de la princesse de Tarente 1789-1792Chapitre 7 sur 31 · Voir Mémoires de madame de Tounel, t. I, p · texte numérisé non relu

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j'ignore ce qui se dit? » Et, s'approchant de la fenêtre avec beaucoup de calme, de la main elle montra le côté de Saint-Cyr : < Voilà mon chemin, » dit-elle.

Le jour que la Reine apprit la mort de l'empereur Joseph, son frère — c'était depuis son arrivée à Paris — elle dit à l'une des personnes qui avaient la permission de lui faire régulièrement leur cour : c Ne restez pas ici ; c'est mieux pour vous et pour moi ; on vous connaît pour m'étre trop attachée^ mais croyez que je saurai imiter l'Empereur, je saurai souffrir et mourir comme lui. »

Plusieurs personnes que leur attachement et leur assiduité avaient rendues suspectes, furent obligées de donner au' Roi la démission de leurs charges ; les événements le forcèrent de les accepter.

Le regret de voir le Roi abandonné sans nécessité arracha des larmes à un des témoins ; la Reine essaya de le consoler, et lui dit : a Ne vous montrez pas tout de suite ; c'est augmenter l'acharnement de nos ennemis que de leur laisser voir que nous sommes encore aimés. »

L'Assemblée Constituante de France décréta qu'une fédération de toutes les gardes nationales du royaume

aurait lieu à Paris, le 14 juillet, en mémoire de la révolution et pour prêter serment à la nouvelle constitution. Toutes les gardes nationales furent représentées par des députations ; celle de la province du Maine vint complimenter la Reine, et, lui adressant un discours, l'orateur la loue sur le courage quelle avait montré dans la journée du 6 octobre de Tannée précédente. Sa Majesté l'interrompit, et, fixant M. du Repaire, un des gardes du corps qui avait été presque tué en défendant la porte de son appartement, le même 6 octobre, elle dit tout haut : c Ce n'est pas mon courage qu'il faut louer, mais celui de ce brave homme, auquel je dois la vie. »

Les journées du 22 et du 23 février avaient été orageuses ; le 28, on avait annoncé qu'il y aurait encore du bruit au château. M. de La Fayette, pour montrer son pouvoir et dans quelle servitude il tenait le Roi et la noblesse, avait rassemblé une plus forte garde, dont il connaissait bien la disposition contre la noblesse, qu'il lui représentait toujours comme son ennemie. Plusieurs gentilshommes s'étaient réunis dans Tappartement du Roi, guidés par le sentiment pur qui commande à un sujet loyal de venir exposer

ses jours, quand ceux de son mattre sont menacés. Ils étaient sans armes apparentes ; bientôt la garde nationale s^inquiéta de cette réunion. M. de La Fayette, vivement intéressé à profiter de ces mouvements dont il était Fauteur, trouvant que tous les moyens sont légitimes, souffre ou pour mieux dire permet que ses soldats arrêtent sur Tescalier et dans les galeries les gentilshommes.

Plusieurs sont menacés, fouillés, menés au corps de garde. M. le duc de Piennes, premier gentilhomme de la chambre du Roi, fut conduit au corps de garde, blessé ; il ne fut pas le seul, mais d'autres noms ne se présentent pas à ma mémoire *. L'agitation continue, les gentilshommes sont toujours maltraités, lorsque M. de La Fayette imagine un moyen perfide de faire finir cette pénible scène : il dit au Roi que la garde nationale est indignée que la noblesse armée se rende auprès de sa personne, qui ne doit être défendue que par elle. Le Roi, comptant sur sa fidèle et loyale noblesse, fait le sacrifice qu'on exige de lui, et demande à tous les gentilshommes qui sont auprès de lui de remettre entre ses mains les armes qu'ils peuvent avoir et il engage sa parole, d'après celle de M. de La Fayette, qu'elles seront rendues fidèlement. Beau-

1. Parmi les gentilshommes arrêtés, on remarquait MM. de La Bourdonnayc, Fontbelle, Dubois de La Motte, de Songi et de Berthier, fils de rintendant de Paris, qui refusèrent de se laisser fouiller. On les conduisit à la prison de TAbbaye, où ils restèrent près de quinze jours, après lesquels on les remit en liberté. — Mémoires de madame de Tounel, t. I, p. 252.

coup de pistolets sont remis à celui qui enchaînait les bras aussi bien que les volontés. Ils lui sont remis avec ce sentiment pénible qui n'empêche pas Tobéissance, mais qui marque le sacrifice. Le Roi, sensiblement touché de tant de dévouement» charge M. le marquis de Duras, premiergentilhomme de la chambre d'année, de ce dépôt ; précieux témoin parlant de ce qu*il pouvait exiger de ses fidèles serviteurs, les armes sont enfermées, le Roi se retire, la garde nationale ou plutôt M. de La Fayette ne trouve pas encore la noblesse assez humiliée par ce qu*il avait exigé du Roi. Il fait forcer l'endroit où les armes sont déposées et dans rinstant elles sont par lui distribuées à la garde nationale. Le château est plein de gardes; M. le marquis de Duras rencontre M. de La Fayette dans une galerie et lui dit : cr Monsieur, je voudrais bien savoir pourquoi mon antichambre est plein de gardes et je souhaiterais que vous les fissiez retirer. » — c Us sont là par mon ordre et apprenez, Monsieur, que, si je le voulais, vous auriez des gardes dans votre lit. » Le Roi, échappé à la vigilance de M. de La Fayette dans la soirée du 20 juin, arrive àVarennes dans celle du 21. Sa Majesté y est arrêtée avec sa famille par M. Drouet, maître de la poste aux chevaux de Sainte- Menehould, et par M. Sauce, procureur syndic de la commune de Varennes. Il est forcé, sans être absolument connu, de descendre dans la maison du procureur, où il est gardé jusqu'à l'arrivée du courrier de M. de La Fayette et d'un de ses aides de camp. M. Bâillon, commandant du bataillon des gardes na-

tionales de l'abbaye Saint-Germain, revêtu des pouvoirs de M. de La Fayette» arrête de nouveau le Roi. M. Romœuf» porteur du décret de TÂssemblée Nationale qui ordonnait que le Roi fût ramené au lieu de ses séances, le présenta au Roi et à la Reine, en leur signifiant Tordre de partir. La nuit se passa en incertitudes. M. Bâillon, Tbomme de confiance de M. de La Fayette, trouvant que le départ du Roi se différait trop et que les ordres de son maître seraient mal exécutés, allait et venait dans la chambre et, par ses gestes, en s*approchant de la fenêtre, excitait et appelait le peuple, afin de décider le départ pour Paris. Le Roi monta dans sa voiture le 22, à sept heures du matin, au milieu de la populace de Varennes ; il fut suivi par M. Drouet, qui vint à Paris recevoir les hommages dus à sa scélératesse.

M. de La Fayette avait laissé effacer dans Paris, et même à quelques places couvrir de boue, toute enseigne qui rappelait un Roi ou la royauté. Le Roi, après un voyage pénible qu'il fit au pas, en butte, ainsi que sa famille, à la fantaisie^ aux caprices, à l'insolence de tous les révoltés, entra dans Paris, ou plutôt dans sa prison, le 25 juin, à sept heures du soir. Une foule immense se porta dans le jardin des Tuileries, que le Roi traversa en voiture. M. de La Fayette se trouva près de lui, quand il en descendit ; sur la terrasse, il fut environné du peuple, à qui on ordonna de garder le chapeau sur la tête, et le général donna aussi l'ordre à la garde nationale de se reposer sur ses armes au passage de la famille royale; ce qu'elle exécuta avec beaucoup d'obéissance.

L'Assemblée Nationale, instruite de Tarrivèe du Roi à Paris, décrète qu'il aura une garde d'honneur, ainsi que la Reine et M. le Dauphin. M. de La Fayette interpréta le décret, en changea le sens et la forme, et, de sa propre autorité, fit du chftteau des Tuileries une vraie prison ; toutes les avenues et les portes extérieures furent fermées ; la vigilance la plus exacte et la plus active environna le château ; une garde nombreuse fut établie en dehors et en dedans pour répondre à M. de La Fayette que son maître ne lui échapperait plus. Des canons y furent traînés chaque jour ; enfin, la famille royale devint presque inaccessible à ses valets ; elle le fut entièrement ft ses plus fidèles serviteurs. Le Roi fut suspendu de ses fonc^ tions royales, ses ministres mêmes ne parvinrent plus jusqu'à lui ; quinze officiers, du choix de M. de La Fayette, furent donnés au Roi, autant ft la Reine et à M. le Dauphin ; parmi ce nombre, un d'eux fut désigné plus particulièrement pour répondre au nouveau geôlier de la sûreté du prisonnier confié à ses soins. Des sentinelles furent placées dans l'intérieur des appartements de la famille royale, non pour sa sûreté, ce n'était pas nécessaire, mais seulement pour lui donner plus de gène dans les moyens de communiquer ensemble. La chambre à coucher de la Reine n'était pas libre ; elle ne pouvait pas y être seule.

M. de La Fayette, implacable dans sa vengeance, eut rinsolence d'ordonner à un de ses aides de camp de rester la nuit dans la chambre de la Reine, afin de s'assurer que Sa Majesté ne tenterait pas une autre

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fuite. Cet homme avait le droit d'aller regarder au Ut de la Reine, de lui parler ; enfin, de savoir si elle y était. Elle eut une garde à la porte intérieure de sa chambre à coucher; elle était placée au bas d'un escalier qui communiquait seulement dans les appartements de M. le Dauphin et de Madame. Il fallut à M. de La Fayette plusieurs jours pour apaiser les inquiétudes qu'il faisait naître lui-même sur les préparatifs d'un autre départ ; la Reine fut obligée de garder la première de ses femmes dans sa chambre et de faire placer entre son lit et son fauteuil, dont le surveillant s'était emparé, un paravent, afin de s'en séparer autant qu'elle pouvait. Les portes de la chambre à coucher de la Reine furent constamment ouvertes pendant les nuits, et les officiers formant sa garde les passaient dans son salon, de manière à pouvoir entendre ce qui se disait dans la chambre et y entrer, au moindre bruit qu'ils auraient entendu. Plusieurs fois. Sa Majesté a été obligée de faire entrer dans sa chambre, à toute heure du jour ou de la nuit, ses gardiens pour la voir et qu'ils pussent rassurer les autres sur son prétendu départ.

Pendant les premiers jours, rien ne peut exprimer la gène qui environnait la famille royale; elle ne pouvait pas se voir seule; les gardes étaient toujours avec elle ou dans la pièce voisine, les portes ouvertes. Ensuite, M. de La Fayette daigna se relâcher de cette insultante et inutile surveillance qui privait le Roi et sa famille de se parler de leurs souffrances ; il permit que les portes fussent fermées, quand le Roi

était réuni à sa famille ; mais les gardes conservèrent toujours le droit d'entrer dans la chambre des Princes, la nuit et le jour, sous le moindre prétexte.

M. de La Fayette» craignant ou faisant semblant de craindre une autre fuite, ne jugea pas sage de permettre que la famille royale allât entendre la messe dans la chapelle ordinaire. Le danger était grand! Elle était au delft de l'appartement du Roi. La Reine montait chez M. le Dauphin par un escalier qui communiquait intérieurement de son appartement dans celui de son fils ; elle passait chez M. le Dauphin, accompagnée de quatre officiers ; elle trouvait la porte fermée. C'étaient les bornes de la prison de madame de Tourzel, qui, étant suspendue de ses fonctions de gouvernante, était cependant constituée prisonnière dans une pièce de l'appartement du Prince. Un des gardes frappait, en disant : < La Reine. » Le garde de madame de Tourzel, qui habitait la même chambre qu'elle jour et nuit, allait ouvrir à la Reine, qui entrait pour prendre son fils et le mener chez le Roi par l'intérieur ; ils étaient suivis par huit officiers; la famille royale se réunissait dans une galerie; un autel y était construit; on voyait à ses pieds, non sans attendrissement, un Roi, naguère tout puissant, maintenant prisonnier dans sa capitale, demandant au Ciel de faire cesser le délire et l'égarement de ses sujets ingrats. Personne du dehors n'assistait à cette messe. Ensuite, M. de La Fayette fit distribuer des cartes pour pouvoir entrer au chftteau, et le Roi et la Reine y furent accompagnés

journellement par quelques personnes de leur maison, la Reine par une de ses dames ; la messe finie, la Reine et M. le Dauphin quittaient le Roi et, suivis par le même nombre d*hommes, se rendaient dans l'appartement de la Reine.

Jamais M. le Dauphin ne venait chez la Reine qu*il ne fût suivi de ses officiers, qui ne le quittaient que les moments qu'il passait chez elle. La nuit et le jour, ils étaient dans sa chambre.

M. de La Fayette s'était rendu ft un tel point le maître de l'intérieur du Roi et de la Reine qu'il pré-, tendait disposer de leurs volontés jusque dans le choix de leurs valets. La Reine avait des preuves certaines, et M. de La Fayette le savait bien, qu*une femme ft elle, qui demeurait justement à un entresol au-dessus de sa chambre par où ils étaient sortis du château le 20 juin, avait donné jusqu'au plus petit renseignement sur la sortie de la famille royale. Sa Majesté se décida de renvoyer cette femme dont le service lui devenait trop pénible. M. de La Fayette ne le permit pas ; la Reine insisla : M. de La Fayette demanda du temps; enfin, impatientée, la Reine se décide et congédie cette femme sans le consentement de M. de La Fayette. Sa Majesté avait eu la patience d'attendre trois semaines que le général de la garde nationale eût décidé sur cette grande affaire. Il fallait qu'il trouve un moyen de remplacer le bon et fidèle espion qu'il allait perdre ; il prétendit que la précipitation de la Reine pouvait amener de grands dangers. Les dames de la Reine ne parvenaient jusqu'à Sa

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Majesté qu*à travers des difficultés presque insurmontables. L*une de ces dames fit demandera M. deGouvion rentrée du château pour elle et deux de ses compagnes ; elle leur fut accordée pour cette fois. Arrivées à la porte de la cour des Princes, elles furent arrêtées pendant une demi-heure pour avoir une nouvelle permission et un garde pour les conduire. Pendant ce temps» un valet de pied delà Reine passa ; elles le chargèrent de demander à Sa Majesté si elle voudrait bien les recevoir ; elle fit dire que oui. L*officier tant attendu parut ; elles arrivèrent enfin à la porte de Tantichambre de la Reine. Nouvel obstacle ; les sentinelles du dehors ne veulent pas les laisser entrer ; lofficier dit qu'il a l'ordre du chef, qu*il est en règle ; cette porte s'ouvre encore ; ce n'était pas le dernier obstacle, ni le plus pénible. L'officier, qui répondait de la personne de Sa Majesté, se trouvait dans la chambre qui précédait celle où elle était. La porte en était ouverte ; on pouvait entendre la Reine, la voir même, mais on ne pouvait l'aborder. L*o{ficier, connu par l'une de ces dames pour un honnête homme et sensiblement touché des malheurs de la famille royale, s'adresse à elle et lui dit : «r Je vais prévenir la Reine et je ne doute pas qu'elle ne vous voie et ces dames. » — Un long temps s'écoule, la Reine ne fait rien dire ; enfin, une de ses femmes vient parler ft la même dame : «r La Reine me charge de vous dire que, si vous n'êtes pas autorisée suffisamment par M. de La Fayette, il faut qu'elle renonce au plaisir de vous voir. 9 M. de Gouvion valait M. de La Fayette ; il

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était son maître en révolution : peu après, les dames entrèrent dans la chambre de la Reine, conduites par lofficier de sa garde.

Quelques jours plus tard, les personnes attachées à la famille royale eurent plus de facilité d'approcher du château, des cartes furent distribuées ; ce ne fut pas une petite affaire; le prudent général qui, en changeant de rôle, ne voulait pas s*en donner la mine, crut qu'il n*était pas sage de munir ces cartes de son nom, et personne ne voulait les signer, ce qui retarda de quelques jours la distribution, et multiplia les embarras des personnes que le devoir ou leur attachement amenaient au château ; une des dames de la Reine, le premier jour qu'elle fut munie de sa carte, ne put, malgré son droit, vaincre l'obstination des gardes de la porte des Princes qui lui refusèrent constamment, sans aucun pi-étexte, l'entrée du château.

Je voudrais être capable de dire l'impression qui m'est restée de ce qu'on me dit de la Reine pendant ce pénible voyage et depuis le retour. Tout ce que le courage, l'énergie, l'élévation de l'âme, la sensibilité réunis à la bonté du cœur, pouvaient rassembler d'intérêt, elle le possédait pour captiver ceux qui l'approchaient.^Sa garde a participé de cette séduction ; elle s'est retirée, fâchée de ne plus l'approcher, et le Roi, touché de quelques marques d'attachement, prit dans sa garde plusieurs des officiers qui avaient gardé sa personne, celle de la Reine et de M. le Dauphin.

Je reprends le récit de ce qui m'est particulier. Le départ du Roi et de sa famille était décidé. La Reine,

qui m'a toujours accordé ses bontés, souffrait de me laisser au milieu de Paris, mais elle n'avait aucune raison d'exiger de moi de quitter la ville où mon attachement pour elle me retenait. Le seul moyen de me faire partir était de me dire son secret ; malgré qu'il eût été bien confié sans doute, elle ne crut pas le pouvoir, mais, sans le dire, elle eut le plaisir de satisfaire son bon cœur. Le hasard lui ménagea une occasion dont elle tftcha de profiter pour me garder auprès d'elle, ma bonne étoile me sauva et, avec le regret de la voir dans les fers, au moins n'eos-je pas la peine d'en être séparée. Pour expliquer ceci, je dois parler de choses entièrement étrangères à elle. M. de Tarente* apprit à Rome que son père' était très mal à Nice, d'une attaque d'apoplexie ; il croyait ne plus le trouver en vie. Il pensa, je ne sais trop pourquoi, qu'il lui était utile de me voir et, ne voulant pas revenir en France^ il m'engageait à en sortir. Ses sollicitations devenaient plus fréquentes et même si pressantes que j'en étais aussi embarrassée que profondément affligée. Je m'appuyais avec force sur mon unique et bonne excuse, le service delà Reine, qui, par la manière obligeante dont elle me traitait, me prouvait que j'avais le bonheur de lui être utile. Ces lettres augmentaient de plus en plus mon embarras et ma peine. M'élant promis de ne rien dire, je me trahissais

1. Charles-Bretagne-Marie-Joseph de La Trémoille, prince de Tarente, mari de la princesse de Tarente.

2. Jean-Bretagne-Gharles-Godcfroy, duc de La Trémoille, mort à Chambéry, le 19 mai 1792.

à tous les moments^ parce que je l*aimais de si bon cœur que j'étais sans force contre la privation qu'on exigeait de moi. Enfin, un jour, je reçus chez madame de Tourzel une lettre où l'on me disait qu*on ne voulait recevoir aucune excuse, qu*on se servait de tous les droits qju*on avait sur moi pour m'ordonner de partir sur-le-champ de Paris pour aller à Genève où, en quittant Nice, on se rendrait le plus tôt possible. Madame de Tourzel s'apergut de l'impression que me fit cette lettre, et, étant accoutumée, à la manière que je passais ma vie avec elle, que je n'avais pas la moindre réserve, elle me demanda avec une curiosité pleine d'intérêt ce qui me fâchait si profondément, car elle voyait que j'avais peine à retenir mes larmes. Rien au monde n'était si fait pour les faire couler ; les malheurs de la Reine, la manière dont elle les supportait, en augmentant ma vénération , donnaient plus de force à mon sentiment et Tidée de la quitter m'était si insoutenable que j'étais bien décidée de tout risquer. Mais pour exécuter ce plan, il fallait qu'elle ignorât mes combats ; je refusai donc très fermement de faire à madame de Tourzel aucune confidence à cet égard, persuadée qu'elle me trahirait et qu'il faudrait partir. Je connaissais la droiture de la Reine. Elle m'avait dit mille fois: < Jene veux jamais me trouver entre vous et votre famille ; contentez-la d'abord; vis-à-vis de moi, elle sera toujours une excuse. 9 — Cependant madame de Tourzel me pressa si vivement que je cédai à ses instances et je lui révélai ma peine, lui prouvant en même temps de quel

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intérêt il était pour moi qu'elle ne parlât pas à la Reine de notre conversation. Elle me le promit ; je fus plus tranquille» comme il arrive toujours quand on a confié ce qui nous oppresse. Ce jour-là même j'e suivis Sa Majesté à la promenade ; mes yeux se fixaient involontairement sur elle; ils devinrent si parfaitement le miroir de mon ftme et la tristesse y fut peinte si au naturel» qu'elle s'en aperçut et, avec cette manière charmante qui donnait un prix infini à la moindre de ses paroles, elle me demanda ce que j'avais. Je dis que je n'étais pas bien. Comme elle ne témoignait son intérêt que tout juste ce qu'il fallait pour plaire, à cause du tact parfait dont elle était douée, elle jugea que le moment n'était pas bon pour en dire davantage, que je ne voulais pas répondre, et elle eut la discrétion de se taire pour ne pas augmenter l'embarras qu'elle voyait bien que sa question m'avait causé. Mais avec elle rien n'était négligé, si elle pouvait servir ; elle se souvint de ce qui avait été dit dans sa voiture et, trouvant, au moyen de l'infidélité de madame de Tourzel, un prétexte de me faire ordonner de quitter la France, elle la chargea de cette commission, qui fut exécutée deux jours après. Je dînais chez madame de Tourzel. Après le dtner, elle m^emmena dans sa chambre et, sans paraître gênée, après m'avoir fait asseoir, elle me dit : «r La Reine m'ayant demandé si je savais ce qui vous rendait si triste, qu'elle vous avait surprise les yeux pleins de larmes attachés sur elle et ayant exigé que je lui dise ce que j'en savais, je lui ai répété notre conversation.

Tout ceci me fut dit si tranquillement qu'il m'est impossible d'exprimer combien je fus outrée contre madame de Tourzel, combien je fus blessée de ce qu'elle avait si cruellement abusé de ma confiance qu'elle avait forcée. Elle me laissa dire tout ce que mon dépit me fournit d'invectives et, continuant, sans penser seulement à dire un mot d'excuse pour ce qui me paraissait une trahison si noire, elle ajouta que la Reine me commandait d'aller tout de suite joindre M. de Tarente où il m'appelait, que je savais bien que sa volonté et ses vœux pour mon bonheur étaient qu'elle ne fût pas un obstacle éternel à ma réunion avec lui. Ses raisons étaient les plus belles du monde, mais pour moi, dont l'extrême attachement à sa personne me la faisait considérer avant tout, et qui étais dans la plus profonde ignorance de son motif, je n'y voyais tout bonnement que l'ordre de la quitter, ordre qu'il m'était impossible d'exécuter. Je dis à madame de Tourzel : c Me voilà tout à fait dans mon tort visà-vis de M. de Tarente ; j'ai perdu, par ma faute, il est vrai, ma seule bonne excuse, munie du consentement de la Reine ; je n'ai plus une raison de rester, et cependant je suis inébranlablement décidée ; rien dans le monde ne peut me décider de laisser là une place dont ma fidélité me rend digne. :i — Madame de Tourzel renonçant à me persuader, je finis par lui dire que j'écrirais à la Reine. Je ne différai pas ; je cherchai dans ma lettre à lui dire tout ce que je trouvais de bonnes raisons au fond d'un cœur passionné pour elle, pour m'excuser de résister à une volonté

que ses bontés rendaient impossible à suivre. Je remis ma lettre ft un homme de mes amis qui allait chez elle, en le priant de ne la lui donner que quand elle Taurait congédié ; ce qu'il exécuta ou non, je ne sais, mais son retour ne me fut pas plus favorable. Il me rapporta l'ordre de rejoindre M. de La Trémoille ; cet homme me pressa de partir ; voyant ma répugnance, il me dit : c Peut-être ceci va-t-il vous décider : la Reine, après mille bonnes raisons pour vous forcer à lui obéir, a ajouté qu'elle vous priait, qu'elle vous ordonnait, qu'enfin, elle réclamait et voulait se servir de tous les droits que lui donnaient sur vous son amitié et votre dévouement, pour vous l'ordonner ; et puis en hésitant, elle dit : <r Et si nous partions^ je ne pourrais pas V emmener ; s il lai arrivait quelque malheur, je ne m'en consolerais pas. 9 — Mon ami me redit ainsi la conversation et, pour me persuader davantage la nécessité de quitter la France, il me donna quelques détails : c Si j'en croyais, continuatril, la manière dont la Reine m'a parlé, je penserais que demain, il ne serait plus temps, et qu'elle sera partie avant. » — J'étais si parfaitement con^incue qu'on ne pourrait déterminer le Roi à une démarche si décisive que cette idée me parut tout à fait fausse et que je ne m'y arrêtai que pour la combattre et convaincre mon ami de l'impossibilité où j'étais de partir, n'ayant ni passeport, ni aucune chose préparée. Le lendemain, étant à dtner chez ma mère*, je reçus un

1. Adrienne-Emilie-Félicité de La Baume-le-BIsnc de La Vallièrc.

message de la Reine qui était une réponse à ma lettre. Comme c*est le seul de ses billets dont j'ai eu le bonheur de garder au moins la copie S je me fais le plaisir de la transcrire ici, parce que je trouve qu'il est glorieux d'avoir excité l'intérêt de cette illustre et malheureuse Reine... Dans un esprit moins prévenu que le mien, cette phrase : « Enfin, ma Princesse» notre séparation ne durera pas toujours ; une absence dans ces moments de trouble peut hftter notre réunion, j» cette phrase eût été un coup de lumière ; elle me frappa sans ébranler ma résolution. Je voulais y tenir jusqu'à ce qu'on m'en eût dit davantage.

Tout occupée de cette lettre, je fus dans la soirée chez madame de Tourzel, où je trouvai la Reine, qui me demanda si ses instances m'avaient enfin déterminée ft partir; je lui répondis que non, que rien, excepté son service, ne pouvait me décider à me priver du bonheur de ma vie ; que je ne prétendais pas qu'elle me dtt la moindre chose qui lui fût personnelle, puisque je ne me croyais pas digne d'une telle bonté, mais que, si elle voulait me persuader entièrement, qu'elle daignftt me nommer tout autre endroit que celui où M. de Tarente m'appelait, que, dans l'instant, je quitterais la France, avec l'espoir de la revoir bientôt. J'avais tant de crainte de m'éloigner d'elle que je ne pouvais en supporter l'idée qu'autant que j'avais l'espérance que c'était à cause d'elle que j'en recevais Tordre. Elle ne voulut pas se laisser

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